L. Fréchette
Les Lettres du cJtevqlier de Lèois concernant la guerre du Canada (1756-1760), viennent d'êti-e publiées.
Vous savez que ces documents si précieux pour notre histoire ont été donnés au gouvernement de la province de Québec, par le comte de Mcolaï, arrière petit-fils du duc de Lévis, à la condition qu'ils soient imprimées textuellement et intégralement, et que le gouvernement se réserve la propriété exclusive de cet ouvrage, afin d'empécîier qu'il ne devienne un objet de spéculations individuelles.
Ces conditions ont été remplies et les lettres du chevalier de Lévis', ainsi que le journal de ses campagnes, sont publiés.
Je viens de parcourir le volume des lettres du vainqueur de Sainte-Foye, et vous ne pouvez croire avec quel intérêt on suit, pour ainsi dire, jour par jour, les détails des événements qui ont illustré cette époque de revers et de victoires de 1756 à 1760
Il faut lire ces lettres pour bien se pénétrer de la gravité de la situation, de la lâcheté de Louis XV et de la bravoure des dernières troupes françaises, abandonnées à leurs ■i:)ropres ressources, en face d'un ennemi formidable qui recevait chaque jour de nouveaux renforts.
Le cadre d' une causerie est troi^ étroit pour analyser cet ouvrage, mais Je crois vous intéresser en vous en disant quelques mots.
J'ouvre le livre au hasard et je tombe justement sur les lettres qui traitent de l'avant dernier chapitre du sombre drame qui va terminer les hostilités.
On est â la hn du mois d'avril 1760, les Anglais viennent d'être battus à Ste-Foye, et le chevalier de Lévis assiège Québec avec une poignée de braves, sans artillerie suffisante, sans munitions, espérant toujours un secours de Fra.nce, ce secours qui ne viendra jamais. — Louis XV pense bien au Canada ! il est aux pieds de madame de Pomi)adour ....
Voici comment on quelques lignes, Léviis expose sa situation au marquis de Vaudreuil :
Du camp sous Quél)ec, le 30 avril 1700.
" J'ai l'honneur de vous rendre compte que nous avons ouvert la tranchée la nuit dernière. Le travail n' a pas été considérable, le terrain étant des plus mauvais et presque point de terre. Nouc avons employé toute la journée d'hier à former
no^re parc d' artillerie et à préparer les matériaux pour le siège. Les ennemis démasquent beaucoup d'embrasures, ce qui nous annonce un feu considérp.ble de leur part. Tout cela ne serait rien, si nous avions l' artillerie et les munitions nécessaires pour leur répondre ; mais il faut espérer qu'il nous viendra quelque chose de France. Si notre faible artillerie pouvait ouvrir le mur, je vous assure que J'y grimperais le premier, et que le succès ne dépendra ni de moi ni des troupes, qui sont très bien disposées ".
Le siège commence donc, on se canonne, on se mitraille, on se fusille, mais on se respecte, on s'estime, et les deux généraux font assaut de politesse aussi bien que de bravoure.
Qaand on voit de nos jours les attaques sauvages et llches que des illuminés orangistes et fanatiques dirigent contre nous, notre langue et nos croyances ; quand on lit les étranges suppliques qu'ils remettent entre les mains du représentant de la reine, afin de nous humilier et de nous asservir à leurs préjugés haineux, il est bon de leur rappeler comment nos aïeux et ceux de ces dégénérés se faisaient autrefois la guerre, et ce sont les deux adversaires, les généraux de Lévis et Murray qui vont nous le dire.
Les deux armées souiïrent, elles manquent de bien des choses, les blessés et les malades n'ont pas ce qu'il leur faudrait. Lévis a dans ses ambu-
lances des blessés anglais, les médecins disent que je vin leur ferait grand bien, mais il n'en a pas ; que faire '( Il s'adresse à l'ennemi, et voici la correspondance qui s'échange entre son capitaine d'état major et le secrétaire du général Murray :
Du 1er mai, 1760.
'' En réponse au billet que M. le chevalier de Lé vis vous a écrit, j'ai ordre de la part du général de vous faire savoir que de tout son cœur il laissera sortir trois ou quatre barriques de vin, pour l'usage de T hôpital. Son Excellence croit que M. de Lévis ne lui refusera pas de la pruche, en échange. Il vous prie de l'assurer de ses remerciements pour toutes les attentions qu'il a eues pour les prisonniers."
Lévis n'est pas en reste de politesse et répond ainsi :
" Le vin que j'avais souhaité avoir de Québecn'est qu'une douceur pour les malades et pour les officiers anglais prisonniers, attendu que je suis hors d'état de leur en fournir. La pruche que Ton demande est un remède pour ses scorbutiques ; je n'ignore point que la moitié de la garnison en est attaquée. Cette place étant assiégée, je ne dois point envoyer ce soulagement ; mais je n'en laisserai pas manquer aux malades qui sont à l'hôpital général, dont je désire fort la guérison, puisqu'ils sont en lieu à ne pouvoir me nuire."
n envoie donc de la pruche aux malades anglais, et le général Murray reconnaît à son tour ce bienfait :
Du 4 mai 1760.
" Je vous prie de faire bien mes remerciements à M. le chevalier de Lévis de la pruclie qu'il m'a fait le plaisir de m' envoyer. Ayez la bonté de lui présenter un fromage de Cliester de ma part ; c'est tout ce que j'ai de mieux à lui offrir dans les circonstances présentes. On envolera trois barriques de vin de M. Martin par la première occasion à l'hôpital général.
" Je ne crois pas qu'il y ait du café en ville. Si on ne peut en trouver, on envolera à Mme Sainte- Claude la provision qu'elle demande."
Le même jour, entre deux volées de coups de canon, Lévis répond ainsi :
" Le 4 mai 1760.
" Je suis fort aise^ mon cher Bellecombe, que les deux paquets de la j)i^uclie que j'ai envoyés pour la personne de M. Murray lui aient fait plaisir. Remerciez le du fromage de Cliester qu'il m'a envoyé. Faites-lui passer, en lui faisant mes compliments, les perdrix et les bécassines que je vous envoie."
Ainsi, vous le voyez, les deux généraux ennemis s'envoient du fromage, des perdrix, etc. Bien
plus, ils se prêtent des journaux, tout en spécifiant bien qu'il faut les rendre pour ne ])a,s
gâter la collection, sans doute.
. , . . " J'ai l'honneur, écrit Murray à Lévis, le 10 mai, de vous envoyer les gazettes qui me sont arrivées en dernier lieu ; ayez la bonté de me les rendre quand vous en aurez fait la lecture."
Lévis lit c€S journaux avec anxiété, avec fièvre car il les renvoie le même jour, et cette lecture faite à la hâte se comprend bien ; ne doit-on pas s'occuper des braves qui se font tuer pour leur roi.
Leur roi ! ah, il a bien autre chose a faire !
" J'ai l'honneur, dit Lévis, de vous remercier des gazettes que vous avez bien voulu me faire passer et que je vous renvoie. Je crois que vous avez été aussi surpris que moi qu'on n'y fasse aucune mention de ce continent ; j'espère dans peu être à même de vous en envoyer de plus intéressantes".
Quelle arrière-pensée cache cette dernière phrase • D'où peuvent-elles lui venir ces gazettes plus intéressantes qu'il attende
D'où? mais de France ! Elles lui parviendront bientôt, il est impossible qu' il en soit autrement, c'est la flotte française qui va les lui apporter ! c'est le secours qui va arriver, et il est temps, car tout va mal et les lettres qu'il écrit au marquis de Vaudreuil sont bien tristes dans leur héroïque simplicité.
" Au camp près de Québec, le 13 mai 1760.
"Nos batteries sont en mauvais état; nous avons eu hier au soir deux pièces de 18 qui ont crevé, et la pièce de 24 qui a été mise liors de ser vice par une bombe ; elle c tait déjà fendue. Avec le peu de grosses jDièces qi'i nous restent et la qualité n'en étant pas bonne, nous sommes hors d'état de faire brèclis. Les ofnoiers d'artillerie se jp^^ignent aussi que la poudre est éventée, et n'a pas la force qu'elle devrait avoir. Sans tous ces accidents nous aurions fait brèclie, n'étant qu'à deux cents toises de la place, en attaquant le bastion qui est entre celui de la x)oudrerie et celui de la porte Saint-Louis, où est une fausse baie.
" Dans ces circonstances fâcheuses Je suis obligé de temporiser et chercher à gagner du temps, en me tenant en mesure de pouvoir recevoir les secours qui pourront arriver de France. Et, si nous en recevons en canons et poudre, la place sera bientôt prise, car, sans avoir- fait brèche, il n'est pas possible de tenter une escalade etc., etc.
Deux jours se passent eicore, et pas de nouvelles de la flotte française !
Le 15 mai, Lévis s exprime ainsi dans une lettre adressée au marquis de Yaudreuil :
" jSTous faisons moralement tout ce qiiil est possible de faire ; nous ne sommes point heureux, car, si nos pièces de canon n'eussent pas crevé, nous aurions pu faire brèclie. Il est temps que
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ceci finisse d'une façon ou d'autre ; je crois que cela ne tardera pas, attendu qu'il vente gros nordest et que nous sommes aux grandes mers. Je suis peiné de voir que nous perdions tous les jours quelqu'un à la tranchée ; mais cela ne peut-être autrement ; si nous sommes assez heureux pour qu'il nous arrive du secoui's, nous prendrons bientôt Québec"
Le même jour il écrit à Tint -ndant Bigot : " Vous avez vu, par ce que j'ai mandé à M. le marquis de Vaudreuil, notre situation. Elle est des plus inquiétante. Je crains bien que la France ne nous ait abandonnés ; car il vente nord-est depuis longtemps, nous sommes dans les grandes mers, et rien n'arrive. Nous avons fait et faisons ce que nous pouvons. Je juge la colonie ])erdue sans ressource, s'il ne vient du secours".
Il avait raison, la colonie était perdue, car ce fut pendant la nuit suivante que deux gros navires vinrent mouiller à la Pointe Lévis. C'étaient deux navires anglais, et d'autres les suivaient. Le sort en était jeté, il fallut lever le siège et retraiter avec peine sur Montréal.
Vous savez qu'il est de mode depuis longtemps chez les Anglais, non pas les Anglais d'Angleterre, mais les agitateurs francophobes, de mentionner à peine la bataille de Sainte- Foye, et de la regarder comme un épisode, une escarmouche, une affaire d'avant-postes. '
Ce n' est pas ainsi qu'en parlaient les acteurs du drame, ceux qui avaient combattu.
Dans une lettre envoyée à Lévis, M. de Malartie, blessé et retenu à l'hôpital de Québec à la suite de la bataille du 13 septembre, dit :
' ' Tous les officiers anglais conviennent bien que nous avons pris, le 28, la revanche du 13 septembre Ils rendent justice à la valeur des troupes et à l'habileté de vos dispositions et de votre retraite, qui a été forcée par l'arrivée de la flotte. Ainsi, vous devez être bien tranquille sur les relations qui parviendront en Europe ; les Anglais disent qu'il n'y a point de grâce en France à laquelle vous ne puissiez prétendre."
A la lecture de ces lettres, on éprouve un serrement de cœur intolérable en constatant que tant de souffrances, de privations, de sacrifices et de dévouements n'ont servi de rien, mais elles jettent une nouvelle lumière sur les dernières années de la domination française au Canada.
Ces ouvrages seront lus avec le plus grand intérêt, et on ne saurait trop remercier le comte de Nicolaï de sa générosité.
Il existe encore un autre ouvrage que Ton devrait bien publier, c'est tout le journal de bord du chevalier d'Iberville qui se trouve à Paris et qu'il faudrait copier.
Quand s'en occuj)era-t-ou ?
Arras (France), 29 octobre 1888.
Ce n'est pas sans émotion que j'ai constaté, en revoyant ma ville natale, qne le gouvernement français avait donné à une des casernes d' Arras le nom de quartier Lèvis voulant ainsi honorer une des plus grandes gloires de la vieille et de la nouvelle France, le vainqueur de la bataille de Sainte-Foye.
Et j'ai été heureux de voir ce nom célèbre gravé en lettres d' or sur un des monuments de ma vieille cité artésienne, car il devenait pour moi un souvenir de ma i^atrie d'adoption que je venais de quitter.
Aussitôt, je me suis mis en quête de documents se rapportant au vaillant capitaine qui fut pendant plusieurs années gouverneur de l'Artois et qui mourut à Arras en 1787.
Un savant, M. A. de Carde vacque, a bien voulu me communiquer des renseignements exacts sur les dernières années de la vie du duc de Lévis, et je vous les donne aujourd'hui, certain qu'ils seront lus avec intérêt par les admirateurs du guerrier qui sauva si vaillamment, en Amérique, l'honneur des armes françaises.
Le traité de Paris du 16 février 1763, termina la carrière militaire du marquis de Lévis. A la mort du duc de Chaulnes, en 1769, il fut promu au gouvernement de la province d'Artois, et sut.
dans ses nouvelles fonctions, se concilier l'affection des troupes et celle des habitants. Toujours juste, affable et prêt à rendre service, il eut la première qualité de l'homme public, celle de se faire aimer.
Le marquis de Lé vis arriva à Arras, le 29 avril 1769, à neuf heures du soir, sans qu'aucun honneur lui fut rendu. Le marquis de Beaufort, mayeur de la ville, accompagné des magistrats, vint à son hôtel le complimenter et lui offrir les vins d'honneur. (Les vins d' honneur consistaient alors en un lot de trente-six bouteilles). Quelques jours après, le gouverneur se rendit à l'Hôtel-de- Yille et remercia les échevins de leur présent.
La marquise de Lévis étant venue rejoindre son mari le 19 juin suivant, la magistrature en corps vint la saluer le lendemain de son arrivée, et lui offrit trois corbeilles, couvertes et ornées, Tune de taffetas blanc, les deux autres de taffetas bleu. Elles étaient remplies de confitures sèches et de bonbons, et avaient coûté trois cent quarante-deux livres six deniers.
Le 20 août 1769, le duc de Choiseul, ministre de la guerre, vint visiter la place d' Arras l'une des plus importantes du royaume ; il descendit à l'hôtel du gouverneur d'Artois, qui le reçut avec les plus grands honneurs.
Lorsque l'on forma la maison militaire de Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, le marquis
de Lévis reçut le commandement d'une compagnie de ses gardes, et au décès du comte de Chabot, la charge de gouverneur d'Arras lui fut donnée le ô avril 1780.
Il vint prendre possession de son nouveau gouvernement le 20 juillet 1780. Le roi l'ayant engagé à ne point donner avis de son arrivée au corps municipal, alin d'éviter tout espèce de cérémonial, il entra en ville vers une heure de r après midi, sans qu'on lui rendit les honneurs d'usage. Toutefois, les magistrats ayant été informés de son arrivée, lui lirent demander par l'échevin Maioul de Sus Saint-Léger, l'heure à laquelle ils pourraient se présenter à son hôtel, le gouverneur s'empressa de répondre qu'il ne voulait recevoir aucun honneur qui put occasionner la moindre dépense à la ville, mais qu'il verrait avec plaisir les magistrats. En conséquence, le ma j^eur, les échevins, le procureur et les autres officiers de l'édile artésienne, revêtus de leurs habits de cérémonie, i:)récédés des sergents à verges, escortés des agents de police et suivis des valets de ville, se rendirent vers quatre heures du soir à l'hôtel du gouverneur. M. Raulin de Belsal, mayeur en exercice, portant la j^arole au nom du corps municipal, complimenta le marquis de Lévis sur la faveur que le loi lui avait accordée, en l'appelant au gouvernement d'Arras, et se fit l'interprète de la joie et des félicitations de tous les habitants. Le gou-
verneur répondit en termes les plus affables qu'il était très sensible à la démarche des magistrats et aux témoignages d'affection qu'il en avait reçus, et qu'il serait toujours heureux de contribuer an bien-être de T administration municix^ale et de chacun de ses membres en particulier. Il ajouta qu'en sa qualité de gouverneur-général d'Artois, il avait son logement dans T ancien refu^ge cV Hénin- Lutc{ré^ approprié pour son usage par les Etats de la province, et que, par suite, il abandonnait à la ville la disposition de l'hôtel du gouvernement, à condition de conserver à la Société Littéraire les appartements qu'elle y occupait, ainsi que les salles destinées aux fêtes publiques et aux logements du secrétaire des commandements de la province et des officiers généraux et ins]3ecteurs de passage à Arras, logements qui, du reste, devaient être fournis par la ville.
Le marquis de Lé vis avait accepté, le 21 Juillet 1780, le titre de protecteur de l'Académie d' Arras, et n'avait cessé de donner à la société des marques constantes de ses bonnes disj)ositions envers elle. A chaque nouvelle promotion qui venait récompenser ses services, l'Académie lui adressait des félicitations dont le texte a été rigoureusement conservé dans les registres des procès-verbaux. Le gouverneur l'honorait quelquefois de ses visites.
16 ENTBE-NOUS
Le 14 juin 1783, le marquis de Lévls fut élevé à la dignité de maréclial de France. A cette occasion, il fit son entrée solennelle à Arras le 27 juillet suivant, et reçut cette fois les honneurs dus à son rang. Le régiment de Chartres-Dragons alla à sa rencontre sur la route de Bapaume, jusqu'au village de Beaurains. Le maréchal arriva vers sept heures du soir ; étant descendu de voiture il entra en ville escorté par l'état major de la place et la maréchaussée royale qui T attendaient à la barrière, et au bruit des salves d'artillerie. Le régiment d' Anjou-Infanterie formait la haie depuis la porte Ron ville jusqu'à l'hôtel du gouverneur ; à son passage, les troupes présentèrent les armes. En face du marché au poisson, le cortège rencontra
le lieutenant-général de Sommières, qui présenta au maréchal les drapeaux de la garnison.
Arrivé à sa résidence,' le marquis de Lévis reçut les magistrats, qui étaient venus le complimenter. M, le comte de Lannoy, mayeur, prit la ];)arole et lui j)résenta les vins d'honneur. Le soir, il reçut la visite des officiers de la gouvernance, et le lendemain matin celle de tous les corps constitués de la ville qu'avait précédés une députation du Conseil d'Artois.
François de Lévis convoitait pour lui et les siens un siège permanent aux Etats d'Artois. Il pro posa au roi l'échange de la seigneurie de Yélisy, près Versailles, contre celle d'Avesnes le Comte,