L'OUVRIER
Les animaux ne connaissent pas leur bonheur et, vraiment, la chose est fâcheuse, car s' ils pouvaient apprécier les précautions que l'on prend pour leur éviter toute fatigue, ils constateraient la suprême sottise de T homme qui ne pense pas adonner à ses semblables les soins dont il entoure les bêtes.
Il y a quelques jours, un inspecteur de la société protecti-ice des animaux, a traduit devant la cour du Recorder, de Montréal, neuf charretiers, sous accusation d'employer des véhicules non munis de servantes^ oulgo bâtons de repos.
Yous savez que Ton nomme servante le sui^port qui soutient une voiture dans la position horizontale, quand elle est arrêtée.
Notez que ces neuf charretiers ne sont nullement accusés d'avoir frappé leurs chevaux, ni de les avoir maltraités ^d'aucune manière, non, mais le seul fait de n avoir pas de servante est une contra vention à la loi, et les protecteurs des bêtes ont jugé dans leur sagesse qu'il était nécessaire de faire cesser un pareil scandale
C'était et c'est leur droit, puisque la loi est ainsi faite, et je crois sincèrement qu'elle a été promulguée pour le plus grand bien des animaux.
Pendant que cet employé faisait preuve de tant de zèle, devant lui, derrière lui, à ses côtés, de pauvres diables peinaient non comme des bêtes, mais comme des hommes, ce qui est bien i)lns dur, et pas un d'eux n'était muni de servante, c'est-à-dire qu'aucun de ces travailleurs n'avait le droit de se reposer d'une manière quelconque, dans la position horizontale ou autrement.
Deux hommes, travaillant sous un ciel de plomb, venaient même d'être emportés à l'hôpital frappés d'insolation. Ils souffraient atrocement, mais les neuf chevaux arrêtés devant Thôtel-de- ville goûtaient bêtement un repos qu'ils n'avaient nullement gagné.
Le même Jour, on me racontait un fait navrant :
Un travailleur, charretier lui aussi, était employé par un entrepreneur depuis une quinzaine de jours.
L'homme, maigre, hâve, éreinté, sentait encore la fièvre qui l'avait longtemps abattu, et, sorti trop tôt pour gagner le pain de cinq enfants et d'une femme épuisée, semblait toujours sur le point de tomber en travaillant. Il résistait pourtant, et cela faisait mal de voir ses nerfs tendant le cuir de ses bras, et ses jambes flageoller, quand il chargeait de grosses pierres dans sa voiture branlante.
Quand au cheval, c'était bien le cheval d'un malheureux, mais il avait la chance d'être bête, et
l'ouveier 25]
chaque jour ou rognait la part de pain de la maison pour iDorter plus d'avoine à l' écurie.
Dame! cet animal n'était-il pas l'associé indispensable du chef de la famille et c^elui-ci ne devait il pas partager les bénéfices à parts égales ? Tant pis pour r homme s' il avait à nourir six bouches de i)lus.
Il n'était pas marié, le cheval ; pas si bête!
Une fois j)ar semaine, le dimanche, l'animal mangeait moins et la famille un X3eu plus. C'était peut-être une injustice commise aux dépens de l'associé quadrupède, mais l'homme l'avait ainsi décidé et il disait qu'il était bon qu'il mangeât à son appétit cinquante-deux fois Tan, le glouton !
Un matin, en regardant son cheval tirer sa charge, il constata avec stupeur que la bête tendait le cou avec effort, baissait beaucoup la tête ; le train de derrière allait déhanché, le jarret semblait vaciller, le sabot mordait mal la terre. , .Malheur! ! ! il était épuisé jDOur de bon. . , .
Lui, l'homme, le jDauvre, sentait bien aussi ses biceps s'affaiblir ; les muscles avaient disparu, il ne restait plus que des cordes limées par trente ans de travail.
Il arrêta sa voiture ; tout s'arrêta : machine roulante, bête et charretier.
Les trois parties du gagne pain se désagrégeaient ; et une larme coula le long de la joue du malheureux, le cheval tourna son œil triste du côté de
252 ENTEE-NOUS
son associé, et la cliarette elle-même fit entendre un gémissement dans ce concert de misère, mnet jusqu'alors.
— Voyez- vous, foreman, dit le malheureux en rentrant au chantier, mon cheval n'en peut plus, ma charrette est malade, et moi, je n'en vaux guère mieux. Il n' y a qu' un moyen de m' en tirer : laissez moi charrier de la terre et donnez ma part de i^ierres à des camarades plus vigoureux qui ne se plaindront pas de l'échange
— Si ton cheval n est pas capable de charrier de
la jnerre .... eh bien ! sacre ton camp ....
Viens ! on va régler ton compte.
On le lui régla son compte ; il reçut quelques piastres, et charretier, charette et cheval reprirent le chemin de la maison.
Ce soir là, à l'heure où l'on soupe d'ordinaire dans les maisons habituées à trois repas, le cheval et les enfants seuls mangèrent chez le charretier ;
sa femme et lui n'avaient pas d'appétit Il y a
des moments où 1 on n'a pas faim, malgré l'estomac vide ....
— Et, comme ça, mon pauvre vieux, dit la femme, on t'a claire, on t'a dit de sacrer ton camp.
— Oui. . . . c'est comme ça. . . .nous sommes
trop vieux tous les trois ....
—Et qu'est-ce qu'on va devenir, mon Dieu ?
l' ouvrier 253
— Je n'en sais rien. On dit qu'en Europe ils s'occupent de fonder des caisses de secours pour les ouvriers qui ne peuvent plus travailler. On devrait bien faire ça en Canada. Pour moi, ajouta le malheureux en tendant ses bras noirs et durs, je pourrais encore faire une journée, mais faut pas que ce soit trop forçant pour le moment.
— Pourquoi donc que le foremmi t' a claire, estce qu'il ne pouvait X3as te mettre à la terre ?
— Oui, il le pouvait, mais il n'a x^as voulu
— Va, console toi, mon vieux, la Providence est là !
— C'est bon! en attendant, si tu n'as pas faim, moi je n'ai ^Das le cœur à manger ; donne notre part aux enfants ....
Ce fut bombance pour les mioches, et pendant que les mâchoires des jeunes insouciants faisaient un bruit de meules broyant le grain, on pouvait entendre le père murmurer :
— Et quand je pense qu' on va célébrer la Fête du TraTiail le 2 septembre prochain !
Ceci n'est pas inventé, mes amis, c'est une des tristes pages du livre de la vie réelle, un de ces faits comme il s'en passe tous les jours, mais que nous ignorons le plus souvent ; et puis qu'une de ces pages venait de m' être dite, j'ai cru de mon devoir de vous la réciter à mon tour.
Comme je connaissais l'homme, je me suis inté-
2Ô4 ENTKE-NOUS
ressé à lui et j'ai essayé de lui faire avoir de l'ouvrage, en m' adressant à un autre entrepreneur que j'avais vu deux ou trois fois.
— J)e quelle couleur est-il X fut sa première question.
— Eouge, fatigué, mais avec un peu de soins il rendrait encore des services.
- Rouge ! ce n' est pas un ami i)olitique, alors ?
— Je croyais que vous parliez du clieval.
— Non, rhomme ?
— Oh ! je n'en sais rien. La dernière fois que je l'ai vu, il était noir de liâle et de soleil.
— On verra
Vous verrez que la i^olitique va s'en mêler et que je vais être obligé de passer mon protégé au bleu.
Au fait, il est peut être bleu ; mais si j'ai affaire à un patron rouge ?
XXTI
Les morts durent bien pou ; laissons les soiis la piei-re. Hélas ! dans leur cercueil ils tombent en poussi(^re Moins vite qu'en nos cœurs.
A dit Victor Hugo après que tant d'autres l'ont pensé, mais les Américains qui font si pen de cas de la vie .... des antres, veulent que leur dépouille mortelle soit léguée à leurs descendants avec toutes les apparences de la vie.
Une nouvelle compagnie apioelée <( New Mauso leum » vient de se former à ISTew-York, et offre ses services au public.
Ces industriels, qui veulent vivre des morts, ont lancé une circulaire dans laquelle ils invitent leurs contemporains à renoncer à la coutume d'enterrer leurs parents décédés, et de recourir à leur procédé qui est la dissication. Les corps soumis à une série d'opérations conserveront leurs formes pendant un certain nombre d'années (garanti par la compagnie), et déiDOsés dans des caveaux particuliers où on pourra les voir à volonté.
La circulaire est très bien illnstrée.
Mais cette idée de préserver les corps d'une destraction qui semble être la loi naturelle, n'est
256 E]srTRE-]S"ous
pas nouvelle, car les Egyptiens surtout l'ont mise en pratique d'une façon merveilleuse et, jiour faire bien comprendre le système employé par eux, je vais vous faire assister au dépouillement d'une des momies soignées de l'ancienne Egypte, d'après le récit d'un savant :
En allant du dehors au dedans, on trouvait d' abord autour de la momie une sorte de cartonnage épais, à masque doré, moulant autant que possible les formes du corps enseveli.
Le cartonnage une fois ouvert, une vague et délicieuse odeur d'aromates, de liqueur de cèdre, de poudre de santal, de myrrhe et de cinnamone, se répandit i)ar la cabine de la cange, car le corps n'avait pas été englué et durci dans ce bitume noir qui pétrifie les cadavres vulgaires, et tout l'art des embaumeurs semblait s'être épuisé à conserver cette dépouille précieuse.
Un lacis d'étroites bandelettes en line toile de lin, sous lequel s'ébauchaient vaguement les traits de la ligure, enveloppait la tôte ; les baumes dont ils étaient imx)régnés avaient coloré ces tissus d'une belle teinte fauve. A partir de la poitrine, un filet de minces tuyaux de verre bleu, semblables à ces cannetilles de jais qui servent à broder les bas-quines espagnoles, croisait ses mailles, réunies à leurs points d'intersection par de petits grains dor6s, et, s' allongeant jusqu'aux jambes, formait à la morte un suaire de perles digne d'une reine.
LES MOKTS 267
Sur la tête de la momie était j)lacé un riche mi, roir en métal poli, comme si 1" on eût voulu fournir à l'âme de la morte le moyen de contempler le spectre de sa beauté pendant la longue nuit du sépulcre
Au long du corps on avait mis l'étroite cuvette carrée en bois de santal, où de son vivant la morte accomplissait ses ablutions i:)arfumées.
La momie une fois hors du cartonnage, le savant commença
à la démailloter avec l'adresse et la légèreté d'une mère voulant mettre à l'air les membres de son nourrisson ; il défit d'abord l'enveloppe de toile cousue, imprégnée de vin de palmier, et les larges bandes qui, d'espace en espace, cerclaient le corps. Puis il atteignit 1 extrémité d'une bandelette mince enroulant ses spirales infinies autour des membres de la jeune Egyptienne.
Il pelottonnait sur elle-même la bandelette, comme eut pu le faire un des plus habiles embaumeurs de la ville funèbre, la suivant dans tous ses méandres et ses circonvolutions. A mesure que son travail avançait, la momie, dégagée de ses épaisseurs, comme la statue q^^'un practicien dégrossit dans un bloc de marbre apparaissait plus svelte et plus pure. Cette bandelette déroulée, une autre se présente plus étroite et destinée à serrer les formes de plus près. Elle était d'une toile si fine, d'une trame si égale, qu'elle eut pu soutenir la comparaison avec la batiste et la mousseline de nos jours.
Enfin, la belle Egyptienne, morte depuis trejite ■siècle-'!, apparut belle encore et comi-ne endormie aux regards du savant et de son ami émerveillé
On croit rêver en lisant ces lignes, et cependant rien V est plus vrai. Au reste, ne sait-on pas qu'il y a quelques années on a retrouvé le corps du
258 ENTKE-NOUS
grand pharaon, de Rliamses II — ce Naxjol éon des Egyptiens, comme l'a nommé im écrivain moderne— et qu'il était encore assez bien conservé pour donner une idée exacte des traits et de la physionomie du grand roi.
Mais toutes les précautions i')rises par les monarques égyptiens pour assurer leur tranquillité après leur mort, leurs sépulcres cachés dans les lianes des montagnes creusées, l' entassement des pierres énormes, rien n'a pu soustraire leur dé pouille à la curiosité des savants, des antiquaires et surtout des voleurs.
Quand aux Américains, où veulent-ils en venir avec leur méthode de conserver les corps, môme indéfiniment ?
Les morts vont vite, et de tout temps, l'oubli a suivi de près leur disparition de la scène de la vie ; on les a brûlés, enterrés, momifiés, abandonnés aux oiseaux de proie ou aux fauves, mais on ne se souvient que de quelques uns, et la découverte du cadavre de Sesostris n'a i^rovoqué qu'un sentiment de curiosité et non d'afi'ection.
Les anciens comiDrenaient si bien cela, qu'à Kome, des bouiïons assistaient même aux funérailles des grands personnages ; Us y figuraient pour amuser, jiar leurs grimaces et leurs plaisanteries, la foule qui marchait derrière le corps, « afin qu'elle s'ennuyât moins à suivre le convoi, > dit un auteur.
Nos corps, pour le cas que l' on en fait de notre vivant, ce n'est pas trop la j)eine de les conserver après notre mort, et il serait â désirer que l'on inventât, au contraire, un moyen de les j)réserver longtemps quand ils sont animés, mais certains médecins ne sont j)as de cet avis.
n vient de se dérouler en effet, à IMontréal, un procès qui, en Europe, aurait eu le plus grand retentissement, tant certains détails en sont stupéfiants.
Un médecin poursuivait en dommages un de ses confrères pour avoir dit que 'pav son incapacité il avait fait mourir une femme qu'il avait oxoérée.
Dans r audition de la cause, un des témoins, médecin lui-même, a déclaré qu'en effet le demandeur avait agi comme un charlatan et que roi:!ération avait été une véritable boucherie, et cela eu sa 'présence et devant un troisième médecin.
Bien plus, il a ajouté en réponse à une question à lui faite par son avocat, qu'il ne s'était i3as opposé à cette prétendue boucherie, et bien que reconnaissant r incapacité de son confrère, il n' avait pas fait l'opération lui-même par étiquette professionnelle ! ! !
Ainsi, c'est une chose admise que nous sommes exposés tous les jours à nous faire assassiner, sans pouvoir nous défendre, en présence de gens qui ont conscience de ce qui se passe, qui peuvent nous porter secours, mais qui se gardent bien de le faire
ENTKE-NOUS
'parce que Vo2yérateur est -plus âgé qu'eux et que r étiquette professionnelle les oblige à rester simples spectateurs du crime.
Mais cela dépasse les limites du possible ! Cela ne se voit pas chez les sauvages les moins intelligents ! C'est incroyable ! Ou ne peut pas même rêver jyareille absurdité ! et l'énormité même de cette prétention me fait croire que l'opération n'a pu avoir lieu dans les conditions relatées par cet étrange témoin.
Trois explications peuvent se présenter à l'esprit du lecteur qui a pris connaissance de ce procès :
— La version donnée par le médecin témoin, est exacte ; alors, lui-même est coupable de ne pas avoir empêché la tuerie, et il doit être châtié.
— Cette version est fausse ; dans ce cas, le même témoin doit être puni pour avoir rendu un faux témoignage.
— Les rapports des journaux sont inexacts ; dès lors, les journaux doivent être poursuivis pour avoir calomnié et le demandeur et le défendeur.
Mais de quelque manière que l'on envisage la cause, il est nécessaire, dans l'intérêt public que quelqu'un supporte les conséquences de sa fante.
Que deviendrait donc l'honneur — je ne parle pas de l'étiquette— que deviendrait donc l'honneur du corps médical, si l'on allait passer l'éponge sur ce scandale et n'en plus parler! Que deviendrions
nous, si, dans cliaqne médecin, nous avions le droit de voir un meurtrier ou son complice ! !
Ce que nous demandons aux médecins n'est pas tant du savoir-vivre entre eux, que du savoir faire vivre pour nous.
xxm