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terais bien au même prix le droit d'être pleuré de vous !
— Et ce monstre ! reprit avec effort la jeune fille après un temps d'arrêt : il pourra impunément propager la calomnie atroce dont il n'a point craint de me faire Tobjet!...
— Oh! soyez sans inquiétude désormais.
— Que voulez- vous dire?
— Pensez-vous, mademoiselle, que j'allais laisser sans vengeance et ce mensonge infâme et le meurtre de mon ami ? C'était trop déjà de m'être laissé prévenir par Edgard... Sur le champ de bataille même où Duhamel a été frappé, un second combat a
eu lieu ; ce Roger et moi, nous avons marché l'un sur l'autre, un pistolet au poing, et...
— Et?... fît Héloïse palpitante.
— Il est tombé percé d'une balle au cœur.
— Ah ! je frémis à la pensée qu'il aurait pu vous tuer aussi , vous ! c'eût été trois victimes immolées à ma querelle ! murmura la jeune fille dont le sang s'était glacé dans les veines.
Il se fit un silence de quelques instants.
— Mademoiselle , reprit Chany , il me reste à vous expliquer le but de ma visite ; Duhamel m'envoie vous adresser une prière.
— Ohl dites!... puis-je rieu refuser?...
— Il croit son état désespéré, et malheureusement il n'a que trop de raisons pour cela, et, avant de mourir, il voudrait vous voir, vous parler un seul instant... C'est un caprice de malade ; mais la sérénité de ses derniers moments, si nous devons le perdre , repose dans l'accomplissement de ce désir.
— Et ce souhait sera religieusement observé, monsieur; je suis prête à vous suivre. Mon Dieu! que ne puis-je lui rendre la vie, qu'il a &i noblement exposée pour me défendre!...
— Eh bien! ne perdons pas de temps, venez.
Héloïse alla mettro à la hâte un chapeau
et recommanda à sa servante de veiller sur sa mère, dont la folie demandait une attentention de tous lefe' instants; puis elle descendit accompagne'édëChany, qui fit approcheir
une voitnre. ...
^•:•/!•j(>') 3!'; il J rinDfa^vmii ?er>mfnoa kuo/—
Le trajet fut silencieux et morne; la jeune fille, les yeux fixes sur la glace du fiacre, regardait machinalement chaque arbre qui Jjuyait derrière pile ,^ sans que sa pensée fûj pour rien dans cette observation purement mécanique. Alfred la contemplait à la dérobée. Plus il l'examinait, plus il s'en voulait d'avoir pu une seule seconde donner accès à un soupçon injurieux à la puretédecet ange; et cependant , le secrel qui entourait sa vie, elle ne l'avait point encore dévoilé : elle était convenue de certains rappuiis avec M. de
Çérol, sans expliquer ce qui ay ait pu le pqv^s-j T. i. 17
ser à la faire passer pour sa maîtresse. Pourquoi garder jusqu'au bout un silence obstiné? Malgré lui il était péniblement impressionné de cette inconcevable obstination à se taire.
—Nous sommes arrivés, cria t -il au cocher en lui faisant signe de s'arrêter en face de la maison blanche,oùronavaitinstaUé le blessé.
Il offrit le bras à la jeune fille et ils gravirent l'escalier qui menait à la chambré d'Ldgard. Ghany la pria de l'attendre un moment, le temps de s'assurer s'il pouvait l'introduire. Heloïse était en proie au trouble le plus douloureux : elle frissonnait à l'idée de se trouver en face de ce raoribord, qui mourait pour elle et par elle, pour ainsi dire; elle se demandait si ce spectacle ne serait pas au-dessus de ses forces. Toutefois, Chany ne lui laissa pas le loisir d'interroger
lonotemps son courage : il revint presqu'aussitôt la cherclicr et la lit pénétrer dans l'appartement du malade. Ils se croisèrent avec le chirurgien, qui, par discrétion, descendait dans le petit jardin, où il resta tant que dura leur entrevue.
Edgard, à l'aspect de la jeune fille, se souleva sur son lit; Héloïse s'élança vivement vers lui : .d
'fi
. -- Oh ! monsieur, s'écria-t-elle frappée de la pâleur des traits de Duhamel, qu'avez-vous fait^.. Il fallait vous borner à ne pas croire aux infâmes assertions de cet homme... cela m'eût suffi ; que m'importait le reste?
— Que diies-vous là. mademoiselle?...
je l'aurais laissé vous calomnier aussi indi-
gnenient, sans lui jeter un démenti h la face; moi! moi ! qui, la veille, vous estimais assez^ pour vous offrir un nom que vous avez refusé! mais en vous offensant, c'était moi aussi
qu'il offensait, et j'eusse été un lâche si j'avais écoulé l'outrage sans en réclamer vengeance !
— Et voyez, mon Dieu! quel funeste résultat a eu cette inutile vengeance dont vous avez été la victime ! . ..
— Mes forces, il est vrai, m'ont trahi; mais Chany nous a vengés tous les deux , vous et moi... et je mourrai content...
— Né pioiwncez pas ce mot là!...
.-^11 faut bien s'y habituer, répondit Edgard avec un léger sourire.
'jAi*^ Non, non , tous faites votre position plus désespérée qu'elle ne Test; nous vous sauverons, vous nous resterez. Dieu est bon, il écoutera nos prières !.,;• >'î''^''i'^«^ ^rni. .; ,1
— Ne cherchez pas à m' abuser, ma blessure est mortelle, et cette conviction ne me tend point trop malheureux , car cela me donne Tespérance que vous ne rejetterez pas la prière que j'ai à vous adresser et pour laquelle j'ai voulu votièvbir.::*^*'^^*'» '^"^ -'"l
nom à'iibain^ euo/ i>up iità n'a ,JnRiàq<:t*eôb
-lo-p-Oh! parlez î demandez-moi tout ce qu'il jne sera possible de faire ; et je jure d'avance de m'y soumettre l '^"i^-'i^ ^^^ n '^"V^^
— Vous le jurez?... fitEdearden souriant -, ' ' j y. ^^li iLibiiibihj iùi'jtioioii d'un air mélancolique.
iiiir^.n>tj^ni>ii avuoui xiu Jil lK>iH^ : ujtvjiiû
^^ . — Merci !.. il est bien établi que je louche à mes derniers moments et, ce qut^'est pas commun, je suis sans héritier, du moins sans héritiers sérieux... je neveux pourtant pas laisser ma fortune h la disposition d'étrangers, quand j'ai sous la main des affections qui valent mieux que des parents inconnus... et voilà à quoi j'ai songé : je vous ai offert mon nom et ma main et vous m'avez refusé; cela prouve que, quoique pauvre, vous tenez peu aux richesses, et ce relus, tout en me désespérant, n'a fait que vous grandir à mes yeux... Aujourd'hui, je renouvelle mes offres : voulez-vous accepter le nom que je porte et que je ne crains point de vous confier?
Héloïse fut tellement agitée à cette proposition inattendue, qu'elle ne put rompre le silence ; Alfred lit uu mouvement sur son
siège et observa avec inquiétude quelle imptcssHjn faisaient sur elles les paroles de soq
' ^ — Vous m'avez refusé parce que vous êtei trop loyale et trop honnête pour accepter le don d'un cœur pour lequehous ne ressentez rien. Mais remarquez que ma demande est bien différente de ce qu'elle était hier encore. Je veux graver un souvenir en vous : en portant mon nom , vous ne pourrez pas quclquelois ne pas penser à moi; c'est encore de l'égoïsme de ma part. Pourquoi ne vous iaisserais-je pas ma Fortune, à vous que j'aime d'une tendresse véritable, de préférence à quelque cousin au quatrième ou cinquième degré, qui iioirail sûrement à la sanlé du défunt et se nioquerail de ma gaucherie de m'êire laissé mourir, lorsque j'avjus tant de motits de vivre longtemps et beaucoup?
— ses —
Ge set-ait de ma part une \raie sottise d'en ag4r 'autrement. Vous serez mon légataire universel, je le veux; et, sur ce point, oit chercherait vainement à me faire changer d'^yis. Je devrais peut-être m'en tenir là, sans ajouter la condition d'une union, qu^ ser^ courte; aussi, avant toute chose, je vous
djrai mes noiolits. Je vous sais pure comme
îes'^iÀgës ; niais la calomnie vous a frappée, et il n'est rien de tel que la calomnie pour s'ahcVër et jeter de profondes racines. Vous passez pour avoir été la maîtresse de ce Roger , le duel fiiiieste de votre père et sa mort qui en a été la suite n'ont fait que confirmer ce bruit, et l'infâme a péri sans s'accuser de mensonge... et il l'aurait fait qu'encore on aurait ajouté que peu de foi à cetterélractation... Malgré votre conduite irréprochable, on vous croit .souillée d'une faute, et cela est
. $i vrai, que cette Célestine, dont vous avez eu à endurer! insolence, a obtenu dans le quartier survptre compte desrenseignementsqui, tousj vous taisaient coupable... Il vous faut donc quelque céiestement innocente que vous soyez, une réhabililation^ et c'est moi qui vous l'offre. Il n'est point de doutes qui ne s'envolent au moment où un honnête homme, instruit des bruits dont vous l'êtes l'objet, vous donnera sa main et vous couvrira de son nom... Cela est important, cela est indispensable, et vous n'avez pas le droit de vous y refuser. Vous m'épouserez pour conquérir la sérénité future de votre avenir... Vous aurez une fortune assez belle ; mon nom est sans tache... Avec cela, dans la suite, vous pouvez être heureuse comme vous le méritez, et faire un heureux , un homiue bien heureux si,comme j'ensuis assuré, vous ^ayez chpisir uivipaii digne de^vous, .^,^^^ ,^,,^^
'' Les yeux d'Héloïse se remplirent de larmes à cette admirable preuve de l'amour le plus dépouillé d'intérêt^ Elle sentait tout ce qu'il y avait de noblesse et d'exquise délicatesse dans cette nature d'apparence si vulgaire.
Chany , qui se tenait à l'écart , ne pouvait s'empêcher de s'avouer qu'il ne fût réelleraeni bien au-dessous de tant de bonté et d'nbnogation, etHéloïse devait penser comme lui, ce qui torturait celte àme sérieusement jnlouse, car il commençait aussi, lui, à aimer sérieusement.
— Monsieur, s'écria la jeune fille, lorsqu'elle put maîtriser l'émotion qui lui coupait la voix , je ne puis vous exprimer tout ce qu'il y a en moi de reconnaissance et d'admiration pour la généiosi lé de vos offres!... et vous me proposez d'accepter votre nom, sans avoir d'autres raisons de croire à rnoo
Innocence , que la conûance que vous avez en moi!... oh! merci, monsieur! Mais, si cela vous À suffi, il m'imporle de vous tout a;»prendre, à vous et h M. de Chany , mes deux défenseurs et mes deux amis... ce sera roii- >ii'ir une plaie qui saigne incessamment, mais je veiix que vous sachiez tout ce qui a pu donner lieu aux l'aials propos qui coureitt sur
Altred rapprocha involontairement son siège. Il allait enfin connaître l'histoire mystérieuse de cette jeune fille. ;
— Ma famille, monsieur, n'a point toujours eu à lutter avec le besoin. Mon père jouissait d'une assez jdlie fortune, et mes premières années se passèrent dans une opu* lence, qui m'apparaît maintenant dans ma misère présente comme un rêve délicieux irop beau pour avoir jamais eu quelque réa-j-
lilé. Un jour, toute cette aisance croula ; mon père s'était laissé séduire par l'appât de spéculations qui eussent dû réussir , s'il n'eût point été à peu près le seul honnête homme de Tcntreprise. Il eut affaire à des fripons, qui le ruinèrent entièrement. Il ne nous resta rien au monde , pas une obole! Que faire? M. Dubois, habitué aux agréments de la vie, se décida bravement à travailler; il trouva .un emploi dans un bureau où il passait ses journées. Mais, comme ces ressources étaient insuffisantes, après bien des décisions et des répugnances, je finis par obtenir de lui de donner des leçons d'anglais. Par bonheur, j'avais étudié cette langue avec passion, mon éducation s'était faite dans un pensionnat de jeunes Anglaises, et je pouvais, grâce au ciel, me servir de mes connaissances pour alléger le fardeau qui nous accablait tous. J'arrive
brusquement k l'iioirible catastrophe qui assombrira toujours le reste de ma yie, dussëje vivre cent ans. J'avais, au nombre de mes élèves mademoiselle de Lancré, fille du pair de France dont l'hôtel se trouve dans la rue de Tournon. Un jour, je rencontrai un chez elle, jeune homme, grand et basané, qui revenait de l'armée d'Afrique dans laquelle il servait :, c'était le cousin germain de mademoiselle de Lancré, M. Roger de Cérol. J'eus occasion de le voir à diverses reprises sans le remarquer autrement. En effet, rien de remarqua- , ble en ce jeune homme, qui, de prime-abord, me parut plus mal que bien et dont les formes colossales m'effrayaient presque. Il se fit qu'un malin, au moment où la leçon finissait, il viîit à |)ieuvoir abondamment; les ruisseaux, en quelques minutes, étaient de-
venus de vrais torrents; et cependant il me fallait absolument retourner sur-le-champ rue de i' Arbre-Sec : j'étais assez embarrassée de regagner à pied mon domicile à traversune telle averse, lorsque M. deCérol me proposa de me reconduire dans son cabriolet. Je croyais pouvoir accepter sans aucun danger, l'offre étant faite devant madame de Lancré, qui sembla l'approuver. Je ne lis donc aucune difficulté etje pris place àses côtés. A peine étions-nous en voiture, que la pluie cessa tout-à-coup. M. Roger, durant le trajet, se permit bien quelques ijiots de fade galanterie, mais cela n'alla pas plus loin, et il me laissa à la porte de notre demeure, sans que j'eusse positivement à me plaindre de lui. Je remarquai seulement une circonstance, en apparence insignifiante, et qui lut
cause néanmoins de tous nos malheurs. Au moment où nous traversions les quais, deux jeunes gens passèrent à quelques pas de nous et saluèrent M. de Cerol d'un air qui m'irrita, sans que je susse trop pourquoi; je trouvais leur salut impertinent pour moi seule. Trois jours après, un homme, que je ne connaissais pas, mais qui travaillait dans les mêmes bureaux que M. Dubois , vint le chercher, et, daiix heures plus tard, on rapportait mort mon pauvre père, perce' d'u.ie balle en pleine poitrine...
La jeune fille à ce triste endroit de sa narration s'arrêta court, les sanglots la prirent et longtemps elle ne put articuler une parole. Ce pendant, après avoir donné un libre cours à ses larmes » elle fit un effort et poursuivit d'une voix déchirée :
' — Yoici ce qui était arrivé : Les 'deux jëtfnés gens qui m'avaient rencontrée danS la voiture de M., de Cérol, parlèrent de c(^tte rencontre comme d'une bonne toriune pour lui, et,, un malin qu'ils se trouvaient k- déjeûner au nombre d'une dizaine, ils le félicitèrent d'être Tamant de ïa petite maîtresse "cl' anglais, comme i\s m'appélaiéntXeltii-'ci nia d'abord, mais raiblémerit'ët'ëri liôftime qui veut être discret, tout en sentant que l'accusation est fondée; entîn, l'amour-propre éveillé par celte supposition le poussa à la plus lâcbe de toutes les lâchetés, il finit par avouer que j'étais bien véritablement sa maîtresse ! Il ne pensait pomt sans doute alors qu'il dût acheter cette misérable satisfaction d'une sotte vanité par la mort d'un honnête homme et d'un père de famille; cela arriva pourtant. Le bruit courut d'une intrigue
entre M. Ro^eret moi, mon père en fut averti et il sut même tout ce qui s'était dit à ce fatal déjeuner. M. Dubois était un ideces hommes pour lei quels l'honneur est tout; il avait; pour le conserver, abandonné sans hésiter sa fortune jusqu'au dernier sou, vous devez vous figurer quel effet produisit sur lui celle révélation. Au comble de la fureur el de l'indignalion, il se rendit chez M. de Cérol, dans le salon duquel , par un singulier hasard, se trouvaient la plupart des amis devant qui il s'était vanté d'être mon amant. Mon père ne le connaissait pas plus que celui-ci ne le connaissait. — M. de Cérol? dit-il, en entrant. — C'est moi, monsieîir, répondit l'officier de îouaves. — Ah ! c'est bien vous qui êtes M. Roger de Cérol?... Eh bien! je suis aise de faire voir à ces messieurs couiment l'on
. traite les lâches et les imposteurs!... Et au T. 1. 18
même instant, ii donna au jeune homme un souiaiet qui relentit dans tout le salon... Chacun demeura frappé de stupeur : mon père n'avait pas moins de cinquante ans, mais il était grand, robuste, et avait dans les traits quelque chose de noble et d'impérieux, qui imposait le respect. M. de Cérol s'attendait si peu à une telle insulte, que d'abord il pâlit et resta comme pétrifié ; mais cette stupéiaction n'eut qu'un éclair de durée, il voulut s'élancer sur mon père et lui rendre le même outrage, mais celui-ci le prévint et détourna sa main. — Votre nom l votre nom! s'écria-t-il. — M. Dubois 1 répondit mon père en le dévorant des yeux. Ce fut un jet de lumière pour tous; on comprit la cause de cette scène, et l'on se sépara bientôt, après avoir, pour leleniieiuaiii, réglé les conditions d'un duel à outrance... Mon Dieu', mon Dieu!...
mon pauvre père devait succomber!.. Lorsqu'on nous le rapporta... il n'existait plus...!
Héloïse suffoquait, cependant elle trouva encore la force de continuer, la voix pleine de sanglots et de larmes :
— Quel coup ! quel coup pour une pauvre fille, qui peut s'accuser d'être, quoique innocente, la cause de la mort de son père !.. Oh ! je faillis en devenir ioUe, et j'aurais perdu la raison, Monsieur, si le Ciel ne se fût pas dit que, si la fille devenant folle comme la mère, personne n'était là pour prendre soin de l'exisience de l'une et de l'autre!... Al a mère a été plus heureuse que moi.... Elle n'a pu supporter un aussi grand malheur... Mais vous l'avez vue : elle ne se rappelle rien, et l'oubli, quand le souvenir ne peut être qu'affreux, l'oubli de tout, n'eit-ce pas la plus
désirable des infirmités? Oh! j'ai souvent envié son sort ; je voudrais être folle, oui, folle, si elle n'avait pas besoin de mes soins et de ma surveillance ! . . Voilà mon histoire, Messieurs ; sur la mémoire de mou père mort pour me venger, je n'ai pas dit un mot qui ne lût vrai, religieusement vrai... Je sais que la médisance n'eût point trouvé son compte à l'accepter ainsi ; aussi, ai-je été cruellement calomniée! mais que m'importe tout cela, si j'ai trouvé deux cœurs assez jeunes et assez nobles pour croire en moi?.. Dites-moi que vous ajoutez foi à tout ce que je vous ai raconté , et votre estime est tout ce que je veux, la seule à laquelle je tienne et à laquelle aussi il me serait cruel de renoncer!..
— Oh ! qui pourrait un instant, après vous avoir entendue, douter de voire candeur et
de votre vertu ! s'écria Chany qui se leva et serra chaleureusement dans les siennes la main de la jeune fille.
— Vous n'y avez pas toujours cru, vous , lui dit Héloïse du ton d'un doux reproche , en faisant allusion à la déclaration d'amour assez cavalière qu'il lui avait faite naguère fit sous l'impression de la lettre de Gélestine.
— Oh ! ne m'accablez pas en me rappelant une erreur que je me reprocherai toujours et dont je suis bien la victime en ce moment! interrompit Alfred d'une voix pénétrée.
Edgard, que l'émotion, plus encore que la faiblesse, avait empêché de parler, se redressa sur son lit, et «'adressant à la jeune fille avec l'expression d'un attf'nchissement profond :
— Pauvre Héloïse I comme vous avez e'té malheureuse ! comme vous avez souffert !... Mais vos mauvais jours sont passés : celte existence facile qui berça votre enfance vous sera enfin rendue; vous serez riche... et heureuse , je l'espère bien!.. Avant d'entendre le récit de votre histoire, je pensais à vous offrir mon nom comme une égide ; maintenant qu'elle m'est connue , j'insiste davantage encore. Vous avez été calomniée, c'est vrai , mais il reste toujoiirs quelque chose de la calomnie ; un nom nouveau déroutera les méchantes langues... Si vous ne Tacceptez pas pour vous , acceptez-le pour l'homme auquel vous confierez plus tard le soin de votre destinée... Vous m'avez juré d'accéder religieusement à la prière que je vous ferais ; eh bien ! je vous somme de vous montrer fidèle à votre serment!... Ne crai-
gnez rien , les liens qui nous uniront ne seront pas éternels
En ce moment , le chirurgien entra. Edgard fit un geste d'impatience.
— Quelle sera votre réponse? dit-il d'un air suppliant à la jeune fille.
Héloise était au comble de l'agitation ; elle attacha enfin ses deux beaux yeux sur lui avec un indéfinissable expression d'embarras :
— Je répondrai : non. Car vous vous alarmez à ton ; vous vivrez pour \os amis qui seraient tiop malheureux de vous perdre...
— Soit; je veux bien le croire, pour dire comme vous, répliqua timidement et en hési-
tant Duhamel. Eh bien ! dans cette hypothèse, si je vous offrais une seconde lois mon nom et ma main , me rcfaseriez-vousde nouveau?
Il y avait de l'anxiété dans l'attente de la réponse qu'allait lui laire lïéloïse. Celle-ci éUu't vivement combattue ; sa tête était un cliaosoii mille pensées coutf aires seheurtaient et tourbillonnaient à la fois. Enûn, elle céda à un élan d'exaltation et d'admiration enthousiaste pour cet être si bon et si dévoué :
—J'accepterai!... murmura-t-elle, lavoiy pleine d'un indicible tremblement.
— Oh ! merci ! merci I s'écria-t-il avec une surexcitation remarquable à l'état d'anéantissement où il se trouvait. Maintenant vous allez me faire regretter une vie que je pensais quitter avec insouciance. Mais j'aurais
tort de me plaindre : mes derniers moments auront été entourés d'un bonheur à colorer mille existences ! J'aurai encoie été trop heureux!...
L'épuisement h; prit et il retomba sans sentiment sur son lit. Chany arracha fléloïse de hi chambre d'Eclgard et la ramena chez elle. Pas ua mot ne fut échangé entre eux ; toutefois , lorsqu'ils se séparèrent , la jeune flile put remarquer l'extrême pâleur dont les traits d'Alfred étaient couverts.
vm.
Qui n'a lu les iVocesc/eGamac/ie, l'un des mille charmants épisodes semés par Cervantes dans son immortel don Quichotte? On croit Bazilele-Pauvre blessé à mort , on ne lui accorde que quelques minutes d'existence , et, pour salisiaire une i'antaisie de mourant , du
consentement même de Gamache qui sait que celte concession ne retardera que de bien peu son bonheur, il épouse la belle Quitterie. Mais voilà bien une autre afl'aire ! Bazile, il est vrai , s'était frappé d'une épée; mais il avait pris , Ihonnête garçon , toutes ses précautions, et il n'était rien moins qu'agonisant; bien plus, il ne s'était jamais mieux porté. L'amour qui donne de l'esprit aux plus simples, lui avait inspiré l'habile supercherie qui le fiançait pour la vie à celte Quitterie que Gamache comptait épouser. On n'avait «édé à sa prière que parce que l'on pensait le voir expirer l'heure d'après , et il se trouvait que ce mariage in extremis contracté dans toutes les formes ne promettait point d'être rompu de si tôt, eu égaid h l'admirable santé du moribond. Assurément, lorsqu'il étendu sur sacoucbe, Duhamel proposait à
Héloïsedernbriterdesonnom, il ne supposait pas, commeBazile, proposer à celîe-ci une nniott éternelle il : se jugeait un homme perdu, et, dans son offre, il n'y avait qu'une générositésans alliage et le plus pur désintéressement. Mais qu'arriva-t-il? (le sort est si bizarre dans ses décrets!) c'est qu'Edgard, tout dangereusement blessé qu'il était, grâce aux qu'on lui prodigua et à un tempérament de fer, au bout de quelques jours, était sauvé. Toutefois le mariage n'était point accompli : n'ayant plus les mêmes raisons de le hâter, on attendait son rétablissement ; son bonheur n'était plus qu'une question de temps.
^ Le bonheur, en effet ^ lui souriait dans ce
qu'il avait de plus complut. La promesse
■qu'Héluïâe lui avait iaite à son Ht de mort
lui avait étécôulirméo par elie'aùssîtul que
le péril eut disparu , et , tous les jours , il jouissait de la présence de cet être aimé, qui passait de longues heures à lui faire oublier ses souffrances par les soins les plus charmants.
La santé de madame Dubois avait fait concevoir à sa fille des craintes assez graves; les crises folles se repétaient davautago et avaient un caractère plus violent et plus furieux. Un jour, Duhamel envoya son médela visiter, et le docteur appuya sur la nécessité d'éviter cette concentration perpétuelle qui ne pouvait donner que plus d'irritabilité à ses accès, en faisant valoir les effets salutaires d'un air pur et libre et du séjour de la campagne. Edgard profita de l'ordonnaDce du médecin pour attirei' sa fiancée à Fontenay; il fil tant, que bientôt après , à deux pas de
la sienne, une petite maison fut disposée pour elles, et qu'Héloïse et sa mère ne tardèrent pas à y être installées. Effectivement, les résultats furent visiblement avantageux à madame Dubois, dont l'état devint plus calme grâce àce changement d'atmosphère et cette température chargée de rayons et de parfums. Peut-être même n'était-il pas impossible de rendre , avec le temps, à cette pauvre folle la raison qu'une affreuse catastrophe lui avait enlevée.
Ghany n'avait point un seul instant quitté son ami. 11 s'était opéré une inconcevable métamorphose en ce jeune homme. De joyeux et d'insouciant qu'il était, son caractère avait pris une teinte sombre et taciturne que rien ne réussissait à dissiper. Il accablait Duhamel de marques d'affection ^ mais il y avait
dans ces témoignages d'amitié quelque^ chose de chagrin et do proCondément amer qui transpirait à tous moments. Au sein de cette tendresse presque i'raiernelle , il y avait de la jalousie, des éclrirs de haine, voire même trop manifestes pour échapper à l'observateur le moins attentif. Lorsque Héloïse pénétrait dans la chambre du jeune blessé', il en sortait aussitôt; à peine lui ïidressait-il quelquesmots d'un air contraint, évitant avecune sauvagerie morose de se trouver avec elle. Ce qui se passait en lui n'est pas une énigme bien difficile à deviner : Alfred aimait ; il s'en était aperçu, comme cela arrive toujours, par l'obstacle de la gravité de son amour et lorsqu'il n'était plus temps.
Un malheur n'est jamais complet, quand
on n'a point à se le reprocher, car alors on
rejette le tout sur la destinée, et c'est une consolation (ju'on ne manque jamais de se donner; mais lorsqu'on est forcé de s'avouer l'instrument de sa propre inlorlune, rien ne vient adoucir le désespoir et l'amertume des regrets. Et Chany en était là : chaque jour il découvrait des qualités nouvelles , une foule de charmes qui grandissaient à ses yeux l'énormiié de la perte qu'il faisait par sa faute. Le spectacle des bontés et des mille atténuons que la jeune fille témoignait à Duhamel lui était insupportable; il eût donné sa vie pour sauver celle de son ami , et parfois se surprenait-il, ce qui était horrible, regrettant le rétablissement presqu' inespéré de celui-ci. Il est vrai qu'il chassai t aussitôt ces détestables pensées, mais elles l'obsédaient sans trêve.
Sa santé se ressentait de ces luttes secrètes ; T. i. 19
ses joues naturellement maigres et pales s'étaient creusées, et ses yeux avaient un éclat sombre, autant d'indices irréfragables de l'orage qui grondait sourdement au dedans de lui.
Ses souffrances n'étaient point un secret pourHéloïse, et pas une de ses manifestations de jalousie ne lui échappait. Les voyait-elle d'un œil sec et indifférent? Non, assurément; «Ile devait au moins de l'affection à ce jeune homme, qu'elle avait commencé à connaître par un service qu'il lui avait rendu , et qui venait , au péril de sa vie , de la venger en tuantceluiquii'avaitsiodieusementoutragée.
Et vraiment Alfred avait su lui inspirer plus que de la connaissance. En amour, l'extérieur est beaucoup, sinon tout. Chany était d'une tournure distinguée et élégante, d'unefigure agréable et expressive. Il avait de l'esprit ;
le premier, il s'était présenté à elle dans son isolement , et le simple Duhamel n'était pas capable de détourner à son profit l'impression favorable que son ami avait produite tout d'abord. Edgard était de ces bonnes natures auxquelles on ne peut refuser une franche sympathie , de ces sentiments qui n'ont point de sexe; quant à un attachement plus passionné , ses joues bouffies et rubicondes, ses petits yeux insignifiants, ses manières communes et le peu de recherche de son langage, étaient autant d'épouvantails qui devaient à tout famais effaroucher l'amour. Héloïse appréciait plus que personne les solides et véritables qualités de Duhamel ; elle avait même, dans un moment d'enfriûnement , oublié , devant le deîvoiiment du pauvre garçon, la vulgarité de sa personne ; mais le contraste était perpétuellement de-
vant elle , ot oUc ne pouvait point ne pas en être frappée. Plus Edgard se rattachait à l'existence , plus il perdait du seul prestige qui l'entourait , la séduction du danger; tandis que les muettes tortures de Chany, dont Héloïse se savait être la cause, rendaient ce dernier trop intéressant pour son repos. Au reste, cela ne devait en rien changer le cours des choses. La jeune flUe avait engagé sa parole , et il n'eût pas été de puissances au monde capable de la faire manquer à une promesse faite librement à un moribond.
Les choses allèrent de ce train durant un grand mois. Chaque jour Edgard se cramponnait d'un chaînon à la vie ; ses forces n'étaient point revenues en entier, il était toujours faible et languissant; mais il negargait plus le lit el hasardait des promenades
dans le jardinet accolé à la maison. Plus lard même il finit par pousser ses excursions jusqu'aux premières allées qui ouvraient le bois de ce côté, appuyé sur le bras de son ami ou sur celui de la jeune fille. Mais, par une répugnance plus forte que sa volonté , Altred ne pouvait se résoudre à accompagner les deux fiancés ; lorsque Héloïse devait suivre Edgard , il trouvait toujours un prétexte pour ne point aller avec eux, quelques sollicitations qu'on lui lit pour le décider. Celte gêne , cette situation fausse , résultant d'un silence obstiné entre lai et la jeune fille , devait tôt ou tard amener entre eux une explication. Celle-ci semblait même la désirer: l'état du jeune homme lui faisait pitié ; sûre d'elle-même, elle voulait raiiimerce courage abattu et étoull'er cet amour sans espoir, comme s'il n'y avait qu'à passer réi)onge sur
le cœur pour en etfacer les plus tenaces empreintes. Le hasard fit naître un jour celte circonstance. La lecture à lacampagneest un passe-temps indispensable; Héloise avait l'esprit orné , et , comme toutes les femmes d'imagination, elle aimait passionnément les livres, et c'était Chany qui était chargé du soin d'alimenter la bibliothèque. Or, un matin, le jeune homme se dirigea , deux volumes sous le bras, vers la maison, qu'elle habiiait. Il la trouva assise dans un petit berceau , auquel aboutissaient plusieurs allées en forme de labyrinthe , et séparées chacune par des haies élevées comme des murs. Héloise avait à la main un chapeau de paille de riz et semblait plongée dans une rêverie profonde. A l'approche d'Alfred, elle fit un mouvement de surprise et rougit légèrement en kiiten-
dant la main , qu'il serra à peine entre ses doigts.
— Vous me voyez , lui dit-elle , toute disposée à faire une excursion dans le bois avec Edgard ; le temps est merveilleux , ni trop irais, ni trop chaud, une vraie journée de convalescent. J'espère au moins que vous nous accompagnerez aujourd'hui ?
Alfred ne répondit rien; mais son geste fut un refus.
— Et pourquoi?... Savez-vous, mon ami , que vous êtes peu aimable? Et , quand je dis j)eu, j'y mets de la complaisance. On dirait que vous nous fuyez?
— Et l'on ne se tromperait pas, murmura-t-ii.
— Ah ! voilà une dure parole ! Que vous avons-nous fait pour que vous nous manifestiez aussi cruellement combien peu notre présence vous est agréable?,. Rien de mieux que de fuir des ennemis ou des indifférents, mais ceux qui nous aiment?.... c'est de la
cruauté et pour eux et pour soi.
— Et cependant c'est nécessaire parfois...
— Nécessaire !
— Oui, nécessaire, Héloise ! et croyez bien qu'il y a du mérite à moi d'en agir ainsi... pour me résoudra à cet isolement ; vous ne pouvez vous imaginer ce qu'il m'en a coûté , mais il le faut. . . je le dois.
— Qui vous y force donc ?
— ÎVl'intcrroger, répliqua Chany d'une voix
saccadée , c'est me demander le secret qui me mine intérieurement; mais, puisque vous le voulez, vous saurez tout. Je devrais persister dans mon silence , mais j'élouffe à me taire, j'ai besoin de répandre tout le fiel dont je suis plein ; oui , je sens que je fais mal , et le courage me manque pour continuer, sans me plaindre , le triste rôle qu'il me faut jouer ! — Pourquoi je vous évite , Héloïse ? pourquoi je vous fuis? pourquoi j'assiste le plus rarement possible au spectacle de votre bonheur à tous deux ? Oh ! c'est que le tableau de votre joie à vous est mon tourment à moi! c'est qu'il n'est pas un des mots d'amour que vous prodigue Edgard qui ne soit un coup de poignard pour mon cœur ! Je soulïre assez ! mais je soulï're sans accuser personne , sans accuser autre que moi ; car je suis forcé de convenir qu'il vaut mieux
q ue moi , 1 ui ; qu'i I est aussi i)on , aussi généreux que je suis , moi , personnel et égoïste!... et cette conviction est mon premier, mon plus cruel tourment!...
Il fit une pause : Héloise était trop émue elle-même pour Tinterrompre.
— Oh ! je me rends justice , voyez-vous ! entre nous deux vous n'aviez pas à balancer. Je n'eusse point été capable de l'aire ce qu'il a fait. Aux premières accusations portées contre vous par cette misérable Célestine , j'ai douté de vous... j'ai dit trop peu.: je vous ai crue coupable... Lui, il n'a pas une seconde faibli dans sa religion en vous! Je vous aimais , mais mon amour n'eût pas résisté à un ridicule ; le sien, rien ne l'eût ébranlé, et il a eu à vous défendre , môme contre moi ! Oui , j'ai ajouté foi aux calomnies dont vous
étiez le but, et la façon légère dont, je me lo rappelle à ma honte , je vous ai parlé une fois d'amour, ne le prouve que trop. A la rigueur, peut-être, pourrait-on accuser de ces torts mon éducation plutôt que mon cœur... Mais non, rien ne m'excuse !... Et puisque je fais en ce moment ma confession, je veux la faire tout entière. Et bien! après l'impression pénible que produisit sur moi l'annonce de votre intrigue prétendue avec ce M. de Cérol, je finis par m'en réjouir; monégoisme y trouvait son compte ■. je vous aimais assez pour faire de vous une maîtresse adorée... mais non pour faire de vous... ma femme...
Alfred prononça ces derniers mots avec un son de voix qui témoignait de sa confusion et de son repentir.
— Oh ! poursuivit - il , J'ai bien changé
d'opinion !... Mes idées sur vous se sont bien modifiées , je vous en réponds! mais il est trop tard, maintenant que votre sort est arrêté , et je dois subir le châtiment d'une laute qui fera le malheur de toute ma vie!...
Héloïse l'avait laissé dire sans l'interrompre. Aussi bien , lui eût-il été assez difficile de le faire. Chany, depuis longtemps, étouffait ; il éprouvait le besoin d'épancher le iiel qu'il avait au fond du cœur, et ses paroles alïluaient avec une véhémence passionnée qui ne souffre guère d'obstacles. Mais là n'était pas absolument le motif du silence qu'elle gardait : elle avait, elle aussi, sa pari d'émotion et de trouble , et de regrets, peutêtre môme. Il était imi)0ssible qu'Alfred ne ne fut pas sincère dans son repentir , et son désespoir éloquent ne trouvait point entière-
mqnt sourd un cœur qui n'était, h son insu , que trop porté à s'ouvrir h une compassion toujours dangereuse.
Toulelois, elle n'oublia pas qu'un devoir sévère se dressait devant elle ; elle flt un effort pour tourner les difficultés d'une explication dans laquelle elle redoutait sa propre faiblesse :
— M. Alfred, lui dit-elle, en essayant de lui sourire, vous êtes injuste envers vous-même. Vous vous faites un reproche d'avoir douté de moi : mon Dieu ! j'aurais tort de me plaindre : si tous les tristes bruits qui ont couru sur mon compte étaient faux, peut-être n'étaient-ils pas aussi invraisemblables
D'ailleurs, pour répondre de quelqu'un, ne faut-il pas le connaître? et mon existence passée était pour vous une énigme...
— Non, non... voyez F.dgard, iln'a pas cessé un instant de croire en vous.. .
— Et je ne i^oublierai de ma vie! Mais si vous en avez agi autrement, c'est que vous aviez plus que lui l'expérience du monde ; avec cinq ans de plus de séjour à Paris, sans doute eût-il suivi votre exemple et eût-il fait sagement; car quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent d'être dupe s'élevaient contre lui...
— Pouvez- vous parler ainsi, quand il doit tout son bonheur à celle adorable candeur que nous n'osons pas faire paraître ', nous autres , comme si c'était un vice ! s'écria douloureusement Chany. N'est-ce pas à cela qu'il doit la délicieuse certitude de vous donner son nom... et d'être aimé de vous ?
— ao7 —
Alfred s'interrompit tout-à-conp ; il avoit cru entendre un bruissement dans le feuillage , mais il se trompait sans doule; le calme le plus complet présidait seul à cette conversation si pénible pour tous deux. Héloise rompit cette pause , et lui dit d'un air auquel elle voulait donner une expression simplement amicale, mais où perçait une partie du trouble auquel elle était ellemême en proie :
— Vous parlez du bonheur de Duhamel ; tout est à croire que, si la possibilité défaire ce qu'il fait s'offrait à vous , vous reculeriez sans trouver la force de sacriOer ainsi à un amour par trop humble pour vous vos idées de fortune, tous vos préjugés enfin. Ecoutez; chez vous, ce n'est pas le cœur qui est malade, mais la tête. Soyez sûr que cet amour,
que vous prélcndez être si grand, se réduit à des proportions assez étroites, c'est un nuage que le premier rayon de soleil percera.
— Oh ! c'est ce qui vous trompe, Héloïse ; c'est ce qui vous trompe ! Ce que vous me dites eût été vrai naguère encore, mais maintenant! c'est tout autre chose. Plût à Dieu, que cette passion que vous jugez si faible le fût en effet, puisqu'elle est impossible', je n'aurais pas à dévorer des tortures qu'il ne vous est pas venu à l'idée de soupçonner, parce que je me suis opiniâtrement imposé jusqu'à cette heure le devoir de les cacher!.. Tenez, ajouta-t-il avec plus de force en lui saisissant le bras, jugez en vousmême. Il y a des moments où j'ai peur de moi, où je me fais horreur! vous le confesserai-je? Eh bien! parfois cette guérison
miraculeuse, qui, contre notre attente, a sauvé noire ami : eh bien ! je me prends à la détester, à la maudire! Sans elle, vous seriez à moi... vous pourriez être à moi, veuxje dire; je pourrais espérer qu'un jour!.. Son rétablissement, dont je devrais remercier le ciel, me cause par intervalle une secrète amertume que ma raison a toutes les peines à dissiper. C'est affreux, n'est-ce pas? Et quand j'envisage tant de personnalité et tant d'égoïsme, vous ne sauriez concevoir et mes remords et mon mépris de moi-même... Ce qui ne m'empêche pas, en présence de son bonheur, d'en revenir à calculer tout ce que j'aurais pu gagner dans sa perte à lui] Oui, voilà où m'a réduit cet amour que vous comparez à un nuage que le premier rayon du soleil suffira à percer !
Le frémissement de sa voix était en har- T. I. 20
monie avec le trouble que décelaient ses paroles. La jeune tille, dont le bras était prisonnier dans les mains de Cliany, partageait son agitation en entier. Le danger était grand pour ces deux jeunes gens, qui éprouvaient un entraînement que l'obstacle ne faisait qu'accroître; ils étaient seuls, isolés dans cette salle de verdure, par une matinée délicieuse qui mêlait son enivrement à la fascination qu'ils opéraient Tun sur Tautre; Héloise n'avait fait encore aucun aveu, mais les palpitations de sa poitrine, son embarras, ces mille indices manitestes des faiblesses de l'âme en disaient assez : le malheureux Duhamel avait perdu dans ce cœur l'étroite place qu'une exaltation aussi spontanée qu'irréfléchie lui avait accordée et qu'il n'avait pourtant que trop légitimement gagnée, si un dévoûment sans bornes était
un titre siil lisant à la tendresse d'une femme.
— Direz-vous encore, poursuivit Alfred avec une violence croissante, direz-vous que ce n'est pas là de l'amour?... Mais je vous aime avec passion ! et ce n'est pas de la passion en l'air, vous le savez bien ! que ne m'abusé-je sur ce qui se passe en moi! je n'aurais pas, comme je l'ai, la certitude d'emporter au cœur une blessure dont il saignera toujours, dussé-je exister un siècle ! . . .
— Ne parlez pas ainsi ! . . murmura Héloïse d'une voix altérée, je veux croire à la sincérité... à toute la puissance de votre affeC' lion. . . mais vous trouverez la force de commander à vous-même... et vous finirez avec le temps..
— Oh ! vous n'aimez pas , on le voit bien !... vous ne penseriez pas ainsi!...
Alfred prononça cette phrase avec un tel accent d'amertume et de cruel déchirement, que la jeune fille laissa échapper un mot qui n'eût pas dû sortir de ses lèvres et que Chany ramassa avec transport :
— Et qui vous dit que vous êtes le seul à souffrir ?...
— Tu m'aimes donc ! s'écria celui-ci en se précipitant à ses pieds et l'attirant dans ses bras où elle glissa sans forces, brisée par son amour et la lutte qu'elle avait eue à soutenir avec elle-même.
Il se fit au même instant, derrière la muraille de verdure qui cachait l'allée voisine , un frémissement dans le feuillage semblable
au choc d'un corps qui l'aurait heurté lourdement. A ce bruit , Héloise , effrayée , s'arracha des bras du jeune homme qui s'élança aussitôt dece côté pours'assurer de la cause de cette interruption importune. Sa stupeur fut profonde en apercevant, étendu sans vie, sur le sable de rallée, son ami Duhamel dont les traits avaient la pâleur de la mort. Il se hâta de le relever et de le transporter sur le petit banc de la verte salle, où Héloise, épouvantée de l'entraînement auquel elle avait si complètement cédé , se tenait dans l'abattement et l'anéantissement le plus grand.
La présence d'Edgard derrière la palissade s'explique bien naturellement. Lorsque Alfred avait abordé la jeune fille , elle se disposait à rejoindre Duhamel , avec lequel elle devait faire un tour de bois. Celui-ci, ne
la voyant pas venir, fatigué d'attendre s'était décidé à venir la chercher lui-même. En approchant lentement du berceau , il avait entendu le chuchottement de deux voix qu'il reconnut sur-le-champ. Il se mit à écouter machinalement, sans toutefois qu'aucun soupçon ne le prît. Mais sa sécurité candidement confiante dut bientôt disparaître; il tendait l'ineille avec une désespérante avidité , rien ne lui échappa , et la dernière parole d'Héloïse fut pour lui si cruelle, qu'elle le frappa comme un coup de foudre.
En revenant à lui, Duhamel promena à ses côtés un regard d'une indéflnissable amertume. Héloise ne put en supporter le reproche et baissa les yeux sous les siens avec une confusion pénible; Alfred n'était pas plus h l'aise que sa complice, il sentait qu'il avait trahi une amitié qui s'était
reposée sur sa délicatesse, il se rappela le bruissement de la charmille, dont il s'était alarmé au début de leur entretien si passionné: Edgard, sans nul doute, avait tou^ entendu. Un silence embarrassé devait être la conséquence indispensable de cette triste situation.
Dubamel , bien qu'il se fût trouvé comme attéré par la fatale découverte qu'il venait de faire , essaya un effort puissant sur luimême et se leva du banc où on l'avait assis. Sauf le premier regard, il avait opiniâtrement détourné la vue de sa fiancée ; il dit d'une voix rauque et saccadée à son ami .
— Alfred, donnez-moi votre bras, je désire rentrer... Venez.
Chany , subissant alors l'ascendant qu'im-
posent parfois, clans des circonstances données, les natures les plus vulgaires à ce qui les entoure , présenta son bras à Edgard, et ils reprirent le chemin de la malsonnette sans rompre ce silence morne et orageux. Une espèce de surexcitation fébrile remplaça soudain la faiblesse momentanée, qui quelques minutes auparavant, avait complètement anéanti les facultés du provincial ; il se mit à arpenter sa chambre de long en large, tandis qu'Alfred le suivait des yeux avec une visible inquiétude. Enfin, ils arrêta toutà-coup , fixa sur lui un regard pénétrant comme un poignard, et s'adressant à lui d'une voix où l'emportement avait peine à se contenir :
— Je sais lout; j'ai tout entendu !
Chany n'avait rien à répondre ; il se tut.
— Trahi par lui ! trahi par elle ! Mon Dieu '. s'écria-t-il en pressant son front de ses deux mains, pourquoi nesuis-je pas mort du coup d'épée de ce Roger! je n'aurais pas à les maudire à cette heure ! Oh ! comme elle me trompait! Avec quelle habileté perfide elle me laissait supposer qu'elle commençait à partager l'ardeur dont elle était l'objet ! Et ce n'était qu'une comédie ! à lui l'alTection du cœur , à moi l'affection des lèvres!... et je prenais de la pitié pour de l'attachen^nt , de la compassion pour de l'amour ! Oh ! j'étais un idiot , un pauvre idiot, bien ridicule d'élever si haut mes espérances! mais encore était-ce une raison pour se moquer de ma confiance si indignement !
— Oui, tu as le droit de te plaindre, Edgard, mais de moi, de moi uniquement. En
quoi Héioise est-elle coupable? Un mot seul est sorti de sa bouche, et ce mot, tu vois bien (ju'elle était décidée à le renfermer éternellement en elle, et que c'est moi qui le lui ai arraché!... Oui, tu peux me haïr, je sens que moi, à ta place, je te haïrais? Mais elle ! qu'as-tu à lui reprocher? Malgré les cris de son cœur, ne voulait-elle pas accomplir sa promesse? Elle eût été la lemme ; et tu n'aurais jamais su le secret de son âme, tant elle aurait cherché par sa tendresse à compenser le manque d'un sentiment plus fort qu'elle n'était point à même de ressentir pour toi ! . . . Hais-moi, c'est ton droit ! mais elle, plains-la... Crois-bien qu'elle souffre autant et plus que toi!..
Les paroles de Chany semblèrent produire quelque effet sur lui, il laissa tomber son
— 3!9 — frontdans ses mains et demeura longtemps ainsi. Lorsqu'il releva la tête, ses paupières étaient remplies de larmes, un attendrissement douloureux avait fait place à la colère sourde, qui grondait en lui.
- 11 a raison, murmura-t-il, comme s'il se fût parlé à lui-même. De quoi l'accuseraisje? Est-ce de ne me pas aimer? mais nesavais-jepas que je n'avais point son amour? ne m'avait elle pasôté tout espoir de gagner son cœur, lorsqu'à mon lit de mort je l'ai forcée de consentir à une union qui devait être sans lendemain?... Il est vrai que plus lard elle m'a entouré de tant de prévenances, de soins délicats, de délicieuses attentions, que moi, insensé que j'étais! j'ai pris cela pour de l'amour ! on est si naturellement porté à croire ce que l'on désire !...
Allons, j'étais fou ! plus que cela encore, j'é^ tais un misérable égoïste, profitant d'un sentiment de reconnaissance pour lui faire une chaîne qui lui eût pesé toute la. vie!.... Je sacrifiais son bonheur à mon bonheur, sans m'inquiéter de tout ce que cela po«irrait lui couler!... mais j'ouvre les yeux, je ne veux pas qu'elle puisse dire un jour que j'ai fait son malheur relie sera heureuse, elle le sera, je le veux, j'en fais le serment!..
Il y avait une si étrange exaltation dans l'accent et les phrases d'Edgar, qu'Alfred pensa qu'il avait le délire; mais celui-ci se tournant toup-à-coup vers lui, lui dit d'un ton imposant et solennel :
— Voyons, pas de réponse évasive: l'aimez-vous ?
— Si je l'aime ! mais à quoi bon me le demander, puisque tu as tout entendu derrière cette fatale palissade?... je serais, bien coupable, si je ne l'aimais pas!
— Bien coupable et bien lâche, en effet.
— Mais je l'aime !
— Est-ce comme autrefois ? répliqua Duhamel avec une expression sanglante d'ironie.
— Edgard !
— Je ne plaisante pas. Comment l'aimezvous ?
— A lui tout sacrifier !
— Vous dites beaucoup, Cliany; tout!
c'est un mot qui n'a pas de restrictions!
— Je le sais etje suis prêt à le répéter. —Vous l'épouseriez ?
— Avec ivresse, si lu consens à la rendre libre! s'écria Chany, qui, honteux du personnage qu'il avait joué jusqu'alors, oublia enfin l'intervalle que le préjugé avait pu mettre entre la jeune fille et lui.
A ces mots Duhamel saisit le bras de son ami avec force :
-— Et voilà une réponse qui sauve la vie à l'un de nous. Si tu avais été assez lâche, assez sans cœur pour reculer devant un devoir si doux à remplir, par une de cesconsi-
dérations misérables d'argent et de solte vanité, ou je te tuais, ou tu me tuais, conlinua-t-il, car c'eût été un duel àmort!.. Mais tu l'épouseras, et tu seras heureux, et moi aussi, et cela vaut beaucoup mieux.
Il tomba épuisé sur un lauteuil : la contraction efifrayantede son visage dénotait les tempêtes qui mugissaient en lui ; il sentait ses forces l'abandonner, et il aurait infailliblement succombé à tant de douloureuses
émotions, pour peu qu'elles eussent eu encore quelques secondes de durée.
— Va la trouver, articuia-t-i-il d'une voix éteinte. Elle doit être dans les transes... pauvre femme! Dis-lui que je veux son bonheur... dis-lui que je veux que tu l'épouses, que je veux qu'elle soit ta femme... Mais va
324 — donc ne vois-tu pas que j'ai besoin de pleurer et que je ne veux pas pleurer devant toi ! Va-t'en ! va-t en !
Chany obéit et la porte se referma bientôt sur lui.
— Mon Dieu! soupira l'infortuné, lorsque celui-ci fut parti, voilà donc mon échafaudage de bonheur renversé ! . . . Héloise ! Héloïse ! Dieu veuille qu'il vous aime comme je vous aurais aimée, moi! et qu'il ne vous punisse point un jour lui-même des tortures que vous me faites subir ! !
Quelque temps après, le mariage se fît dans l'église du village, et Duhamel assista à celte cérémonie avec un stoïcisme apparent, auquel une larme furtive vint donner un démenti. Â partir de ce jour, il eut le courage
de se faire le témoin leur ivresse, et cela sans qu'aucune amertume ne décelât ce qu'il éprouvait au-dedans.
Une fois, néanmoins, un cri de douleur lui échappa: Madame de Chany, assise au pied d'un chêne dans une allée verte du bois dévorait une lecture qui semblait s'être emparée de toutes ses facultés: Edgard la suivait des yeux en silence, lorsque tout à coup la jeune femme oppressée ferma le livre : c'était le tome II d'Indiana.
— Oh ! que c'est beau ! s'écria-t-elle sous l'impression puissante de ce roman célèbre.
— Oui cela est beau, mais...
— Surtout le dernier chapitre ! observa-
t-elle avec un enthousiasme irréfléchi.
— Tout est beau dans ce livre, répondit Duhamel d'un air indéfinissable. Tout, excepté le chapitre que vous signalez, au contraire. Je n'aime que le vrai, moi, et ces dernières pages sont fausses, elles sont absurdes!... Ralph aimé enfin dTndiana ! Ralph apprécié enfin! Ralph ! dont Tâme est bien belle assurément, mais dont l'écorce est rude et grossière!... Allons donci pensez-vous^ madame, que cela se passe ainsi dans la vie?.. Non, n'est-ce pas?... Aussi, moi, j'ai toujours trouvé ce dernier chapitre absurdre... et vous serez également démon avis.
Héloise rougit et baissa les yeux.
Ce fut là la seule vengeance du pauvre garçon.
Paris, 7 janvier 1842.