LE SONGE DU ROY LOYS NEUFVIÈME
évesque de Meaux, vouliist lire en le pseaultier, mais le roy :
« Non, vous ne lirez point, car il n'est si bon « livre, après mangier, que propos à volonté, quand « ung cliascun dict ce qu'il veult. Et pour ce <c prouver, escoutez :
Mais, sachiez de prime chose, chiers Seigneurs chivaliers, que oncques menterie ne sortit de ma bouche et que madame la Royne, ma mère, avait coustume de dire, que si j'étais malade Jusques à la mort et que je ne pusse guérir, qu'en faisant telle chose que je peschasse mortellement, elle me laisserait mourir plus tôt que de me voir courroucer damnablement mon Créateur.
— Diex soit besnit, chier et biau fils, dit la royne, ais je ainsy fait.
— Et pour ce je vous ai grand amour, madame.
Là, je veux conter ce qu'en songe j'aye veu en la dernière nuict et poinct ne doutez que ne sois en possession de mon esprit.
Un ange me venait quérir et me mettant la dextre sur l'épaule dict : a IST'ayez crainte et me suivez». Lors il m'enleva et si légier me sentais, que poinct ne pesais et toujours plus haut voulais m' élever.
Après ung long voyage, mon compaignon me fit asseoir en ung grand mont et me dict : espérez.
Autour de moi ne voyais que noirceur, laquelle
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clioses dura jus ce que je vis grande clairté et au milieu de la dicte clairté Monseigneur Jehan qui baptisa Notre Seigneur Jésus Christ, qui ainsy me parla :
— Pour ce que tu soûlais, en ton vivant, (car j'étai s depuis cents et cents années défunct) venir en grande aide à la chrétienté en extirjjant les infidèles qui étaient grand nuisement à la terre Sainte, jeté veulx monstrer ce qu'est devenu le peuple franc en l' année mil et huit cent octante et cinquième.
Lors je vis ung loingtaing pays, par de là mers plus grandes que celles qu'ont déjà traversées nos aieulx, foule de gens devisant les uns, en langue f rançoise, et aultres, en langue de Richard au cœur de Lion, et me dit Monseigneur Jehan le Baptiste, que ce pays estait devenu anglois, après avoir été franc, et qu'on le nommait Canada.
Et ces anglois ne croyaient pas en la sainteté de jN'otre Sainte- Vierge Marie, et estoient sortes d'hérétiques, pendant que les anciens francs qui vivaient avecque eux croyaient en notre religion. Et tous vivaient en accord et point ne se disputaient
— Ah ! seigneur Roy ! s'écria le sire de Joinville, que n' allaient les Francs, écu au col, heaulnie en tête et lance au poing sus à ces infidèles !
— Qu'est-ce ceci, mon sire ? en ce temps de mon songe on ne voyait plus heaulme, écu ou lance, mais
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bien sortes de tubes lançant feu et flammes, et mettant à mâle mort, à distance de cent fois jets d' arbaleste, liommes et bestes.
Monseigneur Jelian me montra en ung grand bourg que Ton nommait Saint- Jean, car il estait sous le vocable du Grand Saint, moultitude d'hommes estrangement vestus qui testaient la vingt quatrième journée de juin, la feste de leur patron, mon dict seigneur Saint Jehan.
Et je vis tant d'estranges choses que point ne pourrais le dire :
Au milieu de grande foule de gens qui tous semblaient égaux en leurs estats, par les vestements, je vis s'avancer en chevauchant ung homme vestu comme moi et qu' on disoit être le roy Loys, et derrière se trouvaient gens de guerre, illustres et puissants chevaliers, et ouïs le sire de Beullac dire que c' estaient Robert, comte d'Artois, les sires de Joinville et de Chastenay, les comtes de Champaigne, de Montfort, de Sargines et vous tous, mes nobles et amés vasseaux.
Et comme ne pouvais recognaistre vos visages, monseigneur Jehan me dict que point n'estaient vos propres corps, mais seulement personnes habillées comme nous, pour ce que elles voulaient honorer notre nom et mémoire, et me dict aussi que gens de Canada aimaient nostre pays de France et nostre Saincte Eglise,
Qui pourrait raconter et écrire sur un parcliemin les joyeux applaudissements, les hymnes de triomphe, les doux chants des clercs, les sons des instruments de guerre, les ornements des églises en dedans et en dehors : les rues, les ruelles, places publiques, les maisons, tendus de courtines et de tapisseries, couverts de fleurs, d'herbes et. de branches vertes, les habitants de tout sexe et de tout âge accourant de toutes parts en une si grande affluence de populaire, s' esclafflant, s' exclamant et criant : « Vive la Ca7iadienne. »
Les Canadiennes estant les dames des seigneurs de ce temps et, pour le vrai dire, semblaient toutes estre belles et accortes comme madame la Roy ne.
Monseigneur Jehan me monstra aussy nobles hommes de grandes cités nommées : Montréal, Québec, Trois-Rivières, Sorel, Saint Hyacinthe, et aultres villes, et je vis les seigneurs de Lorangier, Gaulthier, Resther, Lareau, Benoist, Leblanc, Emard et tant de haut lignage que point ne pourrais les nommer. Et tous, gens du peuple et no ■ blés hommes lisaient en un grand papier, qu'ils nommaient « journal » où grands clercs et gens de savoir, \xY^e\é^ journalistes, écrivaient belles, bonnes, ou mauvaises choses que tous cuidaient avoir en donnant un sol de cuivre, de leurs ercarcelles, et disaient que ce estait rien donner pour tant avoir.
Et Monseigneur Jehan dict encore, pour le flnir, que en tous pays se trouvaient Canadiens, flls de
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vaillants et 23reux cliivaliers de France, qui iDartout semaient bonnes idées, comme nos serfs sèment bon grain, et que ivraie ni séné ne se voyaient en leur peuple, que tous Canadiens estaient gens de bien craignant le Seigneur, cuidant vuider bouteilles et avoir moult enfants qui ung jonr couvriraient la terre et tous les infidèles convertiraient.
— O Roy, me dict-il, vois cette petite brandie de ton peuple et, lors que de tous costés, en pays de France, il n'est plus de nobles gens, comme au temps où tu roygnais, qu'il n'est plus de prébendes, d' abbayes, de bénéfices et que le villain est égal au seigneur, ici, en pays de Canada, d'aucuns songent de voir un jour renaistre toutes ces choses en terre estrangère, ce que jamais nul ne verra, pour ce que Diex est contre telle aventure.
Mais, je te prie, poinct ne fais mesprison ; ces gens que tu vois s' exclamant et criant : «Vive le Roy ! » et se vestir comme en V espoque des croisades, seraient premiers à courir sus aux seigneurs, s'ils revenaient, et considère seulement que c'est par souvenir et amour de leur mère patrie qu'ils font ainsy et non autre cliose.
— -Monseigneur Jelian, dis-je, poinct ne vois la bannière de maison de France ni T oriflamme de monsieur Saint Denis, et n' aperçois que bannières à trois couleurs, bleu, blanc et rouge.
— Cent aunées dans quatre ans seront escoulées
depuis que bannières et oriflammes de France ne sont plus desployées et ce que vois maintenant est bannière des Français, qui plus vit de pays en cent ans que j^endant mille auparavant.
Et poinct ne gémis sur ces choses loour ce que Diex l'a voulu et ne regarde que l'avenir de ces enfants de Canada pour France et l'église.
Lors j' ouïs ung grand bruit et revins en pays de vray en m' éveillant.
Ce, mes seigneurs, est le songe que je fls.
Poinct ne dirent mot d'abord les nobles chivaliers et leurs bouches semblaient consues, quand la Royne Blanche à genoulx, dict ;
— Biau sire Diex, aye mercy de ce peuple !
Et tous : le Roy, la Royne et les Seigneurs à genoulx se mirent, et dirent en se signant :
— Diex proteige la France.