LÉVI
sise dans le département du Pas-de-Calais, à quelques lieues d' Arras. Son ofïre fut acceptée. L'acte, rédigé le 1 6 juillet 1784, fut enregistré au Parlement le 3 septembre et confirmé par lettres patentes du mois d'août 1785 ; de plus, la terre d'Avesnes fut érigée en duché héréditaire, sous le nom de Lévis, en faveur du gouverneur-général d Artois,
En 1787, le duc de Lévis vint à Arras pour y présider les Etats d'Artois, en qualité de commandant de la province. Il avait quitté sa résidence de Paris, malgré Tavis de ses médecins qui, le trouvant assez gravement indisposé, lui avaient conseillé de retarder son voyage. Il ne voulut pas les écouter et se mit en route, leur disant qu'il serait heureux de mourir au milieu de ses amis. Il arriva donc le 22 novembre, l'ouTerture de l'assemblée devant avoir lieu le 26. 11 était à peine installé dans son hôtel lorsque le mal euipu'a et il mourut, frappé d' apoplexie, dans la nuit du 25 au 26 novembre 1787 : il avait alors 68 ans et 3 mois.
Après avoir informé la Cour du décès du gouverneur et demandé au roi d'envoyer un commissaire pour le remplacer, on prévint la maréchale de Lévis et ses enfants. Le procureur du roi fit apposer les scellés dans l'hôtel, et l' ouverture des Etats fut contremandée. Les trois Etats de la province s'assemblèrent en chambre de conférence générale, et, comme témoignage de leurs regrets.
18 ENTRE-XOUS
votèrent une somme de trois mille livres pour ses funérailles et la construction d'un monument dans la cathédrale d'Arras.
Les mémoriaux de l'époque nous ont conservé le récit de ses obsèques, qui eurent lieu avec une pompe mao:nifique et inusitée. Une ordonnance de police du 27 novembre et un mandement épiscopal du même jour prescrivirent de faire sonner toutes les cloches de la ville et des paroisses, depuis dix heures du matin jusqu'à la fin du service funèbre. Le 28, les vigiles des morts furent chantées dans T église de Saint-Nicaise, paroisse du défunt, qui était entièrement tendue d'étoffe noire, avec bandes de velours et armoiries. Le lendemain, le corps du maréchal, fut exposé dans l'un des vastes appartements de l'hôtel : deux autres salles avaient été également préparées pour recevoir les députés de la province.
Le clergé de toutes les paroisses de la ville, après avoir chanté à Saint-Nicaise les commendas ou prières des morts, aj^ant à sa tête le curé de cette église, vint faire la levée du corps qui fut porté processionnellement à la cathédrale.
La maréchaussée de la ville et des cités voisines ouvrait la marche. Puis venaient :
Le régiment suisse Salis - Samade, foi-mé par comi)agnies ;
Les carmes chaussés :
Les capucins ;
Les récollets ;
Les carmes déchaussés ;
Les dominicains ;
Les trinitaires ;
Les curés des paroisses avec leurs croix et leurs clergés ;
Le curé de Saint-Nicaise, revêtu de la cliape ;
M Delacombe, lieutenant du roi, à la tête des états-majors de la ville et de la citadelle et des décorés de Saint- Louis ;
Le corps était porté par des sous-officiers de Salis-Samade. Les coins du poêle étaient tenus par quatre marécliaux de camp : le comte de Crégny, le marquis d'Estourmel, le marquis d' Ha vrincourt et M. Du Cliambge d' Elbec. Derrière eux se trouvaient quatre lieutenants de maréchaux de France : MM. de Gosson de Barlin Dersonval, Haudouard de Thièvres, de Hesmaulin et N ;
Venaient ensuite les officiers de la maison du maréchal, portant des torches ;
M. de Gompigny d' Ocoche, doyen du corps de la noblesse, en manteau noir, conduisait le deuil et accompagnait le duc de Lévis, fils du maréchal ;
Les trois commissaires du roi ;
M. le comte de Sommièvre, délégué par la Cour pour présider à l'ouverture des Etats ;
M. Esmangart, intendant ;
M. Briois de Beaumetz, premier président ;
Les trois corps des Etats escortés par leur maréchaussée particulière ;
Arrivé à la cathédrale, le cortège s'arrêta au bas du grand perron, où se tenait l'évêque d'Arras, revêtu de ses ornements pontificaux. Après une courte oraison funèbre prononcée en latin par le curé de Saint-Mcaise, auquel le prélat répondit en français, le corps fut remis aux curés de paroisses qui le firent transporter sous un catafalque élevé dans le chœur ;
Le corps du clergé, présidé par l'évêque de Saint- Oiiier, prit place à droite, le corps de la noblesse à gauche, et le Tiers-Etat au milieu. M. Delacombe, lieutenant du roi, se plaça dans la stalle de droite, à l'entrée du chœur, ayant à ses cotés le fils du maréchal, accompagné de M. de ComjDigny. Le doyen du chapitre occupait la sienne à droite, ayant à ses côtés une députation du Conseil d'Artois, présidée par M. de Madré. Les religieux de Saint-Vaast occupaient les autres stalles du chœur.
Après la cérémonie religieuse, célébrée par l'é. vêque de Conzié, le corps fut déposé dans un caveau construit au milieu de la croisée de gauche de l'église.
Le duc de Lévis s intitulait lieutenant-général des armées du roi, chevalier des ordres de Sa Majesté, et des ordres royaux de Notre-Dame du
Mont Carmel et de Saint Lazare de Jérusalem, grand bailli d'épée de ^^ illers-la-Montagne, premier gentilhomme de la chambre du roi Stanislas, capitaine des gardes du corps de Monsieur, gouverneur-général de la province d'Artois, et gouverneur d' Arras.
A son décès, les députés d' Artois décidèrent que sa fille, Marie Gabrielle Artois, tenue sur les fonds baptismaux par les Etats, en avril 1766, serait dotée par la province.
Je vous ai parlé aujourd'hui de vieilles choses, une fois n'est pas coutume, mais il est bon parfois de regarder en arrière, et de savoir ce qu'ont fait nos devanciers, ne serait-ce que pour apprendre nous mêmes à mieux employer notre temps.
15 Août 1887.
Fatigué de m' occuper des sages, qui font tant de sottises, je me suis demandé plus d'une fois ce que les fous doivent penser de nous et d'eux mêmes.
En ce qui nous regarde, je crois qu'ils professent à notre endroit le plus profond mépris et qu'ils nous regardent comme des tyrans.
En ce qui les concerne, ils se figurent être beaucoup plus intelligents que nous.
C'est exactement ce que nous i)ensons d'eux, l'envers ressemble à l'endroit.
Les peuples, à l'état d'enfance, ont toujours eu des idées comx)lètement opposées à celles des nations civilisées au sujet des fous. Ils les regardaient comme des êtres privilégiés, ayant le don de prophétie et doués d'une manière spéciale. On les respectait et on les respecte encore chez les sauvages.
Au fur et à mesure que la civilisation avance, on remarque que ces malheureux sont de plus en plus maltraités et on est même arrivé à un moment donné, à ne trouver rien de mieux, pour les guérir, que de les faire mourir à jietit feu.
Le traitement raisonné de la folie est d'origine récente, car il n'y a pas encore un siècle que les malheureux insensés étaient traités comme des brutes, chargés de chaînes, frappés presque constamment et regardés comme des bêtes fauves.
C'est à un Français, au Dr Pinel, que Ton doit la grande révolution opérée dans le mode de soigner les fous.
" L'année 1792, dit Buckwill, sera toujours mémorable dans l'histoire du traitement de la folie. C'est en cette année que le célèbre Pinel brisa les chaînes dont on avait chargé les patients de l'hôpital de Bicêtre."
Cet événement est resté, en effet, 1 un des plus mémorables de l'histoire de l'humanité, car en rompant les chaînes de ces malheureux, il brisait en même temps avec un passé honteux, pour inaugurer tout un nouveau système basé sur la raison et la douceur.
Les l'ésultats étonnants qu'il obtint firent grand bruit et, malgré les orages et les guerres qui bouleversaient alors r Europe, toutes les autres nations s'empressèrent d'adopter les réformes introduites en France dans les asiles des aliénés.
Aujourd'hui, tous les médecins sont d'accord sur la nécessité de placer les malades dans des établissements spéciaux où le traitement moral, intellectuel et physique, est plus facilement applicable.
Et ici encore, nous voyons se manifester une fois de ]3lus l'admirable dévouement, l'inépuisable bonté et la patience sans bornes» des sœurs qui sont généralement chargées du soin des malades.
Nous avons, dans notre province de Québec, deux grands établissements consacrés au traitement des aliénés : l'Asile Saint- Jean de-Dieu, de la Longue-Pointe, et la Maison de Beauport.
Je ne vous j)arlerai que du premier, que j'ai visité la semaine dernière, en même temps que riion. solliciteur-général, M. Georges Duhamel, l'hon. sénateur Trudel, des médecins distingués : les docteurs E. Desjardins, M. Beausoleil, Durocher, etc., et quelques citoyens notables de notre ville.
C'était la jpremière fois que je mettais le pied dans un établissement de ce genre, bien que l' occasion de le visiter se fut présentée plus d'une fois, mais j'éprouvais cette sorte de crainte, d'effi'oi et de répulsion qui saisit quand on sait que l'on va voir de près un des côtés les plus tristes de l'humanité.
C'est ainsi que nous ressentons une certaine émotion quand on nous parle de visiter une prison ou un hôpital.
Bien des fois, en passant sur la route, j'avais jeté les yeux sur cet immense monument, dont les proportions énormes, les i)avillons élevés, les splendides jardins et l'avenue magnifique éveil-
lent l'idée d'un château princier, résidence d'été d'un souverain.
C'est mieux que cela, c'est le palais du travail et du dévouement.
Nous n'étions pas attendus, personne n'était prévenu, nous arrivions à l' improviste et, entre nous, notre intention était bien de surprendre notre monde.
Nous entrons au parloir et bientôt nous sommes présentés à la Sœur Thérèse, supérieure de la communauté, et au docteur Bourque, médecin de la maison, qui accèdent de la meilleure grâce du monde à la demande exprimée par notre chef de tile, l'honorable M. Duhamel, de visiter l'établissement.
On commence immédiatement :
Yoici la pharmacie ; elle se compose de deux salles, y compris le laboratoire ; le docteur Bourque nous fait observer que tous les bocaux, deux ou trois cents, ont été lettrés par un malade. L'ouvrage est très élégamment exécuté. Dans un coin, j'aperçois une bibliothèque qui renferme les ouvrages les plus estimés sur le traitement de la folie, une centaine de volumes qui contiennent les travaux de vingt hommes éminents. Dans une armoire, un écorché, système du docteur Auzou, et des pièces anatomiques très bien peintes par un patient.
Les travaux, exécutés par des pensionnaires de l'établissement, sont très utiles aux malades, ils comprennent que leur état s'est amélioré quand on leur donne quelque chose à faire et ils peuvent suivre ainsi les progrès de leur guérison. Mais il faut prendre les plus grandes précautions, ne pas les fatiguer et éviter toute tension du cerveau. Très peu de patients sont, du reste, susceptibles de se rendre véritablement utiles, et ceux qui ont exécuté les travaux que Je vous signale fontexcep tion à la règle générale.
Nous parcourons différentes salles, des parloirs, des dortoirs, des réfectoires, nous voyons des chambres de malades, pensionnaires particuliers et demi pensionnaires, et à chaque appartement, nous nous arrêtons étonnés, et toujours la même exclamation se fait entendre : ' ' Quelle propreté ! quel ordre ! ! "
Nous le redirons plus d'une fois encore, car il faut un certain temps pour s'habituer à ce luxe inouï de simi^licité, et nous cherchons un nouveau mot pour rendre notre pensée :
— Dire que c'est propre, très-propre, admirablement propre, dit le Dr Desjardins, cela devient monotone, mais ce n'est pas dire toute la vérité ; aucune langue n' ayant prévu ce luxe des conmiunautés, contentons nous d' une périphrase et disons que c' est la quintessence de la propreté.
On admet le terme, mais je le trouve un peu faible.
A force de voir ces réfectoires et ces dortoirs, je me demande quand nous en Unirons et je m'en informe près de la Sœur Supérieure.
— Oh ! nous ne faisons que commencer, me dit la Sœur Thérèse, nous avons cinquante six réfectoires et deux cent seize dortoirs.
Ces chiffres m' étonnent, je crois avoir mal entendu et je prie la supérieure de répéter.
Non, je ne m'étais pas trompé, c'est bien cela.
Mais, c'est tout un monde que cet établisse ment !
Je questionne de nouveau et j'apprends que quatorze cent onze personnes vivent dans l' asile.
Cette population se compose ainsi :
Pensionnaires du gouvernement : hommes 517
" " femmes 549
' ' particuliers 133
Sœurs ""
Tertiaires ^^
Gardiens et employés ' ^^
Total 1.411
Je continue les chiffres :
Pour nourrir toutes ces personnes, on cuit chaque jour, trois cenf cinquante pains de six livres, on consomme un bœuf et demi, trois ou quatre veaux et quatre ou cinq moutons.
Et cela sans compter les légumes. J'ai vu entrer dans les cuisines des tombereaux pleins de pommes de terre, de concombres, de choux, carottes, navets, etc., etc.
On recommence tous les jours, et le soir, tout est digéré.
On brûle seize cents tonnes de charbon par an.
La ferme comprend liuit cents arpents de terre. Il y a soixante vaches, mngt-six chevaux, cinq cents moutons, deux cents porcs, etc., etc.
Et toute cette vaste exploitation, cet immense établissement, cette armée de malades, tout cela est dirigé par une femme !
Je regardai Sœur Thérèse.
Son nom ne m'était pas inconnu, il avait étéj)rononcé plusieurs fois devant moi, et certain x:)rocès, dont vous vous souvenez sans doute, l'affaire Lyman, avait attiré l'attention du i)ublic sur l'établissement de la Longue Pointe.
Des journaux avaient même lancé des accusations voilées, mais qui étaient faites dans le but de l'atteindre.
Plusieurs personnes me l' avaient dépeinte comme une femme sévère, dure même, et je profitai de l'occasion qui se présentait i^our me faire une opinion à moi, sans m' inquiéter de celle des autres.
J'aime examiner les traits et la physionomie d'une personne, et je suis beaucoup de l'avis de
CHEZ LES FOTJS 29
Lamartine : ' ' Les oreilles se laissent duper parfois, c'est vrai, mais les yeux ne se trompent jamais; un visage transx^arent de candeur et de bonté ne peut servir de masque à une intrigante. La nature ne fait pas de si gros mensonges "
Sœur Tliérèse est d'iino taille au-dessus de la moyenne, mince, un peu frêle, et l' on se demande comment elle peut résister aux fatigues qu'elle s'impose tous les jours ; la tête esti:)etite, les traits sont délicats, l'œil regarde droit, en face, ce qui est un indice indéniable de franchise, et je l'ai vu s'illuminer d'un rayon de bonté infinie, quand il se dirigeait sur les patients qui l'interrogeaient. La bouche est moyenne, les lèvres sont un peu. minces, et il se dégage de toute la ]3hysionomie beaucoup d'énergie tempérée par beaucoup plus de bienveillance encore.
Cette énergie, elle en donne des preuves tous les jours, car il faut avoir un caractère bien trempé pour résister aux réclamations aussi nombreuses que mal fondées, pour la plupart, dont les patients 1 accablent tous les jours.
Il faut une tête bien équilibrée pour conduire toutes les affaires de la maison et trouver le moyen de s'entendre avec les fous et les gens qui i^rétendent être raisonnables.
Ne touchez ]pas à ses droits, par exemple, car elle les défendra jusqu'au bout, et, si élevée que
soit la position de celui qui l'attaque, elle ne recule jamais.
En voulez-vous un exemple ^
Il y a quelques années, elle reçut une lettre du Trésorier Provincial, T informant qu'une erreur de vingt et quelques dollars s'était glissée dans les comptes qu'elle avait envoyés au gouvernement.
Une erreur aussi minime, quand il s'agit d'affaires de xdIus de cent mille dollars, peut facile ment s'expliquer.
Le surlendemain, un page annonce au ministre qu'une religieuse demande une audience. On la fait entrer.
— Comment ! c'est vous, Sœur Thérèse, quel motif me procure le plaisir de votre visite ^
— M. le ministre, vous m'avez écrit pour me dire qu'une erreur de vingt-et-une piastres et soixantetrois centins existait daus mes comptes ^
— Mais ... en effet ... Je . . . Et c'est pour cela vous vous êtes dérangée ? je vous en j)rie, oubliez cette lettre. . .
— Pardon ! je viens vous dire que ce sont vos employés qui ont comrais l'erreur. Mes comptes sont corrects et je tiens à ce que la cliose soit vériiiée sur le champ, si vous le voulez bien.
Protestations du ministre, explications, excuses même, rien n'y fit, et dix minutes i^lus tard, quatre ou cinq comptables se penchaient sur les chiffres et calculaient, additionnaient, vérifiaient.
Cela dura plusieurs heures et, vingt minutes avant le départ du bateau pour Montréal, l'erreur était retrouvée, mais elle venait du ministère, et Sœur Thérèse avait raison.
Le ministre ne savait que dire et balbutiait, mais la supérieure l' interrompit en lui disant :
— Je suis fâchée de vous avoir occasionné tant d'ennuis, M. le Trésorier, mais vous le voyez, mes comptes sont bien tenus.
Ce trait vous donne une idée des admirables qualités de l'administratrice.
Si vous voulez connaître maintenant la bonté de la femme, demandez aux gardiens, interrogez les X3auvres du village, questionnez et vous verrez ce que l'on vous répondra.
Le cerveau toujours en travail, cette excellente religieuse sait tout, a l' œil à tout et connaît tout.
Un gardien a-t-il une nombreuse famille, il reçoit ce qui lui est nécessaire pour l' élever convenablement ; des sœurs font la classe à ses enfants et un nouveau né vient-il encore augmenter ses charges, la layette est prête.
Je l'ai vue passer dans les salles, au milieu des j)atients et même parmi les agités, et, vraiment, je n'ai été témoin que de marques de sympathie et de respect de la part de ces malheureux.
L'ingratitude est un vice d'homme raisonnable, et un fou, si fou qu il soit, ne perd jamais la mémoire du cœur.
32 ENTKE-NOUS
La parenthèse a été un peu longue, je la ferme pour continuer notre visite.
Nous pénétrons dans le quartier- des femmes. Celles-ci sont inoffensives, les genres de folie sont nombreux, il y a des maniaques et des démentes, assises, deboat ou se promenant en pensant aux chimères qui hantent leur cerveau déséquilibré.
Une jeune iille, très jolie, aux yeux langoureux, nous regarde et joint les mains. Le Dr Bourque l'interroge :
— Oh ! docteur, je vais aller au ciel, je veux voir les anges, écoutez, écoutez...
Et nous l'entendons chanter, d'une voix adorablement douce, une romance plaintive, V Envers du ciel, dont les paroles sont, je crois, de ce pauvre Charles Ouïmet, qui nous a quittés il y a quelques années.
Ce chant fait mal, mais la jeune fille semble heureuse et ravie des voix qu'elle croit entendre et des visions qui passent devant ses yeux.
Une autre demande à sortir. On la magnétise, dit-elle, pendant la nuit, elle souffre, puis elle change de sujet, elle veut aller en Angleterre...
Ailleurs, c'est une femme d'un certain âge qui répète constamment que son frère à été tué par des bandits qui lui ont arraché les yeux et retourné les intestins.
Nous continuons, nous traversons de longs corridors ; une jeune irlandaise nous suit en tricotant
et nous demande la faveur de la laisser aller à Montréal pour embrasser ses enfants. C'est une alcoolique.
On nous présente une femme très forte, très corpulente, assise dans une chaise berçante. C'est encore une alcoolique ; elle a été élevée chez les Ursulines et a reçu une excellente éducation. Quels déboires, quelles désillusions, quels drames l'ont je-
tée dans l'ivroernerie i
Nous montons plus haut. Du bruit, des cris, des hurlements ! C'est le département des agitées.
Le Dr Bourque va droit à une grosse fille, âgée de dix-huit ans à peine, un vrai colosse, qui iDèse deux cent quarante livres et se balance en chantant.
— Quelle est la plus folle, Marie ?
— C'est moi 1
C'est la seule que j'ai entendu avouer sa folie.
En voyant la supérieure, plusieurs malades se précipitent de son côté et lui embrassent les mains. L'un de nous reçoit un maître coup de poing en pleine poitrine et, en quittant les agitées, nous sommes gratifiés, chacun à notre tour, d'une claque au bas des reins, que nous octroie une des folles.
Nous visitons les vieilles infirmes. Elles sont toutes d'une propreté incroyable, elles ont les cheveux rasés et rien n'est plus pénible que de voir ces cheveux blancs tout courts. Mais l'hygiène l'exige.
Pauvres vieilles, elles sont là toutes assises, dans de bonnes chaises confortables, le dos au mur, prenant un bain de soleil et i-adotant des choses impossibles.
Ailleurs nous voyons les idiotes, inconscientes, masses de chair, sans regard, sans pensée, vivant comme des végétaux.
Ce n'est pas gai.
On passe dans le quartier des hommes.
Un patient nous fait un sermon et récite un confiteor qui n'a rien de commun avec celui de l'Eglise.
Les autres l' écoutent en riant et nous disent : "Est-il fou, celui là !"
En voici un qui porte au cou un chapelet auquel sont suspendues plus de cent médailles. On ne peut rien en tirer aujourd'hui, il est de mauvaise humeur, paraît-il.
Un autre a la manie des richesses :
— Combien as tu de vergers ''. demande le docteur.
— J' en ai jdIus de vingt, et il y en a qui font le tour de la terre dans bien des places.
Un pauvre diable passe son temps à prier constamment.
— Combien as - tu dit de chapelets depuis ce matm, demande Sœur Thérèse %
— Douze, ma sœur.
CHEZ LESl FOUS 35
— Tu as perdu bien du temps, alors î
Un anglais présente une requête, tout un volume, à l'honorable M. G. Duhamel.
C'est la chose la plus incohérente que j'ai jamais lue.
On nous fait entrer dans le quartier des idiots, bien idiots ceux-là, car ils ne demandent que deux choses pour être heureux, un piano et un joueur de violon. Ils ne s' entendent pas entre eux cependant, divisés qu ils sont en deux camps, les uns ré'clamant le piano, les autres le joueur de violon. La discussion dure depuis quatorze ans.
Plus loin ce sont les gâteux et là, le spectacle est d'une tristesse impossible à décrire.
Adieu espoir, avenir, ]es malheureux sont condamnés à mourir tels qu'ils sont, sans que jamais le moindre changement puisse se faire dans leur état.
J^ies pauvres diables n'ont conscience d'aucun de leurs actes.
Le matin on les lève de leur lit dans un état de malpropreté incroyable. Les paillasses doivent être vidées et brûlées tous les jours et, malgré le travail qu'exige ce nettoyage quotidien, nous remarquons que les dortoirs de ces êtres dégradés sont aussi nets et aussi propres que ceux des autres quartiers.
Ce qu'il faut de patience et de soins pour en arriver là !
Dans la même division nous voyons des monstres, des horreurs
On nous fait remarquer un pauvre garçon âgé de 18 ans, pas plus grand qu'un enfant de six ans, il est aux trois quarts aveugle, sa figure accuse cinquante ans, ses traits sont déformés, ses membres étiques. . .
En voici un autre âgé de 15 ans, il a la tête énorme, grosse deux fois comme le corps. Il est sourd, muet, idiot, et ne s'est jamais tenu debout depuis sa naiss:inc-\ Il est couclié et restera dans cette j)osition jusqu' à sa mort.
Bientôt nous entrons dans la salle des vieillards infirmes, paralysés ou tombés en enfance. Nous remarquons un cataleptique. On lui lève les bras et ils restent dans la position qu' on leur a donnée. Le malheureux est inconscient.
Je rencontre là le fameux centenaire, le i)ère Lessard, qui se dit âgé de cent dix ans. Il semble avoir encore bon pied, bon œil, mais la tête est faible, n voudrait sortir, cependant il serait peu prudent d' accéder à sa demande.
Il ne nous reste plus qu* un quartier à visiter, celui des agités (hommes).
Tout ce monde s' agite, en effet, remue, crie, hurle.
En entrant, nous sommes en présence d'un hercule qui, en nous apercevant, nous accueille par une bordée d'injures, le Dr. Bourque essaie de l'ap-
paiser, mais en vain, quand une jeune religieuse, toute petite, toute- mignonne, sort du cercle que l'on fait autour de l' énergumène, va droit à lui et lui parle.
Ma foi, j'ai tremblé pour elle, mais bientôt nous vîmes le colosse baisser la tête, nous tourner le dos et aller se blottir dans un coin, calme et silencieux comme un petit enfant en pénitence.
Eh bien ! ce résultat était dû à la reconnaissance qu'il éprouvait pour cette sœur qu'il savait être sa bienfaitrice, sa protectrice, .son soutien.
N'est-ce pas admirable ?
Je vous fais ce récit en courant, car il faudrait un volume pour entrer dans les détails.
îs'otre visite est terminée, nous avons bien parcouru trois ou quatre milles dans les escaliers, dans les corridors et dans les salles. Mes jambes demandent grâce, mais il nous faut encore voir les cuisines, où des fourneaux immenses sont occupés tout le jour ; la buanderie, où trente tertiaires et patientes lavent et' repassent ; la cordonnerie, d'où sortent toutes les chaussures de l'établissement; la boulangerie, la forge, la fabrique de matelas, les séchoirs, les ateliers de couture, les jardins, la ferme, les écuries, les étables, etc., etc.
Enfin, à sept heures, nous rentrons, il est temps, nous marchons depuis plus de trois heures, et
38 ENTEE-WOUS
quand on nous dit de passer dans la salle à manger, personne ne se fait ]3rier.
Après le souper, une surprise nous attend. Comme on a déjà Joué, il y a deux mois, une très jolie X)ièce, Arthur de Bretar/ne, l'endue par des amateurs et des ga.rdiens, on a i^réparé à la liâte une seconde représentation, à laquelle on nous prie d'assister.
Bien que la soirée soit déjà avancée, nous acceptons ; nous retournerons à Montréal quand nous IDourrons.
La salle est bondée, une centaine de patients sont assis, entourés de Sœurs, de tertiaires et de gardiens.
L' aumônier est conduit à la place d' honneur, ayant à sa gauche l'honorable solliciteur-général, et à sa droite l'honorable sénateur Trudel.
L'excellent orchestre, sous la direction de M. Lecours, de la Longue-Pointe, et du Dr Prieur, se compose de jeunes amateurs de beaucoup de talent.
L'ouverture de Jeanne cV Arc., de Clounod, a été^ très bien rendue.
Bien que Je ne fasse pas de ciitique théâtrale, je puis bien dire que la pièce a été Jouée avec beaucoup de sentiment et même avec un goût remarquable.
Pendant un entr'acte, un incident nous a beaucoup amusés :
Un patient, jeune homme de vingt à vingt-deux ans, d'origine anglaise, très iDien mis, se leva et vint troQver la supérieure.
— Auriez-vous la bonté, ma sœur, dit il, de me présenter à cette joiie demoiselle qui se trouve près de vous i
— Oui, oui, mon garçon, tout à Tlieure . . .
—C'est que, voyez- vous, je suis d'âge à me marier et cette jeune fille me plaît beaucoup. . .
— Plus tard, plus tard, la pièce continue.
Il est parti enchanté, en se dandinant, et cinq minutes après ses idées de mariage avaient dû s'envoler pour faire place à d'autres.
Voici, je crois une après-midi et une soirée bien remplies et je vous avoue qu'elles compteront dans ma vie.
Je n'ai pas la prétention d'avoii- fait une description de r asile, ma plume n'a pas dit tout ce que mes yeux ont' vu, mais ce quelle a oublié, je vous le dirai peut-être un jour, quand j'entreprendrai sérieusement l'histoire de cette maison remarquable qui n'a que quatorze ans d'existence et qui ne doit pas avoir do rivales, je crois, sur la terre américaine.
Je suis sorti de cet établissement rempli d'admiration pour les sœurs. Je les avais déjà api^ré-
40 ENTKE-XOUS
ciées à l'hôpital, sur le champ de bataille, au ber ceau des enfants trouvés et au chevet des mourants, je les ai admirées une fois encore dans leur rôle auprès de ces malheureux que tout le monde repousse dans la société, mais que les bras des Servantes de Dieu reçoivent comme des enfants bien-aimés.
La question d'opposer une digue aux ravages matériels et moraux causés par l'alcoolisme est tellement à l'ordre du jour dans les pays civilisés et intéresse tant la société, la famille et l'individu, que je crois devoir lui consacrer aujourd'hui toute ma causerie.
Si le sujet paraît un peu sévère, aucun de mes lecteurs, à coup sûr, n'en pourra nier l'utilité, et peut-être les ]-éilexions et surtout les statistiques contenues dans cet article pourront-elles produire quelque bien.
Ainsi que l'a dit un savant, il n'y a nulle part un écrivain, un statisticien, un administrateur, un magistrat, qui soutienne que T alcool n' est pas le facteur principal du paupérisme, des crimes, de la folie et de toutes les dégradations humaines.
II est remarquable de constater que c'est en France, le pays où il existe le moins de sociétés de tempérance, que l'on a fait les travaux de statistique les plus complets sur l'alcoolisme, et le rapport présenté l'année dernière, par M. N. Claude, sénateur, président de la commission d'enquête sur la consommation deU alcool, est cer-
taiûement une œuvre admirable qui comprend deux gros volumes et un atlas de statistiques graphiques aussi parfaits que possible.
Il y a des pays oii les sénateurs travaillent et servent par conséquent à quelque cliose.
C'est à ce rapport que je vais emprunter la plupart des renseignements que je vous donnerai.
L'alcoolisme se présente sous deux états : aigu et chronique.
L'alcoolisme aigu comprend l'ivresse ordinaire. l'ivresse conmdsim et l'ivresse apoplectique^ c'est. à dire que le buveur passe par trois périodes, gaie ou triste selon le tem})érament, puis furieuse et enjin inerte.
Ses effets sont tellement connus que je ne crois l^as nécessaire d'entrer dans des détails.
L'alcoolisme chronique se divise en deux clas" ses ; Y alcoolisme acquis et l' alcoolisme Mréditaire. C'est là surtout le mal qui a une influence sur la société et la famille.
Au commencement, les boissons alcoliques ne déterminent d'autres troubles qu'un léger degré d'excitation et d'insomnie et ce n'est que peu à peu et au bout d' un certain tenq^s que surviennent les symptômes révélateurs d'une intoxication réelle. La période de temps nécessaire à une modification du système nerveux par les liqueurs spiritueuses chez l'iiomme qui boit sans s'enivrer
est ainsi relativement courte et, abstraction faite des troubles locaux jproduits par les boissons alcooliques sur le tube digestif, c'est le système nerveux qui subit les j)remières atteintes de l'intoxication chronique, c'est toujours lui qui en est le principal support. Les importantes fonctions dévolues à ce système ; sensibilité, intelligence, mobilité, sont simultanément ou • successivement altérées.
La sensibilité morale, comme la sensibilité physique, est souvent exagérée ou pervertie.
Le buveur, d'abord j3lus impressionnable, parfois plus affectueux, devient impatient, emporté, querelleur, inquiet, triste, et souvent il tombe dans le désespoir. D'ailleurs, il est excité non-seuJement par l'action de l'alcool, mais encore par l'insomnie qui en est la conséquence. L' insomnie^ en effet, est un des symptômes les plus constanU de V alcoolisme. Le sommeil est difficile, peu prolongé, souvent pénible et presque toujours troublé par des rêvasseries et des songes effrayants.
Chez le buveur, l' embonpoint est très variable ; si, le plus ordinairement, l'alcoolique engraisse d'abord et maigrit ensuite, il n'en est pas moins vrai qui souvent il y a lieu de distinguer des alcooliques maigres et des alcooliques gras, comme il j a des vieillards maigres et des vieillards gras.
Les lésions matérielles occasionnées par l'alcoolisme ont une grande ressemblance avec celles
44 ENTEE-NOUS
qu'entraîne à sa suite le progrès des années et nous j)vou.Yent que Valcoolù' me n^est, en somme, qrûune vieillesse ardiclpée.
Dimimition de la force physique, abaissement de la taille, stérilité relative et accroissement de la mortalité, tels sont, dans l'ordre physique, les principaux effets des liqueurs spiritueuses chez les peuples qui en abusent.
Tous les alcools ne produisent pas les mêmes effets.
Dans les pays Scandinaves, où l' on fait une consommation exclusive cl'eau-de-vie de pommes de terre, l'alcoolisme atteint sa plus grande intensité ; et, si dans les autres pîiys du Nord l'alcoolisme fait aussi de nombreuses victimes, cela tient aux eaux de vie de grains et de betteraves dont on y fait commerce. Mais cette question se précise bien davantage l'orsqu'on la limite à la France, où il a été j)rouvé que les délits et les crimes résultant des boissons alcoolicflies étaient en rapport direct avec l'emploi des alcools autres que celui fourni 'par le oin.
(y est en effet, dans les départements non vinicoles que Ton voit se produire avec le plus de fréquence l'alcoolisme ; et si, dans les contrées où on récolte le vin, il existe quelque fois des alcooliques, cela tient à la présence de grandes industries qui en-
l' alcoolisme 45
traînent la consommation d'eaux de vie d'antre
provenance.
Voici le classement des différents pays selon la consommation individuelle :
Pintes
Danemark 8 . 85
Allemagne (Union douanière) S . 35
Suisse 4 . 00
Pays-Bas 4 . 58
Belgique 4 . 20
Suède 4.15
France 3 . 85
Bade 3 . 77
Autriche -Hongrie 3 . 50
Pi,ussie 3 . 32
Finlande 2 . GO
Etats-Unis ' • 2.50
Angleterre 2 . 49
Canada 1 . 95
Norvège 1 . 75
Italie 1.04
Quelle voie faut-il suivre pour remédier â un IDareil état de choses ? Le Dr Lancereaux l'a indiqué en ces termes :
Le remède contre l'alcolisme peut être ainsi défini : insi^ecter sérieusement la fabrication et la mnte des boissons alcooliques, édicter les peines les plus sévères contre les falsifications et s'opposer à la multijplication des ccîba.rets.
S'opposer seulement à la multiiDlication des débits de boissons, comme le font nombre de citoyens animés du reste des meilleures intentions, c'est en
effet ne s' occuper que de la moitié de la question, car la falsification fait plus de mal que la quantité de boissons absorbées, et pour preuve je citerai encore le même savant :
Il est une cause à ce mal (l'alcolisme) qui va, chaque jour, gagnant du terrain, c'est la mauvaise qualité des boissons livrées à la consommation. Dei^uis longtemps, j'ai remarqué que ce ne sont pas les individus qui font les plus grands excès qui sont les plus alcoolisés ; parmi nos malades des hôpitaux, un grand nombre se contentent chaque jour de quelques petits verres d'eau-de-vie ou de liqueurs, quelques-uns même ne boivent guère i)lus d'un litre et demi à deux litres (deux pintes) de vin, et, néanmoins ils présentent les accidents les plus sérieux. S'il en est ainsi, il faut bien admettre que ce n'est pas la quantité qui a le plus contribué à l'intoxication.
Si on examine le diagramme constatant la relation qui existe entre le nombre de suicides ayant eu pour cause notoire l'excès des boissons alcooliques et l'augmentation de la consommation de l'alcool pur, on ne peut s'emi^êcher de constater que ces nombres sont proj)ortionnels et se suivent constamment.
Le fait est sni'tout remarquable depuis 1870 jusqu'à 1885.
l'alcoolisme 47
De 1871 à 1875, on constate une décroissance très sensible de suicides en même temps qivune diminution très notable dans la consommation de l'alcool, mais à partir de 1875 Jusqu'en 1885, les nombres se suivent constamment en augmentant.
Pendant cette période décennale, le nombre des suicides a presque doublé et la consommation de r alcool pur s'est également élevée dans la même proportion.
C est en Normandie, dans le département de la Manche (contrée non vignoble), que Ton constate le plus grand mal : 35 suicides alcooliques sur 100 suicides.
Les régions vignobles ont très peu de suicides alcooliques.
La IS'ormandie, la Bretagne et l'Est fournissent le plus grand nombre, c'est du reste dans ces contrées que Ton consomme surtout les eaux de vie de cidre, de betterave et de grains.
Le nombre de cas d'ivresse iDublique a aussi son importance, puisqu'il se rattache directement à la question.
Or, ce sont encore les mêmes régions où l'on consomme des alcools ne provenant pas du vin, qui figurent avec les teintes les plus sombres : le département de la Seine Inférieure (Normandie) et celui du Finistère (Bretagne).
48 EXTRE-NOUS
Depuis vingt-cinq ans, la marche de l'aliénation alcoolique est accusée d'une manière très nette.
Au début, la i:)roportion des malades dont l'affection était due à F alcoolisme était de 7 à 8 pour cent entrées dans les asiles ; elle se montait en 1885 à 16 pour cent.
D'après les statistiques, on voit que les asiles qui accusent le plus fort contingent alcoolique se trouvent précisément dans les pays où la consommation alcoolique est la plus forte.
Toutefois, le Nord semble, au point de vue de l'aliénation mentale alcoolique, jouir de la môme immunité signalée au point de vue des suicides et des morts accidentelles ; en général, les pays qui consomment le plus de Mère sont mieux partagés que ceux qui consomment du cidre.
C'est encore en Normandie, dans la Seine Inférieure, que Ton constate le plus grand nombre d'aliénés alcoliques.
Le gin est le fléau de la Hollande et de la Belgique, et voici qui le prouve clairement :
Les vrais buveui's d'alcool consomment des quantités de genièvre qui échappent en calcul. Les ouvriers terrassiers et des polders, que ce pays humide nourrit par milliers, en donnent pourtant quelque idée. Quoique endurcis à une l^esogne qui briserait en peu de temps un ouvrier ordinaire, ces rudes travailleurs meurent vite parce qu'ils boivent outre mesure. Une pinte de genièvre par jour est pour beaucoup d'entre eux, un minimum souvent dépassé.
Parfois, en louant une équipe de ces ouraers, on est forcé de stipuler les clauses sous la forme d'un certain nombre de litres, aux-
l'alcoolisme 49
quelles on ajoute quelques " cents " poin- les rares nécessités de la vie qui ne peuvent se satisfaire par l'absorption des alcools. Vous refusez-vous à ce genre de traité, leur oïraut en espèces un salaire assez élevé, ils ne voudront rien entendre ; l'argent, pour eux, c'est le genièvre ; ils n'ont guère d'autres besoins.
Un j)oiiit sur lequel j'insiste suriout est celui de la diversité des alcools.
En effet, comme l'ont dit des savants distingués, Valcool n'est x^as un, eX. grâce aux progrès delà chimie moderne, le nombre de ces corps s'accroît chaque jour et constitue des séries parallèles.
L'alcool de vin est le moins toxique, mais les alcools de cidre, de betteraves et de grains sont les plus dangereux : ce sont ces derniers que l'on consomm-e le i3lus dans les pays froids.
On retrouve partout le même phénomène, la consommation de l'alcool s'accroît de plus en plus au fur et à mesure que l' on gagne le ISTord et que l'on s'approche de la mer.
Il y a toujours un rapport intime entre la consommation de l'alcool X)ur et celles des principales autres boissons alcooliques, le vin, le cidre et la bière. Il a déjà été établi que plus une région récolte de vin, et p>ar conséquent en consomme, moins elle absorbe d'alcool Dans celles, au contraire, qui sont privées de vin et qui ont recours à la bière ou au cidre, boissons moins alcooliques? la consommation de l' alcool acquiert une grande importance.
ÔO ENTIlE-iSrOUS
On i)oui'rait dire que riiorame cherclie dans l'eau-de-vie la quantité d'alcool qu'il n'a ira trouver dans la bière et le cidre, et qu'il aurait rencontrée dans le vin.
Poussé à ses extrêmes limites, l'alcoolisme crée en quelque sorte une race f<ptciale qui peut bien se continuer pendant un certain temps avec ses infirmités physiques et ses tendances vicieuses^ mais qui heureusement manque d'éléments suffisants pour se i)erpétuer : exposée à toiites sortes d'accidents et de maladies, vouée à la stérilité, elle ne tarde pas à disparaître et ainsi s' éteint parfois, le plus souvent même l'alcoolisme, quand il est tombé dans la famille.
Les na.tions, comme les individus, ne peuvent vivre longtemps qu' à la condition d' être sobres et vertueuses; dès l'instant où elles deviennent in. tempérantes et vicieuses, elles sont destinées à périr.
La viabilité d'un peuple dépend d'un certain nombre de conditions, et quand au travers de celles, ci s'introduit l'abus des boissons alcooliques, on ne saurait trop prendre garde qu'il y a là une menace de décadence plus ou moins prochaine.
Le peuple Canadien, dont l'accroissement fait l'étonnement du monde entier, n'a dii son extenstion qu' à sa tempérance et à ses bonnes mœurs, et si dans nos campagnes il nous est donné de voir
des familles si nonibreiises, c'est parce que les parents ont su conserver les forces vitales que leur permettent de peri^étuer leur race.
Le cultivateur, qui constitue T élément le pins sain de notre population, grâce à ses habitudes de travail, est moins exposé que l'habitant des villes aux dangers des occasions de boire, et c'est lui qui se charge de faire la meilleure politique de race, en élevant de nombreux enfants sains et forts comme lui.
C'est grâce à lui que l'élément français en est arrivé à refouler le germe anglo-saxon qui s'était implanté dans notre province, et Jacques Bonhomme, quand il vient chez nous, ne peut s'em- I)êcher d'admirer les résultats merveilleux auxquels est arrivé Jean-Baptiste qui, entouré d'éléments souvent hostiles sur le continent américain, s'est chargé de le conquérir d'une manière pacifique mais irrésistible.
Emportant avec lui sa langue et sa croyance, il impose l'une et l'autre dans les contrées qu'i^ envahit, et partout il fait respecter ses titres de Catholique et de Français.
Il est cependant indéniable que l'alcoolisme fait des progrès chez nous comme ailleurs, mais c'est parce que le mal n'est pas encore trop enraciné qu'il faut l'attaquer maintenait, afin d'éviter à nos
52 EJN'TRE-NOUrt
descendants une tache qu'ils ne seraient peut-être pas de force à accomplir.
A la suite d'études sérieuses et de recherclies minutieuses les sénateurs français en sont arrivés à cette conclusion basée sur les statistiques dont Je n'ai fait que donner un aperçu plus haut :
AffrancMr les boissons liygièniques : vins, cidres, Mères, et faire payer leur rançon par V alcool.
Ainsi qu'on a pu le voir par les exemples que j'ai cités, ce n'est pas tant la quantité que la mauvaise qualité des alcools qui j^roduit l'alcoolisme.
Eli Russie, l'eau de vie nou rectifiée est la boisson de ce qu'où appelle encore là-baç, les gens de la basse classe, des anciens serfs, des ouvriers, des soldats et de leurs femmes (surtout les vieilles). Ces dernières ne le cèdent en rien, pour boii'e, à leurs maris ou à leurs frères. Dans les classes supérieures, il est d'usage général de commencer chaque repas par un petit verre de bonne eau-de-vie doublement rectifiée ; dans cette partie de la population il est rare de voir un homme perdre, même en buvant exagérément, l'empire sur soi-même. Par contre, ceux qui boivent de l'eau-de-vie, non rectifiée, hommes et femmes, se promènent souvent en trébuchant ou bien gisent ivres-morts ; c'est surtout le cas les dimanches et les jours de fête, dont on compte quatre-vingt seize par an en Russie.
Ijes effets des mauvais alcools sont les mômes partout et tel buveur qui n'absorbe que deux pintes d'alcool de grains deviendra alcoolique quatre fois plus vite qu'un autre qui boit de l'ai, cool de vin.
l'alcoolisme 53
On nous dit souvent qu'autrefois, il y a trent^e ou quarante ans, les canadiens français buvaient beaucoup plus que de nos jours et que partout, dans les moindres paroisses comme dans les cités, on consommait une grande quantité d' alcool, mais on a bien soin d'ajouter avec raison :
— Alors, on ne buvait guère que de la Jamaïque, comme disent encore les bons vieux, et dix verres de rhum ne faisaient pas autant de mal qu'un verre de ce mauvais whiskey qu'on nous vend aujourd' hui.
Le rhum nous venait directement des lieux de production, il était sain, tandis que maintenant, sous prétexte probablement d'encourager l'industrie du pays, ce sont les gens d' Ontario qui nous désagrègent avec leur alcool de grain, le plus toxique et le plus malfaisant de tous.
La province d' Ontario, qui pose à la vertu, est en réalité la source de tout le mal, de l'alcoolisme abrutissant, car c'est là que se fabriquent tous les alcools indigènes, et vous ne trouverez pas une seule distillerie dans tout le pays français, la province de Québec, ni un seul distillateur canadienfrançais dans tout le Canada.
Si nos débitants vendent le poison en détail, les Ontariens nous empoisonnent en gros, ce qui ne les empêche pas, du reste, de déblatérer contre les buveurs de la province de Québec et de prêcher contre les maux dont ils sont les auteurs
54 ENTlOv-NOUS
N'a-t-on pas vu dernièremenu le plus grand distillateur du Canada, donner dix iiitlle piastres à l'Armée du Salut ! ! !
Il eut été mieux inspiré en ^lonnant cette somme aux familles de ceux qu'il a x)erdus par ses produits malfaisants.
Les hommes qui ont quelque souci de la santé et de la morale publique, devraient tout d.' abord déclarer la guerre à ces distilleries d'alcools de grain, chercher à en empêcher la fabrication, et agir de manière à encourager l' emploi exclusif des boissons hygiéniques, vins, cidres de pommes et bières.
Les distillateurs jetteront des cris de paon, mais mieux vaut empêcher une vingtaine d' individus de s'enrichir que de ruiner tout un penple. L'intérêt public avant tout.
Le rang que le Canada occupe dans la liste des peuples, au point de vue de la consommation de l'alcool, n'est pas mauvais, mais il ne faut pas perdre de vue. Je le répète, que nous ne consommons que de mauvais produits et qu'ils font plus de mal que si nous buvions trois ou quatre fois la même quantité de bonne eau-de-vie.
Je ne fais pas de propagande ix^ui'. encourager l'absorption d'une i)lus grande quantité d'alcool, mais je tiens à protester contre l'infériorité et les dangers des X)roduits des empoisonneurs d'Ontario.
l'alcoolism]-: 55
Nous avons évidemment tro}) de débits de boissons, cxuoique sous ce rapport nous soyons dans une bien meilleure situation que la France, que j'ai surtout prise comme point de comj)araison.
Chez nos cousins d' outre-mer il existe en moyenne 1 débit pour Q-t habitants, et dans certains département? on en compte 1 pour 52 habitants, ce qui est déplorable.
A Montréal il y a 51U débitants pour une population d'à peu j)i'ès 200,000 âmes, soit 1 débitant par 892 habitants.
Cependant il ne faudrait pas en conclure qu' on se grise plus en France que chez nous, car c'est tout le contraire,
La moyenne des inculpés pour cause d'ivresse publique n'est que de 178 pour 100,000 habitants en France.
A Montréal, pendant Tannée 1887, d'après le rapi:)ort officiel de la cour du Recorder, il y a eu 3,741 inculpés pour cause d'ivresse, ce qui fait une proportion de 1870 par 100,000 habitants, soit dix fois Xflus qu'en France ! ! !
Dans les contrées les plus adonnées aux excès alcooliques, Normandie et Bretagne, la propor,. tion n'est que que de 809 pour la Seine Inférieure et 645 pour le Finistère, i3ar 100, 00(^ habitants.
Vous voyez que si les cas d'ivresse publique sont si nombreux à Montréal, ils sont occasionnés sur.
tout par la maiivaise qualité de la boisson, et c'est pourquoi l'attention des législateurs doit être attirée sur ce point.
J'ai:)prends, du reste, qu'une nouvelle loi doit édicter des peines très sévères contre les falsificateurs, mais nous ne pouvons pas tout faire chez nous, et c'est surtout dans la province d'Ontario, dans les distilleries, qu'il faudrait aller clierclier les coupables.
Et maintenant, voulez- vous savoir qu'elles sont les peines infligées, en France, aux ivrognes récidivistes, voici le texte de la loi :
Toute personne (|iii aura été contlamnée deux fois en police cor rectionnelle, pour délit d'ivresse manifeste, sera déclarée, par le second jugement, incapable d'exercer les droits suivants :
lo De vote et d'élection ;
2o D'éligibilité ;
3o D'être appelée ou nonnnée aux fonctions de juré ou autres fonctions publiques ou aux emplois de l'administration, cm d'exercer ces fonctions ou emploi ;
4o De port d'armes, (droit de chasse) pendant deux ans à partir du jour où la condamnation sera devenue irrévocable.
On est plus sévère qu'ici, n'est-ce jms ?
Une mesure des i)lus curieuse existe en Angleterre :
Les débitants qui vs' engagent à fermer leur établissement un jour par semaine (six days licence)^ ou à le fermer chaque jour une heure avant l'heure réglementaire {early cloHng\ jouissent d'une réduction, sur le tarif ordinaire, d'un septième pour
l'alcoolisme • 57
les six days licences et de deux septièmes pour les six days and early closing licences.
C'est là une mesure contre F alcoolisme, mesure qui nous prouve que les Anglais qui t'ont tant parade de respect x^our le jour du Seigneur, se grisent et grisent les autres, à Londres, le dimanche, comme les autres jours.
Quand il 7 a quelques sous à gagner, l'iiomme aux bons principes disparaît i)our faire place à r homme d'affaires.
On voit le môme phénomène en Canada, où ceux qui bénôficent le i^lus de l'alcoolisme sont les fabricants de wliiskey qui prêchent la tempérance.
Si vous voulez détruire l'ivrognerie, allez dans Ontario et faites disparaître d'abord les distilleries des fils de Jolm Bull.