Entre nous
La pluie qui tombait depuis le matin semblait s'être lassée; elle était devenue si fine qu'elle ressemblait à ces brouillards légers qu'on aperçoit le soir au-dessus de la prairie. Nous venions de dîner; M, Bébc^ qui s'était endormi au dessert^ avait regagné son dodo, et tous deux, Louise et moi, debout devant la fenêtre ouverte, nous chantonnions en regardant l'horizon.
— Si nous sortions de l'arche, papa Noé? me dit ma femme.
— C'est que je n'aperçois pas d'arc-en-ciel, ma chère.
— Raison de plus, allons au-devant.
Elle s'éloigna et revint bientôt encapuchonnée,
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bottée, gantée. Elle me prit le bras, mais solidementj s'appuyant pour de bon et se serrant contre moi comme il arrive en ces bons jours où l'on se retrouve, ne s'éîant pas vus depuis longtemps.
— Ah! que je suis contente de sortir! Sens-tu 1:; bon air? Je voudrais marcher, marclier... Si nous allions bien loin? Il fait encore grand jour.
Et, ce disant, elle me jioussait en riant, faisant de grandes enjambées pour régler pa marche sur la mienne.
Nous longeâmes la haie, et, prenant à gauche, nous entrâmes dans le bois. Nous l'aimions tant, notre cher bois! Il était silencieux à cette heure, tout humide et détrempé. La mousse^ gonflée par l'eau, cédait sous le pied comme une éponge qu'on presse^ et ù chaque feuille des branches trop pesantes se balançait une goutte transparente toute prête à tomber.
— Tu seras bien mouillée, ma chérie^ dis-je ù Louise en m'arrêtant.
— Bah! j'ai mes grosses bottes, allons toujours.
Nous poursuivîmes notre promenade à travers le boisj qui dégouttait silencieusement comme la b.ubc d'un dieu marin.
Je savais gré à ma Icnmic trctre aussi brave ce soir-là, car rien au ir.ondc n'cs^ joli comme la
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tbrct humide, à celte heure du jour surtout où tout se tait et s'apaise, où le vent est calme^ où la pluie fatiguée rentre dans ses nuages, où les oiseaux eux-mêmes commencent à s'endormir et songent à se sécher. J'aimais cela, parce qu'il y a un charme, lorsqu'on est deux et qu'on se tient sous le bras, à se sentir bien seuls et à marcher sous les grandes voûtes vertes, à respirer l'odeur pénétrante du bois humide, à frapper de sa canne sur les gros troncs de chêne qui rendent un bruit sonore et long que tous les autres troncs répètent à la file, à s'arrêter tout court au cri d'une branchette qui se brise, au murmure des gouttes d'eau qui de temps en temps chuchotent en tombant de feuille en feuille, à respirer à pleins poumons l'air pur qu'a lavé la pluie, à écouter par les yeux, si je puis dire, l'harmonie délicate de tous ces tons tins et discrets.
Ce n'est point pour le plaisir d'enhier des mots que j'use de cette métaphore devenue banale à force d'être vraie.
Par un beau jour, quand le soleil s'abaisse vers l'horizon, tout s'empourpre et se colore comme le visage d'une belle fille qui file auprès d'un grand feu. Les tons s'animent et s'échauffent, la bonne nature est vibrante, émue; on sent que durant le jour elle a beaucoup aimé, beaucoup joui, beaucoup travaillé. La foret est chaude, et dans son
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feuillage on voit des diamants^ des rubis, des émeraudcs, et sur ses troncs moussus de temps en temps aussi s'étale une plaque d'or qui fait frissonner. C'est un orchestre avec tous ses etîets, c'est une harmonie riche, éblouissante comme un écrin royal qu'on ouvre tout à coup, comme une cathédrale où les trompettes éclatent tandis que tout un peuple chante Alléluia!
Par un temps gris, c'est tout autre chose : point d'allégresse, point de bruit éclatant^ la bonne nature se couche sans tambour ni trompette et les yeux humides, ayant un peu bâillé. Les violons, ce soir-là, chargés de l'endormir, mettent leur sourdine et résonnent lentement; les arckets, un peu tristes, frôlent à peine les cordes; il faut prêter l'oreille pour saisir leur musique qui ressemble à un rêve; mais leur voix est si douce, leur harmonie si fine, que les flâneurs gourmets qui aiment la musique des yeux seraient bien embarrassés de choisir entre les trompettes et les violons, entre la forêt cachée derrière son voile grisâtre ou éblouissante sous ses reflets dorés.
Nous cheminions sous des bouleaux lorsqu'un petit vent bien doux passa au-dessus de nos têtes en caressant le sommet des arbres, qui aussitôt se mirent à chuchoter et, se secouant comme un oiseau mouillé, laissèrent tomber sur nous un déluge de beaux diamants humides.
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— Ah 1 mon Dieu ! s'écria Louise en s'arrétant tout net; le vilain vent! Je suis trempée!
Sa jupe flottait un peu, et j'apercevais ses deux petites bottes molles^ serrées l'une contre l'autre et à moitié cachées dans l'herbe.
— Trempée^ trempée; mon capuchon s'est soulevé, et j'ai un déluge dans le cou, une rivière!
— Et où cela^ ma pauvre chérie?
— Où cela ? Je te le dis^ dans le cou^ au milieUj dans le petit endroit.
Elle me regarda, et nous nous mîmes à rire. Ce petit endroit était celui où je l'embrassais toujours ; — si jeune qu'on soit, l'on prend des habitudes.
J'essuyai le cou, je rajustai le capuchon, et quand elle fut bien séchée^ elle me dit en souriant :
— Tu es bien mignon.
Je crois même que je l'embrassai. Cela la mit en belle humeur, de sorte que nous sautions pardessus les fougèreSj elle, s'appuyant sur mon bras; puis tout à coup, comme nous rentrions dans le silence sonore de la haute futaie, elle se mit à chanter, sur l'air de la Marseillaise :
Marchons, vilain petit m.in dui n'aime pas sa petite femme, Pas du tout, tout, tout, Tout, tout, tout.
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Et elle disait tout cela d'un petit air si crâne en marchant à grands pas, me montrant ses Jolies dents blanches et me serrant si tendrement le bras, que je me mis il chanter avec elle.
Nous étions enfants, nous en avions conscience, et nous en jouissions, sachant que c'est une bonne chose.
Tout à coup nous nous arrêtâmes devant une fondrière : mare tarie, carrière oubliée... je ne sais, mais à cet endroit le sol était bousculé, les arbres semblaient écrasés, et l'on voyait saillir des racines furieuses qui se tordaient au milieu des ronces.
— Tu crois que nous n'allons pas nous perdre? fit Louise en me regardant.
— Mais non, chère petite.
— Et si nous nous perdions, que dirait-il demain , le pauvre bichon , qui dort là-bas dans son dodo blanc? Veux-tu retourner, dis? veux-tu retourner?
— Mais nous sommes à vingt minutes de chez nous, pas davantage.
— Oui, oui, tous les voyageurs qpi se perdent dans les forêts s'imaginent toujours qu'ils sont à vingt minutes de chez eux. Je n'aime pas ces vilains arbres tordus : il doit v avoir un tas de bêtes entre ces racines.
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Elle frissonna, et, se penchant comme quelqu'un qui écoute :
— Tiens, entends-tu ? Tu n'entends pas des coups sourds? Chut... tiens, tiens... c'est sourd, sourd! A celte heure-ci, dans la forêt, qu'est-ce que cela peut être ?... Le soleil se couche, si nous retournions?
Je prêtai l'oreille, et j'entendis en effet un bruit sourd dont je devinai immédiatement la cause. J'aurais bien pu lui dire cette cause; mais j'avais tant de plaisir à la voir là , près de moi, sérieuse, l'oreille tendue, la bouche entr'ouverte, ses yeux interrogeant les miens; j'avais tant de bonheur à la sentir frissonnante contre ma poitrine et réfugiée en moi, si je puis dire, que, comme un égoïste, je répondis sans sourciller :
— Oui, en effets c'est étrange! J'cnlends des coups sourds... Allons voir, cela ne peut être bien loin,
— Aller là ! tu es fou, Georges, mon chéri ! Elle m'entoura de ses deux bras^ et se haussant
jusqu'à mon oreille :
— J'ai bien peur, me dit-elle tout bas; retournons, je t'en prie, retournons.
— Comme tu es peureuse! Tu n'as donc pas reconnu le coup de maillet des fcndeurs qui travaillent dans la vente.''
8 UOmelette.
— Et ta crois me rassurer avec tes fendeurs? Qu'est-ce qu'ils fendent, ces fendeurs-là?
— Ils fendent de grosses billes de chêne pour en faire des douves de tonneau; voilà tout le mystère!
— Tu en es bien sûr?
— Ouij ma chère.
— Et ce sont d'honnêtes gens, ces fendeurs?
— Surtout ceux-là j que je connais bien. Viens les voir^ c'est à trois minutes.
Elle se décida à me suivre, non sans se faire un peu traîner. Quelques minutes après, nous étions dans l'endroit le plus pittoresque du monde, en face de deux ou trois cabanes semblables à ces h uttes de sauvages que l'on aperçoit, dans les récits (.le Cooper^ au bord du lac Ontario. Imaginez un amas de planches et de troncs d'arbres, le tout noirâtre, moussu, sombre, humide sous l'épaisse forêt et surmonté d'une cheminée blanche, d'où s'échappait un beau panache de fumée bleue, qui se perdait sous la voûte verte. Autour de ce campement, des troncs d'arbres amoncelés, des copeaux en montagnes, des planches d'un jaune rouge rangées en pyramide et sur une corde tendue d'un arbre à l'autre, deux ou trois linges cr^savant de sécher. Autour de ces huttes, le sol était battu, et, devant la petite porte basse, une
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dizaine de poules assemblées dévoraient le grain que leur jetait une vieille.
— Bonsoir, monsieur et madame, fit la bonne femme en nous voyant approcher. NeA'ouIez-vous pas entrer vous chauffer un peu? Il fait bien frais ce soir.
Louise regardait tout cela comme on regarde au théâtre un décor réussi. Nous entrâmes. — Le contenu était digne du contenant.
Au milieu de la hutte d'une forme irrégulière,' toute pleine de coins et de recoins, flambait à terre le plus beau feu du monde^ entre quatre barres de fer qui retenaient les tisons et indiquaient la place du foyer. La flamme montait haut, le toit étant percé conime dans Vimpluvium d'une maison romaine, et, au delà de l'ouverture, ù travers une large cheminée béante par où le jour descendait et montait la fumée^l'on apercevait les branches et le ciel gris; — dans les cendres un pot où quelque chose bouillait, et dans les coins de la cabane, encombrée de matériaux , de débris et d'outils de toutes sortes, trois' hommes, dont un petit vieillard aux joues creuses et rouges comme la brique, cognaient à tour de bras. C'étaient le père, le fils et le gendre ; ils vivaient ensemble, et, d'un bout de l'année à l'autre, été comme hiver, dans cette cahute où
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nous étions et qui leur servait d'atelier, fendaient et refendaient des chênes.
Une fois par semaine environ, le fils allait au village chercher des provisions^ et c'était tout. Le dimanche, toute la famille jouait aux boules à l'ombre des grands arbres.
Quand nous entrâmes, les travailleurs s'arrêtèrent, et chacun d'eux, après nous avoir salué, déposa l'énorme hache brillante dont il était armé, effroyable instrument, espèce de couperet de guillotine muni d'un petit manche, lame épaisse, pointue, énorme, bien faite pour exécuter des chênes, mais d'un aspect sinistre. Louise se rapprocha de moi sur le petit banc où nous étions assis.
— Nous ne vous empêchons pas de travailler? , dis- je au vieillard.
— Merci, mon bon monsieur, mais nous allons souper.
Les deux jeunes gens abaissèrent leurs manches, et ils approchèrent une grosse table primitive formée d'une planche et de quatre pieds à peine dégrossis. Pendant qu'ils disposaient les assiettes toutes petites , épaisses, en faïence bleuâtre, la vieille avait été chercher une grande poêle et jetait au feu une brassée de copeaux.
Au milieu de cet intérieur étrange et rude, Louise me paraissait si fine et délicate, si élé-
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gante avec ses longs gants de Suède, ses petites bottes molles et sa jupe retroussée! De ses deux mains étendues elle se garantissait de la chaleur de la flamme, et du coin de rccil, tandis que je causais avec les fendeurs, surveillait le beurre qui commençait à chanter dans la poêle.
Tout à coup elle se leva, et prenant la queue de cette poêle des mains de la vieille femme :
— Laissez-moi vous aider à faire l'omelette, voulez-vous?
La bonne mère lâcha l'instrument en souriant, et Louise se trouva seule dans l'attitude d'un pêcheur à la ligne qui tient son roseau au moment où le bouchon commence à s'agiter. Le feu l'éclairait en plein; elle avait les yeux fixés sur le beurre liquide^ les bras tendus et se mordant un peu les lèvres, sans doute pour se donner plus de force,
— C'est un peu lourd pour les petites mains de madame^ fit le vieillard; je parie que c'est la première fois que vous faites une omelette dans une cabane de fendeur^ n'est-ce pas, ma petite dame?
Louise fit signe que oui sans détourner le yeux.
— Les œufs! les œufs! cria-t-elle tout à coup avec une telle expression d'inquiétude que nous partîmes tous d'un grand éclat de rire.
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— Les œufs! le beurre se gonfle'... Arrivez vite ou je ne réponds plus de rien.
La vieille battait les œufs avec animation.
— Et les herbes ! cria le vieux.
— Et le lard et le sel! dirent les jeunes gens.
Alors tout le monde se mit à l'œuvre; on hachait^ on taillait, on pilait^ tandis que Louise, frappant de son pied et le teint animé, s'écriait ;
— Dépéchez -vous! mais dépéchez-vous donc! Enfin il se ht un grand vacarme dans cette
poêle, et le grand œuivre commença. Nous étions tous autour de ce feu, regardant avec anxiété, car, chacun ayant mis la main à la pâte, le résultat de l'opération intéressait tout le monde. La bonne femme, à genoux près d'un grand platj soulevait de son couteau les coins de l'omelette, qui commençait à se dorer.
— Maintenant, madame n'a plus qu'à retourner, dit-elle.
— Un petit coup sec, ajouta le vieillard.
— Faut pas y mettre de force, observa le jeune homme.
— D'un seul coup; houp! chère enfant, dis-jc à mon tour.
— Si vous me parlez tous à la fois...
— Dépêchez-vous, madame.
— Si vous me parlez tous à la fois, je n'oserai jamais... C'est que c'est lourd comme le diable!
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— Un petit coup sec.
— Mais je ne peux pas! ça va chavirer! AIil mon Dieu!
Dans le feu de l'action, son capuclion était tombé. Elle était rose comme une pêclie^ ses yeux brillaientj etj tout en maudissant son sort, elle éclatait de rire de temps en temps. Enfin, après un suprême effort, la poêle s'agita, et l'omelette roula, un peu lourdement, Je dois le dire, dans le grand plat que tendait la vieille.
Jamais omelette n^eut meilleure mine.
— Je suis sûr que la petite dame doit avoir les bras fatigués, dit le vieux fendeur en coupant de larges tranches dans son grand pain rond.
— Mais non, pas trop^ dit ma femme en riant de bon cœur; seulement j'ai bien envie de goûter mon... notre omelette.
Et nous nous assîmes tous autour de la table, en face d'assiettes bien propres. — Au fond de la mienne se pavanait un coq tricolore. — Quand nous eûmes goûté l'omelette et le vin de ces braves genSj nous nous levâmes et nous reprîmes la route de notre chez nous. Le soleil était couché, et toute la famille du fendeur, sortie de la cabane, nous souhaita le bonsoir et nous regarda partir.
— Voulez-vous que mon fils vous accompagne? nous dit de loin la vieille.
Il commençait û faire sombre et humide sous
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la futaie, et peu à peu nous nous mîmes à marcher d'un bon pas.
— Ces gens-là sonf heureux, me dit Louise au bout de quelques pas; nous viendrons un matin déjeuner chez eux, veux-tu ? Nous mettrons Bébé dans l'un des paniers de l'àne, et dans l'autre un gros pâtç avec du bon vin... Tu n'as pas peur de te perdre, Georges ?
— Non, ma chère^ sois sans crainte.
— ... Avec un gros pâté et du bon vin... Qu'estce que je vois là-bas?
— Ce n'est rien, c'est un tronc d'arbre.
— Un tronc d'arbre... un tronc d'arbre! murmurait-elle. Et derrière nous, n'entends-tu pas.'*
— C'est le vent dans les feuilles ou quelque branche morte qui se brise en tombant.
Bien heureux ceux qui, le soir, au beau milieu d'un bois , se sentent aussi calmes qu'assis au coin de leur feu.
On ne tremble pas, mais le silence agace. Involontairement on cherche des yeux dans l'ombre, on voudrait définir les formes confuses qui apparaissent et se transforment à chaque instant. Tout un monde crie sous vos pas, se brise ^ et si l'on s'arrête, on entend au loin les hurlements plaintifs des chiens de ferme, le cri des chouettes qui s'appellent et d'autres bruits encore lointains ou proches qu'on ne peut s'expliquer. Quelque chose d'étrange vous
VOmelette.
enveloppe et pèse sur vous. Si l'on est seul^ on marche plus vite ; si l'on est deux, on se rapproche et volontiers l'on se donne le bras. Ma femme se pendit au mien.
— Veux-tu nous faire bûcherons? Nous bâtirons une Jolie cahute, bien simple ^ mais gentille; j'aurais de petits rideaux aux fenêtres, un tapis par terrCj mon piano dans un coin.
Elle disait tout cela à voix basse, et de temps en temps sa main tremblait sur mon bras.
— Tu en aurais bien vite assez de ta cahute, ma petite chérie.
— Oh! le vilain!
Et puis elle ajouta au bout d'un instant :
— Tu crois donc que je ne vous aime pas, toi et ton fils ? Oh ! si, mes amis, je vous aime... Oh 1 si!... oh! si!... Le bonheur de chaque jour ne peut pas s'exprimer; on en vit si bien qu'on ne s'en aperçoit plus... C'est comme le pain du soir et du matin : qui donc songe à lui ôter son chapeau Pet cependant c'est la vie... est-ce pas?
Mais de temps en temps, quand on se regarde soi-même^ qu'on met sa tête entre les mains et qu'on pense, on se dit :
— Je suis ingrat, car je suis heureux , et je ne remercie personne.
Ou bien encore, quand on est bien seuls et
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qu'on se promène bras dessus bras dessous... Tiens, dans ce moment-ci... ça n'a l'air de rien ce moment-ci, eh bien... je t'aime, mon amour, je t'aime !
Elle pencha sa tête sur mon bras et me pressa bien fort.
— Mon Dieu ! disait-elle, si je te perdais! Elle parlait tout bas, comme quelqu'un qui a
peur. Était-ce la nuit et le bois qui l'effrayaient ainsi, ou bien ce qu'elle disait.^
— Moi, j'ai bien souvent révé^ poursuivit-elle, que je vous disais adieu. Vous pleuriez tous les deux, et je vousserrais si fort contre moi que nous ne faisions qu'un. .. C'était des cauchemars, tu sais, mais je ne leur en veux pas, car ils m'ont bien fait voir que je vivais en vous, mes amis... Qu'estce qui craque.^ N'as-tu pas vu quelque chose qui passait devant nous?
Pour toute réponse, je la pris dans mes bras et je l'embrassai de tout mon cœur.
Et nous continuâmes à marcher; mais il nous fut impossible de renouer la conversation. De temps en temps elle me serrait le bras en s'arrctant et me disait :
— Chut! écoute... Non, ça n'est rien.
Enfin, nous aperçûmes à travers les arbres une petite lumière qui disparaissait de temps en
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tempSj cachée par un tronc d'arbre et reparaissait ensuite. C'était la lampe qui nous attendait derrière le rideau du salon. Nous poussâmes la barrière, et nous fûmes chez nous. Il était temps : nous étions trempés.
J'allai chercher moi-même un gros fagot, et, quand la flamme fut pétillante et claire, nous nous assîmes dans la gi^ande cheminée. Elle frissonnait, la pauvre femme. Je la déchaussai et j'approchai ses pieds de la flammée, tout en les protégeant de ma main.
— Mercij mon ami, merci, me disait-elle en s'appuyant sur mon épaule, et elle me regardait avec tant de tendresse que je me sentais près de pleurer.
— Qu'est-ce que tu m'as donc raconté dans ce vilain bois, chère petite? lui dis-je lorsqu'elle fut mieux.
— Tu y penses donc? J'avais peur, voilà tout, et quand on a peur, on voit des fantômes.
— Nous nous ferons bûcherons^ n'est-ce pas? Et m'embrassant en éclatant de rire, elle
dit :
— Viens nous coucher; viens, homme des bois!
Ce fut, je crois bien, notre dernière promenade, et c'est pour cela que je m'en souviens. Rien sou-
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vent depuis J'ai refait cette cotirse par un temps sombre^ quand le soleil se couchait; bien souvent j'ai repassé dans ces fougères où son pied s'était poséj et de ma main j'ai écarté les herbes, pauvre fou que j'étais ! pour retrouver la trace effacée de ses pas. Souvent je me suis arrêté dans la clairière sous les bouleaux qui nous avaient mouillés, et j'ai cru voir dans l'ombre sa jupe s'agiter; j"ai cru entendre ses petits cris d'effroi^ et^ revenant le soir, j'ai retrouvé sur ma route tous les souvenirs qu'elle y avait laissés^ depuis le hurlement lointain jusqu'aux craquements des branchettes, depuis les frissons de son bras jusqu'au baiser que je lui avais donné.
Une fois, j'entrai chez le fendeur. Je revis ces braves gens, la cahute enfumée, le petit banc où nous nous étions assis, et je demandai à boire pour regarder le verre où ses lèvres s'étaient posées.
— Et la petite dame qui faisait si bien les omelettes? Elle n'est pas malade, bien sur ? me dit la vieille femme.
Sans doute elle s'aperçut que des larmes tombaient de mes yeux, car clic n'ajouta rien, et je m'en allai.
C'est ainsi qu'excepté dans mon cœur, où elle est tout entière, tout ce qui fut elle s'efface, s'éloigne et s'obscurcit.
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C'est la loi, mais c'est cruel! Mon pauvre enfant^ lui aussij apprend à l'oublier, et quand je lui dis, — c'est malgré moi :
— Cher petit, te rappelles-tu ta mère quand elle faisait ceci ou cela? — il me répond Oui, mais je vois bien^ hélas! qu'il ne s'en souvient plus.
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