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Entre deux amours

Midi sonnait à l'horloge du Palais-Royal : c'était dans la première quinzaine d'août, par une de ces chaudes matinées que Paris, d'ordinaire si froid, semblait avoir enlevée au ciel des tropiques. Le pavé était brûlant, le vitrage

des boutiques et les glaces de magasin avaient une réverbération intolérable ; aussi ne rencontrait-on guère dans les rues que des ouvriers, des commis-marchands , ou bien encore cette tourbe flottante de provinciaux fraîchement débarqués et suflisamment cuirassés pour braver cette température de fournaise. Des stores, d'épaisses persiennes et de moelleux rideaux protégeaient en cet instant cette classe d'élitede la population parisienn e, qui ne paraît vivre que pour jouirdes labeurs et des travaux de l'autre moitié, qui se lève tard, moins pour réparer le temps volé au so* meil nocturne que pour échapper à rennuî,et qui ne commence à se montrer aux boulevarts ou sous les maronniers ombreux des Tuileries, que vers les trois heures, précisément deux heures après être sortie du lit.

D'après cela, quiconque, pourvu qu'il eût été initié au genre de vivre de la jeunesse do-

rée de notre époque, eût rencontré un jeune homme, dont la tournure avait ce cachet de fashion et d'élégance qui son lait le Club-jockey à ne s'y point méprendre, traversant alors la place du Palais-Royal, eût pu, avec un étonnement assez fondé, se demander quel si grave molifavait eu la puissance de le dénicher et sitôt et par une chaleur à griller le teint le moins délicat. Cet individu portait vingt-quatre ans au plus, son visage avait cette pâleur fatiguée d'une existence que le plaisir et l'inconduite de bon ton remplissent seuls. Ses yeux étaient d'un bleu tendre et doux; des favoris blonds, ébouriffés à la façon des Anglais auxquels nous avonsla manie de tout emprunter, en mêlant toutefois notre grâce àleurraideur, descendaient capricieusement le long de ses joues; il était d'une taille élancée et assez maigre pour se prêter à toutes les fantaisies de la mode, dont Humann estlegrand-

prêtre. En somme, son extérieur annonçaitile la distinction et la fréquentation du haut monde. Sous toute apparence, ce jeune homme devait faire trois toilettes par jour ; pour l'heure, il était encore, comme on le pense bien, à un négligé qui n'en était pas moins pour cela recherché. Il marchait insoucieusement, les mains dans lespochesd'un pantalon écossais, et fumant son cigare. Rien ne paraissait le préoccuper, et cependant c'eût été peu reconnaître les habitudes de la classe de jeunes gens à laquelle il appartenait que de supposer, une seconde seulement, qu'ail se fut décidé à sortir aussi tôt dans le but unique de se promener ; oii allait-il donc, et qui l'avait arraché do son appartement à une heure aussi indue? c'est ce que nous ne tarderons pas à savoir; mais, pour le moment, arrèlons-nous comme il s'arrête lui-même. Il vient de se sentir brusquement frapper sur l'épaule, il

s'est vivement retourné et a pousse une exclamation de surprise à la vue de celui qui l'avait interrompu dans sa course, nous n'osons dire dans ses réflexions. Il est des instants où le corps est une machine sans pensée qui marche pour obéir au mouvement qui lui a été imprimé, et peut-être le jeune homme était-il dans une de ces phases d'inertie, dont on n'est jamais plus voisin que lorsque l'on chatouille de la main le long tuyau d'une pipe orientale ou que l'on pétrit dans ses doigts la feuille malléable d'un cigare de Havane.

— Est-ce bien toi, mon cherChany? s'écria le survenant.

— Duhamel à Paris? par quel hasard?

— Depuis huit mois, ni plus, ni moins.

— Mais c'est un prodige ! j'avais entendu dire que deux vieilles grandes tantes le retenaient près d'elles, s'opposant y ce que tu

ortisses le bout du nez seulement hors de leur

château qu'elles t'avaient donné pour prison, te menaçant, dans le cas d'une rébellion, de retourner leur héritage sur l'hôpital d'E- \reux : comment as-tu fait pour obtenir de ces deux cerbères...?

— Hélas ! soupira celui-ci d' un air de componction bouffonne, le temps est un grand maître !...

— Et un grand faucheur j je comprends , elles sont...

— Dans le ciel ; elles prient pour moi.

— C'est, parbleu ! ce qu'elles avaient de mieux à faire, et elles auraient dû commencer plus tôt. N'est-ce pas ton avis ?

— Oh ! Alfred ! s'écria le jeune homme, d'un ton de risible indignation, mes regrets seront éternels.

— Diable! elles l'ont donc déshérité ?

— Elles m'ont fait leur légataire universel.

— El lu l'as bien gagné.

— Cela est vrai. Tandis que toi, heureux morteljtu l'enivrais des séductions de Paris^ moi, dans ce château, au fond d'un pays de loups, je maudissais le sort qui m'encadrait entre les jupons de deux vieilles filles auxquelles il me fallait chaque jour lire la Quotidienne, et qui me traînaient le dimanche avec elles à messe et à vêpres '. mais depuis que je C»iis libre, j'ai arrangé différemment mu vie. ^prétends ne plus quitter Paris, je veux m'iiinder de toutes les joies de ce monde... Oh !

|-U^ /3f suis déjà bien changé, ne trouves-tu pas ? ' ^^ai mis de côié cet air atrocement provincial comme un habit dont on est las; j'ai le tailleur à la mode, le boîtier à la mode ; j'apprends à monter à cheval, en un mot, je suis aux trois quarts converti... Mais tu ne me fais pas compliment de ma métamorphose? Serais-je déjà arrivé au point de le rendre jaloux, hein? Chany regarda son ami de haut en bas,

el permit à ses lèvres un léger sourire qui eût pu paraître imperlinent.

— Ta iransformalion est complète, Edgard, et \raiiuent tu es digne ù tous égards d'entrer in corporenostro.

Pour se faire une idée de la bonne foi de ce compliment, nous esquisserons brièvement le portrait du jeune provincial. Edgard Duhamel avait à peu près le même âge queChany ; c'était un petit corps gros , trapu des épaules et d'une désinvolture désespérante pour un tailleur qui aurait besoin de faire ses preuves : il avait les mains larges et nerveuses comme celles d'un paysan breton, une tète ronde comme une boule à quilles, au milieu de laquelle brillaient deux petits yeux assez vifs , il est vrai, mais sans la plus modeste prétention de dire quelque chose; des cheveux coupés en brosse et des favoris entourant

grotesquemeiit celle sphère, njoiuaient encore à la vulgarilé de l'enseinble : bref, il ne serait jamais venu à la pensée de supposer que cette physionomie d'un asjjcct si commun, eût pu appartenir à autre qu'à un clerc d'avoué ou à un commis-marchand , en convenant toutefois que celle dernière hypothèse eût élé tout en faveur de Duhamel. 11 n'en étail rien pourtanl : la nature a ses caprices comme une jolie femme a les siens; Edgard sortail d'une famille fort ancienne et l'une des premières de Normandie; il étail tombé tout enfant, entre les mains de deux grandes tantes assez auvres d'esprit, entièrement retirées du monde, et dévotes, comme cela convient à deux vieilles filles qui n'ont que cela à faire et qui ne lisent point de romans. On comprendra facilement ratlachemenldontcecher petit neveu fui entouré; c'était une distraction, une occupation, un

jouet, un accident danslaviedésœuvréeetlriste qui faisait la leur; on l'aima donc autant par égoïsme cjue par tendresse véritable , bien qu'on ne s'avouât nullement l'existence de ce premier sentiment tout personnel, et l'on prit aussitôt la résolution de ftiire de l'unique rejeton des Duhamel un petit chef-d'œuvre, à son point de vue, s''entend. On voulait avant tout, pour cet adoré Edgard, une éducation bien orthodoxe et bien chrétienne; en conséquence, on fit venir au château un jeune prêtre, <|ue monseigneur d'Evreux consentit à accorder à mesdemoiselles Duhamel dont chaque année il se fait l'hôte dans sa tournée épiscopale. Ainsi les vieilles filles pouvaient espérer garder longten^ps leur nourrisson près d'elles, ce qui eut lieu en effet. Mais, l'éducation finie, une crise se manifesta ; un orage se forma sur leurs têtes : Edgard, qui

n*avait guère lu que Robinson Criisoé, puisa dans celte excellenie lecture la velléité de \oyager; seulement ses regards n'avaient pas la mer et une île inconnue pour objet, ce fut vers Paris que son imagination vola à lired'ailes. Le casélait grave, comraents'y prendre pour empêcher cet enfant prodigue d'aller se perdre corps et âme dans la moderne Babylone? cela n'était pas sans difficullé : Duhamel élail majeur; Duhamel jouissait de sa fortune; Duhamel était indépendant, et, comme l'oiseau, pouvait prendre sa volée, aussitôt que Tenvie lui en viendrait.il fut sermoné, chapitré, mais sans succès; dans lesoccasions désespérées les grands expédients sont de mise : les deux vieilles demoiselles, après s'êire consultées, déclarèrent alors solennellement à leur ingrat neveu qu'il fallailchoisir entre Paris et leur amitié, et que s'il ne renonçait pas à son projet ex*

travagant, il loi faudrait, enrevanche, renoncei" à leur fortune qui était assez ronde pour entrer en considération. On parla aussi de malcdiclion, mais cette menace perdait de son importance devant la première. Edgard, qui était d'une nature très positive, raisonna sagement; il se dit qu'au demeurant, nous sommes tous mortels, que ses tantes n'échapperaient pas à la nécessité commune, et qu'elles étaient assez âgées et lui assez jeune pour qu'il prît patience. Bien lui en arriva : à vingl-cpiatre ans il était héritier des bonnes demoiselles, qui n'eurent point la barbarie oulre-tombe de mettre pour condition de leur héritage l'expresse défense de poser jamais les pieds dans Paris. Aussi le neveu consolé n'eut-il rien de plus pressé que de voguer vers la capitale^ qui, dans sa pensée^ n'était ni plus ni moins que la terre promise j là du moins il

ferait bellejfigure : il avait trente mille livres de rente au soleil, et cela paraît beau et prodigieux en province.

Une fois arrivé à Paris, Edgard eut le bon sens de s'apercevoir qu'il n'était qu'un paysan; il était un peu breton par les femmes et par cela même très entêté; il se dit qu'il serait fashionable, et se mit dès lors à courir après ce but avec toute la ténacité de sa race. Depuis huit mois il ne songeait qu'à polir son individu, ce qui faisait de sa vie de dandy en herbe une vie fort laborieuse; car, d'une part, il avait beaucoup à acquérir, et, d'une autre, ses dispositions à le devenir étaient assez négatives. Telle fut aussi Pobservalion que fit tacitement Alfred, en analysant malignement son ami de la tête aux pieds sans que celui-ci y prît garde.

— Et où vas-tu donc de ce pas? lui dit Edward.

— A un rendez-vous, répondit Chany,qui

parut effrayé du désir de le suivre qu'il crut lire sur les traits du provincial.

— Un rendez-vous d'amour? est-elle jolie? demanda-t-il de ce ton dont la prétention est d'être fin.

-^ Un rendez-vous d'affaires ; l'amour ne m'a jamais déniché si matin, répliqua l'élégant jeune homme d'un air assez fat.

— Alors, je te laisse ; mais j'espère bien que nous nous reverrons d'ici peu.

— Mais assurément. Où demeures-tu?

— Voilà ma carte, se hâta d'ajouter Duhamel, en tirant de sa poche une carie-porcelaine où son nom était dominé par une monstrueuse couronne de comte.

— RueduMont-Thador,7! Bravo! ruede bon ton... Tu recevrasma visite dans quelques jours.

— Eh bieni je t'attends; n'y manque pas surtout.

— Je m'en garderai bien, répondit Ghany

qui serra du bout des doigts la main du gros Duhamel et le quitta aussitôt.

Chany prit le trottoir de droite de la rue Sîint-Honoré et s'arrêta à une petite porte du numéro 219; il jeta rapidement l'œil sur une enseigne occupant toute la longueur de la façade de la maison, et, après cet examen, il se glissa vivement dans l'allée et gravit un étroit escalier en bois qui semblait fuir et se replier honteusement sur lui-même. Son ascension ne dépassa pas le premier; il ouvrit une porte sur laquelle était écrit en miniature ce qui se trouvait sur l'enseigne du dehors, et pénétra dans une pièce en boyau peu large mais très longue, dans laquelle l'observateur, assez patient pour y demeurer un journée entière, eût vu se succéder et miroiter la fantasmagorie la plus variée et la plus étrange. A quoi bon ne pas dire sur-le-champ ce qu'est le lieuoîi nous sommes? Assez de

monde s'est vu forcé de le visiter pour ne pas rendre ridicule tout air de mystère de notre part. Nous n'avons point encore expliqué la nature de l'industrie ([ui s'y exerce, et les trois quarts de nos lecteurs parisiens, à l'indication du numéro 219, ont reconnu une succursale du Mont-de-Piété. En effet, l'affiche portait en lettres majestueuses: CommiS" sionnaire an Mont-de-Piété, nommé par l'ad'ministration. Chany donc se trouvait dans une

de ces estimables maisons dues à l'usure hypocrite coiffée du bonnet de la philantro-

pie.

Peut-être s'étonne-t-on de voir un jeune homme fortuné recourir à des expédients faits pour rindigcncc; mais qu'on n'oublie pas que toutes les classes viennent frapper à cette porte, etqueles haillons seuls ne sont point les uniques gages échangés contre l'argent qu'on y avance.Chany,d' un caractère insouciant et ori-

ginal,pioruad'un besoin niomentané pour faire connaissance avec cet entrepôt où la pauvreté puise un soulagement chèrement payé, et ce fut avec une vraie joie d'enfant qu'il en franchit le seuil. Il avait joué la veille au café de Paris et avait perdu 300 francs; les dettes de jeu sont les seules qu'un homme comme il faut se croit forcé d'acquitter sans délai. Chany devait, dans quelques jours, recevoir des termes de fermages j mais il tenait à payer le jour même. Certes, mille moyens de se procurer celte misérable somme s'oiTraient à lui ; mais il sourit à l'idée subite d'aller rendre visite à ce que les étudiants appellent ma tante dans leur argot. Il mit dans sa poche une jolie petite montre en or avec sa chaîne, et nous l'avons \u eiilrer chez le commissionnaire de la rue Sainl-Honoré.

Cinq ou six personnas des deux s^xes atten- T. I. 2

daieiit leur tour : c'élaieni des gens en blouse, des femmes vêtues iniséiablemenl qui apportaient dans cet antre , pour quehjues sous, le reste de leur pauvre mobilier.

Il promena un regard curieux sur celte scène, ayant pour lui l'attrait de l'inconnu. 11 aperçut aussitôt dans un coin qui l'isolait entièrement, une jeune femme habillée avec une élégance modeste, résultant moins de la richesse de ses vêtements que de la façon convenable dont ils étaient posés. Elle avait une robe de soie grise, et une mantille de saiiti qui collait sur ses épaules et dessinait une taille un peu mince; un chapeau de velours fort simple encadrait sa jolie tête, car cette femme était jolie dans l'acception entière du mot. D'abondantes nattes d'un noir de jais et des sourcils arqués avec grâce faisaient ressortir la fraîcheur du front et le charme

— as —

de d^ux lèvres demi-rosées comme le via mêlé d'eau; tout enfin était séduisant et mignon dans celle femme, qui n'avait peul-ôlre qu'un défaut, si cela en est un, celui d'êire petite. Alfred, en sa qualité de dernier arrivant, alla se placer au bout de l'appartement, directement auprès d'elle. La curiosité fut pour beaucoup dans cette manœuvre , du moins fut-ce la pensée de celle-ci : pour protester contre celte inconvenance, elle recula de quelques pas et tourna la tête de manière à montrer à son importun voisin le derrière de son chapeau. Un bon quart-d'heure s'écoula sans que ses efforts pour lui faire changer de position fussent couronnés du moindre succès ; elle s'obstinait à se tenir immobile dans son coin; si elle eut eu un voile^ tr^ probablement elle l'eût baissé.

Enfin tout le monde est parti, chacun avec se

reconnaissance '^ il ne rcsie plus que la jeune femme et Chany. Ils s'avancent l'un et l'autre près du bureau. Celle-ci donne au commissionnairCjUne montre en or, tandis que le jeune homme présente également sa montre et la chaîne qui l'attache, au commis servant de doublure au délégué du Mont- de-Piété.

— Combien sur cet objet? demanda-t-elle d'une voix altérée par la timidité et l'émotion.

Le commissionnaire examina la montre attentivement et répondit avec un calme parfiiit :

— Cent trente francs.

— Cent trente francs !... murmura-l-elle avec une expressoin singulière de mécompte.

Elle était trop profondément préoccupée pour songer en ce moment à cacher ses traits à Alfred, qui profita pleinemonl delà liberté

qu'on lui laissait. Une pâleur subite couvrit ce visage si frais et si rose ; un intérêt puissant remplaça dès lors la curiosité qu'elle avait éveillée en lui. Il venait là comme à une partie de plaisir, comme à la représentation d'un drame bizarre et inconnu; il comprit qu'il était une bien rare exception, et que l'infortune et une plaie cachée traînaient toujours en ce lieu les gens qui s'y rendaient. Cette pensée fut l'origine d'une syntipathie réelle pour celte jeune femme.

Elle tenta de faire revenir le commissionnaire sur une taxe qui lui parut n'être point, à beaucoup près, celle qu'elle avait espérée.

— Cependant... balbutia-l-elle , celte montre à coûté...

— Cette montre est estimée ce qu'elle vaut, peul-ôlreplus (|'rellene vaul même, répliquat-ii avec une impatience presque brutale. Nous ne pouvons aller au-delà.

La jeune femme porta vers le ciel un regard désespéré. Puis, tout à coup une idée lui vint, elle ôla rapidement une assez jolie bague (Ju'elle avait au doigt et la présenta aussi. Elle attendit ensuite avec une visible angoisse qu'on estimât sa valeur. Evidemment il fallait une sonime déterminée à cette pauvre jeune femme, et elle se défaisait de sa bague pour atteindre à ce chiffre inconnu.

— Cinquante francs, dit enfin le commissionnaire.

Elle poussa un soupir , qui remua Chany jusqu'au fond du cœur.

— J'espérais , balbutia-l-elle d'une voix éteinte, que vous m'auriez donné au moins deux cents francs de ces deux objets,

— Impossible... Maintenant , voire nom ? continua celui-ci en se mettant à compter les e«nt quatre-vingts francs.

Elle se pencha alors contre le bureau et lui dit son nom lellenicnt bas, qu'Alfred, malgré ses efforts , ne put entendre. Elle prit lentement l'argent qu'on lui remit et sortit ensuite en poussant un dernier soupir empreint d'un découragement déchirant.

Ce qu'apportait Chany dépassait de beaucoup la somme qu'il désirait; malgré la réduction terrible que l'on fait subir dans ce tabernacle de la philantrQpiedu jour, il obtint plus qu'il n'avait besoin. Il quitta cet arcane puant et nauséabond en même temps que la jeune femme , trop préoccupée pour s'apercevoir que quelqu'un la suivît.

Par une inspiration subite, Chany l'arrêta par !e bras au pied de l'escalier , et, s'adressant'à elle d'une voix respectueuse et timide :

— Madame, pardonnez-moi ma démarche.»

il est de ces circonslanccs exceptionnelles qui excusent l'irrégularité (Je certaines façons d'agir... Tenez, madame, je ne sais pourquoi jhésite à vous faire une proposition que vous ne pouvez refuser... Il vous fallait absolument deux cents francs, vous n'avez pu en obtenir que cent quatre-vingts : faites-moi l'honneur d'accepter le complément de celte somme

— Monsieur...

— C'est un prêt, madame... la susceptibilité la plus chatouilleuse ne peut se formaliser de cette otîre; vous me rendrez cela lorsque vous le pourrez, seulement, ne vous pressez pas : je suis dans une position à n'avoir pas besoin de cette so une d'une manière urgente...

Elle le regarda avec une expression de re^ çonnaisance et d'embarras indicible :

— Mais vous ne me connaissez pas, monsieur...

— Mon oflVe vous prouve, madame^ l'estime que vous savez inspirer à première vue. On n'a pas un visage aussi plein de noblesse et de pureté que le vôtre, (juand on n'est pas digne de le porter; un masque ne trompe que les aveugles ou les sots; ou ne se fait point un air honnête et distingué, on l'a, parce que l'on est distingué et honnête. Dans le cas contraire on se dévoile toujours par quelque côté... vous ne pouvez avoir de scrupules , madame, et vous acceptez, n'est-ce pas ?

— Vous nesauriez croire, monsieur, murmura-t-elle fort agitée, combien est gramle celte lentalion ; car vous l'avez Lloviné , j'avais impérieusement besoin des deux cents francs sur lesquels je comptais, les objets présentés valant plus du double... Mais j'obéis ,

monsieur, à une loi de convenance, que vous comprenez sans peine, en vous refusant,, je n'en suis pas moins reconnaissante^ monsieur, pour un procédé qui...

— Vous avouez vous-même l'urgence de réaliser cette somme, dont vous n'êtes séparée que par vingt miséral)les francs... et, malgré cela, malgré des raisons dont je ne connnis pas la gravité, mais qui sont graves assurément, vous refusez par une folle considération... de convenances, avez-vous dit!., vous accepteriezceservicede tout autre, celte offre aurait-elle le tort d'être faite par moi ?... ne me croiriez-vous pas digne de vous avoir pour obligée ?..

— Monsieur, pouvcz-vous penser...

— Eh bien! alors il n'y a qu'un motif qui puisse vous faire hésiter : vous vous êtes dit ,

d'après vous, que pour se décidera venir ici , il fallait une nécessité bien fatale. Eh bien ! point : j'y suis v^nu en me jouant, par curiosité, pour voir ce que c'est qu'un Mont-de-" Piélé. Sur mon honneur , c'est la vérité ! L'argent que je vous propose , je puis m'en passer, ne craignez rien, ce n'est point un sacrifice, et, pour preuve de cela, c'est que si vous persistez à repousser mes offres, ces misérables vingt francs qu'il vous faut, je fais le serment, en sortant, d'aller les jeter dans la Seine... et vous aurez refusé ce qui vous était peut-être si nécessairf^ et ce qui est pour moi

sans importance , comme je tiens à vous le prouver... Maintenant vous n'avez (|u'à me

dire si vous n'aimez pas mieux m'accorder la joie de vous rendre ce petit service , que de me voir perdre un argent sans profil pour tous deux...

Un combat violent se peignit sur les traits de la jeune femme; enfin, la dernière phrase d'Alfred sembla la fixer; elle lui dit avec trouble, en attachant deux yeux pleins de douceur sur lui :

— Vous le voulez, monsieur, j'accepte...

— Oh ! merci ! s^écria Chany, heureux d'avoir triomphé des obstacles que la délicatesse de l'inconnue lui avait opposés.

— Je dois alors, continua-t-elle avec une certaine hésitation, vous apprendre mon nom et ma demeure...

— Je ne veux rien savoir, madame, je ne veux rien savoir maintenant... plus tard , quand cela vous conviendra; mais en ce moment, je n^ai besoin ni de votre nom, ni de l'indication de voire domicile, répliqua vivement le jeune homme avec cet instinct de dé-

licatessc qifuno femme mieux que nous sait toujours apprécier.

Celle-ci lui accorda un de ces coups-d'œil qui paient de tout :

— Mais du moins, monsieur, je dois savoir, moi, qui vous êtes , pour vous retrouver et vous rendre cet argent que vous me prêtez si généreusement; il est indispensable que vous médisiez votre nom.

Chany ne pouvait , sans faire une injure grave à celte femme, considérer autrement que comme un prêt le service qu'il lui rendait. LMnielligencelaplusgrossièreeûlcompriscela:

aussi, devait-il logiquement fournir à sa débitrice les moyens de s'acquitter un jour envers lui. il tira distraitement de sa poche une carte de visite et la lui donna. Celle-ci la prit et la cacha vivement dans la denlçlle qui couvrait

son cou; Chany éprouva un éclair de bonheur à voir sa carte si bien logée et porta envie à cet insensible morceau de carton, qui ne sentait pas tout le prix d'une telle faveur. Mais la jeune femme n'avait pas encore touché à l'argent qu'il lui tendait; il le lui mit dans la main, qu'elle avait dégantée pour en extraire sa bague. Un sentiment de répugnance sembla lui revenir; Alfred qui vit celle hésitalion, voulut lui enlever la possibilité de refuser par une prompte retraite; elle l'arrêt d'un geste :

—Monsieur, lui dit-elle, avec une cmolioii indicible,vous vous êtes acquis une reconnaissance qui ne mourra qu'avec moi ; vous pouvez y conipter...

— Vraiment, c'est attacher trop de prix à une misère.. «

— Non, monsieur; le service que vous me rendez est grand, et je ne roublierai de ma vie... Mais nous ne pouvons prolonger davaniage un entretien dans cet escalier sans être remar(juéset donner naissance à des inlerprélalipns malveillantes , séparons-nous donc... Au revoir, monsieur.

— Au revoir, madame.

— Votre main, lui dit-elle, en lui tendant la sienne avec un geste angélique.

Chany la serra avec force : un attendrissement, qu'on ne saurait exprimer, le clouait à sa place ; il se tenait encore immabile commfe une statue, que celle-ci avait complètemen t disparu.

Il s'élança hors de l'allée et chercha à suivre les traces de cette femme, avec laquelle il venait de faire un de ces courts chapitres de roman , clair-semés dans la plus longue via

et qu'on se rappelle avec une délicieuse jouissance; mais le rêve s'clait évanoui, el Cliauy revint tout pensif el tout mélancoli(iue chez lui. Ce jour-là son absence fut remarquée au boulevart deGand, au café Anglais et au Cirque, où il avait coutume d'apporter assidûment à Baucher -et à son cheval Partisan le tribut de son admiration de fin connaisseur. Allait-il se faire ermite? Hélas! on dit que l'idée n'en vint au diable que lorsqu'il se sentit vieux. Chany n'avait que vingt-quatre ans; il est peu probable qu'il eût oonçu l'envie de dire un adieu sans retour au commerce des hommes elà Tinlimité des femmes, d'unesurtoul... qu'il devait revoir ; mais quand? c'est ce qu'il ne pouvait savoir, et cependant il eût donné tout au monde pour connaître sa demeure, sa position, si elleélait lilleou femme mariée ou veuve. Il se reprocha un inslantde ne l'avoir pas suivie ; mais ce regret n'eut pas

de durée: il s'était comluit en homme délicat, cela lui avait coûté , mais il espérait qu'on lui en tiendrait compte. Sai conscience lui dit qu'il avait bien agi, c'était déjà une récompense : il s'endormit, en attendant qu'il lui en vînt une seconde, à laquelle, on le pense bien, il naltaoliait pas moins d^i prix.

Une semaine entière s'écoula sans que Chany entendît parler de sa nouvelle connaissance. Le jeune homme , parce qu'il le désirait, espérait cluijue jour voir rompre ce silence i cette attente avait dérangé sa vie :

il n'osa plus quitter son appartement dans ^préhension de perdre, par une absence tonalenconlreuso, une visite à laquelle il tenait tant. Aussi faut-il convenir que les huit mortelles journées qui suivirent la scène du Montde-Piété furent pour lui d'une longueur et d'une monotonie désespérantes; le neuvième jour , il ne put endurer celte claustration davantage; le spleen leût pris, s'il ne se fût enfin décidé, dans la matinée, à sortir, au risque de se voir enlever, par cet instant d'absence, le fruit de tant d'ennui. Il songea alors fort à propos à son ami Edgard et se dirigea vers la rue du Mout-Tliabor en humant l'air à p'<Miie poitrine, avec celte avidité dont Jonas dut faire preuve en sortant du ventre de la baleine.

En traversant le corridor dé l'appartement de Duhamel , Alfred entendit parler forte-

ment, crier voire même, dans la chambre voisine, il savait que son ami, on vrai provincial qu'il était, avait le verbe on ne peut plus élevé et donnait à sa voix une étendue qui n'aurait rien perdu, tant s'en faut^ à être plus modeste dans ses essors ; il ne prit point garde au tapage de l'intérieur et tourna le bouton de la serrure, sans songer le moins du monde que son apparition pût être inopportune.

A peine avait-il entr'ouvert la porte, qu'avant d'avoir eu le temps de se reconnaître, Chany se sentit enlacé par deux bras qui

rétreif^nirent avec une force con\ulsive, et qu'on lui dit d'une voix saccadée e! pleine d'effroi :

— Protégez-moi! monsieur, protégez-moi!

Il abaissa les yeux sur celle biche effrayée

qui se meitait sous sa protection, et poussa aussitôt un cri d'élonnemenl : il avait reconnu la jeune femme du Monl-de-Piélé , la mystérieuse créature qui depuis huit jours était son unique préoccupation. Comment se trouvaitelle chez Duhamel ? Est-ce que par hasard le gros provincial serait en bonne fortune? serait-il l'amant de celte femme que lui, Chany,

aurait eu la naïveté de croire un ange?

Celte appréhension agita dans son cerveau toutes les salamandres d'une jalousie secrète i

— Vous ici , madame !

Celie-ci, qui dans son trouble ne l'avait pa$ reconnu d'abord, s'écria :

— Enfin, c'est vous ! vous venez à temps pour me protéger contre cet homme!

Chany reporta les yeux sur Edgard enveloppé dans une robe de chambre à grands ramages, ce qui le rapetissait d'un pied tu

moins. Son visage avait les belles couleurs d'un homard cuit, et ses prunelles brillantes annonçaient quel e lutte il était en train de livrer. L'arrivée de son ami l'avait quasi abasourdi ; il se tenait immobile , l'un des coudes appuyé sur le manteau de la cheminée, d'un air hébété qui eût fait pouffer de rire Chany dans un tout autre instant.

— Qu'est-ce que tout cela veut dire, Edgard? fit-il d'un ton sérieux et inquisitorial.

— Ma foi, répondit ce dernier, je ne comprends moi-même rien à cela , sinon que madame a voulu me faire subir une mystification... Je vejix bien que les provinciaux aient quelque dose d'ingénuilé, mais celle dose n'a pas tout-à-fait les proportions nions' rueuses qu'on suppose , et j'étais en train de le prou^ ver à madame.

Chany se retourna vers la jeune femme, elle fit un geste d'indignation.

— Monsieur, dit-elle en s'adressant à lui, j'entre ici , je vois monsieur en robe de chambre; étonnée de le rencontrer au lieu de vous, je vous demande, je dis votre nom... aussitôt monsieur m'accueille avec cet air de galanterie grossière qu'un homme ne se permet qu'avec une femme digne de tous les mépris... et malgré ma résistance et mes cris, il joint aux propos les plus blessants la plus odieuse violence...

— Parbleu ! madame, s'écria Edgurd , je n'ai point été vous chercher, moi ! vous venez à moi, ce n'est p;\ ., je pense, pour me faire un cours de morale ; votre visite précieuse ne permettait pas deux interprétations.

— Oh ! monsieur ! murmura celle-ci , qui se tourna de nouveau vers Chanv et lui dit ;

Monsieur, me laisserez- vous donc insulter ainsi chez vous, vous que je sais si bon et si généreux ?...

— Chez lui! fit Duhamel en ouvrant une bouche qui allait jusqu'aux oreilles.

— Ne suis-je pas chez M. Edgard Duhamel ? ajouta la jeune femme.

— Je Ten tends bien ainsi^ riposta le gros garçon d'un ton goguenard.

— Eh bien ! monsieur ?

— Eh bien ! madame, vous êtes chez moi I

— Chez vous ?

— Sans doute , interrompit Alfred, qui ne comprenait pas plus que son ami.

— Mais vous êtes pourtant M. Duhamel, vous ? dit-elle à Chau} .

— Pardon, belle dame, répliqua Edgard,

mon ami a assez de titres pour s'en contenter et nepoiiit n)e \olcr mos noms...

— Vous ne vous appelez donc pas Duhamel? continua -t -elle vivement en interpellant Alfred.

— Mais non...

— Vous m'avez trompée ! s'écria-t-elle;

— Expliquez-vous, madame... vraiment, je ne sais...

La jeune femme lui montra une carte de visite :

— Lisez, monsieur, voilà la carte que vous m'avez donnée.

Sur cette carte il j avait écrit : le comte Edgar d Duhamel.

— Qu'est-ce à dire , Chany ? reprit Edgard

en rinnt, vous oraignoz de vous comproraottre, et dans vos scélératesses de mauvais sujet, vous hasardez impudemment le nom de votre ami ! Rien ne vous est donc sacré ?

— Silence, Edgard, et cessez ce ton offensant, dont vous allez gravement vous repentir, en apprenant que madame est digne de votre respect le plus profond.

Après cette phrase, qu'il articula d'une voix à mettre fin aux plates facéties de son ami, Alfred dit à la jeune femme :

— Madame, je comprends tout maintenant j nous sommes tous trois viclinies d'un quiproquo, dont je vous demande pardon, car j'en suis la cause involontaire. Lorsque je vous rencontrai, je venais de <|uitler Duhamel, qui habitait depuis huit mois Paris à mon insu. En nous séparant, il m'a laissé sa carte,*

Quand vous me demandâles mon nom, le hasard fit, qu'au lieu de \ous remettre la mienne, je vous donnai celle d'Edgard... Vous me voyez au désespoir d'une pareille méprise.. c.

Si ce peu de mois expliquait tout pour elle ainsi que pour le lecteur, il n'en était pas de même pour Duhamel, qui avait bien saisi comment l'erreur des cartes avait amené la visite dont il avait été honoré , mais qui ne saisissait point aussi bien comment cette jeune femme, qui pensait rendre visite à un roué comme Chany, pouvait être digne de tous les respects, ainsi qu'on venait de le lui signifier.

Duhamel avait une de ces physionomies ouvertes, sur lesquelles chaque impression se moule en gros caractères; Alfred , devina à merveille sa pensée et voulut , en galant homme, détruire une supposition qui, ei»

flattant son amour-propre, calomniait si cruellement la jeune femme :

— Ecoute, EJgard, quitte ce ton railleur, qui te va fort ma! , je te le jure, et répondsmoi. Me rcgardes-lu comme un homme d'honneur?

— Sans doute.

— En ce cas , j'ai droit à être cru , si je prends mon honneur pour garant de la véracité de mes paroles?...

— Incontestablement.

— Eh bien ! sur mon honneur, les suppositions sont aussi fausses qu'injurieuses. Madame, qui venait ici chez moi , ne s'est décidée à celte démarche que poussée...

— Par l'envie de s'acquitter d'une dette , interrompit la jeune femme , en présentant

aussitôt à Chany les 20 francs qu'il lui avait prêtés.

Duhamel ouvrait des yeux énormes, ce qui, par malheur, n'était d'aucun secours pour son intelligence, déroutée par l'espèce de charade en action qu'il essayait en vain de pénétrer.

— Racontez tout à monsieur, poursuivitelle, cela peut s'avouer sans rougir, et je tiens à ce que monsieur soit à même d'apprécier toute l'indignité de sa conduite envers moi.

Alfred obéit et fit brièvement le récit qu^on a pu lire précédemment.

A mesure qu'il traçait complaisamment

l'esquisse de ce charmant épisode, qu'il décrivait en amant ou en poèLe,ce qui est absolument la môme cliose, Edgard se sentait gagner par un attendrissement qu'il ne tentait

nullement de dissimuler. Duhamel n'avait ni dehors, ni esprit, mais il avait du cœur, et l'instinct du cœur est de l'intelligence dans tout ce qui est passion. Des larmes lui vinrent aux yeux, il serra foriement, par un geste spontané, la main de son ami , (|ui avait agi dans celte circonstance comme il aurait agi lui-même. A ses "yeux Ghany était un roué, et il lui sut gré de cette fraîcheur d'âme si éloignée de celte sécheresse de bon ton que la jeunesse affecte maintenant avec le cynisme le plus triste. Avant ce témoignage de sensibilité , le pauvre garçon n'eût pas osé manifester ses impressions cachées dans la crainte de se voir couvert de ridicule par Alfred. La jeune femme elle-même remarqua son émotion , et celte observation la prédisposa à une indulgence qu'Eilgard, après avoir essuyé ses petits yeux mouillés de larmes, se hâta

d'implorer avec loxpresbion la pfâs rospcclueiise et la plus éloquente, à sa façon du moins, comme cm peut en juger :

— Madame, s'écria-t-il , je me suis comporté comme un misérable , comme un [)olisson !... Ma conduite n'a pas de nom ! Ce que j'ai fait, je l'aurais vu faire à un autre, que j'aurais souffleté cet autre ! Je ne puis espérer que vous me pardonniez ; et cependant, Madame , laissez-moi vous dire tout ce qui peut rendre mon crime moins énorme... Vous me supposez un roué qui ne croit à la vertu d'aucune femme, qui agit fort lestement avec toutes et qui tient à honneur de se montrer impertinent envers elles... Eh bien ! non. Madame; vous êtes dans l'erreur ; je ne suis rien moins que cela ; je suis un pauvre garçon, bien franc , bien timide au contraire ; un regard de femme suffît pour me faire rougir

comme une fraise ei me faire baisser les yeux. Ne pas croire à la venu des femmes, moi qui tremble à leur voisinage! moi qui n'ai jamais pu me résoudre à être quelque peu hardi avec les plus faciles!... Mais je sors de ma province ; jeté au milieu de jeunes gens élégants et de bon ton, j'ai eu honte de ma lourdeur et de ma naïveté, j'ai voulu prendre leurs manières ; je leur ai entendu mal parler de votre sexe , et j'ai eu la lâcheté de faire chorus avec eux , pour ne point être un objet de risée... Depuis huit mois, je joue une bien singulière comédie : je passe mon temps à singer tant bien que mal mes nouvelles relations du Jockey-Club ; votre arrivée, je l'ai prise pour une tentation arrangée par mes élégants amis , et l'appréhension de passer pour un niais a fait de moi un brutal cl un misérable !... Je sens que je suis sans excuses, T. I. 4

mais je me confesse à vous , peut-être serezvous moins sévère devant l'aveu franc que je vous fais; oh ! laissez-moi vous demander à deux genoux pardon de mon indigne outrage et vous assurer la sincérité de mon repentir !....

11 y avait dans ces paroles un accent de vérité qui ne pouvait manquer de convaincre. Effectivement , Edgard , à la vue de cette femme jeune et jolie qui pénétrait chez lui et l'interpellait par ses deux noms , lui avait supposé des intentions qui n'étaient point, après tout, sans vraisemblance. Que lui voulait-elle? que pouvait-elle lui vouloir? La difficulté était de s'expliquer comment elle était parvenue à obtenir son nom et son adresse : l'idée lui vint aussitôt que ses nouveaux amis avaient en la fantaibie de le soumettre à une épreuve} et, la crainte d'une

mystification, la peur surtout de sortir d« cette intrigue en écolier, exaltèrent son âme naturellement couarde en fait de sentiment. Comme tous les gens timiJes, il dépassa les bornes ; au lieu de se tenir dans les limites d'un contjuérant, qui , sur du succès, amène la défaite peu à peu, il brusqua dès l'abord et, pour n'être point faible, il, devint brutal, façon de procéder liabiluelle aux débutants en amour et aux poltrons talonnés par la honte ou l'ivresse. Heureusement pour la jeune femme, Chany était venu fort à propos mettre fin à une lutte à laciuulle maintenant Edgard ne songeait point sans rougir et sans se demander si vraiment il avait pu os6r autant.

Malgré la gravité de l'offense, l'irritation de celle-ci dut tomber devant la confession ingénue du pauvre girçon. Elle se dit à part, elle» quo soa upjjaritioa imprévue avait bien

pu lui sembler au moins étrange ; d'ailleurs la confusion et le repentir de Duhamel étaient par trop manifestes pour ne pas inspirer une vraie compassion pour les remords qu'exprimait sa bonne grosse ligure. Il se tenait dans une immobile anxiété, attendant qu'on lui répondît par quelque douce parole :

— Que tout soit oublié , fit la jeune femme en lui tendant sa main , qu'Edgard s'empressa de porter à ses lèvres.

— Oh ! madame , s'ccria-t-il tout ému , si \ous vouliez accepter une vraie et franche amitié , une tendresse de frère , vous verriez que celui qui vous l'offre, ne désirera jamais qu'une chose, l'occasion de vous prouver le plus entier dévoôment ! ...

— Soit, monsieur, j'accepte votre amitié. Le visage de Chany, qui avait en silence

suivi toute celte scène, se rembrunît à ces derniers mots. Une instinctive jalousie s'empara de lui. Certes, il était loin de voir dans Edgard un rival sérieux ; mais l'intimité mystérieuse qui s'était établie entre cette femme et lui semblait perdre un peu de son charme en se partageant. Il se prit à maudire la sotte étourderie qui avait causé le quiproquo résultant de l'échange des cartes , d'autant plus qu'il eût joui d'un tète à tète qui eût pu expliquer et avancer bien des choses^ tandis que désormais ne retrouverait-il peut-être plus celle occasion qu'il avait attendue constamment une mortelle semaine, en se condamnant aux arrêts forcés les plus stricts. Cependant il comprit qu'il devait garder pour lui celte pensée jalouse et n'en laisser rien paraître.

La lutte, qu'il élait venu interrompre à la

façon du Deus iniersit de la tragédie antique, et la longue explication (}ui en aNait été la conséquence rigoureuse, n'avaient pu avoir lieu sans qu'il s'écoulât Lien près d'une heure. La jeune femme jeta par hasard les yeux sur la pendule dont l'aiguille avait dans l'intervalle fourni sa course périodique, et sentit la nécessité de mettre fin à une visite qui n'avait que trop duré. Elle fit uu geste cordial à Duhamel, qui, tout ému, la reconduisit jusqu'à l'escalier sans articuler un seul mot. Alfred n'avait garde de rester à tenir compagnie à son ami ; il serra la main d'Edgard et descendit avec elle.

Au bas de l'escalier, il offrit son bras, mais on ne le prit point.

~ Non, séparons-nous ici, lui dit-elle

ju. 69 —

doucement. On ne me verraîl pns à votre bras sans intcrpréler défavorablement une circonstance pourtant fort innocente.

— Quoi ! vous ne voulez point me permettre de vous accompagner quelques pas seule- «ïenl?

— N'insistez pas, je vous en prie.

— Voire volonté doit être un ordre pour moi...; mais me faudra-t-il renoncer à vous voir ?...-. où vous rencontrerai-je ? Celte délicieuse intimité doit-elle s'évanouir brusquement, après avoir brillé à mes yeux avec tant de séduction?... m'enlevez-vous tout espoir de vous saluer quelquefois ? celle crainte, je vous en fais Taveu, me désole plus que je ne puis l'exprimer...

— Mon Dieul convenez qu'il ne m'est

guère perjiiis, malgré la confiante estime que vous m'inspirez

Chany lui adressa un regard triste et suppliant qui parut avoir produit son effet :

— Eh bien ! lui dit-elle, après une pause et une hésitation de quelques secondes, venez, je vous recevrai... mais pas trop souvent... du reste, vous avez trop de monde pour manquer de discrétion; je demeure rue de l'Aibre- Sec, n" 1 3.

— Et quel nom deraanderai-je?...

— C'est vrai , ajouta-t-elle en souriant, j'oubliais l'essentiel, vous ignorez comment je m'appelle : je von 'ais vous le dire l'autre jour, et j'ai apprécié, soyez-en sûr, Monsieur, le sentiment qui vous a poussé à refuser de le connaître. Vous demanderez Mademoiselle Héloïse Dubois, c'est mon nom.

— Héloïse Dubois ! murmura-t-il , ravi d'avoir un nom à donner à l'idole.

— Oui... venez le soir de sept à huit heures; dans la journée, vous courriez risque de perdre vos pas. Allons, adieu, et recevez encore une fois l'expression d'une reconnaissance profonde pour le service que vous m'avez rendu...

Elle lui fit un petit salut de la main et sembla glisser à ses yeux comme la Camille de Virgile.

Chany rentra chez lui le cœur bondissant : ce qu'il n'avait osé espérer s'était réalisé, il l'avait revue, elle lui avait donné son nom et la permission de venir de temps à autre la visiter! Que pouvail-il désirer de plus? cela n'était rien sans doute, mais de semblables riens mènent à tout. Et d'ailleurs, lui même, songeait-il à autre chose qu'aux délices pures

des têtes-à-fétes qu'on lui accordait? s'é(aît-il dit qu'il Taimail? avait-il l'idée de mettre à profil la confiance qu'on avait en lui pour se glisser dans cette âme jeune et ignorante sans doute? Non, certes : le début de cette liaison avait été trop diffcrent des intrigues qu'il avait eues jusqu'alors pour ne pas éloigner toute pensée profane et téméraire; mais vaguement il s'applaudissait de voir s'ouvrir devant lui une voie nouvelle, qui lui promettait pour le cœur des jouissances inconnues.

Il mil le pied dans son salon, l'esprit assez plein de ces rêveries douces, pour ne pas remarquer sur le divan une personne qui semblait l'allendre et qui, par précaution, s'était couchée sur ce meuble comme un voyageur prend ses aises, dans l'appréhension d'une longue roule.

— Enlin, c'est bien heureux ! s'écria-t-on

d'une petite voix vibrante comme un timbre d'argent:

— Ah ! c'est vous, Célestine ?

— Mais zoui, mon chéri. Moi-même, qui viens vous relancer jusque chez vous, puisque vous avez perdu le nom et le souvenir de ma rue... Ma foi, Alfred, qu'as-tu donc fait depuis huit jours qu'on ne t'a vu? me ferais-tu quelques traits par hasard? oh! si je le savais!...

— Vous prendrait-ill'envie d'être jalouse, Célestine ? *

— Je ne te dis que cela : trompe-moi, et tu verras si je suis une biche ou une ligresse.

— Fi donc, ma chère! vous ne me ferez jamais croire que vous soyez jalouse; vous avez trop d'esprit pour ce!a.

Mademoiselle Célestine était une jeune femm€ de vingt-trois ans environ, d'une mai-

greur diaphane. Elle avait une peau sans couleur et sans fraîcheur, un nez imperlinent , des dents bien serrées et bien rangées, des yeux petits et vifs, mais des cheveux noirs d'une longueur fabuleuse, qui relevaient la beautééquivoqueetproblématique de ce visage fané par le plaisir et une vie trop bien remplie.

Le premier attrait des Parisiennes réside en entier dans leur chevelure ; une infinité de femmes, dont le minois encadré dans d'ondoyantes anglaises ou de larges bandeaux mélancoliques frappe aux promenades et dans les passages, paraîtraient hideuses sans cet accompagnementqui rend indulgentsur le reste.

Les femmes honnêteS;,(|ni tiennent à retenir l'aflection vacillante de leur mari, ne sont pas assez persuadées (Jecclte vérité; pour la femme entretenue, jamais elle ne s'offrira à son amanl sans être bien peignée, sans avoir bien veillé

— tjj —

à l'harmonie de ses boiiclos et à la rectitude mathématique de la raie blanche qui sépare si coquettement deux bandeaux tombant négligemment sur les tempes. Rasez la plus jolie, et jugez, par tout ce qu'elle y perdra, ce que serait sans cela un visage d'une beauté douteuse. Mademoiselle Célestine, elle, connaissait tout le prix de sa chevelure, aussi , tiraitelle un grand parti de cet accessoire, qui était la partie capitale de ses charmes, et parvenaitelle, ses cheveux aidant, à faire de cette figure irrégulière et usée un tout fort passable et que ses minauderies rendaient assez piquant. Au reste, l'attrait premier de Célestine était tout dans sa position, fort enviée par la griselie et lalorellequirêventàce SMmïnz/mcomniele militaire au bâton de maréchal : elle était simple figurante à l'Opéra, mais c'était beaucoup, r^os lions ont mis la figurante à lamodej

ils n'existent qu'à la condition d'avoir leur ratj (1) pour lequel ils conspirent au foyer et dans les coulisses , auquel ils cherchent à faire obtenir des pas des chorégraphes; qu'ils entretiennent , qu'ils paient, qu'ils meublent magnifiquement, souvent sans retrouver dans celle créature si recherchée la millième partie de la gentillesse de la griselte la plus vulgaire^ mais telles sont la puissance et lepreslige de ce qu'on appelle le ton. Chany, comme ses amis, avait dû chercher une maîlresse dans le corps de ballet <le l'Opéra. Célestines'ctaillrouvée là, elle n'était certes pas la plus mal; il l'avail prise sans amour,

(I) Ce terme n'existe déjà plus, {/est une chose prodigieuse que la niiilliplicilé de termes successifs dont, en France, nous a^'llblou^ une pensée; cela varia couimo une forme d'Iiabit. Voyez plulôl par combien de qual.fioalifs on a passé pour arriver au mol lio/i, qui ne sera pas le dei nur : mignon, rallinc, roué, merveilleux, incroyable, muscadin, ujirMlor, dandy, i'a^hionable, el le riisie! On a prelenilu que notre langue élail pauvre; prenez patience; elle sein icliii luus les juursj eucure uu [leu^ m elle bera

mais sans antipaihie, et depuis lors aucune bourrasque notable n'avait passé surleurliaison. Soit qu'elle l'aimât véritablement, ou, ce qui est plusproblable, qu'ello trouvât son intérêt à lefaire croire, elle paraissait lui être très attachée, et le lui témoignait par unejalousie qu'éveillait la circonstance la plus légère.

Elle enveloppa son amant d'un regard lent et inquisiteur, et lui dit en ouvrant une jolie petite cassolette qu'elle porta à son nez avec une langoureuse nonchalance :

— Vraiment, Chany,qu*avez-vouspu faire, une semaine entière, qui vous ait empêché de venir me voir? J'ai rencontré plusieurs de vos amis, le petit BelforJ, Mariguy et le pyramidal Lagny, qui tous m'ont assuré que vous n'aviez pas paru une seule fois au café de Paris depuis huit à neuf jours j votre mine tl'anaoncô

pas que vous ayez été malade, d'ailleurs vous me l'auriez fait dire. A quoi donc attribuer l'oubli dans lequel voiis m'avez laissée? Vous ne ré Inondez pas ?

— Eh parbleu ! puis-je te donner une cause à cela, si de fait il n'y en a pas ?... J'avais le spleen, voilà tout; et comme lu n'aimes pas à l'ennuyer, je t'ai fait grâce de ma sotte et très ennuyeuse personne... Au reste, je ne te suppose pas rintention d'exigerle bulletin oflTiciel de mes faits et gestes : j'ai bu, j'ai mangé, j'ai fumé, j'ai baillé, j'ai dormi, je n'ai f>\it rien autre chose; si j'avais pu penser, j'aurais penséàtoi, mais d'honneur, cela m'était bien impossible, je tournais au légume... en deux mois, voilà ma vie, lu dois être contente;maintenant parlons d'autres choses : veux-tu une cigarette ?

— Non.

— C'est fâcheux, j'en ai de délicieuses, de vraies cigarettes espagnoles,

— Viendrez-vous à l'Opéra, ce soir?

— Je ne sais.

— Vous auriez tort d'y manquer : je pourrai vous y montrer un certain sir William Foster, qui dirige opiniâtrement sa lorgnette de mon côté...

— Scélérat d'Anglais, va!

— Çà n'a pas l'air de vous émouvoir prodigieusement ?

— J'ai une religion entière en ta vertu.

— Chany ! Chany ! il se passe quelque chose... il y a quelque conspiration contre moi... vous n'êtes plus le même... oh! si parmi mes camarades il y en avait une assez osée

pour vous faire les yeux, je les lui arracherais; j'y veillerai !

— Vousjouoz, Ctjlesiinc, à ravir, l'Othcllo enjupons ; vous êtes adorable !

— Et vous, vous êtes un monstre !

— Bon, pleurez, mais pas trop fort; sans quoi, bon gré, mal gré, vous pleurerez seule; je m'en vais dans ma cliauibre et je m'y barricade.

Un orage était imminent, quand, tout à coup, la porte s'ouvrit et donna entrée à Duhamel.

Aussitôt après le départ de raidemoiselle Dubois, Duhamel avait endossé un habit vert à boulons jaunes et s'éiail halé de se rendre chez son ami, poussé p;ir un in li;liiiiss;»ble besoin d'appieudre de celui-ci quelle était

cette femme avec qui il venait de faire connaissance (l'une si étrange manière. Les persieiHKîS claiivil f'nnjos . el dj m)ôlle«ix rido.ui\ lirôssur hîs foniilres j ElgirJ n'aperçiilposiala li^,nii'a'iUi'i'ii se lo.Kiit piresseusemont élenJjti sur le divan. Il clait trop préoccupé du but de si visite pour ne pas entrer sur-le-chanp enmiiière; aiissi, les premiers mots (('l'il adressa à Alfred .furent ceuxci :

— Comment s'appelle-t elle?

— Qui cela ?dit Chany, qui comprit à merveille la |ii-iU.oi d3 Di!ii»iil, ;ij I u! il il un geste de se taire que, par malheur, il ne saisit pas.

— Eh parbleu îelle... Tu l'as reconduite ; tudo.s savoir qui elle est, où elle demeure?...

— 7â — Gélestine se dressa sur le divan.

— Ah ! murmura-l-elle avec un petit grognement «jui luiélail particulier, en attachant deux yeux foudroyants sur Alfred.

. —Je l'ai quittée au bas de l'escalier , répondit Chany d'un ton bourru. Pour savoir son nom et son adresse il faudrait les luiavoir demandés, et je ne les lui ai pas demandés.

— C'est différent, répliqua Edgard, qui se douta bien que son ami était mieux informé qu'il ne voulait le paraître.

— Oh ! M. Chany est trop discret pour se permettre de demander à une femme son nom et sa demeure ! s'écria Célesline avec le ton d'une ironie qui se tournait en sourde colère.

Edgard ne l'avait point encore reniarqoée,

îl lui fit un salut respectueux et s'excusa de ne l'avoir pas aperçue dès l'abord.

Au premier coup d'œil , Célestine se dit qu'elle avait devant elle un yo^arrf, terme usité par le corps de ballet de l'Opéra, ce qui ne l'empêcha point de répondre à ses burlesques courbettes par de charmantes minauderies. Il était clair que Chany la trompait, le gros jeune homme savait au moins une partie de ce qui se passait ; son plan à elle était tout tracé: elle ne jugea pas qu'il lut bien difficile de faire parler ce monsieur sans qu'il s'en doutât, et de lui arracher ainsi le secret de la perfidie d'Alfred. Sans celle arriére-pensée il est probable qu'elle eût éclaté; mais elle se décida à rem élire sa colère à un autre moment : Chany ne devait rien perdre pour attendre.

Alfred, T^vT changer de conversation et coupercourl au bavardage compromettant du provincial , sehâla de direà Cclcstine :

Ma chère, je \ous présente mon ami Ed'-

gard Duhamel.

Célestine fit une révérence.

— Mademoiselle Célestine, artiste de TAcadémie royale de Musique, conlinua-t-il en s' adressant à Ed gard.

Edgard salua de nouveau la figurante.

Après ces mutuelles présentations, un silence embarrassé régna parmi ces trois personnages. La jounc lemme ruminait son projet, Duhamel se taisait par tiinirlilé , Chany parce qu'il n'avait rien à dire. Celle siluation eût pu durer ainsi une éiernilé , si Célestine n'y eût rais un terme en se levant.

— Tu t'en vas? lui demanda Alfred, qui lui auroil Lien sauté au cou de joie de se \oir délivré d'elle.

— Oui , lu serais bien gentil de me reconduire.

— Impossible, ma chère, impossible.

Célestine s'attendait à celte repense.

— Ce serait donc un bien £rand sacrifice que de me donner le bras jusque chez moi? Mais, à votre aise , mon cher... je suis sûre que si je réclamais de M. Duhamel un pareil service , il ne se ferait pas ainsi tirer Toreille.

— Sans doute, madame, répliqua Edgard avec empressement, et si nous vouliez accepter

— Je vous prends au mot, et puisque Chany est assez maussade...

— Je suis à vos ordres.

Alfred était dans une disposition d'esprit à désirer être seul, aussi ne vit-il dans la proposition agaçante de Célestine que Tavantage d'être débarrassé de ces deux importuns l'un 1er l'aulre. Il se garda donc bien de rien objecpar à ce qu'il supposait chez sa maîtresse une coquetterie mise en jeu pour battre en brèche sa jalousie endormie.

— Allez, mes enfants, et que Dieu vous bénisse, leur dit-il en bâillant.

— Iras -lu à l'Opéra, ce soir ? on donne la Gipsy.

— Peut-être... in instant.

— Viens m'y ch<ircher.

— Oui , si je puis.... je ne te le promets pas.

Célcstine, furieuse , frappa le parquet du pied a\ecdépil et fut sur le poinl de lâcher bride à la colère souterraine qu'elle nourrissait, niais elle sutse contenir.

— Venez-vous, monsieur Duhamel? dii-elle brusquement au jeune homme en s'emparant de sou bras.

Edgard serra la main de Chany et suivit la danseuse.

Celui-ci poussa un soupir d'allégement en voyant la porte se refermer sur eux.

— Cette Célestiiie est laide et revôche,murmura-t-il en prenant un cigare, et jalouse avec

cela!... Décidément elle me fatigue. Si Duhamel veut, nous nous arrangerons de gré à gré ; mes conditions seront raisonnables ; je la lui cède purement et simplement, et, vrai Dieu l j'aurai fait une bonne affaire l

Chnny, s'il n'cûl pas rraint d'^lre inconvenonl, serait allé le soir mCme ri ndre visite à Iléluïse. Le myslcre qui renvchtppait à ses yeux ne se dissiperail qu'alors. Elle était absente la plus grande partie du jour : quelle

— «0 — occupation l'appelait donc liors de chez elle? Elail-elle seule, sans famille? Cette supposition sourit d'abord à Alfred, qui songea peutêtre que leur intimité n'en deviendrait que plus facile et plus tendre ; mais une idée subite le refroidit aussitôt sur ce désir de la trouver privée de tout parent et de tout appui : ce vide autour d'elle qui lui paraissait si favorable à lui, avait bien pu l'être aussi pour un autre, et il se sentait assez puissamment attiré vers elle pour concevoir la crainte délicate d'avoir à jalouser un passé qui ne lui appartenait point, et qui peut-être avait fait le paradisd'un autre. C'était,on en conviendra, beaucoup dejeimesse de cœur pour un roué; mais tout cela s'explique par la vie même que mènent nos jeunes gens à la mode.

Chaque siècle a son caractère qui lui est

propre: celui de Louis XIV avait sa galanterie de bon ton; sous la régence les hommes et les femmes s'étaient donné le mot pour passer sur bien de formalités en fait de sentiment: on était positif , on allait vite et droit au but, mais cependant alors c'était encore le régne des femmes ; si on les respectait moins, on les aimait tout autant, elles étaient le mobile de tout, elles tenaient dans leurs mains les plus hautes fortunes: on a vu jusqu'aux évêchés accordés par l'entremise des maîtresses du ministre ou du roi. A notre époque, époque sèche et sans poésie, la femme a perdu sa puissance. La jeunesse s'occupe trop des chevaux pour trouver le loisir de contracter deces commcrcesaimablesfjuis'établissaientautrefoisentre un homme élégant etune jeune femmecomme il Auil. On pourrait lui appli.juerce mot de grand seigneur, auquel on demandait dans les

premiers temps de Vangtomanie, ce dont il était le pltisjalouxonde sa monliire ou de sa bc'Ue : «J'aime mieux les r«Mumrs, mais jV'stime plus les chevaux ; » el encore de nos jour<, non seulement restim\ miis la préférence eslelle pour eux ! On trouve gênmle la réserve qu'imposent toutes relations avec une femme du monde, et il a paru plus commode de remplacer ces amours élégantes par des amours beaucoup plus faciles; nos dandys ont restreint leur horizon dans un monde d'actrices et de femmes entretenues; les roués de 17i0 avaient des comtesses el des duchesses pour maîtresses; les nôtres ont des figurantes et des danseuses: la marquise a fait place au rat.

Sua fdonc de rares exceptions , nos jeunes gens les plus blasés ignorent au fond ce que c'est qu'uuefemuioduiisi'acceplioa digne du

mot. Aussi, quand ils rencontrent par hasard sur leur roule un amour lionnête, il faut voir comme leur cœur s'ccarlc avec dé^i^oùt des haillons, qui jnsciu'aloi's l'avaient souillé, et s'ouvre avec toute la vigueur puissante d'une virginité morale aux suaves inductions d'une passion, dont la pureté leur fait enfin prendre en pillé leurs sales amours d'autrefois ! les enfants élait'nt blasés et scepli(|ues ; ils deviennent candides et croyants, parla plus logicjue des réactions.

Et ces réflexions ne nous sont pas échappées sans degsein ; nous ne les aurions pas faites, si elles ne nous eussent point nalurellement amené à signaler chez Chany celte transformation opérée à la vue seule d'Héluïse.

Alfred attendit quelcpics jours avant de se j.résentcr chez elle. Euùn un soir, vers sept

heures, il prit le chemin de la rue do l'Arbre- Sec avec une émolion et un baltcmenl de cœur inexprimables. Le concierge lui indiqua une porte, la gauche, au quatrième, et il se mit à gravir les marches usées et rapides de l'escalier fait en spirale.

Cela ne promettait pas beaucoup de somptuosité, mais si l'escalier était sombre et ancien, il était propre et ne ressemblait en rien à ces escaliers fuyants et infects qu'on rencontre dans les mauvais lieux ; il respirait un peu la misère, mais la misère mariée à Phonnéleté.

Parvenu auternie de son ascension, il s'arrêta, surpris lui-même du trouble qui l'agitait. Enfin, il sonna: il entendit bientôt un petit pas léger glisser dans le corridor et se diriger vers la porte qui ne tarda pas à lui cire ouverte.

— Ah? c'est vous ! lui dit Héloïse , entrez donc, je vois que vous êtes un homme de parole.

Alfred, à l'aspect de *cette tête gracieuse empreinte d'une admirable pureté dans les lignes et dans l'expression morale des traits, éprouva cet émoi délicieux que fait naître le voisinage d'une jolie femme qu'on aime ou qu'on est près d'aimer. 11 la suivit en silence et pénétra dans une petite salle à manger d'une propreté toute flamande et qui respirait je ne sais quelle coquetterie, à travers son ameublement simple et des plus modestes.

Auprès d'une fenêtre regardant une cour profonde et étroite comme un puits , se trouvait une femme de quarante-cinq ans environ , assise sur une chaise longue et

plongée dans un sommeil paisible et régulier, Calte femme produisit sur Alfred une impression qu'il ne put définir; eu effet, il y avait quelque cljose d'élrange dans son visaj^e et dans raccoutrement de ses vêlements : d'épaisses touffos de cheveux gris sortaient eo désordre d'un bonnet qui , pour l'heure , se tenait fort cavalièrement sur un côté de l'oreille; son fichu était chiffonné, ainsi que la robe et le tablier noir qui lacoiivruient. Quelle

était cette crcalure singulière, dont la vieillesse prématurée et sans charrues contrastait

tellement avec cette jeune lille d'une beauté

si calme et si pure

— Ma mère dort, ne la réveillons pas, ditelle, en posant un doigt sur ses lèvres.

C'était donc la mère d'Héloïse : ce mot résonna désagréablement aux oreilles d'Alfred j

on lui en eût demandé le motif^ qu'il eût été fort embarrassé de répondre , mais il en fut ainsi.

— Asseyons-nous dans un coin et parlons bas, ainsi nous ne troublerons pas son sommeil, conlinua-l-elle en désignant un angle opposé de l'apparlement.

En recevant Chany dans h pièce voisine,, 1$ sommeil de sa mère eût couru moins de risques d'être troublé; m:»is tout en dormant , cetle femme était une contenance pour la jeune fille; Iléloïse de celte façon n'élaitpoinl seule,ellemeltaiten queltjue sorte un tiers dansl'entrelien , cequiôlait au lète-à-tête ce qu'il pouvais avoirdedangereux et d'irrégulier. Elle élait loin de supposer aucime mauvaise ialealion à Alfred j mais, sans que leur raison

t'en mêle, il est un instinct dans l'âme des faibles qui leur dit : ne faites pas cela, évitez cela; et chez la jeune Clle, qui est l'être le plus faible de la création , cet instinct s'appelle pudeur.

Elle finit par s'apercevoir de l'examen du jeune homme, qui ne détachait pas ses yeux de la vieille; elle poussa un soupir et ajouta d'une voix triste :

— Pauvre mère!.. Ces cheveux déroulés , celte toilette en désordre doivent vous surprendre ? Hélas ! un seul mot vous expliquera tout : ma mère est folle, monsieur!.. Oh l sa folie du moins l'empêche de savoir les pleurs qu'elle m'a coûtés et qu'elle me coûte encore chaque jour...

*' Elle passa vivement son mouchoir sur ses

yeux, où perlaient deux larmes qu'elle se hâla d'essuyer; Alfred la conlemplail avec un attendrissement muet.

— Triste chose ! horrible chose que la folie, monsieur! ma mère est là devant moi, près de moi ; je peux lui parler, je peux l'entendre parler , eh bien ! mensonge que tout cela ! ma mère ne me voit pas, ma mère ne me reconnaît pas, ma mère est morte pour moi I Son fantôme m'est resté^, mais son âme s'est envolée rejoindre mon père !.. Quelle transformation étrange s'est opérée en elle! C'était un ange que ma mère , monsieur, pleine de douceur, de tendresse, d'amour et de dévoûment! maintenant, celte pauvre femme dans sa foliene sait quoi imaginer pour faire le mal, pour nuire, pour me chagriner ; elle est taquine, méchante, noire même dans les tours

qu'elle combine; vous en jiigcrez,monsieiir.La veilledu jonroù nous nous rencontranicsd'une façon si bizarre, ma mère, (jue mes occupalions me forcent de confiera la garde d'une \ieille bonne, se tenait à la fenêtre dtî lacliambre qui donne sur la rue, les deux coudes appuyés sur le barreau deftr de la croisée j elle se distrayait à voirpasserle monde, cl, comme ce divertissement n'avait rien que t'e fort innocent, on la laissait faire à son aise, quand loulàcoupelle aperçut une glace, que deux hommes portaient sur un brancard, el qui reflétaient les rayons du soleil donlelle était inondée. Vous ne doincz pas l'idée qui surgit aussitôt dansée cerveau malade? Un pot de réséda se trouvait sur le bord delà ft'uclre, elle le saisit sans [icrdrede temps et le lança sur la glace; comme vous devez bien le croire, »lle fut brisée en mille morceaux : un pouce

de déviation et rlle ])royaitle crâne d'un des porteurs. Cela fait, elle se mit à rire aux éclats, à sauter dans l'apparlement et à gambader de cent manières. Mais ce bizarre caprice devait me coûter cher I Je rentrais au moment où ces deux hommes, furieux, montaient réclamer le prix du pauvre meuble mutilé. Qu'avais- je à objecter ? Ils étaient dans leur droit; ils ne pouvaient être victimes delà folie de ma mère ; ils me le firent sentir bien cruellement: « Il y a des maisons pour les fous, me dirent-ils; il faut la faire enfermer.» Moi, me séparer de ma mère ! Moi, lui retirer mes soins ! Oh '.jamais!... — Pour en revenir à notre récit, je dus promettre de payer celte glace : elle ne valait pas moins de qua« Ire cents francs ; où trouver celle somme? J'avais bien deux cents francs, mais comment me procurer le reste?.. Une dette est pour

moi un tourment affreux; d'ailleurs , j'avais promis, en remettant à ces gens les deux cents francs que j'avais, de leur porterie lendemain l'autre moitié. Je possédais une montre, qui avait coûté trois cents francs, je me décidai à m'en débarrasser et , quelle que fut ma répugnance , à la porter au J/onf-rfe- Piété... Ici , mon récit devient inutile, vous avez été pour moi la Providence , qui vient à notre secours dans les grandes gênes... Vous me fournîtes les moyens d'être fidèle à ma promesse et de payer entièrement cette fatale glace; c'était épuiser d'un seul coup toutes nos ressources; mais avec de l'économie, acheva-telle avec un sou ire triste, on n'a besoin que de peu... et puis, je donne des leçons d'anglais et cela me suffit presque.

Chany ne perdit pas ce mot : elle était donc maîtresse de langues? il ainiait mieux cela que

— liS -lonie autre chose. Il avait supposé dès l'abord le peu d'aisance d'iiéloïse, il fallait donc qu'elle travaillât pour vivre, otileût, malgré lui , éprouvé une pénible déception, si son rêve eîit été une lingère où uile fleuriste ; mais maîtresse de langues, cela annonçait de l'éducation, cela était une autre position.

Elle enseignait l'anglais , c'était en outre une belle occasion de répéter indéfiniment leurs tête-à-têtes; Alfred se hâta de direélourdiment:

— Quelle bonne fortune ! moi qui ai toujourssouhaité savoir l'anglais!.. Si j'avais possédé cette langue , des parents haut placés m'auraient fait attacher à l'ambassade de

Londres.... Voulez-vous me donner des le» çons?...

Héloïse rougit; elle comprit sans doute l'in-

tentîon du jeune l-.omme, que sa vue plus que ses leçons aiiircraient :

— Je ne puis , répondit-elle ; tout mon temps est pris... et d'ailleurs vous ne manquerez pas de trouver, de par la ville, nombre de maîtres, sous lesquels vous profiterez davantage...

— C'est mal à vous de me refuser.,.

— Non, mais c'est convenable... répli(|uat-elle d'un ton sérieux qui enleva la hardiesse d'insister au jeune homme.

En ce moment la vieille fit un mouvement

sur son siège, sa fille se leva aussitôt.

— Monsieur de Chany, dit-elle à celui-ci vivement, do grâce mêliez fin à voire bonne visite.. Ma mère va se réveiller, et le spectacle de la folie est pour moi quelque chose de

si navrant que je cherclie à Tévîtcr à tous ceux qui ne sont point forcés par devoir d'en être les spectateurs et les témoins.

Cette prière éiaîl un ordre poiir le jeune homme, il quilia la chaise sur lacjuelle il était assis; Héloïse lo reconduisit jusqu'à la porte et lui permit de renouveler ses visites en y mettant toutefois une grande sobriété.

Le lendemain , Alfred se réveilla ôe bonne heure sous l'impression d'un rêve enchanteur dont il est plus qu'inutile de spécifier l'objet : le soleil jouait dans ses rideaux , l'air était plein de fraîcheur, Cliany conçut la fantaisie d^iller au bois ; il fit seller une jolie jument du Merirraut et , qneUjues instants après, il nageait en plein dans ce bain de vapeurs et de rayons, qui distinguent certaines matinées d'été dans nos climats. Il revint de

celte bonne course à travers les allées du bois de Boulogne sur les midi.

Une lettre l'attendait 5 il en examina longtemps l'adresse sans deviner quelle main avait pu lui écrire, enfin il déchira l'enveloppe et

prit lecture des lignes qui suivent :

€ Monsieur,

c Hier soir, quelques minutes seulement après votre départ, il s'est présenté une femme qui se dit votre maîtresse et qui, sans s'expliquer autrement, m'a accablée des injures les plus grossières. Elle m'a fait des menaces terribles dans le cas où je continuerais à vous recevoir. Au nom du ciel, monsieur, failos que la visite de cette femme spit la dernière; elle m'a fait peur, ses menaces m'ont épouvantée!... Cette circonstance me prouve que, malgré l'innocence de nos en-

trevues, il éiait imprudent de consèniîr à vous recevoir... Ne venez plus, monsieur, je vous en prie, et soyez certain que l'absence ne me fera point oublier tout ce que je vous dois.

Héloïse Dubois »

Chany, à la lecture de cette lettre, proféra un blasphème à faire voiler tous les anges du paradis et sortit aussitôt sans quitter son vêtement de cheval , la cravache en main , au sein du plus terrible emportement. Il franchit d'un trait l'intervalle qui séparait son hôtel de la rue de la Victoire, et entra dans une maison dont il gravit l'escalier avec violence. Parvenu au second, il ébranla à tout briser le cordon de la sonnette et attendit qu'on >îat lui ouvrir en battant la mesure sur ses

éperons avec le pommeau d'argent de sa cravache.

— Madame Dumas est-cllc cliez elle? demanda-t-il brusquement à la bonne qui lui avait ouvert.

— Oui, monsieur, dans la chambre à cou* cher.

— C'est bien , fil-il en se dirigeant de ce côté.

Madame Dumas, comme on Ta aisément compris, était le nom de guerre de Cclestine, chez laquelle nous nous introduisons en ce moment avec Chany.

Elle était en peignoir et sa toilette était encore à faire; touiefois, selon son habitude , elle était peignée avec un soin remarquable: ses cheveux étaient bien lissés, admirablemenl séparés, et ses lougues an-

glaises venaient jouer jusque sur ses épaules nues. Au bruit que fit.la porte, elle tourna languissamment la lêle et aperçut son amant. — Par quel heureux hasard ? .. lui ditelle d'un ton ironique auquel celui-ci ne prit point garde.

Alfred avait hâte d'en venir à une explication, il déplia la lettre d'IIcloïse qu'il tenait toute froissée dans une de ses mains, et commença d'une voix furieuse une de ces querelles qui se renouvellent si fréquemment dans des liaisons de ce genre.

-- Savcz-vous ce qu'on m'écrit à votre sujet T

— Peut-être.

<— Vous ne niez donc pas malheureuse ?.««

•— Je ne me rien.

— Et vous avez eu Taulace d'aller faire la scène la plus scandaleuse?...

• — J'ai eu cette audace, répondit-elle d'un ton chantant qui devait exaspérer Alfred.

— Mais vous ignoriez donc, s'écria-t-il, que celle jeune femme était aussi pure, aussi digne de respect que vous êtes, vous, abjecte et méprisable !...

— Oh! oh! reprit-elle avec un petit rire convulsif, c'est un ange, ni plus, ni moins, que cette femme! et votre liaison avec elle est plus qu'éthérée, n'est-ce pas? Oh! c'est une fine mouche, qui joue supérieurement la bégueule et la prude ; mais. Dieu merci , on ne m'en donne point à garJer, à moi ! Vous avez eu beau vous cacher, j'ai bien su découvrir

votre trahison. D'abord, j'ai appris de votre imbécille d'ami vos relations romanesques, pour ne pas dire ridicules jusqu'à la sottise, avec celle femme... tout cela pour l'avoir rencontrée au Mont-de-Piété ! ! . Mais , mon chéri, vous n'allez donc pas souvent au Montde-Piété? Sans quoi, à toutes les heures, à toutes les minutes du jour, vous verriez de. belles affligées , de charmantes indigentes , auxquelles vous pourriez offrir de l'argent et qui, comme celle-ci, commenceraient par vous refuser et finiraient toujours par accepter... connu ! Mais, mon très cher, cela est si peu rare, qu'à ce compte , en huit jours , au plus , votre beau patrimoine y passerait en entier ; bah ! qu'est-ce que je dis? votre patrimoine! M. de Rothschild ne serait pas assez riche pour secourir tant de vertueuses femmes dans

l'embarras!,.,

Chany, que ces paroles railleuses irritaient oulre mesure, frappa avec emportement , du bout de sa cravache , le guéridon où était un déjeûner en porcelaine , et renversa le tout à terre. Célesline contempla froidement les débris gisants sur le parquet, de l'air de Catherine devant cette glace brisée par Pierre P'dans un moment de colère furibonde , et poursuivit avec le même calme apparent :

— Vous voilà bien avancé , maintenant , d'avoir anéanti mon déjeûner ? Vous m'en renverrez un autre demain; après tout, j'y gagnerai, en ce sens que vous le remplacerez par un plus beau et plus à la mode. Mais revenons à nos moutons. Je sus par votre M. Duhamel que' vous aviez la tête prise, sinon le cœur, et dès lors, je jurai de pénétrer à fond votre perfidie j je n'ai pas cessé un

instant de vous épier, et, hier au soir, ma constance a été couronnée d'un plein succès : vous ne vous doutiez pas être suivi dans la rue de l'Arbre-Sec? Cela était, pourtant : et la demeure de cette femme une fois connue, on était si près de chez elle, qu'on n'a pu résister à l'envie de lui donner un avis salutaire et de lui adresser le conseil excellent de ne pas aller sur les brisées des autres.... Voilà tout, si je ne me trompe.

— Malheur à vous ! ma^eur.à vous î s'écria Chany avec un redoublement de fureur qu i ne fit que s'accroître devant l'air irapertinen de Célestine. Malheur à vous, si vous avez l'effronterie de répéter une fois seulement unfe pareille scène I

— Des menaces! voilà qui est charmant l el vous pensez m'empêcher ?.,»

— De tourmenter celte honnête jeune fille par vos éclats sans pudeur ; oui î et je saurai bien mettre fin à celte conduite indigne !

— Ah! et comment, s'il vous plaît, si, moi, j'ai mis dans ma tête de me venger de cette pécore ?

Il y avait tant de défi dans cette courte phrase et un son de voix tellement arrogant, qu'Alfred s'oublia au point de s'écrier avec un geste analogue au sens de ses paroles :

— Comment?.. [Eh bien ! ose recommencer, et je te coupe la figure à coups de cravache !

— Avise-t-en donc 1 riposta Célestine en bondissant comme un jaguar et en décrochant rapidement un fort joli petit poignard pendu à la cheminée. Me prends-lu pour celte imbécille de Ninetle , qui se laisse rouer de

coups par son brutal d'amant?... Si jamais tu osais mettre la main sur moi, vois-tu, je t'enfoncerais dans la poitrine ce fer jusqu'au manche I

Il ne faut pas trop s'étonner de voir dans la chambre de Célestine un poignard là tout prêt pour protester avec elle contre les menaces d'Alfred. Cette classe de femme aime à s'entourer des objets les plus mirifiques et les plus excentriques : la chambre de la figurante était presque un musée d'artillerie, si on l'aime mieux, un magasin de bric-à-brac, où se trouvaient réunis pêle-mêle un damas à manche incrusté, des arcs de sauvages avec des flèches empoisonnées, des pistolets enlacés en forme de guirlande, des pipes orientales, enfin cette foule de chinoiseries, que le caprice varié de ses amants avait pu amasser dans un même

— loe —

lien. Célestine, plus qu'aucune autre, aîmaît cet assemblage bizarre, qui se faisait d'ailleurs pardonner par la disposition pittoresque de chaque chose.

En saisissant ce stylet, avait-elle simplement la prétention déposer, ou était-elle bien résolue, le cas échéant, à accomplir les menaces qu'elle adressait à Chany ? C'est ce que nous ne pourrions dire. Toutefois, un homme ne consent que rarement à prendre au sérieux de pareils propos d'une femme. Alfred, lui, ne sembla nullement s^émouvoir du geste tragique de sa maîtresse, qui ne réussit qu'à changer son emportementbrutalen une ironie cruelle et \indicative.

— Bravo, ma chère belle ! fit-il d'un air sardonique. On voit que vous n'êtes pas une

femme de théâtre pour rien; diable! voilà une pose qui vous fait honneur! mais il y a un inconvénient; c^est que ces grimaces qui pourraient avoir un effet fort honnête sur un garçon naïfcomme mon ami Duhamel, par exemple, n'ont près de moi d'autre résultat que de me faire hausser les épaules et sourire de pitié; en conséquence, je vous engage à remettre, comme saint Pierre, l'épée dans le fourreau, vous pourriez vous blesser, ma mie ; et si vous vous fussiez quelque peu adonnée à la lecture de l'Evangile, au lieu de dévorer les romans de M. Paul de Kock , mon ange, vous y auriez pu remarquer que celui qui tire l'épée, périra par l'épée... et vous conviendrez que ce serait une étrange mort, pour une charmante sylphide comme vous?...

— L'infâme !... et il me raille encore!

Chany, dont la colère avait changé de mode, se mit à chanter, en imitant grolesquement Duprez, dans ce fameux morceau de Guillaume-Tell :

— 0 Mathilde , idole de mon âme !

— Et il me menace de sa cravache!

Pour toute réponse, il se fendit comme s'il eût été en pleine salle, et interrompit celte suave romance si grotesquement travestie pour s'écrier en agitant sa cravache en guise d'épée :

— Secondez ma vaillance. . .

Célestine exaspérée le secoua par le bras et |ui dit d'une voix criarde :

^- Malheureux ! vas-tu te taire 1

— Siiivez-moH... conlinua-t-il toujours d'une \oix de taureau.

— Mais il veut donc me rendre folle !...

— Tra ta, la la, quel est donc cet air ?

Ah ! ouif je m'en souviens^ l'orchestre harmonieux Préludait i^>ivement. ..

Poursuivit Alfred, qui trouva le moment opportun pour passer de fiuillaume'Tell à la Folle delGrisar.

C'était à n'y pas tenir : la figurante pouvait bien, sans trop d'invraisemblance, se permettre une crise nerveuse.

Alfred paraissait s'y attendre, il prit lestement son chapeau , se couvrit et se dirigea vers la porte.

— L'attaque de nerfs! bravo!... à votre aise, je suis votre humble serviteur; mais rappelez-vous ma chère, mes paroles elles sont la formule exacte d'une décision bien arrêtée : si, par hasard, vous renouveliez l'esclandre d'hier, je vous jure que vous feriez connaissance avec ma cravache. Est-ce ente ndu?...

Celte menace récidivée fit pousser à la Jeune femme un cri de rage :

— Oh ! le monstre ! je ne veux le revoir de ma vie !

— C'est bien ainsi que je j'entends, interrompit Chany.

Cette phrase, prononcée d'un ton sec et froid , épouvanta Célestine, qui se reprocha

— Ml —

aussitôt sa parole imprudente; aussi, reprîtelle en croisant les mainsd'un air suppliant et tendre :

— Alfred!... mon Alfred !... mais tu ne m'aimesdonc pas!... mais je ne suis donc plus ta petite Célestine!.. mais...

— Vraiment non.

— Oh ! dis que tu plaisantes et que tu m'aimes toujours !

— Je ferais là un fier péché mortel, car je n'en penserais pas un mot.

— Alfred! Alfred ! si tu continues sur ce ton, je suis capable de faire quelque malheur î arlicula-t-elle d'un air tragique.

— De prendre un bain de Seine, par hasard ?... c'est la saison.

— Je te jure que je me luerai !

— Il n'y a dans la charte aucun article qui s'y oppose : liberté entière.

— O mon Dieu!... mais cette femme l'a donc ensorcelé, qu'il me traite ainsi!.. Oh! la vipère me le paiera 1

— Prends-garde à ce que tu feras, mignonne, crois-moi; sur ce, bonsoir. Si tu persistes à mettre fin à tes jours, fais-le moi savoir, que j'assiste à ton convoi. Adieu.

Il ouvrit la porte et la franchit malgré les prières de Célestine, qui, en désespoir de causcj poussa un cri et se laissa rouler sur le parquet.

Cette déiaillance ne parut point énormément inquiéter Alfred, car il continua d'opérer sa

retraite, se conienianl d(î dire à la bonne de la danseuse :

— Rejoignez votre maîtresse, elle a besoin de vous.

11 n'avait pas fait dix pas dans la rue qu'il rencontra Duhamel.

— Enchanté de te voir, lui dit-il , j'avais à te parler.

— Que me veux-tu ^

— T'adresser mes compliments bien sincères ; tu as fait de belle besogne !

— Explique-toi.

— C'est facile. Comment! tu as été assez indiscret pour raconter à celte Célesline l'histoire d'Héloïsc !

— Ah ! elle s'appelle Héloïse ! murmura le provincial que cette découverte préoccupa exclusivement.

— Sais-tu ce qui est résulté de ton bavardage? Cette pie-grièche m'a épié; hier, elle m'a suivi sans que je m^en doutasse, et elle m'a vu m'arrêter au numéro 13 de la rue de l'Arbre-Sec. Elle a deviné ce qui, de fait, était vrai , que cette maison était celle qu'elle habitait, et, aussitôt après mon départ, elle est allée faire une affreuse scène à cette pauvre enfant.;«J ^'f-

— Et c'est moi qui suis cause!... maïs éîîe m'a fait parler si adroitement, que je lui ai tout raconté, sans croire lui avoir rien confié. Oh ! je suis au désespoir !

— Enfin ce qui est fait est fait.

— Ou vas-tu donc de ce pas ?

— Réparer ta sottise.

— Comment cela?

— Parblea î je vais faire mes excusesà cette jeune fille de l^esclanJre de celle mégère,

— Laisse-moi l'accompagner.

— Non pas! Y penses-tu?... elle est timide comme une gazelle ; venir à deux ce sérail assez pour l'effrayer... d'ailleurs, lu n'y as que faire, toi. Allons, adieu.

Et Chany disparut aussitôt.

— Je n'y ai que faire?... murmura Edgard lentement; et lui donc, qu'y a-l-il tant à faire?... Elle m'a accordé comme à lui son amitié , j'ai autant de droit que lui de me présenter chez elle. Rue de TArbre-Sec, n® ISj

je suis toujours bienheureux de savoir sa rue et son numéro, se dit-il en prenant, tout pensif, le trottoir du bouievart des Italiens.

Cliany avait hâte de revoir Héloïsc, de détruire l'impression fâcheuse qu'avait dû entraîner après elle la scène violente de Gélesline, et de lui faire rétracter surtout la terrible sentence qui le condamnait à interrompre

brusquement des lêle-à-têles auxquels il tenait tant. En quelques minutes, il était à sa porte et ébranlait doucement la sonnette d'entrée. Celle-ci était sur le point de sortir et venait de mettre son chapeau , quand Alfred se présenta. Elle rougit à sa vue; Chany rougit aussi , et un embarras réciproque les tint immobiles quelques secondes Tun et l'autre. Pourquoi rougissait-elle? c'est ce dont elle n''eût pu se rendre compte à elle-même; quant au jeune homme , c'était bien différent : il se sentait coupable envers elle; de quoi? étaitce d'avoir une maîtresse? précisément. Mais, répondra-t-on, pouvait-elle luien voidoird'une liaison antérieure à leur intimité? En bonne logique, non, sans doute; mais le cœur procède autrement que la raison. Chany était au moins coupable d'avoir si indignement placé son amour, et la réception froide qui l'accueillit lui

prouva qu'on lui en gardait rancune. Certes, Héloïse ne pensaitpointavoir aucuns droits sur Alfred, et cependant il y avait quelque chose en elle qui ressemblait à l'amertume d'une déception , d'une illusion détruite, d'un rêve envolé.

Le silence qui se fit entre eux eût été pour tous deux fort embarrassant , mais Chany y mit fin , et se tournant vers la jeune femme avec une expression de tristesse et de confusion qui devait produire son effet:

— Mademoiselle, vous ne sauriez vous figurer mon désespoir, lorsque j'ai pris lecture de votre lettre, il y a de cela quelques instants , au retour d'une promenade au bois... J'avais peine à concevoir que cette malheureuse eût eu l'audace de venir vous outrager à ce point

jusque chez vous !... mais soyez tranquille, du moins à ce sujet, vous n'avez plus à craindre de pareils esclandres , et je vous en donne la certitude positive.

— Je vous suis obligée de ce soin , monsieur. /

— Oh ! dites-moi , mademoiselle, que vous ne m'en voulez pas de cette sotte aventure

que j'aurais au prix de tout désiré vous éviter;

dites- moi que vous me pardonnez!

— Mais en tout ceci, monsieur, je ne puis vous accuser...

— Et moi je m'accuse , mademoiselle ; et moi je n'ai pas votre indulgence, je me trouve bien coupable! Certes, je ne suis pour rien dans la sortie de cette malheureuse ; mais au-

rait-elle eu lieu , si je n'avais point eu de relations avec elle ? J'ai honte de moi-même , et cette bonne honte je vous la dois... L'auréole de pureté, dont vous êtes entourée, contraste tellement avec les habitudes licencieuses des femmes que nous n\ivons que trop le tort de fréquenter, que j'ai compris que pour mériter d'être reçu quelquefois par vous , pour me montrer digne d'une intimité que vous m'aves^ offerte et que vous ne me retirerez pas , j'en suis sûr, je devais rompre ces liaisons de mauvaise société que le désœuvrement nous fait contracter... et cette résolution, je l'ai aussitôt accomplie , mademoiselle... Je ne reverrai de ma vie la misérable qui a osé vous poursuivre jusqu'ici de vSes menaces et de ses outrages!...

—Mais, monsieur, interrompt Héloïsed'une

voix qu'elle cherchait à rendre froide, les violences de cette femme étaient le résultat de soupçons bien faux, mais qui prouvent du moins qu'elle a des droits.... sur vous.... elle n'a donc eu que le tort de s'être trompée sur le motif réel de votre présence chez moi.... et il serait injuste à vous de lui faire un crime de ce qui n'est chez elle qu'une marque de tendresse...

— Dites de calcul , mademoiselle ; j'étais pour elle une position , et elle fenait à ne pas se voir enlever l'espèce de luxe qu'elle me devait...

— Mais quelle est donc cette femme!..., et, malgré cette conviction , vous pouviez l'aimer?...

— Aussi ne l'ai-je jamais aimée.

A celle phrase, parfailemenl inintelligible pour elle, Héloise attacha sur^Alfred deux regards étonnés , qui semblaient dire : « Vous abusez de ma crédulité, tout cela est impossible; vous ne me ferez pas croire qu'on vive ainsi avec une femine sans l'aimer. »

— Vous ne comprenez pas, continua Chany avecunpénibleembarras,etjeneffet,commenl, vous si honnête et si pure, pourriez-vous comprendre quelquechose à la viedésordonnéeque pourtant nous nous faisons une gloire de mener?.. Mais je veux vous faire ma confession... je veux que vous entriez dans mon existence comme une sœur qui a de l'indulgence et des conseils pour son frère, aussi fou, lui, qu'elle est sage. .. Il est d'usage entre nous de choisir parmi les figurantes et les comparses de Y Opéra sine créature que nous parons et dont nous

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faisons montre comme d'un beau cheval anglais , ni plus ni moins, sans Taimer d'aucune sorte , tout simplement parce qu''on est convenu que cela était bon genre , et qu'un jeune hommecomme il taut devait avoir son rat, qu'il put, au besoin, indiquer dudoigtd'une deslogesd'avant-scène de l'Académie royale de musique... Cela est horrible et dégradant pour ces femmes, sans doute; mais ne les plaignez pas trop, elles sont au niveau de la position qui leur est faite , ni plus haut ni plus bas ; et si , dans le fait, on leur accorde peu d'amour, elles n'y songent guère en revanche, et le désirent peu... Vous voyez à quelles créatures la mode nous enchaîne, et la mode est un tyran bien bizarre et bien puissant... sur les jeunes gens surtout!... Que vous dirai-je.^ livré à moi-même , j'ai fait comme mes amis, comme tout ce qui m'entoure. Tour ressembler à tous,

j'allais au café de Paris, je me promenais à une certaine heure sur le boulevard de Gand, j'allais à une autre, au bois, sur une monture élégante... Pour ressembler à tous, j'eus aussi une figurante... pour maîtresse; je pris la première qui se présenta , cette femme enfin que vous avez vue... Cela eût pu durer longtemps ainsi , car je ne sentais pas tout ce que cette liaison avait de misérable et de repoussant... mais je vous ai vue , je vous ai connue et il nra semblé qu'une écaille tombait de mes paupières; ce qui m'avait paru naturel devintdésormais criminel àmesyeux... Votre aspect angélique me donna l'ambition de me montrer digne de l'amitié que j'osais réclamer de vous; il me fallait changer de genre de vie, j'ai pris la résolution d'opérer cette réforme , et cette résolution , je saurai l'accomplir... Lors môme que celle malheu-

rcuse n'aurait point , en vous oulrageanl , brisé le faible lien (|ui m'attachait à elle, j'étais bien décidé à rompre, et celle rupture, je viens de la lui signifier. . . Voilà un commencement de régénération : daignez de votre regard d'ange sourire à mes efforts, et je me sens capable de devenir un tout autre homme. J'étais un lion , je serai un homme utile ; mon existence dés(euvrée se changera en une vie bien remplie !... vous serez fière de moi, vous verrez I Mais pour cela il faut rétracter la cruelle sentence que vous avez portée ; pourquoi refuseriez-vous de me recevoir? Uniquement parce que celte femme a eu l'indignité de se présenter ici et de vous accabler d'injures?. .. Oh! un si misérable motif ne peut vous forcera prendre un semblable parti !.... rSon, vous voudrez bien me recevoir... Je vous rendrai bon coujptc de mes efforts pour arri-

ver au bien , de mes études, de tout enfin. Vous me donnerez de sages avis et vous finirez vous-même par puiser (juclque attrait dans celle intimité franche , pure et chaste comme vous-même... Eh bien ! que dites-vous de ces projets?...

Chany avait prononcé cette longue tirade avec une chaleur et une verve toute d'inspiration. Héloïse l'écoutait avec un élonnement avide qu'il seraildilTicile de rendre; elle croyait entendre un conte de fées j l'histoire rapide de l'existence d'une certaine classe de la jeunesse actuelle avait été pour elle d'un effet étrange : quelle viel quelles amours que ces amours ! quelles liaisons ! quelles femmes que ces femmes qui n'aiment ni ne désirent être aimées et qui ne prisent chez leur amants que le luxe dont il les enlourenl ! Héloise^ à ce re-

fit, éprouva un vif dégoût; mais elle n'eut pas le temps de s'y arrêter : Chany ne lui en laissa pas le loisir ; il s'adressa à son cœur ; il la séduisitpar l'irrésistibleattraitd'une conversion, et peu de femnes ont la force de ne point céder à l'appât de servir de guides et de conseils, par cela même qu'elles sont faibles, et qu'il est doux pour l'être faible de dominer un instant Tètre fort. Alfred avait du cœur, une âme ardente; l'exemple l'avait entraîné, mais les nobles instincts n'étaient qu'étouffés sous la couche peu épaisse d'un scepticisme joué; une influence protectrice pouvait le ramener dans la bonne voie, et si Héloïse pouvait être cette intluence, pourquoi se refuserait-elle à une aussi digne tâche?

Voilà tout ce que pensa et se dit la pauvre eid'ant (pji n'enlrcvit pas toutes les difficultés

d'un rôle qui la flallaii secrètemenl. Toulcfois, cela se passait en elle-même, et elle avait assez bien réussi à donner à sa figure une expression froide et sévère qui ne manquait pas d'imposer à Alfred. Cependant, quelle réponse lui ferait-elle? Révoquerait-elle la sentence qu'elle avait portée dans sa lettre? Cela était grave, et, quoique in petto, elle y fût aux trois quarts résolue, elle n'osait revenir sur unedétermination que légitimaient de rigoureuses convenances. D'une autre part, ellenesesenlait ni l'envie ni le courage de persister dans l'arrêt prononcé : elle hésitait, en un mot, ne sachant trop quelle réponse faire au jeune homme dont le regard timide et suppliant implorait pourtant une prompte décision.

Elle se demandait comment sortir de cette alternative embarrassante, quand leur tête-à-

lête fut toul-à-coup interrompu par le tintement de la sonnette et le choc de plusieurs coups répétés à la porte d'entrée. Héloïse fit

un saut de terreur sur sa chaise. Qui pouvait frapper avec une telle force? quelle étrange visiteur s'annonçait avec des façons aussi peu rassurantes? La jeune fille tourna un regard effrayé vers Chany, comme sur un prolecteur naturel dans la circonstance^ celui-ci fui heureux et fier de cet appui qu'on implorait^siéloquemment, il se leva, et lui dit vivement :

— Soyez tranquille, ne suis-je pas là !

— Qui cela peut-il être ?

— Qu'importe l ouvrez et ne craignez rien.

Elle était parvenue jusqu^à la porte, lorsqu'une réfiexion subite l'arrêta :

— Si c'était...! dit-elle en fixant Alfred.

Chany frissonna : en effet, ce pouvait bien être Célestine; il ne la savait que trop capable d'une telle audace et il redoutait les conséquences d'une scène qu'elle pousserait au-delà de toutes les bornes. Il était sur le point déconseiller lui-même à Héloïse de ne point ouvrir, lorsqu'une espèce de juron qui ne pouvait appartenir qu'à une voix très masculine, le rassura complètement. Certain que ce n'était pas la danseuse, il se trouvait trop enchanté d'avoir à proléger la jeune fille pour ne pas remercier le ciel d'un danger, qu'il serait là pour éoarler, et qu'on lui saurait gré d'avoir détourné : où Tégoïsme ne va-t-il pas se nicher?

Héloïse, qui se sentait un appui , alla enfin ouvrir.

Aussitôt un homme, la tête ruisselanle et

les habits tout dégoûtants d'eau, se précipita

au milieu de l'appartement.

A peine Chany Peût-il entrevu, qu'il poussa un irrésistible éclat de rire et s^écria :

— Edgard Duhamel!

Duhamel, car c^était bien lui, promena un regard farouche autour de la chambre et reconnut alors son ami et la jeune fdle, dont il avait fait la connaissance par une si bizarre circonstance.

— Chany ! Mademoiselle Héloïse!

— Comme il est trempé!... mais c'est inouï I... il fait un soleil de plomb, un temps magnifique! Tu es donc tombé dans la Seine?

— Que vous est-il donc arrivé, Monsieur? demanda à son tour la jeune fille en se pinçant les lèvres pour ne pas rire de l'air comique du pauvre garçon.

— Oui, que t'esl-il arrivé? Conte-nous cela, riposta Chany d'un ton goguenard.

— Ce (lu'il m'est arrivé !... Je passais tranquillement sur le trottoir, les yeux levés en l'air, je ne sais par quel iiazard, quand j'aperçus d'une des fenêtres d'un quatrième une vieille femme m'examinanl d'un air singulier: je n'y fis que peu d'attention; mais à peine fus-je directement sous la fenêtre de cette sybillo, qu'elle saisit avec une prodigieuse rapidité une cruche pleine d'eau qu'elle m'a vidée tout entière sur la tête : cela a eu lieu si

promptemenl que je n'ai pu me garantir ; j'ai T. i 0

reçu ]e tout sur mes habits ; vous le voyez , je suis inondé !... et ce qui m'exaspère, c'est que ce n''est pas, comme vous pourriez le penser une maladresse : cette femme l'a fait exprès, elle a bien pris ses plans pour ne pas avorter dans son infernal projet, et, lorsqu'elle m'a vu tout ruisselant, elle s'est mise à frapper dans ses mains et à pousser des cris de joie... Quant à moi, furieux, et il y a de quoi, j'ai gravi l'escalier quatre à quatre avec une rage indicible; sûrement, je me serai trompé d'étage. Je croyais surprendre ici la coupable et j'étais loin de m'atlendreà vous rencontrer l'un et l'autre...

Au même instant, la porte de la chambre qui donnait sur la rue s'ouvrit, et la mère d'Héloïse parut sur le seuil : aussitôt qu'elle aperçut le malheureux Duhamel, elle poussa

un bruyant éclat de rire et montra du doigt ses vêtements traversés.

— C'est cette femme ! c'est cette vieille sorcière ! s'écria Edgard, en reconnaissant aussitôt la coupable.

— Oh ! Monsieur ! fit Hé'oïse avec prière.

— Tais-toi donc, imbécile, lai dit Chany tout bas à l'oreille, c'est sa mère.

— Sa mère!

— Oui, la malheureuse est folle, poursuivit celui-ci sur le même ton.

Duhamel resta la boucheouverte et les yeux tout ébahis.

La jeune fille saisit la main de la vieille et lui dit d'un air d'autorité triste, qui sembla produire quelque impression sur elle :

— Voyez, ma mère, ce que vous venez de faire? N'avez-vous pas de honte?... Les gendarmes vont accourir et vous emmèneront avec eux, puisque vous vous plaisez à tourmenter votre pauvre fille, et à l'accabler de ehagrin.

— Les gendarmes ! les gendarmes ! s'écria la vieille effrayée, en se sauvant et disparaissant dans la chambre à coucher.

La jeune fille la suivit un instant :

— Mais vous ne veillez donc pas sur elle ? fit-elle à une fenfime qui était chargée d'en prendre soin ; à quoi sert donc de vous con-

fier sa garde?... Jenepuis pourtant nas rester toujours ici, moi ; et il me faut sans cesse redouter quelque nouvel accident, qu'il serait si aisé de prévenir avec un peu de surveillance !

Elle revint bientôt, le front abattu et les paupières remplies de larmes :

— Mon Dieu! murmura-t-elle en passant la main sur ses traits empreintsd'une expression chagrine et douloureuse.

Edgard, lui, pour le moment, avait complètement oublié l'étal où il était : la vue de la jeune fille l'absorbait exclusivement.

Par quelle aventure le malheureux s'était-il trouvé sous la cruche de la folle? Duhamel, en quittant Chany, tout entier à ses pensées , et nous devinons quelles pensées, se mit à

marcher devant lui, sans trop savoir où il allait; mais le hasard arrange bien des choses: il se fit que, de fil en aiguille;, Edgard se trouva dans la rue de TArbre-Sec, et qu'une fois parvenu au numéro 13, toujours tout à ses pensées, il leva machinalement le nez et reposa ses yeux sur cette maison, qui devait renfermer mademoiselle Dubois.

Cette comtemplation eût pu se prolonger indéfiniment; Ton sait de quelle façon la vieille en usa pour l'arracher à ses préoccupations.

Héloise se retourna vers lui :

— Monsieur, lui dit-elle avec un tjccent qui lui alla droit à Tâme, excusez une pauvre folle qui n'a point conscience du mal qu'elle peut faire, et qui mérite plus votre compassion que votre colère !

— Oh I mademoiselle, s'écria-t-il, c'est moi qui vous conjure de me pardonner mon emportement. .le vous ai affligée, j'ai fait verser vos larmes... Oh! je me le reprocherai toute ma vie.

Elle le récompensa d'un regard brillant de reconnaissance. Celte première émotion passée , Héloïse s'aperçut que le malencontreux Duhamel devait être fort mal à l'aise dans ses vêtements pénétrés; elle s'approcha vivement de lui et s'empressa de passer sur son habit son mouchoir de mousseline , qui buvait comme une éponge l'eau dont il était couvert. Edgard s'en défendait avec cette bonne gaucherie qui eût fait sourire en attendrissant ; il était honteux et heureux à la fois des soins dont l'accablait cet ange. Enfin, ce qu'Héloïse avait ébauché, le soleil l'acheva ; en quelques

ininules, Duhamel ne se ressentait plus de cette pluie artificielle, à laquelle le ciel n'était pour rien. Alfred, qui, par un sentiment de jalousie et de personnalité était mécontent de voir son ami s'introduire ainsi dans une place qu'il eût voulu seul pénétrer, se leva et prit son chapeau ; Edgard dut l'imiter et se préparer à le suivre.

— Mademoiselle, dit ce dernier sur le seuil de la porte , le hasard a trop fait fait pour moi, et m'a trop manifestement conduit par la main pour que vous ne me permettiez pas de partager avec Alfred l'honneur de vous visiter quelquefois... Me refuserez- vous cette faveur, qui me rendrait si heureux et qu'il vous est facile de m'accorder sans autre préjudice que Tennui d'une conversation où vous rencontrerez, je vous en avertis, j)lus de bonhomie el de

vraie amitié que d'esprit et d'élégance?

Héloïse se vit dans l'impossibilité de refuser. Au moment où Chany se trouvait chez elle, elle ne pouvait répondre à l'autre : Je ne puis vous recevoir, les convenances s'y opposent. Il est vrai qu'Alfred n'élait là que par une circonstance particulière ; mais Edgard devait l'ignorer, et il lui était difficile de lui dire : Si M. Chany s'est présenté chez moi, je dois sa \isile à une cause exceptionnelle; ma porte ne lui sera pas plus ouverte qu'à vous. Ce qui lit que hs deux jeunes gens conquirent leurs entrées , l'un par le secours de l'autre; car, sans le gros provincial, Alfred eût été contraint de vaincre un reste de répugnance que l'appât d'une conversion avait, il faut l'avouer, considérablement diminué.

Us prirent tous deux enfin congé de la jeune fille et descendirent ensemble la rue de l'Arbre-

Sec. Duhamel était plein d'un sentiment d'enthousiasme et d'admiration qu'il n'aurait pu contenir davantage, ci qui déborda à flots.

— Quel ange ! s'écria-t-il.

— Comme tu t'enflammes! diable! un amoureux ne s'expliquerait point en d'autres termes. Eh ! serais-tu déjà amoureux, mon garçon? interrompit Chany d'un ton do moquerie taquine, qui vibra aux oreilles de Duhamel comme un son faux et discordant.

— En supposant , répondit-il d'un air froissé, trouverais-tu cela si extravagant et ne comprendrais-tu pas qu'on pût tomber amoureux fou de cette jeune fille?

— Sans doute; mais pour cela faut-il encore la connaître, et...

— Et la connais-tu beaucoup plus que moi, toi?

— Où \eux-tu en venir ?

— Je veux dire que tu ne peux me jeter la pierre sans te condamner toi-même : tu Taimes aussi ; nie-le.

— Nous serions donc rivaux? fit Alfred d'un ton léger.

— Rivaux! soupira tristement l'honnèle Duhamel en quittant son ami. La lutte n'a pas l'air de beaucoup t'effrayer. Mon cœur vaut sans doute le tien, mais l'enveloppe qui le recouvre fait peu souhaiter de mettre à l'épreuveses élans de dévouement ; tu es beau, élégant, toi; moi, je ne suis qu'un paysan. Tu vois qu'entre nous il y a trop de distance pour que nous soyons rivaux.

Alfred rentra chez lui en rêvant aux charmes, à la beauté et à l'exquise candeur de sa nouvelle amie. Il trouva sur la cheminée de son salon un billet de Célestine, qui usait de toute sa diplomatie féminine pour le rappeler à elle; elle le suppliait de lui pardonner ses emportements, d'oublier leur querelle et devenir, le soir même, sceller par sa présence une franche réconciliation. Chany ne lut pas même jusqu'au bout cette malencontreuse supplique, il la jeta avec humeur loin de lui et n'y songea plus. Il élait trop plein d'un autre objet pour répondre aux avances d'une femme qu'il n'avait jamais aimée, et pour laquelle maintenant il n'éprouvait que répulsion.

Le lendemain il reçut un nouveau billet. « Répondez-moi, au moins, lui écrivait-

€ elle; ne me laissez pas dans une aussi ' cruelle incertitude... Alfred ! Alfred 1 si tu » savais comme je souffre et comme je t'aime, « lu aurais pitié de moi... Mais je n'ai pas en- « core perdu toute espérance : je t'allends toujours... Viendras-tu?..

c Célestine »

Chany répondit avec ce laconisme qui annonçait l'inutilité de toute autre tentative de rapprochement.

« Vous m'excédez ; ne m'écrivez plus , « je ne vous lirais pas. Tout à un terme « en ce monde , et , Dieu merci , notre € liaison peut en être une preuve. Con- « solez-vous, un de perdu deux de retrouvés; c vous êtes assez adorable pour n'avoir qu'à « choisir parmi une tiuée de prétendants un

« successeur au plus indigne et au plus scé- « lératde vos adorateurs. Bonne chance donc, « et laissez-moi en repos.

« ALFRED DE ChANY. >

Trois jours se passèrent sans qu'il reçût aucuneaulreleltre,etil pensait être affranchi des importunités de la danseuse, lorsque, le quatrième, son domestique lui apporta au lit un billet de Célestine.

— Encore ! s'écria-t-il ; mais c'est par trop fort! Je ne pourrai donc pas décidément me débarrasser de cette espèce-là?

Il la remit brusquement sur la table de nuit sans en rompre le cachet, s'enfonça de nouveau dans son oreiller et ne tarda pas à se rendormir.

En se levant, vers midi, selon son habitude, ses yeux rencontrèrent la missive de son exmaîtresse, et il finit par l'ouvrir avec celte curiosité insouciante qui résulte plutôt d'un mouvement machinal que d'un intérêt quelconquepour l'objet qui sollicite noi re attention . 11 s'attendait à de nouvelles plaintes, à de trivials gémissements, et il n'eût par terminé la lecture du billet de Célestine s'il n'eût rencontré, après une tirade de lieux communs quelque chose dont l'impression fût assez forte pour lui faire plisser le front et pour donner à ses sourcils une notable contraction.

Voici, au demeurant, ce que contenaient les dernières lignes de la lettre de la danseuse.

c Je vois bien que tout est fini entre nous, 0 et que vous êtes décidé à me sacrifier pour

«( celle bégueule hypocrite, à laquelle, si je « puis, je ne manquerai pas de rendre à « usure le mauvais lour qu'elle me joue. Vous « l'aimez, cela est clair ; mais savez-vous pour- * quoi vousraimez? Vous l'aimez non parce « qu'elle est jeune, non parce qu'elle est belle, « mais parce que vous la supposez autre que « les femmes que vous avezeonnues jusqu'a- « lorsj pourquoi ne dirais-jepas le mot? vous « l'aimez parce qu'elle vous semble une ingé- « nue dont vous vous flattez naïvement d'avoir « les primeurs. D'ordinaire, on juge les gens « sur ce qu'on sait d'eux; vous, c'est différent, « vous la croyez pure uniquement parce que « vous ne connaissez rien de sa vie : en un « mot, pour être à vos yeux un ange, il suffit < de n'avoir pas l'honneur d'être connu de « vous, c'est fort commode. Comment! celte « beauté s'enioure d'un voile impénétrable, et

- Ii9 —

< aucune défiance nr» vous oM vcnne ? cela « est plaisant. Moi j« procède aiilremcnt. J'ai, « sur-le-champ, soupçonné le ver dans ce « fruit si vermeil et si sain en apparence; j'ai « été aux informations, je ne me suis point « rebutée , j'ai quêté des renseignements de « droite et de gauche, et je n'ai pas perdu ma « peine, comme vous allez le voir. Votre Agnès * n'est pas tant Agnès que vous le pensez, et « la prouve va suivre mon assertion, comme « de juste. Sa mère est folle, vous ne savez pas <ï pourquoi? son père est mor( , vous n'eu « savez pas la cause? et bien voici : Mademoi- « selle Héloïse avait bonnement en cachette,

< car elle est sournoise, votre Albanaise, un

« amant; moi, je trouve cela on ne peut plus

« innoceul. Mais le père Dubois un jour dé-

« couvrit tout et se mit en fureur; il se battit

c avec le séducteur et fut tué par lui comme

c il convient à un honnête homme de père T. I. 10

* qui entre dans les affaires intimes de sa fille. « La bonne madame Dubois qui aimait son c-mari, ce (jui ne se voit, pas souvent, mais c qui se rencontre pourtant, en perdit la tête « et tomba dès-lors dans l'état où elle est en « ce moment. Je ne sais que ces quelques c détails sur votre passion; je vous promets ce de vous tenir au courant de mes nouvelles a découvertes. Pour vous assurer de la vérac cité de mon dire, parlez à mademoiselle « Dubois d'un M. Roger de Cérol , je ne vous

< dis que cela et vous verrez la fière impres- « sion que vous produirez... Adieu, l'on vous « souhaite le plus grand succès auprès de votre « dulcinée; ayez bon espoir, vous êtes adoc rable, et je ne vois pas pourquoi vous seriez

< plus malheureux que M. Roger.

« Célestine. »

c Quand vous voudrez me faire l'honneur

c devenir mevoir, vous savez mes heures : tout « le inaîin et le soir à l'Académie royale. »

— Atroce calomnie ! s'éeria Alfred en froissant la lettre entre ses doigts par un mouvement de colère el la jetant au bout de la chambre.

Mais il ne larda pas à la ramasser et à la déployer de nouveau,

— Elcependant, murmura-t-ilavecagitation, ce Roger de Céro! !... elle n'a pas inventé cela : il serait trop facile, si c'était un mensonge, de lui prouver sa fourberie... Que croire , mon Dieu! ... Oh! cette malheureuse a jeté l'enfer dans monànie!... Héloïse est-elle un ange, ou la créature la plus fausse qu'il y ait au monde?... c'est ce qu'il faut que je sache, c'est ce que je veux savoir !

Chany s'habilla à la hâte et, tout en mettant ses bottes, en coulant son pantalon, en boutonnant son gilet, se perdit dans un dédale de conjectures parfaitement contradictoires. Âquoi

se fier de l'apparence irréprochable de la jeune fille ou de l'accusation delà danseuse? Certes, tout plaidait en faveur d'Héloïse: la modestie, la douceur, la régularité de sa conduite ; mais néanmoins cette lettre maudite était bien faite pour ébranler sa religion en elle. Célestine était femme à imaginer une fourberie pour se venger; mais la calomnie , dans ce cas , eût été grossière et trop facile à constater pour supposer qu'il n'y eût pas au moins dans tout cela quelque chose de vrai. Pourquoi cette espèce de mystère, constamment gardé relativement à sa famille? Pourquoi ne lui avait-ellepas parlé de son père et du malheur qui avait occasioné la folie du samère? N'était-il pas naturel qu' elle s 'expliquât à ce sujet en annonçant à Alfred l'aliénation de la vieille? Cette réserve inexplif^|)lÇj<ioai^it4iU,,ç^rps à l'histoire de la Hgu-

rante. Quant à ce M. Rover de Cérol , c'était une autre affaire : Célestine n'eut t'ait que le citer purement et simplement comme ayant été ramant dHéloise, qu'il n'eût pas été permis, sans injustice, de croire cette demoiselle sur parole , cela eût trop senti une vengeance enlée sur un mensonge; mais elle ne se bornait pas à d'aussi vagues accusations: ce M. Roger de Cérol s'était battu en duel avec M. Dubois et l'avait tué. Inventer de pareilles choses eût été un acte monstrueux de folie, lorsque la vérité était si facile à découvrir. Plus Chany y réfléchissait , plus il donnait accès aux soupçons que tout semblaitconfirmer, d'ailleurs. Son cœur se brisait en voyant l'idole crouler à ses pieds ; mais il ne pouvait repousser l'évidence, ou du moins la grande probabilité des faits consignés dans le billet de lu figurante. Une illu-

sion détruite nous irrite toujours contre celui qui la renverse; il avait donc été dupe de cette petite fille , qui devait bien se moquer de lui et des airs respectueux dont il l'eniourait ? Celle crainte n'était pas de nature à calmer son agitation et la sourde colère qu'il se sentait contre Héloïse.

— Bah! se dil-il enfin, c'est ma faute après tout; que diable aussi ! pourquoi croire aux prodiges et me figurer que , exprès pour moi , il al lai l tomber du ciel un ange qu'il m'était donné de rendre femme ! Je suis un grand niais , auquel Duhamel en remontrerait même ! esl-ce que les jeunes filles arrivent à dix-huit ans sans avoir goûté du fruit défendu ! Mais vraiment j'étais adorable de sottise ! elle a eu un amant, c^est tout simple; mais qu'est-ce que cela me fait? cet amant

a tué son père, cela devient plus grave, mais ne me regarde pas : ce qu'il y a de positif, c'est que, telle qu'elleest, elle est charmante ; n'est-ce pas tout ce qu'il me faut savoir?... Elle n'en est plus à un premier amour ! ingrat que je suis ! est-il rien de plus heureux au contraire? Je viendrais le premier, que ce serait tout une séduction à opérer : ce seraient des serments à ne plus finir, des promesses de mariage qu'on exigerait et que je ferais, quitte à ne les pas tenir; mais cela répugne toujours :1e mensonge, en pareil cas , a quelque chose d'une lâcheté ; au lieu de cela , quelle est ma position? je parle d'amour, je me fais écouler : il n'est point question de mariage ; on m'aime ou on ne m'aime pas ; si je réussis à gagner ce joli petit cœur, on Huit par se lasser delà lutte

un jour ou l'autre, et je suis le plus heureux des mortels. Cette petite femme, au demeurant, est ravissante et je me sens porté à l'aimer... jusqu'à l'autel, s'entend. Elle vaut dix Célestine ; elle a de Tesprit, de l'éducation , elle ne peut être corrompue ; elle a été faible une fois, elle le sera deux , mais elle a de l'âme, elle doit être capable d'attachement ; eh bien ! j'en ferai ma maîtresse et nous filerons ensemble d'heureux jours... La bonne femme de mère , seule , m'inquiète... Une folle, ça n'a rien de bien réjouissant... Mais bah! nous saurons trouver

un remède au mal ma foi , voilà qui

est bien raisonné et, de ce pas, je m'en vais préparer les voies de celte petite campagne amoureuse.

La pensée produit quelquefois l'effet du

viti, elleénivre, elieéchauiïe au moins. Après cette première impression pénible produite par les révélations de Célesline , Alfred prit bravement son parti, d'autant qu'à bien y songer, il y trouvait son compte. La jeune fille avait été pour lui, dès d'abord, quelque chose de mieux qu'une grisette, mais ce n'étaitpas non plus quelque chosequ'il pût épouser. 11 s'était donc senti dans une position difficile à son égard, il avait le cœur pris ; l'étrangetédeleurrencontre, la beauté, la gentillesse d'Héloise l'avaient séduit ; mais de là au mariage, il y a un abîme. Cet embarras se trouvait tout-à-coup mis de côté, il pouvait se se hasarder à parler amour sans trop redouter de se voir opposer ce fameux argument de toutes les honnêtes filles qui n'ont pas de dot et qui veulent un mari : la danseuse, sans s'en douter, lui rendait un ser-

vice immense; elle avait cru l'arrêter en chemin, elle ne faisait que lui indiquer la route, au contraire, et il se promettait bien de tirer parti de ces confidences.

Il avait eu tout le loisir de procéder à sa toilette des pieds à la tête ; il quitta aussitôt sa chambre et prit, avec ces beaux projets, résolument la direction de la rue de l'Arbre- Sec, sans pouvoir toutefois chasser entièrement l'impression de regret qui l'avait d'abord saisi en se voyant forcé de dire adieu à l'image céleste et diaphane qu'il s'était faite d'Héloise.

Mais sa visite fut en pure perte : la jeune fille était absente; Alfred avait oublié qu'elle passait toute la journée à donner des leçons d'anglais et qu'elle n'était visible que dans la soirée ; il rentra chez lui assez contrarié de celle déconvenue :

— C'est bon, se dit-il, en descendant l'escalier, je reviendrai ce soir.

11 s'était laissé entraîner vers elle primo motu, sans avoir réfléchi le moins du monde à ce qu'il avait h lui dire ; cela demandait cependant à être mûrement étudié. Cette pensée lui vint au beau milieu du jardin des

Tuileries, sur la terrasse des Feuillants. Chany savait bien adresser des impertinences à des comparses et à des marchandes de cigares? mais il savait peu ou point comment on parle à une femme qui mérite ce nom, et par quelles gradations habiles on peut l'amener, sans trop l'efl'aroucher, à écouter une déclaration.

Héloise, quoiqu'elle fût descendue de son socle, avait encore à ses yeux assez de près-

lige pour lui imposer ot le rendre timide. Il s'estima alors fort heureux de ne l'avoir pas rencontrée chez elle. Que lui eût-il dit? En quels termes eùt-il exprimé nn sentiment qui ne réussit pas sans combats à creuser son siîlon? Vraiment il ne l'eût pas su. Alfred n*était pas un imbécille; mais c'était un enfant, bien qu'il eût vingt-quatre ans sonnés et qu'il fît partie du Jockey s-Club, et, à cette âge, un duel fait moins peur qu'un premier aveu. Néanmoins, il fallait bien imaginer quelque chose. Chany était à jeun; ii pensa que tout lui viendrait en mangeant: il entra au café Anglais et traça un menu qui dénotait ses grands projets. En sortant il se sentit offectivement un tout autre personnage. Cela se conçoit : le jeune homme avait demandé tour-à-tour des inspirations au bourgogne et au Champagne, et une foule de gens sont

obligés tous les jours d'avoir des idées à moins de frais.

Sept heures frappaient à l'horloge do la Bourse; c'était à peu près l'heure où Héloise devait être rentrée. Chany pressa le pas avec la contenance ferme d'un estomac qui sait tout ce qu'il vaut par ce qu'il a absorbé. Quelques minutes après il sonnait chez mademoiselle Dubois, qui accourut lui ouvrir aussitôt.

Il ne lait point encore nuit à sept heures du soir dans cette saison; mais le jour ne vient qn'en demi-teintes et donne aux objets une forme plus indécise en allongeant le contour des ombres. Rien ne prédispose autant aux sentiments mélancoliques et tendres, rien n'amène autant le cœur à s'oublier dans de longues et douces causeries : c'est l'heure

de l'amour. La tiansition bien brève de l'éclat du soleil à la lueur des bougies est un intervalle dangereux, qui accorde à l'air plus de parfum, aux paroles plus d'entraînement, aux regards plus de passion et de feu, le detestata matribus enfin d'Horace. Alfred, dont la tête était échauffée, se sentit plus fort et plus décidé à mener bon train les choses ; il s'assit près d'Héloise dans l'embrasure de la fenêtre de la cour. Ils étaient seuls: la vieille était renfermée dans l'autre pièce et dormait profondément. Tout, comme on le voit, conspirait en faveur de Chany.

— Comment allez-vous? lui dit-il en lui prenant la main.

— Un peu fatiguée... Après toute une journée employée à répéter les mêmes choses-

cela se conçoit sans peine, lui répondit-elle en retirant sa main doucement.

— Mais une telle vie doit être un supplice.

— Ce n'est pas fort gai, il est vrai.

— Pourquoi ne pas la quitter alors?

*- Pourquoi?... mais, parce qu'apparemment il faut se faire des resources, quand on n'en a pas de toutes trouvées ; parce que j'ai à songer à une autre existence que la mienne; parce que ma pauvre mère ne pourrait manquer de rien sans que je me le reprochasse comme un crime... Vraiment vous avezl'i^ gnorance naïve de celui qui n'a jamais eu rien à démêler avec le besoin ! Les gens ri-

ches sont quelquefois plaisants à entendre. L'autre jour une dame disait en ma présence, qu'elle ne comprenait pas qu'on pût vivre à moins de trente mille livres de rentes. Mon Dieu ! que le jour qui apporterait avec lui une telle nécessité, tuerait de gens au monde I

— Si vous le vouliez, mille moyens s'offriraient à vous de changer de position, hasarda Charny.

— Ma tâche, sans doute, pourrait être moins pénible, si je pouvais disposer de moi . . . Ainsi, sans ma pauvre, mère, depuis longtemps je serais attachée à une maison d'éducation, ce qui me conviendrait mieux sous bien des rapports.

Elle ne l'avait pas compris.

— Et, votre liberté?... Quoi! vous pourriez vous enchaîner?. . . .

— Et ne le suis-je pas autant et mille fois plus encore dans mon état présent?

— Oui, mais cela ne peut durer.

— Hélas ! si l'enchanteur Merlin ne s'en mêle, qui voulez-vous qui puisse y mettre fin? quelle circonstance magique?... je n'ai point d'oncle en Amérique.

— Non ; mais vous êtes jeune, vous êtes belle; plus que cela encore, vous êtes spirituelle et bonne... Avec tant de qualités, on ne saurait demeurer méconnue; le diamant

réussit à briller avec moins de facettes

qui ne serait heureux de vous compter dans sa vie, d'avoir un cœur comme le vôtre pour y déposer les secrets et les mille émotions du sien?... l'amour, à notre âge, Héloïse, apporte tant d'ineffables jouissances, lorsqu'une jeune fille comme vous a su l'inspirer... Mon Dieu! vous ne vous imaginez pas combien, une ibis que l'on vous a vue, on prend en dégoutte temps si mal employé, et combien aussi on se sent disposé à vous aimer!... combien on voudrait l'être de vous ! . . .

— Monsieur... interrompit Héloïse, dont le visage devint pourpre.

— J'éprouve le besoin de vous confier tout ce qui se passe en moi ; vous ne pouvez

refuser de m'entendra, puisque ma métamorphose, je vous la dois, puisque, depuis que je vous connais, je n'ai pas une pensée, une préoccupation , une rêverie mélancolique ou radieuse, qui n'ait son origine en vous et qui ne retourne à vous...

Héloïse fit un geste pour se lever ; Alfred la retint par le bras avec une demi-violence et continua avec chaleur:

— Ecoutez-moi, je vous en conjure ! on ne cache , on n'a intérêt à cacher que ce dont on peut rougir, et l'amour que vous m'avez inspiré est un sentiment dont je suis fier.... Eh bien ! oui je vous aime... Je vous aime, comme je ne puis le dire ! . . Mais cela est tout naturel ' Pourquoi donc êles-vous belle comme

une madone ? Pourquoi Dieu vous a-t-il douée d'une esprit et d'une grâce infinis, si ce n'est pour être aimée... et aimer aussi?... Si quelque chose doit vous surprendre en moi, c'est que j'aie reculé cet aveu jusqu'à cette heure ; mais toute ma hardiesse tombait devant votre angélique réserve, je sentais mes paroles clouées dans ma gorge, sans ponvoir les en détacher... Ne grandissez pas mon malaise par des reproches, par une phrase sévère et rigoureuse... Laissez-vous gagner bien plutôt par la contagion d'une tendresse, qui, je vous le jure, est sans bornes! Je vous aimerai tant ! je serai si heureux d'être l'esclave de vos souhaits les plus futiles ! Vous serez pour moi une idole, devant laquelle on s'agenouille, qu'on passe sa vie à adorer, aux

pieds de laquelle on apporte toutes les oflran-

des de son cœur... Héloïse, est-ce qu'une telle nlTeciion ne vous séduit pas.^^ Est-ce qu'être chérie ainsi n'est point un appât sufGsant pour vous taire quitter celte existence où vous vivez sans joie avec la tristesse pour seule compagne , et pour vous engager à achever par votre amour la métamorphose que votre amitié a si heureusement commencée ?. . . Oh ! répondez I

Chany avait abandonné le bras de la jeune fille, elle en proûta pour se lever aussitôt.

— Monsieur, lui dit-elle avec une vive agitation, c'est mal leconnaître ma confiance que d'en abuser en m'adressanî des paroles que je ne peux ni ne dois entendre !...

— Que vous ne devez entendre!... Ehl

pourquoi? Est-ce que l'amour n'est pas le premier bien et la première nécessité de notre âge? Est-ce que qui dit jeunesse ne dit pas sentiments exaltés et passionnés?

Voyons, est-ce que c'est un crime que l'amour?...

— Non... l'amour sérieux.

— Eh bien alors?

— Mais le vôtre ne Test pas.

'^ Ne parlez pas ainsi , vous seriez de mauvaise foi... vous savez que je vous aime; vous ne pouvez en douter!

— Soit, il y a cent manières d'aimer

mais il n'y en a qu'une bonne, qu'une seule, qui ne soit point oflensante pour celle à laquelle on ose adresser de tels aveux.

— Définissez-la , ce sera en même temps définir la mienne.

— Vous avez de l'esprit, Monsieur, et vous vous en servez, mais il faut plus que cela pour convaincre... Voulez-vous que je vous dise ce qui se passe en vous? oui? eh bien! vous verrez si je me tromperai. Vous m'avez trouvé quelque beauté, je me suis présentée à vous dans une sotte circonstance, mais qui peut, avec de la complaisance, paraître romanesque. Jusqu'alors, d'après vos propres aveux, vous n'avez pu être difficile en fait de femmes : vous m'avez comparée à mademoiselle Célestine, je ne sais si Je dois vous remercier d'une comparaison de cette sorte; ce qu'il peut exister, c'est que j'aie lait sur vous ijuelque impression , et je veux bien l'ad-

mettre. Vous êtes sincère, ou vous croyez

l'être dans tout ce que vous m'avez dit

vous êtes disposé h m'aimer, vous m'aimez

même, mais comment? assez pour me

faire succéder à mademoiselle Célestine!...

— Oh ! quel blasphème 1 mais vous savez bien qu'il n'y a pas plus de dislance entre vous deux, qu'entre rafleclion que j'aurais pu avoir pour l'une et l'autre... que dis-je? ne vous ai-je pas affirmé que je n'ai jamais ressenti pour celle femme que la plus dédaigneuse indifférence?...

Héloïse porta sur lui un regard profond cl scrutateur et finit par lui répondre, en appuyant avec lenleur sur chaque mot :

— Vous parlez de l'intervalle immense qui sépare cette femme de moi ; et cependant, avez-vous eu seulement l'idée, en m'offrant

votre cœuF;, de m'y assigner un autre rang? Alfred craignit d'avoir pénétré l'intention cachée de la jeune fille, aussi se hâta-t-il de répliquer :

— Mais elle n'y a jamais eu, elle, la plus petite place !

— Et pourtant, la condition de la femme aimée ne serait pas autre que la condition de celle qui ne l'a pas été et qui n'a pas été jugée digne de l'être : toutes deux auraient été vos maîtresses. . . n'est-ce pas qu'en me faisant ces aveux , il ne vous est même pas venu à la pensée d'étayer vos paroles de la seule considération qui les légitimerait et pourrait les faire agréer ?. . .

La question était précise et ne permettait aucun faux-luyant; les pressentiments de

Chany ne l'avaient point trompé : on lui disait assez clairement qu'une déclaration d'amour est toujours une insulte, quand le but de Taniour honnête , le mariage, ne lui sert pas de pierre angulaire. Etait - ce pureté ou bien rouerie de sa part? L'impression assez forte qu'elle avait produite n'avait pu lui échapper; voulait-elle habilement en user pour le pousser, lui, AU'red de Chany, à l'aire une sottise? Elle était encore trop petite fille pour cela. Seulement, elle réussissait à l'embarrasser ; car sa dernière phrase était une question, et le moyen de tourner adroitement l'attaque sans être grossier, impertinent tout au moins? Il sentait qu'il ne pouvait lui dire en propres termes : « Je songeais bien à faire de vous ma maîtresse, mais une femme, vous comprenez, ce serait par trop fort! Je vous aime énormément, mais point encore jusqu'à l'extra va-

irr —

gance. » Et cependant, qu'il parlât ou qu'il se tût, sa contenance était aussi malheureusement significative, tout aussi peu flatteuse. Certes, si dès l'abord il eût deviné la tournure que prendrait l'entretien, il se serait bien gardé de le commencer, mais ce n'était pas le tout d'en être aux regrets, il fallait faire face à la difficulté.

La jeune fîlle le regardait avec un sourire triste où perçait l'amertume : dans son for intérieur, elle pensait valoir plus que toutes ces femmes qui avaient jusqu'alors fait le monde d'Alfred, et mériter qu'on en usât autrement avec elle. Si elle paraissait au jeune homme trop pauvre pour qu'il lui plût d'en faire son épouse, il aurait dû assez la respecter pour ne pas réclamer d'elle de l'amour à d'autres conditions. . ,

Cepend nt Chany embarrassé, ne sachant

que dire, gardait toujours le silence; Héloïse jugea qu'il était temps de le rompre.

— Tenez, Monsieur, lui répondit-elle enfin d'un ton sérieux et fier, je veux croire que vous n'avez point eu l'intention de m'offenser ; mais rappelez- vous qu'il est des femmes, quelle que soit leur situation misérable, auxquelles il n'est point permis de parler légèrement d'amour, sans leur faire une grave injure. Il n'est qu'une sorte de proposition qu'elles puissent admettre. C'est celle-là, monsieur, ajouta-t-elle en se dirigeant vivement vers un petit meuble à ouvrage, dont elle fît

sortir une lettre qu'elle présenta à Alfred. — Lisez : du moins ici on m'estime ce que je vaux , et Toffre que l'on me fait pourrait ne pas me convenir, que je devrais être re-

connaissante et honorée d'une semblable démarche.

Chany , intérieurement , était furieux ; il sentait qu'il jouait un sot rôle : elle venait de lui dire d'un air précieux que son cœur ne précéderait jamais le don de sa main, quand il savait, lui, qu'en tout cas il n'eût jamais été que le second amant , sinon le troisième ; la velléité de lui faire comprendre qu'il n'ignorait ni l'histoire de son intrigue avec M. de Cérol, ni le duel dont son père avait été victime , faillit faire sortir de ses lèvres un mot cruel ; il allait peut-être lui jeter le nom du jeune homme , lorsqu'elle l'arrêta heureusement en s'adressant de nouveau à lui. Il tenait toujours entre ses doigts la lettre sans y porter les yeux ; elle l'invita à en prendre lecture , ce qu'il fit , bien qu'il ne vît pas trop où cela pouvait le conduire.

Voici en quels termes le billet était conçue.

« Mademoiselle ,

« Je donnerais tout au monde pour que vous puissiez être à même de juger de ce que j'éprouve en traçant ces lignes : je suis lou, je me dis que vous ne pouvez m'en vouloir, puisque le but est noble et honnête , et cependant je tremble , je tremble de tous mes membres! Sans doute, est-ce la crainte de me voir refuser ; vous m'apporteriez tant , et moi je vous apporte si peu en échange de vos angéliques qualités , que j'ai bien lieu de trembler et de me désespérer... et pourtant je vous oflre tout ce que je puis offrir : un cœur chaud et aimant , une âme naïve mais que l'amour peut élever jusqu'à vous, mon nom et ma main, ma fortune enfin...,

Mais qu'est-ce que c'est que cela?. . Vous me direz que je ne vous connais que bien faiblement ; mais je vous ai comprise tout d'abord , vous êtes un trésor que j'ai su deviner, et, nous vivrions cent ans, que je n'en pourrais savoir davantage .. Je suis inhabile à faire des phrases ; je ne suis point un garçon d'esprit , tant s'en faut , mais je suis un honnête homme. Si vous voulez me conGer votre avenir, il ne tiendra point à moi que vous ne soyez heureuse comme vous le méritez. Qu'en dites-vous?... Oh! réfléchissez! Si votre première pensée est un refus, écoutez-en une seconde , tout mon sort est entre vos mains !... Soyez ma femme ! je vous aimerai tant que je finirai par vous faire partager une partie des sentiments que j'éprouve 1... J'attends un mot de vous, mais je suis

sur des charbons ardents. Dieu veuille que votre réponse soit (avorable ! d

« Votre ami pour la vie ,

« Edgard Duhamel. »

— Cette lettre est de Duhamel! s'écria Alfred stupéfait.

— De lui-même, répondit Héloïse.

Il n'avait pas fallu grand temps à Duhamel pour se laisser séduire par les charmes et la beauté d'Héloise. Si Chany avait peu de connaissance des femmes, il y avait chez son ami l'ignorance la plus complète d'un sexe qui n'avait eu jusqu'alors pour lui d'autres représentants que ses deux vieilles tantes , deux saintes du ciel , à l'heure qu'il est.

L'amour jette promptement et prol'ondément ses racines en de pareilles natures. Edgard , dans ses songes comme dans ses veilles , n'eut bientôt plus qu'une préoccupation unique : Héloise fut le thème de toutes ses rêveries. Mais Alfred apparaissait toujours au sein de ces pensées délicieuses , comme la statue du commandeur, pour y semer le trouble et l'inquiétude. Pourtant , un jour, Duhamel se dit que son ami , avec toute sa supériorité d'intelligence , n'aurait pas sa supériorité de cœur; en un mot, il se persuada que Chany ne considérerait jamais Héloise que comme une maîtresse charmante et ne songerait jamais à en faire sa femme : voilà sur quoi il fondait ses espérances. Cette jeune fille lui paraissait mériter mieux que la destinée qu'Alfred voulait lui faire , et il conçut aussitôt l'idée de lui offrir son nom et

sa fortune. L;i lettre que nous avons eu sous les yeux explique tout le reste.

Chany ne pouvait revenir de son étonnement; il serait difficile de définir les sentiments qui l'agitèrent : ce tut un mélange de jalousie, de colère et d'humiliation : il fut forcé de s'avouer qu'auprès de la démarche de Duhamel , il faisait une triste figure, et il crut lire cette pensée sur les traits de la jeune fille, qui le suivait du regard avec un calme froid. Il est vrai qu'Edgard pouvait aussi n'être qu une dupe^, et alors c'est toujours un sot rôle ; si ce que Célestine avait écrit était exact , et tout portait à y croire, le malheureux se jetait, tète baissée, dans Tabîme; il supposait offrir sa main î\ une jeune fille candide et il ne s'adressait qu'à une coquette moins ingénue qu'elle ne le paraissait. Mais,

en tous cas , pour Iléioïse, ce n'était plus uu homme iuclilVérenl , et Chany qui ne voulait pas épouser, mais qui prétendait se taire écouter, éprouvait intérieurement une sourde jalousie qu'il ne réussit point entièrement à dissimuler.

Il remit enfin le billet à Héloïse et reprit d'un air indifférent :

— Et que lui avoz-vous répondu ?

— Je n'ai point encore répondu.

— - Mais quelle sera votre réponse? poursuivit-il avec une assez visible anxiété.

— Monsieur, M. Duhamel a le droit de compter être le premier informé de ma décision...

Celte phrase devait être le dernier mot de leur conversation. Allred prit son chapeau , qu'il passait et repassait sous sa manche pour se taire une contenance :

— Mademoiselle, balbutia-i-ilensedirigeant vers la porte, je comprends maintenant parfaitement que vous niez jusqu'à mon amour; c'est un moyen de ne pas plaindre celui que l'on fait souffrir, . . Duhamel est plus heureux, lui, il...

— Je ne vous ai point dit que je ne refuserais pas ses offres , répliqua vivement Héloïse.

— C'est égal , murmura Allred en ouvrant la porte , il a beaucoup à espérer.

— C'est ce que vous ne savez pas , mousieur, ajouta la jeune lille indignée.

Mais Chany l'avait saluée et descendait rapidement l'escalier.

Son agitation était extrême ; il prit le chemin de la rue du Mont-Thabor : il fallait qu'il parlât sur-le-champ à son ami. Par un heureux hasard, Duhamel se trouvait chez lui , et était en train de présider à sa toilette..

— Tiens^ c'est toi! dit-il à Chany.

— J'ai à te parler ; mais tu sors ? .

— Oui . je vais à l'Opéra ; on donne Guillaume Tell , et Duprez chante...

— C'est bien , nous irons ensemble.

— Comme tu as l'air étonnant ! As-tu bu?

— Non. Je viens de chez Héloise.

A ce mot , Edgard devint pourpre.

— J'ai vu ta lettre, continua Alfred.

— Elle te l'a montrée ?... fit-il avec un tremblement universel.

-- Oui.

— Vous vous êtes tous deux bien moqués de moi , n'est-ce pas?...

— Non. Pas elle, du moins... on s'en garde bien , mon cher ; on te prend au sérieux. Diable! un mari et trente mille livres de rentes ! cela ne se trouve pas à toute heure dans les boues de Paris.

— Chany, je vous en prie , ne raillez pas amsi.

— Soit. D'ailleurs la chose esl grave. Saistu que lu es un grand niais, pour ne pas dire autre chose?

— Au nom du ciel ! Chany, pas sur ce ton ! Tu m'affliges plus que je ne puis l'exprimer.

— Volontiers. L'air n'y lait rien ; j'en change. Veux-tu connaître la femme à laquelle tu te proposais de donner ton nom? Eh bien, parcours cela.

Alfred tira de sa poche la lettre de Celestine ; Edgard la hit rapidement, en homme qui a hâte d'en flnir.

— Eh bien? dit Chany, auquel il la remit aussitôt.

— Et tu as pu prêter créance un instant à ce tissus de noirceurs?

— Mais il me semble que si quelque chose est invraisemblable , c'en est la négation.

— Je n'ai pas à beaucoup près ton esprit , AUred; mais il ne m'a pas fallu, à moi, qu'une seconde pour me convaincre que ce sont autant de faussetés.

— Tu as une foi bien vive , à ce qu'il paraît?

— Quoi ! tu sais quel intérêt cette Célesline a à calomnier celte jeune fille qu'elle suppose être ta maîtresse ; tu sais combien j)eu il lui en coûterait à renverser une réputation de femme , d'autant plus qu'elle n'a pas à craindre de représailles, et tu te prends sans conteste à croire ce qu'elle te dit , comme si elle était à tes yeux la personnilication môme de la vérité! Franchement,

cela me passe au-delà de toute idée ! Tu n'as pas d'autres preuves à me donner que cela? je dormirai tranquille alors.

— Mais, malheureux, tu dois bien penser que si j'ajoute toi aux allégations de Célestine , c'est qu'elles sont assez fortes pour chasser toute défiance. Dis-moi s'il n'est pas bien aisé de vérifier l'accusation portée contre Héloise ? Le duel du père avec l'amant a dû faire assez de scandale pour être connu. Célestine n'aurait pu avoir l'impudence d'avancer de tels faits , s'ils étaient controuvables : ce serait Tacte de maladresse le plus monstrueux, et Célestine n'est point bête à ce point là. Crois-moi , si elle affirme , c'est qu'elle peut prouver...

— Qu'elle le fasse donc , la misérable ! qu'elle le fasse donc î s'écria Edgard d'une

voix de lonnerre. Mais elle ne le pourra pas; ce sont autant de mensonges qu'elle a ourdis! Mais c'est clair comme le jour!

— C'est ce dont nous allons nous assurer. Tu avais envie d'entendre Duprez: je t'accompagne. Après la pièce, nous la joindrons : il faudra bien qu'elle s'explique.

— Oui , oui , tu as raison, dirigeons-nous vers l'Opéra.

Ils arrivèrent, la pièce commencée. Ils se hâtèrent de s'asseoir, côte à côte, dans deux stalles d'orchestre. Ils étaient chacun trop bouleversés pour prêter une attention bien soutenueàcetteinimitable partition, l'unedes plus divines créations échappées au génie de Kossini. L:i romance de Duprez , si suavevemcnt chantée, les frappa médiocrement,

— in:î —

et quand , au dernier aclo, vint celte scène brûlante du plus ardent palriolisme , quand vint le tour de ce morceau où l'habile artiste devient alors sublime romme la musique qu'il reproduit, si un sentiment de joie et de contentement se peignit sur les traits des deux amis, il ne faut pas croire pourtant qu'il résulta du même sentiment qui animait toute la salle palpitante et si puissamment remuée; cela provenait tout uniment du plaisir au contraire de toucher enfln au terme de cette soirée qui leur avait paru, les profanes! un siècle, quand elle avait passé comme l'éclair pour le reste des spectateurs.

Durant le ballet, Alfred, de sa stalle, avait fait un léger signe à Célestine; mais celle-ci qui l'avait fort bien remarqué, feignit de n'a voir rien vu et tourna la tête d'un autre côté.

Après le speclaclc , Chany et Duhamel se dirigèrent vivement vers le loyer des acteurs; Chany savait où aller pour rencontrer la danseuse, il la trouva prête à sortir. Il voulut l'arrêter, mais elle lui dit d'un ton important annonçant qu'elle sentait h merveille qu'on avait besoin d'elle :

— Pardon, mais on m'attend : bien le bonsoir.

— Mille dieux ! il faut que je le parle ! s'écria son ex-amant.

— On m'attend, vous-disje... que me voulez-vous d'ailleurs?

— Tu m'as écrit d'atroces mensonges , lu les rétracteras.

— Ah ! flt-elle les yeux en coulisses ; mais si vous êtes persuadé que tout ce que je vous ai écrit n^est qu'un grossier mensonge... que vous importe le reste ?

— Tu m'as parlé de M. Roger de Cérol, tu me diras ce que c'est.

— Mais ce n'est pas impossible, cela. Voulez-vous souper demain avec lui? Chargezvous de la cave, envoyez-moi une corbeille de vins fins... et je vous mets face à face. Qu'en dites-vous ?

-- J'accepte.

— Et quand vous aurez touché comme Thomas, vous croirez?...

— Oui, mais seulement alors.

— C'estencorcheureiix.Ademainsoirdonc.

J*<'S|)èreque monsieur voudra bien aussi vous accompagner. Mais n'oubliez pas l'important : c'est vous qui payez le vin.

— Soit ; h demain.

— Et moi , je me sauve , sir Waller m'attend . et il pourrait bien s'impatienter , ajouta-t-elled'un ton à rendre Chany jaloux, si Chany n'eût pas été à cent lieues d'en avoir la moindre envie.

Elle disparut bientôt, laissant les deux amis attérés de cette assurance, qui donnait à ses assertions une vraisemblance difficile à combattre.

— Eh bien ! dit Allred à Duhamel

— Eh bien ! demain soir nous verrons ce monsieur Roger de Cérol, riposta-t-il. Il y a là-dessous quelque infamie ; mais , dieu merci, tout s'éclaircira.

— Amen ! chantonna Chany, d'un ton léger, qui n'avait d'autre but que de dissimuler l'inquiétude secrète dont au fond il n'était point exempt. .

Vï.

Chany était encore au lit, plongé dans un de ces bons demi-sommeils connusexclusivement de celle classe inoccupée que nul soin ne vient arracher hâtivement aux douceurs de Morphée, le seul Dieu qui ait jamais pu ea-

trer en lutte avec l'amour. Il avait passé une nuit blanche, poursuivi, malgré lui, par les événements delà journée et par la promesse de Célestine. Il raitrappait à usure le temps perdu, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement : ce bruit le réveilla ; il fit un saut sur sa couche, comme s'il se fût senti piqué par un aspic, et tout disposé à envoyer son malencontreux domestique à tous les diables. Mais, ayant relevé un peu le foulard qui dans le désordre de la nuit s'était abaissésur sesyeux, il aperçut le gros Duhamel à son chevet , les bras cioisés , en signe de complète stupéfaction.

— Au lit à midi!

— Parbleu! dis-moi, qui tu vois oser en sortir plust(M?

— Mais tout le monde, il me semble.

— Tout le monde, oui ; mais qu'est-ce que toutle monde? C'est l'épicier de la rue Saint- Denis, le papetier de la rueGrenétat, le marchand de bas du quartier du Temple ; et moi, je ne vends , dieu merci, ni drogues, ni papier, ni bonneterie... et je dors la grasse matinée.

— Oh ! tu tiens à ce qu'on soit bien persuadé que tu es un être parfaitement inutile.

— Précisément;

— Mais tu as as«ez dormi pour en avoir par-dessus les yeux, lève-toi ; nous ferons un tour au bois ensemble.

— Allons, soit, tu lais de moi ce que tu veux, répondit Alfred en passant ses doigts

sur ses paupières à moitié fermées et en sautant, nu-pieds et en chemise, à bas du lit.

Sa toilette ne fut point trop longue ; quelques instants après, les deux amis se dirigeaient vers le bois, dans un tilbury de forme gracieuse, léger comme une plume et suspendusur deux roues minceset fluettes.

'— Eh bien? dit Alfred le premier, que penses-tu de la proposition de Célestine ?

— Je dis qu'il me tarde de me trouver en face de ce Roger de Ce roi.

— Tu y crois donc enfin !

— Qu'il existe? je ne vois pas pourquoi je m'y opposerais. Mais je refuse d'admettre

comme véritable le rôle qu'on lui fait jouer.

— Mais supposes-tu que, si Célestine n'était pas aussi sûre de son fait, elle nous eût mis ainsi le marché à la main?

— Cette femme est capable de tout.

— Excepté d'une stupide maladresse , et c'en serait une des plus lourdes.

— A ton aise de penser ainsi. Moi, j'aime mieux garder ma croyance en cette jeune fille, je préfère supposer la calomnie chez ta méprisable lorette , que le mensonge et l'hypocrisie chez Héloise. Quel intérêt, d'ailleurs, celte dernière aurait-elle à nous tromper? ce n'est pas elle qui est venue nous chercher, elle ne nous a ouvert sa porte qu'avec

la plus extrême reserve , et à son corps défendant....

■'^Quel intérêt!... mais tu es du bois dont on fait les maris, toi ; elle est avec loi coquette et habile, elle t'amorce et tu mordras à rhameçon : parions que tu Tepouseras ?

— Augures-tu donc que pour cela je n'ai qu'à vouloir? dit tristement Edgard.

— Maisapeulprès.

— Eh bien ! Chany, vous vous trompez.

— Allons donc !

— Si je vous donnais une preuve à l'appui de ce que j'avance, qu' auriez-vousàm'objec-

ter?

— Donne toujours ta preuve.

— La voilà, ajouta Duhamel en tirant une lettre de la poche de son gilet.

— Qu'est-ce que cela?

— C'est la réponse d'Héloïse à ma lettre.

) — Et quelle est-elle ?

— Vois foi-même ; on me remercie avec reconnaissance, mais on me refuse.

— C'est pardieu vrai ! s'écria Alfred.

— Eh bien! que dis-tu de cela maintenant?

— Je disque c'est un problême que cette

jeune fille : que croire?... Mais ce soir tout s'éclaircira.

— Oh! murmura Duhamel, j'en ai assez, ma conviction est arrêtée. Ta Célestine est un monstre, et la pauvre Héloïse un ange, qu'on devrait adorer à genoux. Pourquoi ne veut-elle pas de mon amour ! il aurait tenu de l'idolâtrie; mais elle m'a trouvé indigne d'elle et elle a eu raison. Je n'ai ni esprit ni beauté, ni élégance, je n'ai que du cœur; mais le cœur est dans la poitrine et cela s'aperçoit moins.

En toute autre circonstance , Alfred se fût moqué d'Egard; mais, malgré lui, il se sentait porté à prendre cette affaire au sérieux.- Si, comme il venait de le dire, Héloïse était un problême, il éprouvait au moins le besoin d'en connaître le mot. Une secrète inquiétude

le dominait : il était mécontent de lui, de sa dernière conversation avec elle, et surtout de la conclusion qu'elle avait eue. Si, par hasard, ses soupçons avaient été injustes, n'avait-elle pas tous les motifs du monde de se formaliser de sia conduite envers elle? et il commençait à le croire; la religion que Duhamel avait en Héloïse le gagnait à son insu.

Leur promenade ne se prolongea pas extrêmement. Us se quittèrent bientôt pour ne se retrouver qu'au moment de se rendre au domicile de la danseuse. Alfred n'oublia pas sa promesse : il envoya à celle-ci, par son domestique, une corbeille de vins fins.

Vers les neuf heures, les deux amis entraient chez Célestine : il y avait une assez nombreuse réunion d'hommes et de femmes : MM. de Belfort , de Marigny et de Lagny, toutes connaissances du café de Paris, ac-

cueillirent Chany comme un trépassé auquel la fantaisie aurait pris de franchir de nouveau les sombres bords ; en effet, Alfred, depuis quelque temps, ne s'était que rarement montré sur le boulevard de Gand, sa promenade d'habitude. Plusieurs jeunes femmes» groupées sur le sofa et les causauses, pétillaient de lazzi et de calembourgs plus ou moins orthodoxes, et, parmi elles, se faisait remarquer mademoiselle Ninette, cette bonne pâte de fdle qui se laissait paisiblement cravacher par son amant, comme on a pu l'apprendre d'après la conversation de Célestine dans un endroit de ce récit. Quant à la maîtresse du logis, elle ne faisait point un pas, un geste, un mouvement, qu'elle ne fût accompagnée d'un grand corps mince, habillé

vastement, aux favoris rouges, aux joues vermeilles et aux yeux verts de mer. C'était sir William Poster, le neveu d'un membre de

: ■) ifrn la chambre haute, avec un titre en perspective et de fort beaux revenus pour rendre l'attente moins pénible. Du reste, il ressemblait en tous points à un automate de Vaucanson, on eût dit qu il se mouvait par ressort*: il était d'un flegme glacial et d'un langage des plus monosyllabiques, et, sans qu'il y parût, amoureux iou de Célestine qui avait soin de le l'aire remarquer à Chany. Il passait pour être libéral, et l'était en effet, mais par indifférence, prodiguant l'or comme un butor jetterait des cailloux dans la rivière. La Ogurante l'accablait d' agaceries qu'il accueillait en pacha à mille et une queues, fort convaincu qu'on ne lui accordait que ce qu'il méritait. Alfred ne put s'empêcher, en rendant au noble insulaire son grave salul, de ,: sourire de la teijue empesée de ce raide personna^je.

il^Edgard se pencha à l'oreille de son ami et lui dit rapidement :

— Tous ces jeunes gens, tu les connais?

— Tous.

—Eh bieni et ce Roger de Ce'rol?...

— Je vais interroger Célestine à ce sujet.

Alfred la prit aussitôt à part.

— Vous êtes bien impatient, lui dit-elle avec un sourire méchant, je vous promets qu'il viendra ; mais il n'est pas trop en retard; vous ne faites-vous-même que d'arriver.

Et elle tourna le dos à son ancien amant. Quelques instants après, la porte s'ouvrit

et donna entrée à un jeune homme ayant au bras une femme assez fraîche, mais d'un embonpoint qui la rendait fort peu aérienne, quoiqu'elle figurât dans le corps de ballet de ropéra.

— Voilà Iphigéniel s'écrièrent les femmes.

— Venez donc, M. de Cérol 1 fit Gélestine en lui tendant la main, on n'attendait plus que vous pour se mettre à table.

Alfred et Duhamel portèrent simultanément leur regard vers le nouvel arrivant. C'était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, d'une taille colossale, avec des sourcils épais, de monstrueuses moustaches et une mouche en rapport avec les moustaches. Il était emprisonné dans une étroite redingote

boutonnant jusqu'au menton; une cravate très négligemment nouée lui prenait le tour du cou. On devinait sur le champ la profession de cet individu : il était lieutenant dans les zouaves, et avait quitté l'Afrique et la chasse aux Bédouins pour passer uti congé à Paris. Sa tenue se ressentait du genre de vie que ces corps ont contracté au contact des Arabes, dont ils ont en partie la nature sauvage et aventureuse. La prétention formelle de faire impression se lisait sur les traits vigoureusement dessinés de M. de Cérol j dans chacune de ses phrases et dans toute sa per- Bonne, rayonnait ce contentement manifeste qu'on ne rencontre que chez l'homme de génie sûr de lui, ou chez le sot plus confiant encore en lui-même, ce qui est dans les régies. Mademoiselle Iphigénie, à qui il donnait le bras, le quitta et vint se joindre au groupe

de femmes. La maîtresse de maison n'ayant désormais aucun motif de temporiser davantage, fit passer les convives dans la salle à manger.

Edgard s'approcha alors de Chany et lui dit à voix basse :

— Et c'est cette brute-là qu'elle aurait eu pour amant?... Allons donc! j'en aurais les preuves les plus irrécusables, que je ne le croirais pas encore ! On dirait d'un ours.

— Et d'un ours mal léché , répondit en souriant Alfred qui commençait déjà mentalement à se repentir de son trop de précipitation à accueillir des soupçons qui pouvaient fort bien n'avoir aucun fondement.

Les premiers moments furent silencieux

et bien employés ; aussi iienteiidit-on que le chant du vin tombant en cascades dans les verres, que le grincement des lourchettes et l'éclat mate des assiettes heurtées les unes contre les autres. Mais la nature des convives, tous aimant le plaisir et peu habitués à brider les élans de leur joie, devait rendre la suite du repas plus tumultueuse. Effectivement, bientôt les saillies, les épigrammes, les bons mots s'échangèrent ; les jeunes gens envoyaient des brûlots à leurs voisines, qui repoussaient l'attaque de même façon. Le Champagne pétillait dans tous les verres, les yeux pétillaient comme le Champagne, et les propos étaient au diapason. Parmi toutes cestêtes folles, deux convives semblaient usi^r de plus de modération dans leurs Ubatjons , c'étaient Chany et Duhamel. Ce dernier surtout gardait une contenance inquiète et soin-

brc^; ce souper , pour lui n'était point une partie de plaisir , c'était uniquement un moyen d'éclaircir un doute, et cette seule pensée le préoccupait. Il ne détachait pas l'œil de M. de Cérol, qui mangeait comme un ogre et buvait comme un templier ou un Polonais, au choix du lecteur. Alfred le regardait parfois aussi d'un air malveillant, sans d'ailleurss'isoler aussi complètement que son ami de l'allégresse générale. Célestine qui devina leur préoccupation commune , adressa à Chany un sourire qui pouvait avoir ce sens : « Prenez patience ; je ne tarderai pas à accomplir ma promesse. Ne craignez rien; il est d'un poids à ne pas s'envoler. »

— M. de Céroljdit Célestine à Roger, après un instant de silence, auquel du soleil (le Paris ou du soleil africain donnez-vous la préférence ?

— Vous me le demandez? répliqua-l-il en prenant la main de la danseuse, qu'il baisa. Mais le soleil d'Afrique ne réchauffe que des visages jaunes et noirs et fort peu attrayants, au lieu que le nôtre illumine des beautés qu'on serait tenté de croire avoir été enlevées au ciel de Mahomet... Ah! je ne dis pas, mesdames, si vous vous trouviez à Alger ou à Gonslantine... Mais vous restez en France; et, lorsque nous partons, nos cœurs rie sont pas du voyage et demf urent avec vous.

Un murmure d'applaudissements accueillit ce compliment de bon goût.

— Oh ! M. de Cérol est galant î continua Célestine, et il a laissé plus d'un souven r, ]ors de son départ pour l'Algérie.

— Vous vous moquez, dit l'officier de zouaves d'un ton très fat.

— Vous savez bien que je parle sérieusement. Vous étiez un vrai conquérant, et cela sans métaphore. Quand vous aviez fait un choix, vous étiez comme Zampa : vous mettiez tout en œuvre pour arriver au but vers lequel vous vouliez tendre. Et malheur au frère, au mari ou à l'amant qui vous concontrebarrait ! c'étaient autant de gêna morts.

— Mais monsieur est donc une véritable Barbe-Bleue?demandamademoise]leNinetle.

— On me calomnie , mademoiselle , répondit-il.

— C'est-à-dire que j'en impose? L'accu-

sation est trop grave pour que je ne tienne pas à m'en laver ; je donnerai donc des preuves.

— Voyons les preuves, soupira mademoiselle Iphigénie, d'une voix de chatte à moitié endormie. J'ai toujours soupçonné Roger d'être un monstre ; mais je ne déteste pas les monstres, moi !

— Les preuves! répéta-t-on en chœur.

Edgard avait saisi l'intention de la figurante. Aussi ses yeux s'étaient-ils attachés avec une ardente fixité sur l'officier de zouaves.

— Je ne citerai qu'un exemple , repritelle. iVI. Roger taisait la cour à une jeune fille douée d'un père rempli de préjugés , qui se formalisa des relations clandestines de

sa progéniture avec Cérol. Le brave homme s'échauffa , notre ami l'envoya promener , on se battit et le père fut lue.

— Scélérat ! soupira Iphigénie en laissant tomber mollement sa tête en arrière.

— Le nom de cette jeune fille? demanda Edgard violemment.

— Héloise Dubois , répondit la danseuse d'un air triomphant.

— Ce n'est pas vrai ! continua celui-ci avec force.

— Comment ce n'est pas vrai? interrompit arrogamment Roger que ce doute offensait dans la réputation d'homme à ix)nnes fortunes, qui venait de lui êlr€ concédée.

— Prétendriez-Yous donc que celte jeune fille ait jamais été votre maîtresse ?

— Et, quand je le prétendrais?

—Je dirais, moi, que c'est un atroce mensonge! tonna Duhamel, dont les prunellçs lançaient feu et flammes,

— Insolent !

— Vil imposteur ! Je te ferai bien rétrac-ter cette infâme calomnie ! riposta le jeune homme , qui froissa sa serviette dans ses mains par un mouvement convulsif et la jeta à la tête de l'officier de zouaves.

Roger n'était plus un homme, c'était un tigre ; il s'empara d'une bouteille de Champagne et la lança à la tète de Duhamel. Si

la fureur et le vin n'eussent pas fait dévier le projectile de sa destination, Edgard avait le crâne fracassé du coup; elle ne passa pas à une ligne de son front. Mais, par bonheui-, la seule victime fut une statuette de Barre, représentant Taglioni dans la Sylphide, qui tomba en mille morceaux. Il se fit un désordre horrible, tout le monde se leva de table; les femmes se sauvèrent dans la pièce voisine en poussant des cris d'effroi. Mademoiselle Iphigénie crut devoir se jeter au cou de son amant et empêcher par son intervention une affreuse collision ; mais Cérol la repoussa rudement , et elle serait tombée sur le parquet, si l'un des assistants, monsieur de Belfort, ne l'eût reçue à temps. Le terrible lieutenant voulait se précipiter sur Edgard , qui l'attendait de pied ferme un couteau à la

nmin ; on parvint néanmoins, non point à l'apaiser, mais à le contenir.

— Vous avez la nuit présente pour faire voire testament et arranger vos affaires , s'écria-t-il en menaçant Duhamel de la voix et du geste; car, pour le sûr, je vous tuerai demain matin.

— C'est ce qu'il faudra voir.

— Oh! quant à cela, je voudrais être aussi certain de devenir roi de France un jour. Je mangerais fort tranquillement mon patrimoine en attendant ma liste civile.

— Eh bien ! si vous tuez monsieur, interrompit Chany qui n'avait point eu le loisir encore de mêler un mut dans ce dialogue si rai)ide, les choses se icglcronl entre nous

deux; car, moi aussi, jo vous liens pour un calomniateur et un infjime, et je veux vous

le prouver les armes à la main !

— Vous aussi! Soit. Demain sera un jour de fête! Y a-t-il encore quelque amateur assez dégoûté de l'existence pour se mesurer avec moi? ajouta-t-il, en promenant un regard de capitan tout autour de lui.

Les jeunes gensquicomposaientla réunion, indignés , allaient répondre à ce défi ofl'ensant pour tous ; Chany les arrêta d'un geste.

—J'espère, monsieur, que vous nous ferez grâce des menaces parfaitement ridicules dont vous nous lassez ; c'est à l'œuvre, a-ton dit, qu'on reconnaît l'ouvrier ; nous verrons si vous tenez parole sur le terrain. De-

main, selon vous , sera un jour de fête ; il faudra bien que quelqu'un paie le luminaire, prenez garde que ce ne soit vous. Du reste, tout se décidera avant peu. Quoique, dans le fait, vous ayez indignement outragé une jeune fille innocente , vous pouvez vous regarder comme insulté, et, à ce titre, quelles sont vos armes ?

— Oui, quelles sont vos armes? articula Edgard , qui suffoquait à ne pouvoir proférer une parole.

— Je suis militaire : l'épée.

~ A merveille : le lieu de la rencontre?

— Vincennes. Nous nous réunirons au rond point de l'allée des Minimes.

— A quelle heure ?

— A six. II fait déjà beau jour à celte heure.

-- Nous n'aurons garde d'y manquer.

Viens Duhamel.

Alfred prit le bras de Duhamel que la colère étouffait, et ils sortirent tous deux aussitôt de la salle à manger, après avoir prié MM. de Belfort, de Marigny et de Lagny de vouloir bien leur servir de témoins.

Célestine vola vers eux et les rejoignit au moment où ils franchissaient l'antichambre. Elle s'était vengée à sa manière et un air de triomphe illuminait son visage.

— Eh bien! dit-elle, ai-je menti? je vous avais promis de vous faire connaître l'amant fortuné de cette ingénue d'Héloïsc et j'ai te-

nu m.i promesse. Qu'en pensez-vous, M. de Cliany?

— Ma chère, répliqua Alfred avec un mépris écrasant; vous direz de ma part à sir William Poster, neveu d'un membre de la chambre haule, etc., etc., qu'il a pour maîtresse la plus misérable créature qui soifc au monde. Vous n'y manquerez pas. Sur ce, je vous tire ma révérence, bon soir.

Lorsqu'ils furent dans la rue, Edgard serra la main d'Alfred :

— Tu commences donc à croire à l'innocence d'IIéloïse?

— Oui ; ce serait trop monstrueux de penser qu'elle ait été la maîtresse de ce ruslre, cela est impossible.

— [1 paiera cher son affreuse calomnie !

— Combien as-tu de salle ?

—Quelle question ! Comment veux- tu que, renferme dans le maudit château de mes tantes, j'aie pu apprendre à faire des armes ? L'abbé qui m'enseignait le latin et l'hisloire sacrée n'avait point mis l'escrime dans le catalogue de nos études, et les bonnes demoiselles se seraient bien gardées de me faire initier à un art qui mène droit à l'homicide ; et depuis mon arrivée à Paris, je n'ai point eu le loisir de songer sous ce rai>port à réparer le temps perdu-

— Diable ! c'est que tu as affaire à un homme à qui les armes sont familières.

— Je n'y puis que faire; et, après tout,

~ 228 — j'ai entendu dire qu'il n'est rien de plus dangereux qu'un maladroit.

— Il est fâcheux que mon tour ne précède point le tien : ce Roger se vante fort; mais, Dieu merci, je sais un peu ce que c'est que de tenir une épée , et son outrecuidance ne m'alarme pas le moins du monde.

— Fort bien. S'il me tue, tu le tueras, répondit Edgard en souriant ; cela me consolera.

La nuit était déjà avancée et le duel devait avoir lieu de bonne heure : Chany emmena son ami coucher chez lui. Du reste, on pense bien que le sommeil les visita peu : on a beau être un homme de cœur, un duel chiffonne toujours , il n'y a (\ue les faux braves qui osent nier cette vérité ; le courage ne cou-

siste point à n'avoir point peur, nfiais à dominer la peur; le courage n'est pas l'insouciance, sans cela il serait sans mérite et ne pourrait être considéré comme une vertu. Alfred et Duhamel, couchés dans le môme lit, passèrent le reste delà nuit à s'entretenir sur la scène qui s'était jouée chezCélestine. Bientôt leur pensée se reporta sur Héloise : Chayn, lui aussi, se sentait disposé à croire à son innocence; cependant , quelle que fut la machination dont elle avait été la victime , il ne pouvait se laire qu'il ne se tût passé quelque chose entre elle et ce Roger: ils étaient bien forcés tous deux au moins d'ajouter foi au duel deCéroletdu père Dubois, ainsi qu'à la fin tragique de ce dernier. S'il n'est point de teu sans fumée , il n'est guère également de lumée sans t'eu. Tout eu se fiant à la pur. 1. 15

lelé de la jeune fille, il tallaii bien admettre l'existence d'un t'ait inconnu, le nœud caché de toute cette intrigue; et aucune donnée ne les mettait sur la voie. Au surplus, ilsauraient le droit, plus tard, après lui avoir, au péril de leur vie, témoigne un si noble intérêt, de l'interroger et de réclamer d'elle une confidence entière, ce qui dès lors ne saurait être taxé d'indiscrétion. Pour le moment, le point

important étaitde se préparer au combat terrible que rien n'était capable d'empêcher, et l'aube, qui filtrait sa lueur bleuâtre, comme la lumière à travers des lunettes de couleur, annonçait aux champions qu'ils n'étaient pas fort éloignés de l'instant où ils auraient à prendre la direction de Vinceimes.

Us se phicèrent côte à côte dans un fiacre déplace, et, trois quarts d'heure après, ils

étaient parvenus au rond -point des Minimes, où, de leur cAté, deux autres voitures venaient d'arriver : dans la première se trouvaient M. de Cérol et ses témoins; dans la seconde, MM. de Bellori, de Marigny et de Lagny. Un chirurgien, si nécessaire dans ces rencontres, les avait accompagnés.

On se salua de part et d'autre avec le ton d'une politesse froide et hautaine. Edgard semblait impatient d'en venir aux mains; Chany, au contraire, regardait son ami avec une inquiétude qu^il tentait vainement de dissimuler: le malheureux provincial ne venaitil pas là comme l'agneau à la boucherie ? Dans l'opinion d'Altred, Duhamel était un homme mort: cette conviction était horrible: mais, s'il succombait, il trouverait en lui un vengeur.

L'attente dans de pareils moments est ce qu'il y a de pire : la conclusion la plus affreuse est moins pénible que l'incertitude qui la précède. Les voitures demeurèrent dans le rond-point, tandis qu'ils prenaient tous prudemment une petite allée adjacente aboutissant à un endroit isolé du bois , où ils n'avaient guère à craindre d'être interrompus. Les témoins procédèrent aux rapides préliminaires que leur charge leur imposait, et les deux adversaires furent enfin en présence.

— Ecoute, avait dit Edgard à Alfred, c'est un spadassin, et moi je ne connais rien à l'escrime, je ne puis donc me sauver qu'en hasardant beaucoup. Mon premier mouvement décidera de notre sort à tous deux : je me précipite sur lui, je le perce de part en part,

OU il m'embroche lui-même. J'ai encore la chance de le déconcerter par cette attaque sur laquelle il ne compte pas. Ma cause est la bonne , il taut espérer que le sort fera plus pour moi en raison de mon bon droit et de l'infériorité de mes forces.

Chany n'avait pas oser le dissuader de suivre ce plan d'attaque : il est vrai que de cette façon Duhamel pouvait s'enferrer à merveille, cela même n'était que trop probable ; mais encore en se tenant sur la défensive, ne saurait-il longtemps soutenir les assauts d'un adversaire qui avait sur lui toutes les sortes de supériorités : supériorité de forces , supériorité de taille, supériorité d'habileté. Edgard mettait sa tête en jeu dans une loterie, où il avait contre lui quatre-vingtdix-neuf chances, et dans de tels cas une

beureuse témérité peut seule quelquefois tirer d'affaire.

Edgard était un garçon de cœur et de résolution, marchant termement et sans hésitation vers un but, après s'en être indiqué un; le danger vu de plus près ne changea rien à son projet. A peine M. de Cérol s'était-il mis eu garde, que Duhamel heurta violemment l'épée de son adversaire et fondit sur lui avec une fureur aveugle. La secousse lut terrible : si le jeune homme fût parvenu à atteindre l'ofiicier de zouaves, celui-ci était traversé; mais ce qui n'était que trop présumable , arriva : Duhamel rencontra l'épée de Roger. 11 poussa un cri en sentant le froid du fer dans sa poi^trine; la lame était entrée fort avant, le malheureux pâlit, tournoya

sur lui-môme et tomba à la renverse sur l'herbe.

Tout cela s'était passé en moins d'une seconde .

— Je suis mort ! fit-il aussitôt.

— Mais tu seras vengé ! s'écria Chany , en

se précipitant sur une boîte de pistolet qu'on avait apporté par prévision.

— Non, non, interrompirent les témoins, c'en est assez ! Songeons au blessé.

Le chirurgien, agenouillé auprès d'Edgard, déchirait la chemise de celui-ci pour arriver plus promptement à la blessure, et tous ces jeunes gens, groupés autour de lui, attendaient l'arrêt qu'il allait porter.

— Allons, monsieur! poursuivit Chany, qui n'avait qu'une seule pensée : venger son ami; prenez un de ces pistolets, moi, je prendrai l'autre. Une arme à feu porte la mort plus proraptement , et vous compterez en ce jour deux victimes, ou je vous aurai tué, j'en fais le serment!

M. de Cérolj furieux, allait s'emparer de l'arme qu'on lui offrait, les témoins voulurent de nouveau s'opposer à ce second duel.

— Nous ne le souffrirons pas ! nous ne le souffrirons pas ! dirent-ils en se plaçant entre eux deux.

Mais Alfred n'était pas en état de céder à aucun raisonnement.

— Si vousrelusez, s"écria-t-il en s'adressanl

à Roger, je vous soufflette, je vous crache au visage; je vous fais enfin toutes les injures et tous les affronts! Oh ! je vous forcerai bien à vous battre !

— Et j'en ai mille fois plus envie que toimême! se prit à rugir l'officier de zouaves, qui sauta sur un des pistolets et repoussa rudement les jeunes gens qui s'interposaient entre eux.

— Y êtes-vous? s'écria M. de Cérol en se tournant vers Alfred.

~ Nous ne nous prêterons point à celte boucherie ! interrompit l'un des témoins.

— Sans doute ! sans doute ! répétèrent-ils tous en chœur.

— -Aimez-vousmicuxquenous nous assassinions? Si vous vous refusez à nous assister, nous nous passerons bien de vous, et nous ne nous en battrons pas moins. Maintenant voyez si, en vous retirant, vous voulez faire d'un combat loyal une lutte que votre désertion peut faire envisager comme un assassinat.

— Y êtes-vous? s'écria M. de Cérol en se tournant vers Alfred.

— Oui , oui.

Ils étaient bien décidés à en venir aux mains en dépit de tout obstacle ^ les témoins finirent par le comprendre , et , dans l'impuissance d'empêcher une nouvelle rencontre, ils songèrent au moins à ce que les choses se passassent réi^ulièrement. Les distances désignées, le mode de se battre convenu, le signal une fois donné, Roger et Chany s'a-

vancèrent l'un sur l'autre. La catastrophe ne se fit point longtemps attendre : une double détonation déchira les échos du bois , l'un des deux fut atteint et tomba du coup: c'était l'officier de zouaves. Alfred se précipita aussitôt sur lui , et lui cria à l'oreille :

—Avouez que vous avez fait un mensonge indigne en vous donnant pour l'amant d'Héloïse !... N'est-ce pas qu'elle n'a jamais été votre maîtresse?

— Vous ne voyez pas que vous l'avez tué raide? dit le chirurgien , qui avait aussitôt quitté le blessé pour voler vers cette seconde victime.

En effet, Roger ne respirait plus ; la balle l'avait frappé droit au cœur , sans lui laisser le temps de pousser un cri.

— Mort! murmuraChiinv, mort avantd'avoir

pu proclamer l'innocence de cette jeune fille... Nous ne saurons donc jamais le secret maudit dont son existence est enveloppée!

Son œil rencontra Edgard, qu'on avait assis au pied d'un arbre et qui avait perdu tout sentiment. Il avait nn instant oublié son ami; il s'élança près de lui, et le regardant avec une inexprimable inquiétude :

— Je l'ai vengé, Edgard! je t'ai vengé ! lui dit-il comme s'il avait pu l'enlendre. Mais tu n'es pas mort! mais tune mourras pas!... N'est-ce pas, docteur, qu'il ne mourra pas?

Le chirurgien remua la tête d'un air qui laissait peu ou point d'espérance.

— La blessure est profonde et malheureusement située, répondit-il ; mais, après tout, il ne faut point se décourager, tant qu^il reste

un souffle [)[} malade. Etendons - le dans une des voilures; raiitro recevra un cadavre qui n'attend plus tjue la terre. Aidez-moi, messieurs. Le trajet serait dangereux d'ici à Paris; portons M. Duhamel à Fontenay, dont nous sommes à deux pas. Nous lui donnerons les premiers soins dans ce village où il restera jusqu'à ce qu'il puisse endurer la secousse des roues sur le pavé; mais ne perdons pas un temps précieux.

On lit approcher deux des voitures; Chany prit son ami dans ses bras , et , assisté du docteur, il le [)osa le plus doucement possible dans un des fiacres, et on se dirigea vers Fonlenay-sous-Bois.

Quant au corps inanimé de Tofficier de zouaves, il fut transporté à Vincennes où, après les formalités indispensables , on l'inhuma dans le rimeiièrc de la paroisse.

va.

Le docteur avait souvent occasion de parcourir le village de Fonlenay : il savait par hasard qu^une jolie maisonnette blanche et proprette, meublée assez confortablement,

«Hait i) louer pour la saison ; l'idée lui vint aussitôt de conseiller à Gliany d'y transporter son ami et de se fixer dans cette petite habitation, qui n'était qu'à deux pas du bois et dont la position était des plus riantes. Duhamel était, il est vrai, bien dangereusement ijlessé et il ne restait que peu d'espoir de le sauver; mais, dans le cas trop peu probable, hélas! où il pourrait en revenir, la convalescence serait longue et son séjour à Fontenay devrait se prolonger au moins le reste de l'été. Alired adopta sur-le-champ cette idée; le chirurgien, d'ailleurs, lui fit sentir que ce serait agir imprudemment que de ne point reparaître de quelque temps à son hôtel et de laisser s'écouler l'intervalle nécessaire pour faire oublier cette malheureuse atfaire. Ghany n'avait ni le loisir, ni la fantaisie de se débattre avec les propriétaires de

la maisonnette sur le prix qu'ils exigeaient, il consentit à tout, et le moribond tut installé sans délai dans une petite chambre , donnant sur un jardin enclos de haies et d'où l'on apercevait la forêt de Vincennes. Le docteur s'installa au chevet du malade, etChany en fit autant; quant aux jeunes gens qui les avaient accompagnés , ils n'étaient plus utiles, ils se retirèrent en adressant de l'œil à Edgard un adieu, dont l'expression annonçait le peu d'espérance que son état leur Taisait concevoir.

Vers midi, Duhamel sortit de sa léthargie profonde. H ouvrit deux grands yeux^mornes et ternes qu'il promena languissamment et sans but autour de la chumhre. Son regard pourtant s'arrêta sur Alfred ; il finit peu à peu par rappeler ses souvenirs, lambeau par

lambeau, et dit d'une voix éteinte à son ami qui se tenait penché à quelques lignes de son visage:

— Oùsuis-je?

— A Fontenay-sous-Bois. Ta blessure demandait du repos et nous avons préféré l'amener ici que de te reconduire à Paris. Du reste , sois tranquille , je ne te quitterai point.

Le moribord garda un instant le silence et continua avec effort :

— Il est arrivé ce qui n'était que trop présumable : Je devais succomber... Oh! ce que je regrette, ce n'est pas de mourir; non, mais c'est d'avoir laissé sans vengeance la calomnie infâme de ce misérable...

— Console-toi, Edgard, Héloïse et toi, vous êtes vengés, je l'ai tué.

— Est-il possible?...

— Lorsque je t'ai vu baigné dans top sang, j'ai voulu faire payer cher à ce malheureux son triomphe ou succomber comme toi ; pour en finir plus vite, nous nous sommes emparés chacun d'un pistolet , et, cette fois, le sort a penché du côté de la justice.

— Et avant de mourir a-t-il rétracté.^...

— Je me suis précipité sur lui pour lui faire tout avouer, mais il n^était plus temps; la balle l'avait frappé au cœur, il n'existait plus.

Edgard était si faible, qu'après ce ï>eu de

mots il laissa retomber lourdement sa tête sur son oreiller. Alfred crut qu'il cédait à l'empire d'un de ces sommeils lourds, conséquence naturelle de l'épuisement des forces; mais Duhamel ne dormait pas, la pensée «hez lui luttait contre cet affaiblissement moral qui anéantit l'intelligence comme elle ibat le corps ; il ne dormait pas, il se recueillait.

Un instant après il se souleva de nouveau et appela son ami qui se hâta d'approcher l'oreille de ses lèvres pâles et livides.

— Que me veux-tu?

— Te parler.

Chany fit un signe au chirurgien, qui sortit aussitôt.

— Eh bien? ajoiUa-t-il , après le départ du docteur.

— Mon ami , je sens que je vais mourir...

— Quelle idée ! tu ne peux aller mieux, au contraire...

— Tu cherches à me tromper et je t'en remercie; mais je ne m'abuse point... c'est pourquoi je ne veux pas que la mort me prenne au dépourvu; d'ailleurs, seprécaulionner , ce n'est nullement hâter l'instant de la séparation : supposons que je me trompe sur mon état, la prudence n'est jamais un mal... J'ai un service à réclamer de toi...

— Parle. Je lerai tout ce que lu désireras.

— Merci. Eh bien! voici, poursuivit- il, en prononçant chaque mot d'une voix où l 'émotion se faisait remarquer. Avant d'expirer, je voudrais... une seule fois, voir Héloïse...

— Y penses-tu ?

— Oh! ne me refuse pas! va trouver Héloïse; dis-lui tout ce qui s'est passé ; l'orgie où ce Cérol l'a si gravement ofifensée, le duel qui en a été la suite et l'état où je suis... Elle ne me refusera pas non plus... je ne demande que de la voir quelques intants... ce n'est point trop exiger; et ce caprice de muorant ne peut guère la compromettre, acheva-t-il avec un sourire triste et calme.

— Mais que lui veux-tu donct

— Je veux la voir avant d'expirer...

comme avant de mourir je désirerais une dernière fois entrevoir un rayon de soleil : me promets-tu d'aller implorer cette faveur?...

— Oui... répondit Chany d'un air contraint.

— Eh bien ! il n'y a pas de temps à perdre, mon ami , je crains de ne pouvoir attendre...

Alfred se leva : son visage était pâle et attristé, il serra la maind'Edgard et lui dit avec une certaine agitation :

— Je pars sur-le-champ. Si je reviens sans elle, c'est qu'elle n'aura point consenti à venir. À bientôt.

Chany sortit à ces mots et renvoya le docteur au chevet du malade, qui était tombé de rechef dans un accablement profond.

A Nogent, à Saint-Maur , à Fontenay , on trouve de petites voilures fort rudes, il est vrai, mais très utiles en temps de presse, qui mènent k la barrière du Trône : Alfred monta dans une de ces pataches et ne tarda pas à arriver à l'entrée du faubourg, où il prit un fiacre. Il donna au cocher le nom de la rue de l'Arbre-Sec, avec la recommandation de se hâter. Il était à craindre qu'Héloise ne fût pas chez elle ; fort heureusement elle n'était point sortie , et ce fut elle-même qui vint ouvrir au jeune homme.

Leur dernière entrevue avait été telle, qu'elle ne s'attendait pas le moins du monde

à cette visite d'Alfred; aussi, son premier mouvement lut-il un geste de surprise plein d'embarras. Mais un seul regard changea sa pensée de cours : les traits bouleversés de Chany lui firent deviner quelque malheur ; cette conviction bannit en elle toute contrainte, elle s'empressa de l'interroger avec un intérêt qu'elle ne chercha point à déguiser :

— Vous êtes pâle, agité! que vous est-il arrivé, monsieur?

— Un grand malheur, mademoiselle...

— Parlez, parlez! qu'est-ce?

— Edgàrd, ce matin , s'est battu en duel avec un M. Roger de Cérol...

Ce ne fut pas sans intention, qu'Alfred jeta brusquement le nom de l'adversaire de Duhamel à Héloise; il voulait voir quel effet ce nom produirait sur elle.

— Roger de Cérol ! s'écria-t-elle avec une épouvante indéfinissable. Vous dites Roger de Cérol!... mais c'est un homme affreux, un spadassin, un monstre horrible! allez, je le connais, moi!., et il a tué aussi votre ami?...

— Hélas ! à peu de choses près ; il respire encore, mais nous n'avons que bien peu d'espoir de le sauver...

— Et comment a-t-il connu cet homme infernal? pourquoi s'est-il battu avec lui? demanda la jeune fille.

— Le motif de la querelle vous concernait... répondit lentement celui-ci.

Héloïse pâlit extrêmement : Est-elle donc coupable, qu'elle pâlit? se dit Alfred à part lui.

* — De grâce, ne me cachez rien!

— Eh bien! soit : dans un souper où nous assistions l'un et l'autre, ce Roger de Cérol, que nous voyions pour la première fois, s'est vanté... de vous avoir eue... pour maîtresse.

— L'infâme! et l'avez- vous cru?

— Non. Une liaison avec un être de cette sorte eût été trop monstrueuse, quoique...

— Quoiqu'il y ait eu des gens assez mé-

chants pour répandre ce bruit.... est-ce ce que vous voulez dire ?

— Oui, mademoiselle.... car je vous avouerai que nous savions cette calomnie

avant de connaître l'homme qu'on vous donnait pour amant.... nous savions aussi le duel malheureux qui vous enleva M. votre père....

— Et de ce tissu de mensonges voilà la seule chose vraie; ce misérable, non content de me déshonorer, m'a ravi mon père, il l'a. tué sans pitié!... Mais, au nom du ciel! monsieur, continuez, continuez....

— J'ai une chose pénible à dire, bien pénible pour moi, ajouta Alfred avec un violent embarras , mais je vous dois la vérité.

Je ne crus pas plus que Duhamel à l'impudente vanterie de ce Cérol ; mais Edgard fut plus prompt que moi à le démentir. . . Je souffre plus que je ne puis l'exprimer à vous faire cet aveu, mais il me prévint. Oh ! je me le reprocherai toute ma vie ; car si j'avais pris le premier votre défense, non seulement je vous eusse prouvé mon dévoûment, mais encore, mon infortuné ami ne serait point à cette heure gisant sur son lit de mort peutêtre! . . . — Duhamel, indigné de l'infamie de cet homme, lui a jeté sa serviette à la face en le traitant de calomniateur et de lâche...

— Brave jeune homme! s'écria Héloïse avec un attendrissement douloureux, et j'aurai causé sa mort ! . . C'est horrible ! ! !

— Il n'est pas tant a plaindre, répliqua Chany d'un ton d'indicible jalousie; j'achè-

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