LES ENFANTS TROUVÉS
bonne de quinze ans, n'ayant qu'un enfant à soigner, est payée au moins quatre piastres par mois, qu'elle est nourrie, logée et blanchie, et que le petit enfant est également nourri et habillé par ses parents.
C'est absurde, évidemment, et croyez-vous que ce soit chose facile, dans de telles conditions, de trouver des femmes qui consentent à prendre soin des enfants.
Est-ce vous, bienveillant critique, qui accepteriez cette tâche 'l
Cependant, il faut en passer par ce système ou faire comme les Chinois, jeter les enfants â l'eau, il n'y a pas d'alternative.
Au reste, le journaliste en question n'a rien découvert, pas même le mal qu'il signale, mais il se garde bien de suggérer un remède quelconque.
Je vais essayer de faire mieux que lui.
Certes, je n'invente rien et ne fais guère que répéter à peu près ce que d'autres ont dit avant moi.
n faut d'abord remédier à T insuffisance des moyens dont disposent les Sœurs, pour que les enfants trouvés reçoivent tous les soins désirables.
Pour arriver à ce but, i! faut que les citoyens
riches ouvrent franchement leur bourse et que le
gouvernement donne aussi le plus possible. On dit
que le premier ministre s'occupe déjà de la chose,
180 ENTKE-NOUS
et je crois que pas un député ne refusera de voter un crédit spécial pour une œuvre aussi utile que celle-ci.
Il est à désirer que les femmes qui ne prennent pas soin des enfants qui leur sont conliés soient punies sévèrement
Les maires des localités dans lesquelles se trouvent des enfants en pension, ne x>ourraient-ils pas s'enquérir de la manière dont les petits abandonnés sont traités !
Une société ne pourrait elle pas se former dans le but de donner tous les ans des prix aux personnes qui montrent le plus de dévouement envers les enfants dont elles ont soin.
Cela ne sera-t-il pas au moins aussi utile que de récompenser les gens qui possèdent les plus beaux chiens ou les rosses qui courent le plus vite ?
La situation est assez grave pour qu'on s'en occupe.
Ce qu'il faut surtout aux jeunes enfants, ce sont des nourrices, car tous les systèmes artificiels employés pour remplacer la mère ne valent pas grand chose, ainsi que le prouvent les statistiques.
A New- York, à l'Hospice des Enfants Trouvés, en 1869, la mortalité a été de 70.32 par cent pour les enfants élevés sans nourrice, et de 20 pour cent seulement pour les autres.
Depuis, on a changé complètement le système,
LES ENFANTS TEOUYÉS 181
il y a des nourrices pour tous les enfants, mais cela coûte très cher, puisque l'on dépense environ $150,000 pour onze cents enfants.
Il ne faut pas se dissimuler que le nombre des enfants trouvés ou abandonnés est énorme à Montréal, car iDrenant la moyenne qui est de huit cent et en la comparant à celle de Paris qui est de cinq mille, on voit que, tenant compte de la différence de population, la proportion est beaucoup plus forte chez nous.
L'affaire se résume donc à une question d'argent et puisque la proportion est plus considérable ici il faut donner davantage pour arriver à une solution satisfaisante.
Il n'était pas besoin de faire tant de tapage ni surtout de chercher à créer un scandale, quand il suffisait de faire un appel à la charité publique.
Mais le fanatisme ! ! !
xiy
Tous les journaux ont reproduit l'entrefilet suivant qui a paru dans Tun des derniers numéros de la Semaine Religieuse, du diocèse de Montréal :
" La connaissance certaine de l'avenir appartient à Dieu seul, et Lui seul la communique à qui Il veut ; c'est donc une superstition absurde ou impie que de la chercher auprès des tireuses de cartes et des clairwyants ; par leurs révélations mensongères ou diaboliques, ces personnes abusent effrontément de la crédulité populaire pour se créer à peu de frais, d'abondantes ressources."
Rien de plus vrai, et surtout rien de meilleur que de mettre les ignorants et les crédules en garde contre les tireuses de cartes, les clairvoyants, som nambules, astrologues, magiciens, sorciers, etc., de quelque nom qu'on les appelle, au demeurant filous qui vivent aux dépens des autres.
Il y a quelque dix-huit ans, j'arrivais au ijays, et me désespérais longtemps de tirer le diable par la queue — (qu'elle est solide, grand Dieu, qu'elle est solide) ! ! — quand, un jour, un brave homme, journalier, je crois, me demanda, si je savais tirer les cartes !
— .... ! tirer les cartes ?
— Oui, tirer les cartes, dire l' avenir aux gens en battant les cartes et en les disposant d' une certaine manière.
— Jamais de la vie, c'est abuser de la superstition de pauvres diables qui n'en savent pas plus long et je considère la chose comme très immorale.
— C'est bien drôle, on dit que tous les Français savent lire dans les cartes
— C est absurde. On rencontre des tireurs de cartes en France comme ailleurs, mais tous les gens éclairés les apprécient à leur valeur, c'est-àdire qu'ils les méprisent tout à fait.
— Un bon métier cependant, car la Française de la rue Saint-Laurent gagne beaucoup d'argent Et puis .... vous avez beau dire, elle ne ment pas, elle lit bien dans les cartes, car elle dit la vérité. Venez donc la voir un de ces jours.
Dix minutes après, je ne pensais plus à cette affaire.
Quelques années plus tard, je rencontrai mon homme.
— Eh bien ! lui dis-je, croyez-vous toujours aux tireuses de cartes ?
— Certainement, monsieur ; i3as plus tard qu'il y a huit jours, la Française m a prédit qu'il pieu vrait le jour de mon déménagement et, en effet, il a mouillé.
184 EKTEE-NOUS
— Penh ! au commencement du mois de mai, cela n'a rien de bien extraordinaire, et je crois pouvoir vous assurer qu'il pleuvra certainement l'année prochaine du premier au trois mai.
— Oui, je sais que vous n'y croyez pas, mais n'empêche qu'il a mouillé, et, si vous voulez vous convaincre par vous-même, venez donc, avec votre ami, consulter la Française.
Mon ami était justement le chef Benoit, alors à la tête de la brigade du feu de Saint-Henri, et qui a eu depuis un avancement si mérité, en devenant chef des pompiers de Montréal.
Le chef Benoit ne croyait pas plus que moi aux talents de la j)ythonisse de la rue Saint-Laurent, mais, sur mes instances, il consentit à m' accompagner.
Une servante nous ouvrit la porte et, reconnaissant notre cornac comme un habitué de la maison, nous introduisit dans une anti-chambre où l'on ne voyait goutte en entrant.
Peu à peu cependant nos yeux s'habituèrent à l'obscurité, et nous arrivâmes à distinguer dans l'ombre des formes humaines. Quatre ou cinq femmes, des servantes, autant que je pus en juger. La salle des mystères était à côté, mais on n'y pénétrait que chacun à son tour, à moins de payer le grand jeu. C'était double prix mais, pour en être quittes le plus vite x^ssible, nous nous payâmes ce luxe.
Ce qa'il y avait d'anxiété dans les figures de ces pauvres femmes est quelque chose d'indescriptible. Leur peine était la même à toutes, nous dit notre ami^ affaires d'amour ! Chacune d'elles venant demander aux cartes s' Il V aimait ou s' il 1 aimerait !
Au bout de quelques instants on nous fit entrer dans le sanctuaire, tout tendu de noir et éclairé d'une bougie, munie d'un petit abat-jour du côté de la deviiieresse.
Dès les premiers mots qu'elle iDrononça, je recon nus que la Française avait dû voir le jour sur les bords du Tibre et qu'elle était Italienne pur sang.
Je la priai de me dire quelle était la signification particulière des cartes, et elle me présenta aussitôt une petite brochure traitant de la matière, coût : 50 centins.
Pris au piège, je m'exécutai et, comme j'ai conservé cet ouvrage idiot, j'en donne l'extrait suivant :
Le roi de cœur est un homme qui cherche à vous faire du bien; mais quand il est renversé, c'est signe qu'il sera arrêté dans ses bonnes intentions. La dame de cœur est nne femme honnête, bienfaisante, serviable, dont le pouvoir est également paralysé si elle s'o&e la tête en bas.
Le valet de cœur est un militaire qui cherche à entrer dans votre famille, et qui vous sera certainement utile à moins qu' il ne soit renversé.
L'as de cœur est une nouvelle agréable, un festin j s'il est entouré de figures.
Le dix promet une surprise ; le neuf une réconciliation ; le huit est signe de beaucoup de satisfaction de la part des enfants, et le sept présagé un bon mariage.
Le carreau n'est pas, comme le cœur, une couleur favorable. Ici, le roi est un homme qui cherche à vous nuire ; la dame, une méchante femme qui dit du mal de vous ; le valet un messager porteur de mauvaises nouvelles. L'as est une lettre ; le dix, un mariage imprévu ; le neuf, un retard d'argent ; le huit présage des démarches ennuyeuses ; mais le sept promet un gain à la loterie.... de la Louisiane ou autre.
Le pique est plus funeste encore que le carreau ; le roi de cette couleur représente un homme de robe, et la i:)erte d' un procès quand il est renversé ; la dame une veuve qui cherche à vous tromper ; le valet, un ami q.ui vous trahira ; l'as est le présage d'une grande tristesse ; le dix signifie un emprisonnement ; le neuf, un retard dans les affaires ; le huit, une mauvaise nouvelle ; le sept, des querelles et des tourments.
Le trèfle est un peu plus consolant ; le roi est un homme juste, qui rendra de grands services ; la dame, une femme qui vous aime, mais qui est jalouse, si elle est renversée ; le valet présage un mariage ; V as est gain et profit ; le dix, succès dans
les affaires ; le neuf, réussite en amour ; le huit, grandes espérances ; le sept, faiblesse d'amour.
Puis viennent les combinaisons de quatre, de trois, de deux, as, rois, dames, valets, dix, etc., etc., qui ont cliacune leur signilication.
Cependant, ces connaissances ne suffisent pas encore pour savoir tirer les cartes, car il y a diffé rentes opérations par sei)t, par quinze et par trois.
Tout en causant, la tireuse de cartes nous fait très habilement quelques questions, bien insignifiantes en ax)parence, mais les naïfs s'y laissent prendre, et les paroles qui leur échappent mettent a devineresse sur la voie de ce vous que faites, vous êtes, etc.
Dès lors, rien de plus facile que de conjurer le sort et de faire venir les cartes que l'on veut et qui servent de preuves aux pseudos-révélations.
C'est ridicule, mais c'est justement parceque ce ridicule est enveloppé de mystère que l' on trouve toujours de bonnes gens qui y croient.
Donc, nous en étions là quand la dame du lieu, qui nous a^Dpelait moussiou, nous demanda qui voulait commencer.
Le chef Benoit, en homme qui ne craint ni les sorciers ni les prophétesses, alla le premier au feu.
Inutile de vous décrire les phases du jeu de cartes, qui ne nous intéressait que médiocrement, puisque notre opinion était faite. IS'ous avions
188 ENTRB-NOUS
même tort de tenter l'aventure, je le sais, mais notre but était excellent, puisque nous voiilions convaincre la tireuse de cartes de son intention de chantage et notre homme de l'absurdité de sa foi.
L'Italienne dit au chef qu'il allait souvent en voiture, tantôt le jour, tantôt la nuit, très vite, oh ! excessivement vite. Elle entendait en même temps une cloche, tout le monde courait et on voyait dans le ciel une grande lueur, etc.
Notre homme était enthousiasmé.
Enfin, le chef coupa court à l'histoire et se leva en disant à notre compagnon •
— Mon cher ami, cette femme n'a pas grand mé rite à dire tout ce qu'elle débite.
— Mais enfin, c'est la vérité, la voiture, les chevaux aux galop, la cloche, la lueur. . . .enfin vous êtes pompier.
—Parbleu, et la preuve, c'est que les boutons de mon habit le disent clairement et que la tireuse de cartes les a bien vus.
Nous sortîmes, poursuivis par les imprécations de la mégère, qui se tut cependant bien vite, de peur de voir ses clientes impressionnées par cette affaire.
Je revis encore notre croyant, mais alors il ne croyait plus et, nouveau saint Paul, il avait trouvé son chemin de Damas.
Il avait mis à la banque d'épargne l'argent qui serait allé, sans doute, chez la prophétesse, et s'en trouva liien.
Depuis cette époque, l' Italienne a eu bien des concurrentes — ses succès financiers devaient amener ce résultat — et, malgré la guerre un peu anodine, il est vrai, que la police leur fait, les tireuses de cartes se sont multipliées.
En se promenant dans certaines rues du faubourg Québec surtout, il n' est pas rare de voir un roi de cœur ou un dix quelconque collé sur la vitre d'une fenêtre ; c'est là que demeure une tireuse de cartes peu connue encore, car celles dont la réputation est faite n' ont pas plus besoin d'enseigne que le bon vin, avec cette différence toutefois que ce qu'elles vendent si cher ne vaut absolument rien.
En somme, c'est l'exploitation de la bêtise humaine.
On voit cependant tirer quelquefois les cartes dans le meilleur monde, mais alors la bohémienne qui remplit ce rôle n'agit que' dans un but dont l'excellence ne peut être mise en doute, et c'est ainsi que l' on a pu voir, il y a quelques années, lors de la Kermesse organisée au profit de l'Hôpital Notre Dame, une des plus jolies femmes de Montréal, occupant une très haute i^osition dans la société, dire la bonne aventure et tirer les cartes à ses nombreux clients.
Une tente était dressée dans une des annexes, et la charmante femme dont Je vous parle, revêtue d'un costume étrange et d'une richesse de bon
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goût, remplissait son rôle avec tant d'esprit et de tact, que les billets de banque s'engouffraient vivement en son escarcelle, au grand bénéfice de l'institution liospitalière.
L'exemple nous était donné, du reste, par Paris, où l'on voit des millionnaires et des duchesses tirer les cartes dans presque toutes les ventes de charité.
Mais, je vous le répète, ce n'est en ce cas qu'une plaisanterie dont personne n'est dupe, un passetemj)S où l'on déj)ense souvent plus d'esprit que de pièces d' or.
Il n'en est pas du tout de môme des harpies qui n' ont d' autre but que de s' emparer des maigres économies des j)auvres ignorants qu'elles jjrennent dans leurs filets.
De tout temps, les femmes, il faut bien l'avouer, ont eu une grande crédulité dans les devins, et Juvenal ne ménage pas le beau sexe à ce sujet.
Dans une de ses satires, le i)oète avertit son lecteur d'éviter la rencontre de celle qui feuillette sans cesse des éphémérides ; qui est si forte en astrologie qu'elle ne consulte plus et que déjà elle est consultée. Veut-elle seulement se porter à un mille, l'heure du départ est prise dans son livre d'astrologie. L'œil lui démange-t-il pour se l'être frotté ; i^oint de remède avant d'avoir parcouru son grimoire. Malade au lit, elle ne prendra de
nourriture qu'aux heures fixées dans l'ouvrage d'un astrologue égyptien.
Connaître l'avenir est la iDensée qui absorbe nombre d'entre nous, mais si cette préoccupation a sa raison d'être, il n'est pas permis ni au nom de la religion, ni au nom du bon sens d'en clierclier la découverte par des pratiques absurdes et ruineuses.
Bien que le cadre d'une causerie ne permette pas les développements que l'on iDourrait donner à ce sujet, je ne crois p>as déplacé de vous citer quelques sentences se rapportant aux magiciens, nécliromanciens et même tireuses de cartes, car tout cela appartient à la même famille :
Saint Augujitiii. — -Le magicieu jette le trouble dans les âmes qui se confient en Dieu, et, sans leur faire avaler aucun poison, il les tue par le seul venin de ses discours.
Saint Bo7iaventure.—To\ite divination n'est que tromperie et illusion diabolique ; c'est pour cela qu'elle est maudite de Dieu et interdite par l'Eglise.
Saint Gratien. — Les devins, les aruspices, les enchanteura, les magiciens et les autres sorciers de tous genres doivent être retranchés de l'Eglise.
Saint Jean Chrysostôme. — Si vous allez chez les sorciers pour retrouver les objets perdus, vous perdez votre âme et vous devenez la risée des autres.
Caton. — Ne cherchez pas à découvrir par les sorts la volonté de Dieu ; il n'a pas besoin de vous pour décider sur votre compte ce qu'il voudra.
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Je pourrais multiplier les citations, mais laissant à qui (le droit le soin de vous interdire les maisons des diseuses de bonne aventure ou des tireuses de cartes, Je vous conseille aussi, au nom du bon sens, de ne pas enrichir ces femmes là en vous appauvrissant en pure perte.
Un de mes lecteurs ayant api)ris que lors du retour d'Europe des membres de la presse, nous avions relâché à Saint-Jean de Terreneuve, me demande quelques renseignements sur cette ville.
Comme nous ne sommes restés que trente six heures dans cette capitale du pays des morues, je dois avouer que ce que je puis en dire est peu de chose, mais ne voulant pas déplaire à un correspondant qui est peut-être un abonné, je vais vous conter ce que nous avons fait là-bas.
La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu' elle a
Nous étions partis du Havre avec quatre cents tonnes de charbon, au lieu de trois cents que l'on devait prendre et quoique l'on eût dit à notre capitaine que le 07iât,eau Leomlle, allas Connenriara^ ne devait pas brûler plus de trente tonnes par jour, et qu'en supposant la traversée un peu accidentée, nous en aurions du reste.
Les choses ne se sont pas du tout passées comme cela, et le capitaine Richardson avait bien raison de se défier un peu.
A peine étions nous sortis de la Manche que les
marsouins — les juifs comme nous les appelions — firent leur apiDarition, et ces précurseurs du mauvais temps ne nous quittèrent i)liis pendant la traversée de T Atlantique.
Ce qu'ils nous ont fait faire de mauvais sang, ces Juifs ! ! !
Notre navire balançait comme une coquille de noix, et les chauffeurs avaient beau faire et bourrer les foyers, l'hélice, rendue folle, sortait de l'eau à chaque coup de tangage et l'on avançait fort peu tout en brûlant beaucoup.
Ce bal de dit- sept jours a dû coûter cher, mais je ne me sens pas de dispositions à plaindre la comi^agnie, x^uisque chacun de nous a payé les violons d' avance, en restant inutilement au Havre pendant trois semaines.
ISTous dansions donc depuis une cjuinzaine de jours, juifs à droite, juifs à gauche, quant un beau matin le capitaine nous dit :
— Nous changeons de route, plus de charbon, on va en chercher à Saint-Jean.
Dire qu'il avait l'air content ce brave capitaine, serait trop, car en nous pjirlant ainsi il faisait une figure en coin de rue je ne vous dis que ça.
Ya pour Terreneuve !
A quelque chose malheur est bon, dit un vieux proverbe, et nous en avons eu encore la preuve cette fois, alors que le Père Eternel, ennuyé, sans doute, de voir de braves Canadiens injustement
turlupinés par la compagnie, les flots et les juifs, voulut nous offrir un léger dédommagement de quelques heures pour plusieurs semaines d'ennuis.
Il est dix heures et cinq minutes du matin, nous sommes en tram de déjeuner, le capitaine préside, ayant à sa droite, notre aumônier, le curé de Gaspé, à sa gauche, notre chef, Faucher de Saint- Maurice, toujours beau causeur, grincheux, content, furieux, aimable, colérique, sympathique, détestable, tolérant, d'une humeur de cheval, selon que le roulis augmente ou diminue et que les i^lats sont bons ou mauvais, (au demeurant, le plus charmant homme du monde, surtout quand sa barbiche ne pointe pas le ciel), Pinanlt, Deschênes et moi, le long des côtés de la table.
Ce matin-là, je ne sais si le cuisinier avait mal dormi, mais le déjeuner était détestable et déjà Faucher avait dit trois fois : sacré mille po^mpeUes ! ce qui était mauvais signe, quand un officier entra.
n faut une raison bien grave pour venir ainsi déranger le caiDitaine quand il déjeune, dîne ou dort, et chacun de nous leva la tête pour regarder le jeune lieutenant qui arrivait . . .
Lui, grave, sérieux, s'arrêta à deux j)as de son supérieur, se découvrit et. . .
— Terre, monsieur.
Terre ! Terre ! ! cinq fois le mot terre se fit entendre, chacun de nous le réi^étant avec autant de
plaisir et de soulagement que quand nous disons : le médecin ! le médecin ! ! alors que, près du chevet d' une personne qui nous est clière, nous attendons le docteur, que l'on a fait appeler, et dont nous attendons l'arrivée avec anxiété.
Terre ! mais c'est l'autre côté de T Atlantique ! Terre ! c'est le nouveau monde ! Terre, c'est l'Amérique ! Terre ! c'est Terreneuve ! Terre ! c'est presque le Canada, notre pays, notre patrie, chez nous ! ! !
Chez nous ! ce chez nous, ce joli mot, cette charmante chose, ce foyer délicieux, je dirai ce sentiment, que l'on ne peut exprimer que par ces deux mots : chez nous, et dans lequel de i^auvres diables de mauvaises geiis anglaisées n'ont jamais ya. découvrir une signification plus intime, Yihx^ douce, plus gracieuse que dans le at-home angkiis, qui ne veut dire quelque chose que quand il est chanté ]mr Albani, la grande Emma Lajeunesse.
Nous allions donc arriver presque chez nous !
Adieu le déjeuner, mange qui voudra, nous emboîtons le pas derrière le capitaine qui s'est levé aussitôt, et nous sommes sur le pont en même tem23s que lui.
Où, la terre ?
Là, à droite, non, c'est un nuage. A gauche, ici ! Point, c' est une vapeur.
La terre est trop loin encore pour que nous puissions la voir à l'œil nu, mais là-haut, sur la
passerelle, la capitaine a braqué sa lunette sur rhorizon et, après quelques instants d'observation, dit :
— Terreneuve, presqu' en face, un j)eu à gauche. On sera dans le ]port à trois heures.
Une demi-heure plus tard, quelque chose parût à l'horizon : une teinte légère, une nuance grisâtre, puis grise, noirâtre, noire, éclaircie, puis blanchie de traînées qui disparaissent bientôt.
Les rochers et les vagues
Nous assistions au j)erpétuel combat que, depuis des milliers d'années, la mer livre à la terre ; à l'assaut sans relâche que l'eau donne aux rocs énormes ; à ce duel éternel entre le mouvement et l'inertie, T un furieux, F autre froid; duel inégal, dans lequel le corps le plus solide, le plus dur et le plus insensible finit par s'amollir, s'effriter et tomber sous les baisers des vagues à la crête diaphane et neigeuse.
Quelque chose semble flotter près de nous, une tache dans la mer, un point noir qui s'agite ; c'est une chaloupe venue de bien loin, exprès pour nous.
Ce point n'est rien dans la mer ; mais, sans lui, nous ne i)ourrions pas arriver au port.
C'est le pilote !
Un très brave homme, le pilote, mais il ne savait pas ce que c'était que le Canada français ; un excellent homme que ce pilote, mais il nous igno
rait nous, les vrais Canadiens ; un excellent homme, le pilote, mais, pour lui, la France n'existait guère ; un brave homme, tout de même que ce pilote, car il aimait tout autant la mer que nos bons marins de Gasj)é et nos amis des côtes de Bretagne ou de Normandie.
Mais il ne parlait pas français, le pilote.
Ce n'était plus comme dans le golfe Saint Laurent ou dans la Manche, oii les pilotes parlent la même belle langue d' oil ! !
A 3 heures et vingt minutes nous entrions dans le port de Saint Jean, l'un des plus curieux du monde, par sa forme presqu' exactement circulaire et son entrée si étroite que deux navires peuvent difficilement y passer de front.
A peine étions nous arrivés depuis un quart d'heure, qu'un autre navire, V Escalona, venait prendre place près de nous.
Tout paraissait étrange à bord de ce navire, avec son pavillon en berne et son allure singulière.
Renseignements pris, nous apprîmes qvi^V Escalona parti de la Nouvelle-Orléans pour Brème (en Allemagne), était en feu depuis dix jours, par suite de combustion spontanée dans sa cargaison de coton, et que son capitaine avait été enlevé par une lame, pendant une nuit de tempête.
Des lilets de fumée sortaient des hublots et tout l'équipage semblait consterné.
On éteignit le feu, comme on ]Dut, et après avoir fait du charbon comme nous, VjSscalonacoTitin.ua. sa route vers l'EuroiDe.
Comme je m'intéressais à ce navire, j'ai consulté depuis mon retour les rapports maritimes, et j'ai vu l'autre jour qu'il était enlin arrivé à destination le 28 décembre, et que sa cargaison, qui ne valait plus grand chose, avait été vendue aux enchères publiques.
Ce sont les hasards de la mer !
Saint- Jean de Terreneuve, n'est pas une jolie ville ; toute en bois, ou à peu près, sans monuments remarquables, des rues très ordinaires, des magasins fort peu élégants, c'est bien la capitale que mérite cette île brumeuse et stérile
Le lendemain matin, M. l' abbé Van de Moortel me demanda si je voulais 1 accompagner jusqu'à l'évêché afin de rendre visite à l'archevêque, Mgr Powell.
J'acceptai la proposition.
Très curieuse, la cathédrale, avec ses deux belles tours, très bien située dans la haute ville d où l' on domine tout le port. C'est même le seul édifice sérieux de la capitale.
Remarqué en passant : un très beau chemin de croix, des tableaux ayant une grande valeur artistique, et surtout un christ superbe, de l'école
espagnole, genre Ribeïra ; les confessionnaux sont placés dans les couloirs parallèles au transept.
L'église est grande, très éclairée — un peu trop peut-être, à mon goût, car j'aime un peu de pénombre dans les maisons de Dieu — très sonore et située à proximité de l'évêché, du couvent, des écoles, etc., etc.
Le palais de 1 évêque est vaste et bien bâti.
Cette cathédrale a coûté 80,000 livres sterling, et toute la pierre est venue d' Irlande, quoique ce ne soient pas les cailloux qui manque dans l'île.
La population catholique de Saint-Jean s'élève à 20,000 âmes environ, et 3,000 enfants suivent les cours des écoles.
Nous sommes reçus par M. Tabbé Scott qui, sachant que nous étions presque des naufragés du CJiâteau-Léomlle, nous fait entrer aussitôt dans le grand salon en attendant l' archevêque.
Mgr Powell est un bel homme de soixante-cinq ans, à peu près, droit, jwrtant haut la tête couronnée de cheveux blancs comme la neige. Tous ses prédécesseurs étaient franciscains, et il est arrivé à Saint- Jean en 1871.
Nous sommes admirablement reçus, monseigneur semble heureux de voir deux bons Canadiens, dont l'un est Belge et l'autre Français, et nous causons en amis près du feu, enfouis dans des fauteuils si doux, que nous oublions un instant les lits du Château-Léoûille bourrés de noyaux de pêche.
A TERRE^TEUVE 201
Le bon évèque veut nous faire visiter le couvent, il nous accompagne partout et dans chaque classe les grandes tilles et les lillettes chantent en chœur en notre . . .en mon honneur, car monseigneur vient de dire :
— Le curé de Gaspé, qui a habité longtemps les Etats-Unis, connaît toutes ces chansons irlandaises, mais vous, c'est différent, et c'est pour vous que Je les fais chanter.
— Que d'honneur, monseigneur !
Et voilà comment trois cents jeunes filles ont chanté pour votre humble serviteur.
— Monseigneur, que d'honneur ! !
Elles sont charmantes, ces joetites irlandaises, et d'aucunes même sont fort jolies, oh ! mais tout à fait jolies.
On a beau avoir la tête grisonnante, un gentil minois est toujours agréable à voir.
ISTous visitons, nous voyons tout, nous repassons dans l'église et monseigneur nous fait monter dans la chaire en nous précédant.
Me voyez vous, debout, dans la chaire de vérité d'une grande cathédrale, entre un évêque et un curé et dominant le peuple agenouillé à mes pieds î quel tableau, mes amis ! jamais je ne m'étais vu ainsi et je me demande encore maintenant si je me suis vraiment montré à la hauteur de ma posi. tion.
ENTRE-jfOUS
Le curé de Gaspém'a dit plus tard que je n'avais pas l'air à mon aise. Dame ! le manque d'habitude ....
En rentrant a a salon, je suis tout étonné de me trouver en présence d'une compatriote, que je reconnais pour être une de ces jolies blondes, beautés légèrement capiteuses, qui se donnent toutes entières pour peu qu'on les décoiffe.
C'est monseigneur qui se charge de ce soin.
Je la vois mieux maintenant, et je constate que je ne me suis pas trompé, elle est très blonde.
Un frisson l'agite ; quels transports et quelle joie !
Son nom '\ Champagne ! Moët et Chandon ! ! !
Tout en sirotant ce vin délicieux nous causons encore, et j'apiorends que l'on parle beaucoup d'annexion, c'est-à-dire de faire entrer 1 île de Terreneuve dans la Confédération canadienne.
Je demande des renseignements sur les fameux chiens dont on parle dans le monde entier.
Encore une désillusion ! il n'y a plus de terreneuves à Terreneuve, mais on me dit que, seuls, les Français de Saint-Pierre ont gardé cette race pure.^
L' évoque de Saint-Jean fait bon ménage avec tout le monde. Tous les ans, Monseigneur donne un grand dîner auquel il invite l'évêque protes-
A TEKEENEUVE 203
tant, et ses manières sympathiques lui ont attiré le resj)ect de tous les citoyens, à quelque religion qu'ils appartiennent.
Nous causons encore un peu et nous quittons ce bon évêque pour retourner à bord.
A part le brouillard, c'est tout ce que j'ai vu à Terreneuve.
Le brouillard dominait comme vous le voyez.
27 avril 1887.
Montréal a eu le plaisir d'entendre, la semaine dernière, un des conférenciers les plus spirituels et les plus sympathiques de notre époque.
Paul Blouet, plus connu sous le pseudonyme de Max O'Rell, qu'il a adopté iDOur signer ses ouvrages— beaucoup plus poi)ulaires que ceux de Zola et autres écrivains pornographes, ce qui prouve, malgré les dires de certains maniaques, que les Français préfèrent toujours le bon au mauvais — Paul Blouet, dis-je, nous a donné trois conférences qui ont eu le plus grand succès, puisqu' il a su plaire à tous. Français, Anglais, Américains, à tout le monde enfin, sauf, bien entendu, à quelques fendeurs de clieveux, toujours les mêmesi qui ne sont jamais contents que d'eux-mêmes.
Paul Blouet a été trop modeste, l'autre soir, quand il nous a dit qu'il n'était autre chose qu'un photographe, et que tout son talent se bornait à ne prendre que des portraits, car il est grand observateur, excellent écrivain et surtout homme de beaucoup d'esprit.
De tous les cara(;tères qu'il a étudiés, c'est celui de Sandy Macdonald, de l'Ecossais, qui est certainement le plus réussi et le plus curieux.
La place que l'Ecossais occupe dans le monde est du reste assez large pour qu'on le remarque ; car partout où vous le rencontrez, comme nous l' a dit Max O' Rell, il est propriétaire, contre-maître, directeur, ou occupe quel qu'autre bonne position. Sandy se tire d'affaire partout, il est débrouillard, comme disent les troupiers français, qualité qui fait la force du soldat en campagne, et là où un anglais criera famine, lui vivra à l'aise ; il dînera très bien là où un anglais subsistera à peine.
Les remarques faites par Max 0' Rell sur les Ecossais et l'admiration qu'il ressent pour eux, quoiqu'il ne se gêne guère de relever par-ci j)ar-là les travers qu'ils peuvent avoir comme tons les autres peuples, sont des plus justes, et je suis d' autant plus de son avis que l' on m' a appris à les estimer dès mon enfance.
Mon père, qui avait été professeur de français pendant quelques années à Edimbourg, aimait l'Ecosse avec passion, et comme il avait été en rapports avec l'immortel Walter Scott, il m'avait mis en main ses œuvres dès que j'ai su lire, et nous rappelait souvent, à mes frères et moi, les différentes circonstances dans lesquelles il avait vu ce grand écrivain.
A treize ans j'avais la tête plein des récits de ce conteur admirable et mon rêvé alors — je ne voulais pas admettre que les temps fussent changés—était
d'aller un jour visiter ce pays si pittoresque, ses lacs splendides et ses belles montagnes, de me faire admettre dans le clan d'un Campbell où d'un Rob Roy, de porter la plaid et la claymore, et de m' asseoir aux longues veillées, au coin d'un foyer de Mglilanders pour entendre redire les chants populaires des vieux temiDS de guerre.
Qui de nous, après avoir lu Robinson Crusoé, n'a rêvé d'aller vivre seul dans une île ?
Jamais on n'écrira V Ecosse Juive, car jamais fils d'Israël n'a pu s'établir dans ce pays. Quelques-uns y sont allés, ils sont venus, ont vu et., sont partis.
L'un d'eux arriva un jour dans une ville écossaise, y passa quelques mois, étudia les mœurs des habitants, mais le résultat de ses observations fût qu'il boucla eniin sa malle et prit un autre chemin. Comme il était sur le jDoint de monter en diligence, quelqii'un lui demanda pourquoi il s'en allait, si le pays lui déplaisait ou s'il s'éloignait parce qu'il ne s'y trouvait aucun de ses corrélégionnaires 'l " Oh, non, répondit le fils de Jacob, c'est au contraire j)arceque tous les Ecossais sont juifs,"
Sandy fait trop bonne garde autour de ses écus pour qu'un usurier puisse l'exploiter. L'argent, dit l'Anglais, est rond et est fait pour rouler, mais l'Ecossais dit qu'il est plat et fait pour être empilé.
Il est économe, frugal, travaillenr et thésauri seur.
Je ne sais si Max O'Rell se iDropose d'écrire quelques pages sur le Canada, cela est cependant peu probable, car, J'en sais quelque chose, il faut beaucoup de temps pour étudier le Canada, et la XDlupart des écrivains qui ont eu la prétention de nous juger ont commis beaucoup d'erreurs dues à une observation trop superficielle.
Le reproche que Max 0'E.ell adresse à ses compatriotes, dont je fais partie comme vous le savez, me semble très mérité ; ce reproche est celui-ci : la première chose que fait un Français, après un mois ou deux de séjour en Angleterre, est de i)u~ blier un livre, ou une brochure, sur les Anglais. Cet empressement, ou plutôt cette précipitation à écrire, exj)ose l'auteur à commettre une foule de bévues.
Et cependant, il y aurait un livre à écrire sur Jean-Baptiste chez lui, et une autre étude à faire sur Jacques Boiiliomme chez Jecvn-Bct'ptiste.
Jacques Bonhomme hors de chez lui n'est plus toujours lui, c'est souvent un tout autre homme, mais quand il a vécu chez Jean-BaiDtiste, il se transforme complètement
Que Jacques séjourne dix, quinze ou vingt ans chez Jean-Baj^tiste, il ne cessera jamais de répéter que sitôt qu'il aura amassé de quoi vivre, il s'em pressera d'aller planter ses choux dans son village
natal, pour y mourir et aller reposer près de ses pères.
Certes, ce sentiment est des jdIus noble et prouve combien chez lui les sentiments de famille et de Xoatrie sont développés, mais l'expérience nous j)rouve qu'il se trompe lui-même.
Quand Jacques Bonhomme boit du thé, il ne manque jamais de le qualifier d'eau chaude, — ce en quoi il n'a pas tout à fait tort, — il regrette toujours ses bons vins de France et il a bien raison, mais âpart le vin qu'il ne cesse d'aimer et le thé qu'il déteste toujours, il se fait peu à peu aux habitudes du pays, à sa nourriture et à ses usages. Il maugrée contre le froid, contre le chaud, contre les us et coutumes, sans toutefois s' apercevoir qu'il se fait à tout.
Il est partisan de la vente libre et sans limites des boissons spiritueuses et cependant il est le moins ivrogne de tous les citoyens du nouveau monde. Il tempête parfois contre la loi qui l'empêche de travailler le dimanche, et vous ne le forceriez pas, pour tout au monde, à se mettre à l'établi ce jour- là.
Il vous dira que le tabac français est le premier tabac du monde, et au bout de quelques années de séjour, vous ne lui en ferez pas fumer quand il en aura d'autre à sa disposition.
Il protestera d'abord de son dégoût pour la poli-
tique du pays, il ne voudra pas lire un article concernant les élections, et deux ans plus tard il sera rouge ou bleu enragé et réclamera hautement son droit de vote.
Jacques Bonhomme ouvrier, en arrivant chez Jean-Baptiste, porte généralement un costume qui indique le corps de métier auquel il appartient : pantalon de velours très large, s'il est charpentier ; bourgeron court, s'il est mécanicien ; blouse bleue brodée de blanc, blouse blanche^ etc., etc., selon ce qu'il fait.
Lui, égalitaire à ce qu'il dit, tient à affirmer qu'il veut former bande à part et faire connaître à tout le monde ce qu'il fait.
Le milieu dans lequel il vit fait son œuvre, et bientôt il s'habille si bien comme tout le^monde, qu'à certains jours il est mis avec tout autant d'élégance que Sir Donald Smith, Tarchi milîionîiaire.
Il se refuse à porter -flanelle et bonnet de fourures, mais le froid lui • pince bientôt les oreilles, il attrape un rhume, et un jour suivant l'autre, il en arrive à faire en tout comme les autres. L'habitude se prend, il a plus chaud et se trouve très content, quoiqu'il proteste toujours un peu.
Jacques Bonhomme frondera toute sa vie, il protestera constamment contre les habitudes de Jean- Baptiste, et le jour où il quittera le Canada pour
retraverser l'Atlantique, vous ne verrez pas un homme plus lieureux que lui d'abandonner cet atroce pays de neige dans lequel il a vécu si longtemps.
Il fait ses adieux à tout le monde, il part, il est parti, on ne le verra plus, mais quand il dit adieu, Jean-Baptiste lui dit "au revoir."
« Au revoir ! » quel souhait étrange ! « au revoir ! » singulière idée ; pourquoi a au revoir ï »
Trois mois ax)rès, Jean-Baptiste, en se i)ro menant sur le quai, voit débarquer Jacques Bonhomme.
Que voulez-vous ! c'est comme cela. Certes, ce n'est pas sa faute, mais lâ-bas ce n'est plus la même chose, on a tout changé depuis qu'il est parti. Il avait toujours conservé dans l'esprit la vue du village tel qu'il l'avait laissé et s'attendait à le revoir ainsi, mais des gens mal intentionnés le lui ont abîmé, ils ont percé de nouvelles rues, démoli la vieille école pour en construire une nouvelle, la mairie n'est plus la même, le moulin à eau a disparu, il y a des fabriques qu'il ne savait pas exister, les toits de chaume sont remplacés par des toits de tôle ou d'ardoise.
Ce n'est plus son village.
Si des choses il passe aux gens, le changement n'est pas moins regrettable. Ses amis ont des cheveux gris, du ventre et beaucoup d'enfants ; les jolies filles auxquelles il faisait la cour vingt ans
JACQUES BOISriIOMME 211
auparavant, sont grasses, sérieuses, ne lisent plus de romans et ne pensent plus depuis longtemps à effeuiller des roses en disant : « il m'aime, un j)eu, beaucoup, etc., etc. »
On ne le reconnaît plus, lui, qui plaisantait Jean-Baptiste au sujet des expressions qu'il emploie, on lui trouve un accent étrange, ses habits ont une coupe à laquelle on n'est pas habitué, il est mis comme un monsieur et on lui reproche même de poser à l'aristocrate, parcequ'il porte un chajDeau au lieu d'une casquette.
« Si vous voulez aimer votre pays, quittez le, » dit un vieux proverbe français, et Jacques, parti de chez lui, dégoûté du conseil municii^al de son village, du préfet qui joue au potentat et du gouvernement qui met un impôt sur les allumettes, se prend d'un amour extrême pour tout ce qu'il a quitté dès qu'il a mis le j)ieà. sur le continent de Christophe Colomb, et jamais il ne perd une occasion de prouver la supériorité des institutions françaises qu'il critiquait, des gendarmes qu'il abhorrait et du iDatron qu'il détestait, sur tout ce qui existe en Canada.
Quand il veut revenir à ses premières amours, tout joyeux et fier de la réception qu'on, lui fera, il constate avec étonnement que son arrivée ne produit aucun effet ; il s' attendait à ce que tout le monde lui saute au cou, et XDersonne ne bouge, sauf
212 FTVTRE NOUS
les frères et les sœurs, mais surtout les neveux qui veulent voir F oncle d' Amérique qui doit arriver tout cousu d'or.
Hélas, en Amérique, tout le monde compte sur les héritages d'Europe pour s'enrichir.
Puis le décor disparaît, le réveil arrive, les nuages se dissipent, il est seul, bien seul, plus isolé qu'il ne le serait dans les plaines du Far-Ouest.
Bref, au bout de quelques jours, un beau matin, en s' éveillant, il se prend à regretter la vieille neige du jeune Canada et, après avoir constaté qu'il se promène en étranger dans un pays où il est jDresqu' inconnu, méconnu ou incompris, il s'en va au port le plus voisin prendre son billet de passage pour le Canada, décidé à ne j)l^^s jamais revenir.
Que ceux qui seraient tentés de lui jeter la pierre commencent d' abord par passer quinze ans sur les bords du Saint-Laurent, alors seulement leur opinion pourra avoir quelque valeur, sinon ils ne peuvent juger sainement de la question.
Il y a aussi d'autres causes aue l'habitude qui militent en faveur de cette décision de Jacques Bonhomme, mais je n'ai pas le temps de vous les exposer aujourd'hui.
Quoiqu'il en soit, je désire qu'il soit bien compris que je n'ai fait que constater un effet.
EBOULEMENTS.
Il vient de se passer, il y a de cela huit jours, un singulier événement dans une paroisse riveraine du Saint-Laurent et bien que quelques journaux l'aient rapporté en style télégraphique, il est peu de personnes, sans doute, qui y aient attaché une grande importance.
Le fait n' est cependant pas ordinaire, et je sais quelqu'un qui ne l'oubliera pas de longtemps.
Ce quelqu'un c'est M. Savignac, cultivateur de Berthier.
Ce jour là, les rayons du soleil de janvier étaient plus chauds que ne semblaient le permettre la saison et les prophéties des faiseurs d'almanachs ; la bise était endormie, les silhouettes des grands arbres maigres étaient immobiles et le morne silence de la plaine blanche n' était brisé parfois que par le cri des moineaux tout en joie de ne pas sentir les piqûres des vents du nord. La terre dormait sous son manteau de neige et le cultivateur songeait, au coin du feu, aux semailles prochaines qui devaient, Dieu aidant, produire de belles et riches moissons, quand un bruit étrange frappa son oreille :
Etonné, les yeux agrandis et le regard tixe, il se lève, il écoute . .
Quel est ce bruit ? on dirait d'un bruit de voiture lourdement chargée qui roule en heurtant les cailloux du cliemin ! Mais la terre est couverte et les traîneaux seuls glissent sur les routes en cette saison . .
Les murs frémissent ! que se passe-t-il donc ?
Le sol vibre, tressaille et palpite ! . .
Il se précipite vers la porte, et, en l'ouvrant, il est prêt de défaillir en voyant la scène de désolation qui se déroule devant lui.
Comme un radeau poussé par le vent et les flots sur le grand fleuve, les arbres, les champs et les granges passent devant lui comme dans un rêve.
Il est bien éveillé cependant, et ce qu'il voit existe.
Cette terre qu'il a labourée, hersée, retournée, fouillée tant de fois ; cette terre, son bien, sa chose, inerte et flxe ; cette terre qu'il possède et que nul ne peut lui enlever ; cette terre bouge, s'affaise, glisse, s'en va, s'abîme dans le fleuve et disparaît.
Les granges, les écuries et les étables, emportées dans le mouvement, se disloquent et s'effondrent. Les chevaux ? disparus ; les grands bœufs ? écrasés ; les moutons ? morts.
A la place de la rive féconde... un trou !
ECOULEMENTS 215
Tout est parti, et une énorme cavité, i)rofonde de trente iDieds et large de six arpents, s'est creusée tout à coup . .
Partout la ruine ! . .
A quelque distance de là une crevasse, large de six j)ouces, s'est formée et de nouveaux désastres sont à craindre.
Et quelques instants ont suffi i^our produire toutes ces ruines !
Ce n'est cependant pas la première fois «que pareil fait se présente, et comme je parlais Mer à M. l:5aint-Cyr, conservateur du musée de l' Instruction publique, du bouleversement qui vient d'avoir lieu à Bertliier, cet excellent homme doublé d'un savant, me rappelait d'autres événements du même genre.
Vers 1877 ou 1878, je ne puis x^réciser au juste, à Saint-Luc, dans le comté de Champlain, un alïaisement subit se produisit sur une étendue de terrain de seize arj^ents de longueur sur autant de largeur, soit donc un déplacement sur une sujperficie de plus de deux cent cinquante arpents.
Le niveau du sol baissa en certains endroits de quinze à vingt pieds, et on constata ailleurs la production non moins rapide de mamelons de vingt- cinq à trente pieds de hauteur.
Une maison fut emj)ortée et toute une famille fut ensevelie dans les décombres au moment où
l'on se mettait à table. Gfrâce aux secours intelligents que l'on porta aussitôt aux malheureuses victimes de ce phénomène, il n'y eut pas d'acci" dents très graves à déplorer.
En cette occasion, le déplacement du sol produisit, dit-on, un bruit semblable à un violent coup de tonnerre qui fut entendu à plusieurs milles de distance.
En 1880, un effondrement considérable eut lieu à St-Germain de Batiscan, sur les bords de la rivière Laveillette, sur une largeur de près d'un mille; des collines de cent pieds de hauteur s'affaissèrent et cette fois l'accident eut un caractère des plus graves
Un moulin fut enlevé et c'est sous ses débris que le meunier trouva la mort ainsi qu'un cultivateur de Saint-Prospère, qui se trouvait là par hasard, M. Cloutier, père du chanoine de ce nom.
En remontant plus haut on se rappelle qu'il y a une trentaine d'années, à Bon-Désir, dans le bas du Saguenay, un déplacement considérable du sol eut lieu également.
Une famille établie à cet endroit s'aperçut tout à coup que la maison qu'elle occupait, bougeait et était entraînée avec le terrain, mais les habitants en furent quittes pour la peur, car le mouvement s'arrêta bientôt sans causer troi^ de dégâts.
Il était temps, du reste, car le fleuve n'était pas loin.
EBOULEMENTS 217
A N'icolet, toute une famille a péri il j a quel ques années dans une catastrophe de ce genre.
Le terrain déplacé parti de la rive N"ord, traversa la rivière et alla détruire une maison située sur la rive ouest.
Je pourrais citer vingt exemples
Ces mouvements du sol, qui ont, i)ar leurs effets, tant de rapports avec les tremblements de terre, sont bien faits pour inspirer de graves et saines pensées.
Arnold Bosco witz. qui a décrit de main de maître les principales révolutions du globe, s'exprime ainsi :
" Subitement le drame a commencé ; en quelques secondes, il s' est déroulé ; et quelques secondes ont suffi pour couvrir de ruines la contrée. C'est là un spectacle à nul autre comparable. G-rand, lugubre, foudroyant, il émeut, il épouvante l'âme humaine."
« Mais ce n' est pas seulement j)ar le sj)ectacle terrifiant auquel il fait assister, que le tremblement de terre i)roduit en nous une profonde et ineffaçable impression ; il nous surjDrend, il nous émeut et nous trouble ainsi parce que, brusquement, il nous laisse entrevoir la terre sous un aspect nouveau et saisissant. On la croyait rigide, passive ; et voici le terrible phénomène qui la montre comme un astre asrissant et formidable, dont le moindre
frissonnement, en se prolongeant, suffirait pour anéantir toute la ruche humaine qui bourdonne à sa surface. Et cette universelle catastrophe, le sens intime nous dit qu'elle surviendrait fatalement et sur riieure, si une loi suprême ne tenait en équilibre, si une sagesse souveraine ne modérait les énergies dont on vient d' éprouver la redoutable i:>uissance.))
Affaissements du sol, tremblements de terre et déplacements de terrains, tous ces i^hénomènes rentrent dans la même catégorie et sont dûs probablement à des causes semblables.
L'éboulement qui a eu lieu à Berthier est attribué à l'effondrement d'une croûte de terrain (croûte dont l'épaisseur est très vieille, paraît-il), dans une cavité qui se serait formée à la longue.
Boussingault, Virlet, Otto Volger et i)lusieurs autres savants, considèrent, en effet, comme la cause principale des tremblements de terre, l'affaissement ou la rupture de cavernes souterraines par suite de la pression des masses qu'elles supportent. Boussingault et Darwin, qui ont si bien étudié l'Amérique du Sud, ayant constaté que dans cette région hérissée de montagnes de feu la ï)lux)art des grandes secousses se produisent sans éruptions volcaniques, ont émis l'opinion que dans l'intérieur du massif des Cordillières, il y a des cavités i:)rof ondes, dont les parois éclatent sous le
EBOULEMENTS 219
poids qui les surcliarge. Ces éboiilements souterrains détermineraient les secousses auxquelles semble éternellement soumise toute cette vaste région, où le voyageur est constamment sollicité à rechercher les causes des gi-ands phénomènes souterrains, dont il voit partout autour de lui les prodigieux effets.
L' eau des sources, x^ar son action erosive,- finit par séparer, à de grandes distances, les couches friables ou faciles à dissoudre, et par former des cavités qui j)euvent acquérir des proportions considérables.
M. Saint-Cyr est parfaitement de cette oïDinion.
On remarque que le terrain où se produisent généralement en Canada ces déplacements, éboulements ou effondrements, est formé de couches de terre glaise et de sable superposés, la terre glaise ayant, en certains endroits, une épaisseur de six à douze pouces, et le sable environ un à deux pouces.
On conçoit parfaitement que les eaux pluviables en j)énétrant par les crevasses de la terre glaise, glissent dans les couches de sable qu'elles entraînent peu à peu et qu' il se forme ainsi un vide très minime, pris isolément, mais qui acquiert une grande importance quand ces couches de sable atteignent un nombre sérieux, de plusieurs centaines x^ai'fois.
Il arrive dès lors un moment où les couches d'argile ou de terre glaise se trouvant sans appui inférieur s'effondrent ensemble et où la configuration du terrain change complètement, une colline devient vallée, etc., etc.
Quelquefois, quand le terrain se trouve en pente et que les couches de terre glaise s'effondrent celles-ci trouvant sur la dernière couche de même nature une surface humide et ne permettant pas d adhérence solide, glissent et se trouvent entraînées dans un mouvement de translation, comme cela a eu lieu à Berthier, à Sainte Geneviève de Batiscan, à Nicolet, etc.
Une tradition nous dit que vers l'année 1663, un éboulement considérable eut lieu en pleine forêt à quelque distance de Trois -Rivières.
La terre s'affaissa tout à coup sur une largeur de près d' une lieue, à près de cent pieds de profondeur, le cours du Saint Maurice fut détourné, et une autre rivière se fit un lit et créa les fameuses chutes de Shaweenigan, l'un des plus beaux sites du monde.
Ferland en parle dans son histoire du Canada :
« Des Sauvages et des Français, dit-il, rappor tèrent que dans le Saint-Maurice â cinq ou six lieues des Trois- Rivières, des coteaux fort escarpés furent ai:)lanis, ayant été enlevés de dessus leurs bases et, pour ainsi dire, déracinés jusqu'au niveau de l'eau. Ainsi renversés dans la rivière avec
EBOULEMENTS 221
des massifs d'arbres, ils formèrent une puissante digue ; les eaux arrêtées s'élevèrent, se répandi* rent sur les rivages, minèrent les terres éboulées et les entraînèrent en si grande abondance vers le Saint-Laurent, que sa couleur en fut entièrement changée pendant plus de trois mois. Le sol léger et sablonneux du pays qui avoisine le Saint- Maurice et le Batiscan cédant facilement à l' action des eaux, du dégel, et des secousses, bien des changements s'opérèrent sur leurs rivages. De nouveaux lacs se formèrent, des coteaux s'affaisse Tent, des sauts furent aplanis, de petites rivières disparurent, de grandes forêts furent renversées. »
L'homme devient parfois aussi une des causes inconscientes de ces révolutions partielles du sol.
Le déboisement est, en effet, une des actions de la résultante qui produit les éboulements ; car, en détruisant les arbres, on fait disparaître les racines qui constituent les liens qui unissent entre elles les différentes couches de terrain.
La rivière Sainte- Anne, dans le comté de Champlain, autrefois étroite, profonde et poissonneuse, a complètement changé d aspect.
A mesure qu ils se sont établis sur ses rives, les colons ont détruit les saules, puis les pins, les ormes, les hêtres, etc., et le sol, privé des rameaux souterrains qui retenaient ses différentes j)arties, s est effondré peu à peu, et si bien que, de nos jours,
222 EîiTTKE-NOUS
la rivière est large, peu profonde et semée de bancs de sable.
Je ne sais si je me fais bien comprendre, mais je n'ai pas la prétention de faire ici un cours de géologie, je désire simplement attirer l'attention de mes lecteurs sur ces faits et leur donner le goût de les étudier.
Tout se meut dans l'univers, les mondes gravitent dans l'esjpace et la surface de la terre s'abaisse et se soulève comme une immense poitrine qu'animerait le souffle d'une puissante et régulière respiration.
Les phénomènes atmosphériques ne sont pas moins grandioses et terribles ; les ondulations de l'air produisent aussi d' efïro vantes catastroi)hes et la gigantesque vague aérienne qui vient de passer sur notre continent le prouve bien.
Le iDont suspendu du .Niagara a été emporté, de grands établissements industriels qnt été détruits, nombre de maisons se sont écroulées, en plusieurs endroits les rivières ont grossi à tel point que leur niveau s'est élevé de vingt-cinq pieds.
Les pertes de vie sont nombreuses et les dégâts sont immenses.
Il est assez curieux de constater que cette tempête ait été précédée d' une éruption du Vésuve, et ce fait tendrait, une fois de plus, à militer en
EBOULE AIENTS 223
faveur des savants qui soutiennent que chaque éruiDtion de volcan est précédée ou suivie immédiatement d'une perturbation atmosphérique dont les effets se font ressentir à des distances énormes. Il y a encore là matière à étude.
XVITI LE SERMENT.
Jolm Zépliyre Martin a été sommé de comparaître devant la Conr Supérieure, afin de rendre témoignage dans la cause de X. . vs Z. ., et c'est demain qu'il doit aller au Palais de Justice.
Il sait que son ami Jacques Z . . est le défendeur et, comme Jacques est un bon garçon, qu' il connaît depuis plus de vingt ans, puisqu'ils sont nés porte à porte, qu'ils ont été élevés ensemble et qu'ils ont tiré les sonnettes des voisins pendant longtemps, il en est résulté une de ces amitiés solides qui résistent à tout.
11 connaît parfaitement l'affaire que le tribunal doit juger, il est convaincu que Jacques a tort, et il n ignore pas que le demandeur ne l'a fait assigner que parceque son témoignage doit décider du sort de la cause.
Comment va-t-il s'arranger pour ne pas faire tort à son ami Jacques ?
Demain, quand il s'avancera devant le tribunal, après avoir répondu à l'appel de son nom, le greffier de la cour lui dira :
" Vous jurez sur les Saints-Evangiles de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dans une
cause où X.. est demandeur et Z.. défendeur. Ainsi, que Dieu vous soit en aide."
Il faudra jurer, embrasser la Bible et ensuite.. dame ! ensuite, il faudra bien dire la vérité.
Oui, il faudra parler ; mais, alors, Jacques sera condamné.
Ce bon ami Jacques ! quel brave cœur et comme je me souviens du service . . que dis-je ? des services qu il m'a rendus !
Un soir, surtout, on avait fait les diables dans le quartier, joué tous les tours X)endables que nous avions pu imaginer, nous avions fait tomber des passants en tendant une corde à dix pouces au dessus du trottoir, nous avions cassé dix cordons de sonnettes, brisé des vitres, etc., etc., et après avoir enfin réussi à noue faire arrêter, c'est cet excellent Jacques qui m'a tiré d'affaire, en faisant, je ne sais trop quel conte, au sergent de garde au poste de police.
Quand j'y pense, les lai-mes me viennent aux yeux.
Et c' est ce brave Jacques que je vais faire condamner !
Je n'ignore pas à quoi je m'expose si je rends un faux témoignage, après avoir juré sur les Saints- Evangiles ; c'est mon salut qui est en jeu, mais voyons si, tout en ne compromettant pas ma
conscience, je ne pourrais pas sauver Jacques de cette mallieureuse afïaire.
Le greffier va me dire : vous j urez etc. , etc. , et terminera par ces mots : " embrassez la Bible." Je l'embrasserai avec respect, avec le plus grand respect, car je crois aux vérités contenues dans les Saints Evangiles, mais je ne ferai rien de plus, je ne jurerai pas, puisque je ne dirai pas: " je le jure," car on exige très rarement cette déclaration. Donc, je serai â mon aise i^our répondre ce que je voudrai, le demandeur sera débouté de son action et Jacques sera sauvé.
Croyez-vous que j'admets (;ette élasticité de conscience ? pas le moins du monde, mais je ne discute pas, j'observe, j'étudie, je raconte, je plio tograpliie.
O vous, qui avez un peu l'expérience de la vie, dites-moi franche ment ce que vous pensez du peu de cas que l' on fait du serment.
Jolin Zépliyre a cependant des doutes sur la valeur de l'évolution qu'il a faite autour de sa conscience, et voici qu'il trouve autre chose :
— Je n'embrasserai pas la Bible, j'appliquerai mes lèvres sur mon pouce, le greffier n'y verra rien.
Et Dieu?.,
C'est encore la conscience qui vient de crier, mais il faut sauver Jacques et . . mon âme.
Ton âme, Zé]3liyre, ton âme est en grand i)éril ; tu ne veux pas te parjurer, c'est vrai, mais, àcoui3 sûr, tu veux mentir.
De menteur â parjure, il n'y a pas loin, et je suis bien de l'avis de d'Houdetot qui disait : <i Je demande qu'on interdise au menteur de dire la vérité,» tant on a droit de craindre la parole d'un homme habitué â déguiser sa pensée.
Zéphyre se décide cependant à embrasser la Bible ; il l'embrasse carrément, rondement, (c'est le seul cas où ces deux mots contradictoires sont d' accord par une bizarrerie de la langue française) et le voilà aux prises avec 1 avocat du demandeur.
Dira-t-il la vérité, enfin \
Non, il ne se souvient plus, il n'est pas sûr, il croit, il hésite, il se peut que . . . . , la mémoire lui fait défaut, il y a si longtemps, il n' était pas tout à fait sobre et, vous savez. . . ., monsieur le juge,
vous connaissez ça quand on a bu . . . ; bref,
il fait la bête, l'idiot, il ne comprend pas bien la question, il la tourne, l'esquive, se retranche, prend la tangente
Ah ! Zéphyre, mon ami, tu joues un singulier rôle !
Le rôle que tu joues, Zéphyre, d'autres viennent de le jouer avant toi, et beaucoup de ceux
qui vont te remplacer au banc des témoins, vont faire la môme chose à leur tour.
Tous les raisonnements que Zépliyre se fait avant d'aller rendre témoignage, tous ces subterfuges qu'il essaie pour éluder la loi, toutes les réticences qu'il fait en répondant, tout cela est de l'histoire vraie, de tous les jours, et sur dix témoins il y en a autant que vous voudrez, qui penseront, agiront et répondront comme lui.
Zéphyre s'est parjuré tout en ne disant pas exactement le contraire de la vérité, et c'est grand dommage, car Zéphyre a toujours été un parfait honnête homme, mais il a agi ainsi par suite d'une singulière abherration de sens moral.
A défaut de sens moral, si Zéphyre avait lu les Pères de l'Eglise, il raisonnerait autrement et, s'il s'était même contenté de lire Cicéron, il aurait vu que ce grand orateur s' «.exprimait ainsi: dans le Traite des D émir s :
a Les dieux, y est-il dit, iniligent au mensonge les mêmes peines qu'au parjure. Car ils s'irritent non pas à (;ause de la formule même du serment, mais à cause de la perfidie et de la malignité avec laquelle des embûches sont dressées contre la bonne foi d' autrui ! »
Mais Zéphyre, Jean - Baptiste, Jacques Bonhomme, John Bull, l'oncle Sam et tous leurs amis ont de singulières idées sur la valeur du serment, ils font des compromis avec leur conscience de la
manière la plus simple du monde et avec une désinvolture incroyable.
xlprès avoir embrassé leur pouce au lieu de l'Evangile ils se ligurent qu il ne s'agit plus que d'une farce et qu'ils peuvent tout dire, sauf la vérité.
Est ce un défaut d'éducation, d'instruction ? Je ne me prononcerai pas, puisque Je me contente de signaler le fait, mais le serment judiciaire est tellement peu pris au sérieux par la plupart des témoins, que nombre de juges sont d opinion qu'on devrait le sui)primer.
C'est aller trop loin et ce serait empirer les choses.
a Quand on jure fréquemment, dit Antonini, on se familiarise avec le danger du parjure ; on redoute d'autant moins la colère divine qu'on l'affronte trop souvent.
« Ce mépris résulte non de l'usage, mais de l'abus du serment. )>
Pour remédier à cet état de choses, je crois que l'on devrait adopter une sorte de précepte, de formule, que l'on répéterait chaque jour à l'enfant dans les écoles, comme on récite les prières, de manière à attirer constamment son attention sur le danger du parjure, sur la nécessité de toujours dire la vérité, et afin de le convaincre de ce principe.
Il est cependant un pays où le serment judiciaire n'existe pas, c'est en Chine ; cependant le juge ne s'adresse pas de la môme manière à tous les témoins.
S'il s'agit d'un brahmane, il lui dit seulement : «i Parle. »
A un mandarin : « Déclare la vérité. »
A d'autres, il représente le faux témoignage comme aussi coupable que le vol de choses précieuses.
Et quand il parle à un homme de la dernière classe, il assimile le parjure à tous les crimes les plus horribles.
Les termes de l'interpellation sont mesurés au degré probable d'intelligence et de science de celui à qui elle est faite, aiin quelle soit mieux comprise.
Cela a beaucoup de bon sens.
Puisque j'ai entamé ce sujet, je vais dire deux mots du serment politique que je considère comme ridicule.
Quand j'ai été admis à la profession d'avocat, on m'a fait prêter le serment d'allégeance, et j'ai juré que « je serai fidèle et porterai vraie allégeance à Sa Majesté la reine Victoria, ses hoirs et successeurs, selon la loi. »
Je vous demande ce que signifie ce serment d'être fidèle à un souverain qui règne et ne gouverne
pas, qui ne peut rien faire par lui-même, et que r on conserve comme un objet d' art, une curiosité ?
Et puis, pourquoi cette vieille formule qui date de Jacques 1er.
Pourquoi jurer d'être fidèle au roi ou à la reine? Est-ce que cela empêcliera les révolutions, quand elle seront nécessaires ? est-ce qu'on n'en cherchera pas moins à lutter contre les abus et les injustices du pouvoir l
Chose étrange, le médecin dont la mission est si importante, si sérieuse et si pleine de responsabilités, le médecin qui dispose de l'existence et parfois de r honneur des familles n'est astreint à aucun serment dans la plupart des pays.
Il n'en a pas toujours été ainsi cependant, et, de nos jours encore, la Faculté de Montpellier, en France, exige des médecins un serment solennel.
En 1804, il fut décidé, en effet, que les étudiants reçus docteurs jureraient au nom de Dieu d'être fidèle à la loi de l'honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine ; de donner gratuitement leurs soins à V indigent et de n^ exiger jamais un salaire au-dessus de leur travail: de respecter toujours leurs maîtres et d'' enseigner gratuitement les enfants de ces maîtres.
Certes, je ne vois rien de plus noble que cette formule de serment, qui résume les sentiments les plus élevés et qui constitue un lien de solidarité
entre les médecins et la famille de leurs maîtres, qn' on ne saurait trop admirer.
Toutefois, il faut le reconnaître, cette formule n'est guère qu'une copie de celle dont Hippocrate avait fixé les termes.
Par ce seiment fait au nom d'Appollon, d'Hygie, de Panacée, de tous les dieux et de toutes les déesses, le nouveau médecin s'engageait : à respecter toujours son professeur, à le considérer comme son père et à regarder les enfants de ce maître comme des frères ; à leur enseigner gratui tement la médecine ; à pratiquer la médecine pour le seul avantage des malades et â ne faire aucun mauvais usage de la science. Il s'engageait enfin à garder le secret sur tout ce qui intéressait les malades ou leur famille.
Vous le voyez, ce sentiment a beaucoup de points de ressemblance avec celui de la Faculté de Montpellier.
L'Angleterre, pendant plus de deux siècles, s'est servie du serment comme d'une arme pour persécuter les catholiques et jamais, dans l'histoire moderne, on n'a vu d'esclavage plus grand que dans la libre Albion pendant cette époque néfaste où le serment du Test était imposé aux catholiques.
Ce serment, qui était une véritable abjuration, ne fut abolie qu'en 1829.
Mais, de nos jours encore, en Canada, n'avezvous pas vu tous les lieutenants-gouverneurs de la province de Québec prêter un serment contraire à leurs croyances et qui leur était imposé.
Depuis 1867 jusqu'en 1884 les lieutenants gouverneurs n'ont-ils i^as juré l'un ajDrès l'autre :
« Je déclare qu'aucun prince, prélat, personne. Etat ou potentat étranger n'a ou ne doit avoir aucune juridiction, pouvoir, supériorité, prééminence ou autorité, ecclésiastique ou spirituelle en ce royaume, et je fais cette déclaration sur la vraie foi d'un chrétien.»
Chaque lieutenant gouverneur prêtait ce serment, absurde pour un catholique, sans apporter aucune attention à ce cpi'il faisait, et ce n'est qu'en 1884, que le fonctionnaire nouvellement nommé à cette haute position, refusa carrément de suivre cet exemple et envoya promener celui qui lui présentait la vieille formule.
30 octobre 1887.
L'iionime, dès qu'il entre en ce monde, reclierohe la lumière tout autant que l'air et la nourriture matérielle
Cest ainsi que s'exprime l'abbé Beautain, e* cette vérité est tellement évidente qu'il faut être conseiller municipal pour la nier ou la méconnaître.
Et quand je dis qu'un membre du conseil municipal seul peut piétiner sur cet axiome, ne croyez pas que c' est manie chez moi que de lancer un coup d'épingle à cette institution, reconnue comme un mal nécessaire, mais bien i3arce que je vois tous les jours les Pères d'une Cité commettre de telles fautes, j)our ne pas dire plus, qu'il est impossible de ne 'pas protester de temps en temps.
Les conseillers municipaux ont beaucoup de points de ressemblance avec les Anglais.
Max O' Reil nous disait dernièrement, vous vous en souvenez sans doute, et je le cite par à peu près : Prenez icn Anglais, c'est le plus charmant homme du monde, il est bon camarade, ami dévoué jusques et y compris sa bourse, délicat, beau causeur,
aimable, spirituel, facile à vivre, etc., etc. Voyez Son voisin seul, il a presque toutes les mêmes qua lités ; réunissez les, ils ne sont plus reconnaissablés, ils deviennent aussitôt raides, cassants, Ijleins de morgue, etc., etc., eniin ils ont chacun autant de défauts qu'ils avaient de vertus tout à l'heure
Le conseiller municipal, pris isolément, est, règle générale, un brave homme, bon père de famille, qui a fait ou qui fait ses affaires d'une manière très sensée, il raisonne bien et ne ferait pas de mal à une mouche, il aime à être bien éclairé chez lui, soigne ses géraniums comme un Hollandais ses tulipes, bref, c'est un modèle de bonté et de bon sens.
S'il y en a vingt ou trente dans la ville, chacun d'eux a certainement une idée dans la tête, mais le malheur est qu'ils se réunissent parfois, et alors, alors ! ils ne commettent pas seulement des fautes, mais, comme je le disais tout à l'heure, ils vont jusqu'au crime.
J'en ai la preuve.
Je viens de voir leur victime
Jeune, élancé, gracieux et fort, ne demandant que sa part d'azur et de soleil, il grandissait libre et fier quand, en un jour de lumière, à T heure où 4 les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le Père de la vie, » alors qu'il avait soif de
ENTKE-NOUS
rayons et de rosée et que la brise lui murmnrait de douces choses sous les larges frondaisons de la forêt, des hommes méchants, envoyés par le conseil municipal de Québec — ceci n'est pas un conte à plaisir inventé — l'arrachèrent au milieu des siens, le jetèrent dans la fatale charrette et le conduisirent dans la vieille cité de Champlain.
Ceci se passait en automne.
Ce jour-là, le 27 octobre 1887, la vieille capitale était en liesse, la grande allée regorgeait de monde, la circulation des voitures était interrompue, et de tous côtés, jusque sur les hauteurs des remparts de la citadelle, on ne voyait que ravissantes toilettes, brillants uniformes et habits noirs.
Le malheureux fut jeté dans un coin, près de la ï)orte Saint-Louis, mais telle était l'animation qui régnait dans la foule que cet incident ne créa aucune émotion.
Les splendeurs de cette fête ne sont pas oubliées et on en parlera longtemps sous le chaume.
Les ministres de presque toutes les provinces du Canada étaient là, on y voyait des sénateurs, des conseillers législatifs, de jolies femmes, de char mantes jeunes tilles, des militaires, des bonnes d'enfants, et pas un chapeau noir barré de rouge de l'armée du salut, bref, tout le Mrjli life semblait s' être donné rendez-vous à la fête des plantations, car j'oubliais de vous dire que tout ce monde joyeux était réuni pour planter des arbres,
que chacun de ces derniers porte le nom d'un homme politique, d'un haut dignitaire, etc., et qu'ils sont destinés à perpétuer le souvenir de ce grand jour.
L'abandonné rôtissait au soleil et plus d'un spectateur de la fête lui donna en passant un coup d'œil indifférent et un coup de pied vigoureux.
Et les plantations officielles étant terminées, la foule s'écoula peu à peu.
C'est alors que commença le supplice.
C'est alors que des hommes, mandataires du conseil municipal de Québec, se préparèrent à continuer la fête, — amère décision — et se mirent, eux aussi, à travailler à leur manière.
Ils creusèrent un trou dans la partie du trottoir non couverte de planches, juste sous la voûte de la porte Saint-Louis — cet étrange monument qui fait le désespoir des artistes — et, empoignant le déporté, qui par la tête, qui i)ar le corps, enfouirent ses extrémités Inférieures dans cette fosse qui semble destinée à devenir sa demeure dernière, et tous piétinèrent à l'entour, dans une sorte de danse de mort.
Et depuis ce jour, il est là : à l'ombre des pierres qui suintent, quand le soleil inonde de ses rayons les monts et les plaines ; dans la nuit profonde quand les cieux s'emplissent d'étincelles.
Enchaîné à la terre, son corps et sa tête seuls
émergent sous l'arclie noire et ce que cet agonisant voit du monde des vivants ajoute encore à son supplice.
Chaque jour que Dieu fait, il assiste au va-etvient des membres du club de la garnison qui, joyeux et tirés à quatre épingles, se dirigent du côté des pyramides de boulets et de bombes pour disparaître bientôt dans ce séjour des bons amis et des gais proj^os.
Quatre fois par jour il voit passer l'armée de greffiers et d' employés qui vont à leur bureau, au Parlement, ou en reviennent. Ils ont généralement bonne mine, travaillent peu et soignent beaucoup leur santé.
L'autre jour, il eut un instant d'espoir en observant ces nouvelles figures, graves, rieuses, sombres, éveillées, sérieuses, gaies, tristes, intelligentes, goguenardes, franches, ironiques, jeunes^ vieilles, etc., ete., variétés diverses qui composent le Conseil législatif et l'Assemblée. Il crut que sa triste position attirerait l'attention de ceux qui ont pour mission de pousser le char de l'Etat ou de mettre des bâtons dans ses roues, mais il eut encore une triste décei^tion, chacun disant que cela ne le regardait pas et que le gouvernement municipal seul pourrait porter un remède à son mal.
D'aucuns l'ont comparé à Promethée dont un
vautour rongeait toujours le foie immortel, mais ce rapprochement est une souffrance nouvelle pour lui, car il sait que l'organe sécréteur de la bile du fils de Japet repoussait tous les jours, et il sent bien qu' il se meurt lui, le condamné à l' ombre perpétuelle de la j)orte Saint-Louis, et qu'il ne poussera jamais.
Tout Québec est furieux et, comme le disait, l'autre jour, mon excellent ami Foursin-Escande :
— C'est une infamie ! autant valait le planter sous le comptoir d'un marcliand de vin !
Pauvre érable racliitique, toi que nos pères ont nommé l'arbre national, le conseil municipal te refuse la lumière aussi nécessaire aux végétaux qu'à l'homme, il te condamne à une mort lente et triste, toi dont le rêve était peut-être de voir chacune de tes feuilles mourir pour la patrie, un jour de fête nationale de Saint- Jean -Baptiste, mordue, tordue, calcinée par le soleil de juin, sur la large poitrine d' un bon canadien !
Petit érable, tu ne méritais pas tant d' indignités ; ces tortures auraient dû t'ôtre éi^argnées, cher érable, mais, tu le vois, si l'homme, le simple électeur est méchant, le conseil municipal est féroce.
Te voilà bien mal planté, arbre mignon ! mais, qui sait 1 la plainte que j'exhale aujourd'hui sera peutêtre entendue ; des jours de soleil luiront encore
240 EFTRE-NOUS
pour toi, tu ne resteras pas toujours sous la porte Saint-Louis, petit arbre !
L'espérance laissée au fond de la boîte de Pandore existe pour les érables comme pour les hommes !
25 novembre 1887.
... Il est mort !
20 août 1889.
Il y a lin mois environ, iin Anglais vint à mon bureau et me demanda si je voulais souscrire à un ouvrage qu'il allait publier prochainement.
Comment on est exposé chaque Jour à pareille demande, je regrettai tout d'abord de n'avoir pas affiché à ma i)orte un de ces avis rédigés dans un style des jûIus pittoresque que l'on voit généralement dans les bureaux d'avocats et de maisons de commerce, et dont l'utilité est incontestable.
Oui, j'aurais certainement économisé deux piastres, si mon solliciteur avait lu à ma porte une affiche du genre de celles que possède mon voisin, et qui contiennent les conseils suivants, dont la traduction fait malheureusement perdre tout le charme de la rédaction primitive :
« Ça n'est pas mon jour de souscription. Repassez demain. »
<i Aujourd'hui je suis très occupé, inutile d'entrer, j)
« Aujourd'hui je reçois de l'argent. Demain j'en prêterai. r>
a Dites donc, est ce que vous n'avez pas autre chose à faire que de courir les bureaux et d'ennuyer le monde ? Quant à moi, je m'occupe de mes affaires, faites la même chose et ne venez pas me scier »
« J'ai souscrit à tous les ouvrages dont j'ai besoin, n'entrez pas, je n'ai pas d argent. y>
<i Je ne m'occupe pas d'affaires de moins d'un million, en fait de souscriptions. »
« Si vous venez pour me demander de l'argent, vous perdez votre temps. »
9 Ce n'est pas ici que l'on souscrit, c'est à côté, d
Mais comme ma porte était vierge de tout avis de ce genre, mon Anglais entra.
Un bel homme, carré d'éx)aules, bien planté et très vert pour son âge, soixante ans environ.
C est le récit de mes campagnes, « la vie d'un soldat anglais, » j'ai fait la cami^agne de Crimée, je suis allé aux Indes, en Egypte, etc., voyez mes médailles.
Trois médailles commémoratives étaient, en effet, attachées sur sa poitrine.
— Ah, vous avez été soldat ?
— Oui, artilleur ... 2me batterie, 6me Kégiment Koyal . . .
Il faut avoir fait partie de la grande famille du canon pour comprendre l'effet que produit ce seul mot d'artilleur, et aussitôt je me revoyais galopant
près de ma pièce, là-bas, dans les plaines d'Algérie.
La connaissance l'ut vite faite, nous nous serrâmes la main, je ne regrettai plus l'afficlie j^rotectrice et je m'engageai, sans liésiter, à j^rendre un exemplaire de l'ouvrage en question.
Je l'ai reçu hier, et j'ai passé la soirée à le lire.
Je l'ai lu avec intérêt, voulant connaître l'appréciation que ce vieux soldat ne devait jyas manquer de faire des Français avec lesquels il avait fait camipagne en Crimée.
Cette lecture ne m' a apx)ris rien de nouveau, car l'auteur, si bon soldat qu'il ait pu être, est moralement coulé dans le même moule que la plupart de ses congénères et, à l'en croire, ce sont les Anglais seuls qui ont battu les Russes à Inkerman ; et quand aux anecdotes qu'il raconte au sujet des Français elles sont d' une naïveté déplorable.
En voici une, par exemple, qu'il affirme avoir entendu raconter par un zouave, dans un langage mixte, que je traduis à grand' peine :
— Une nuit, dit le zouave, j'étais de garde ; il pleuvait comme le diable, le vent soufflait de la vallée de Balaklava et il faisait noir à ne j^as voir son nez.
Tout à coup j'entends le galop d'un cheval et je regarde dans l'ombre— nous étions sur le qui- vive
244 ENTKE-NOUS
car on s'attendait à être attaqués le lendemain — mais je ne vois rien, le galop se rapproche de plus en plus, et je crie : '' Qui va là ?" le cheval s'arrête, je m'avance et je me trouve en présence d'un officier de lanciers russe.
Je lui adresse la parole en français et lui dis qu'il est dans nos lignes, mais que je ne veux pas le faire prisonnier.
— Bien obligé, mou enfant, me répond-il poli ment,^et nous nous saluons en étant nos coiffures — je me suis égaré.
— Oui, je vais vous remettre dans votre chemin lui dis-je.
Je le prie de m' excuser un instant et je vais trouver mon caporal en lui disant d être sur le quivive jusqu'à mon retour.
L'officier russe et moi causons très gentiment et, quand j'eus retrouvé le bon chemin, je liii dis :
— Bonsoir, monsieur le capitaine, voici votre chemin.
Il me remercie en homme bien élevé et me dit qu' il désire reconnaître ma génc^rosité, comme il se plaisait à le dire, mais je lui réx">onds :
— Bah ! un officier russe ferait la môme chose pour un Français égaré.
— Alors, venez avec moi, me dit-il, mon bon enfant. (Bon enfant, en français, dans le texte) pouvez ' vous quitter votre poste pendant une heure ?
COMMENT OX ECRIT l' HISTOIRE 245
— Quitter mon poste ?
— Oui, rej)reiicl il, je sais que votre armée n'a guère de provisions et peut-être avez-vous faim ?
— Ma foi, oui, dis-je, je n'ai pas dormi mon saoul, ni mangé de viande de^Duis plus de quinze jours.
— Bien, hon enfant, venez avec moi et je vous offrirai bon souper, bon vin et bon accueil.
— Puis-je quitter mon poste i
— Bah ! me répond-il, le caporal aura soin du poste jusqu' à votre retour.
Parbleu, je ne pus résister, il était si gentilhomme, et j'avais tellement faim, je le sui^ds, à cinq cents pas.
Ah ! bon Dieu, quelle veine 1
Dans le coin d'une maison en ruines, je vis un grand feu au dessus duquel rôtissait un quartier de mouton — oh ciel ! l'odeur du rosbif était si agréable !
Je me chauffe les mains, je sens les parfums de la cuisine et je vois dans un coin une couple de bouteilles de vin. L'eau m'en vient à la bouche.
Nous nous asseyons pour souper — je n'ai jamais 1ant mangé de ma vie- nous rongeons les os, le vin est excellent. jN'ous buvons <r à la gloire » et nous parlons de la camj)agne.
Nous buvons i à la Patrie, » « à la belle France, i» « à ma douce amie, » i à l' amitié, » et nous nous
246 ENTEE-NOUS
donnons une bonne poignée de mains — de mains qui croiseront peut-être l'épée demain matin.
Oui, monsieur, c'était la vraie chevalerie, deux ennemis qui partagent le même gigot de mouton, boivent le même vin et causent comme deux amis.
Mais le sommeil s'empare tellement de moi, que mes yeux se ferment peu à peu et mon bon ami me dit:
— Dormez, mon vieux ; je sais que vous avez eu bien des fatigues et que vous devez être éreinté ; dormez, tout est tranquille cette nuit, et Je vous éveillerai avant le jour.
Y oyez -vous, monsieur, j'étais tellement fatigué que j'oubliai mon devoir et que je m'endormis.
Pendant cette même nuit, les avant-postes des deux armées étaient si rapprochés que des couxos de feu furent échangés et en un instant tout fut en l'air. Je me sentis touché à l'épaule, je me réveillai croyant rêver, j'entendis la fusillade et mon ami criait :
— Allez à votre poste, on attaque . .
Nous échangâmes une poignée de mains et je courus à mon poste.
Ocial! l'ennemi est là et je vois mes hommes repoussés. Quel fut mon désespoir ! j'étais déshonoré.
Je m'élance en avant, je rallie mes braves, nous résistons, nous avançons, nous reprenons le poste et la fusillade cesse.
Je me crois sauvé, mais monsieur le colonel m envoya clierclier le lendemain matin.
Où étiez -vous la nuit dernière, monsieur?
— De garde au ravin.
— En êtes-vous bien sur ?
— Oui, monsieur.
— ^Où étiez- vous quand votre j^oste a été attaqué ?
Je reconnus qu'il était inutile i)our moi de fein dre plus longtemps et je confessai toute la véiité.
— Monsieur, me dit-il alors, vous avez très bien rallié vos hommes, sans cela, vous auriez été fusillé ; mais en punition de 1 offense grave que vous avez commise, vous allez retourner à votre ancien rang de simple soldat, et vous pouvez vous considérer comme très heureux. Allez, monsieur, et faites votre devoir.
Oh ! mon Dieu ! je n oublierai jamais ces pa rôles.
Je reçus Tordre d'enlever mes éjxiulettes et mes galons d'or et je repris l'uniforme de simple soldat.
— Ah! Français ! [dit alors l'Anglais, c'est un bien grand malheur que vous ayez cédé à l' invitation de ce lancier, cependant vous devez vous estimer très heureux de n'avoir pas été fusillé. Si vous aviez été dans l'armée anglaise vous n'en auriez pas été quitte à si bon marché, je vous l'assure, i3our avoir abandonné votre poste devant l'ennemi.
Voilà l'histoire, telle que racontée, moins cependant les expressions baroques et la prononciation allemande que l'auteur prête au zouave, afin de le rendre plus ridicule.
Voilà l'histoire, un récit français, dans lequel rien n'est français, ni même vraisemblable, puisque tout est faux comme forme, genre, allure, etc. Quand au fond, je croirais faire injure à mes lecleurs en leur faisant remarquer qu'il est tout aussi impossible que de prendre la lune avec les dents.
Et cependant, voici une histoire racontée dans un livre très répandu dans tout le pays, par un brave homme, pas méchant du tout sans doute, qui a même pu être bon soldat, pas trop intelligent, pas trop inepte, aimant tout le monde, et qui n'a fait cela que pour plaire à ses compatriotes et à leur goût pour les farces aux dépens des Français-
Les plaisanteries pour être goûtées et pour avoir quelque valeur, exigent beaucoup de talent ; il faut être très fort et ti^ès spirituel, et la plupart de ceux qui essaient de jouer avec cette arme n'ont ni la vigueur ni l'esprit nécessaire ; ce qui n'empêchera pas nombre de soldats de l'armée du salut et d'Ontariens d'avaler crues les bourdes du genre de de celle que je viens de citer.