‹ Entre nousChapitre 2 sur 30 · PEINES DE CŒUR · texte numérisé non relu

PEINES DE CŒUR

MADAME DE RAINCY, 3o ans.

MADAME DE LANZOLLE, 22 ans.

LE COMTE CONTRAN, iG ou 17 ans.

JULIE, femme de chambre.

Une terrasse au milieu d'un parc et non loin du château, dont on aperçoit le perron à travers les arbres. A droite : un kiosque très-tlégant avec vaste divan et guéridon. En dehors du kiosque, à gauche : fauteuils de jardin et table rustique.

MADAME DE RAINCY et MADAME DE LANZOLLE,

assises autour de la table du jardin, font toutes deux de

la tapisserie.

MADAMK DI-: RAINCY, api'ès lui silcncc, riant, l'aifiuillc à la main. — Un bel homme!... un bel homme! c'est bien aisé à dire, chère petite; mais il faudrait s'entendre.

Peines de cœur. 21

MADAME DE LANZOLLE. — Eh bien^ entendoiisnous.

MADAME DE RAINCY. PoUT moi^ c'cSt UnC

expression vide de sens; sur l'honneur! un bel homme!... qu'est-ce que cela veut dire? C'est comme un paysage adorable, une valse entraînante. Cela ne me représente rien, tant que je n'ai pas vu' ou entendu. Voyons un peu vos beaux hommes, ma belle! je vous dirai ensuite ce que j'en pense.

MADAME DE LANzoLLK. — Mes beaux liommes !... vous êtes unique. Dirait- on pas que j'en ai plein mes poches ! Ah ! ah ! ah !

MADAME DE RAiNCY. — Eh bicu! je ue vous en demande qu'un, là; en connaissez-vous un ?

MADAME DE LANZOLLE. — Dame! M. de Saint- Vincent^ — je vous cite celui-ci par hasard, — passe pour...

MADAME DE RAINCY. Il paSSc!... DitCS doUC

franchement qu'il est passé. Voilà bien ce que c'est qu'une réputation. Il est joli, votre exemple! Pas de cheveux, les yeux dans le front, des jambes folles, des épaules insensées 1 Qu'est-ce qu'il lui reste, je vous le demande? — Sa barbe et son nez. Voilà-t-il pas une belle affaire! Ne venez donc pas me parler de M. de Saint-Vincent; c'est un vieux débris, un suisse d'église, un... et bétel à couper

Peines de cœur.

au couteau. [Reprenant son ouvrage.) J'aime infiniment mieux votre mari.

MADAME DE LANzoLLE. — Ce n'cst pas le même genre. [Elle se met à broder.) D'ailleurs, je n'ai jamais dit que Raoul fût mal.

MADAME DE RAiNCY. — Je le crois sans peine, ma mignonne. Aux lumières, M, de Lanzolle est étourdissant. Je le regardais hier au soir : il a un dos.

MADAME DE LANZOLLE. — Plaignez- VOUS donc. On jurerait que M. de Raincy en a deux.

.NL\D\ME DE RAINCY. — Dites tout de suitc que Robert est bossu; ne vous gênez pas.

MADAME DE LANZOLLE. — Je dis Seulement, ma chère, que votre mari est si grand, si large, a des allures si imposantes, une démarche si...

MADAME DE RAINCY. — Bah ! tout ccla va avec la cuirasse^, le casque, les bottes et la plume, et vous sentez qu'on ne peut pas percher une mauviette sur un gros cheval de bataille. Dans la cavalerie, nous sommes obligés à cette tenue-là. Mais toutes ces pompes sont bien vides, allez! vous verrez cela, petite folle. [Avec éclat.] Pour moi, je donnerais une demi-douzaine d'ApoUons, avec leur Belvédère, pour un tout petit bonhomme, haut comme ma botte, gros comme rien, mais ayant le regard, le geste, le l'eu, l'éclair, le cœur, l'âme enlin. Je ne sais pas si vous me comprenez.

Peines de cœur. 2 3

MADAME DE LANZOLLE. — J 'cntrCVOis. . . VOUS di-

siez?

MADAME DE RAiNcv, — Jc distiis... mais vous allez pousser les hauts cris. Je voulais vous citer un exemple pour expliquer ma pensée. Vous trouvez que M. de Saint-Vincent est un beau cavalier^ n'est-ce pas? Eh bien! si je vous disais que je lui préfère^ mais de beaucoup... le neveu de la marquise. Ah !

MADAME DE LANZOLLE. — Le petit? Mais VOUS

plaisantez, ma belle : c'est un enfant, il sort de chez les bons Pères.

MADAME DE RAiN'CY. — Assurémeut. Il est encore Tort jeune^ je ne le conteste pas; il est même assez chétif et un peu pâle. Mais il a une physionomie, une expression qui attire, une sorte de langueur... intéressante, une sorte d'inquiétudej de... je ne saurais pas exprimer cela; mais on sent qu'il y a une étincelle dans ce petit.

MADAME DE LANZOLLE. — Hélas ! c'est bien ce qui déhole sa bonne et excellente tante.

MADAME DE RAiNCY. — Ne m'en parlez pas! Elle l'a fait venir ici pour le distraire un peu: mais quel soulagement apporter à un pauvre cœur que la passion mine?

MADAME DE LANZOLLE. — Il OU cst là, vraiment?

MADAME DE RAiNcv. — Eh! mou Diculoui,lc pauvre enfant ! A son age^ est-ce étrange? Cela

24 Peines de cœur

prouve certainement une précocité de sentiment...

MADAME DE LANzoLLE. — Et une tcndrcsse d'iîme tout à fait...

MADAME DE RAiNCY. — Tout à fait hors ligne, je ne vous dis pas ; mais comme c'est afHigeant !

MADAME DE LANZOLLE. — Alïligeant ! ... c'cst effrayant que vous voulez dire. Chez ce jeune hommCj la lame use le fourreau, voilà ce qui est évident.

MADAME DE RAiNCY. — Sa bonne et excellente tante est dans une inquiétude! Je vous laisse à penser dans quelle inquiétude elle...

MADAME DE LANZOLLE. — Parbleu ! [Cojifidentiellement} Mais, dites-moi, ma belle, sait-on quel est l'objet de cette... affection?

MADAME DE RAiNcv. — Voilà cc qu'il v a d'atroce, c'est qu'on ne sait rien. Il renferme tout en lui, ma chère! Un coffre-fort! Oh ! quand la passion s'en mêle!... Prétez-moi donc vos ciseaux, je vous prie.

MADAME DE LANZOLLE. — Ah ! mou Dieu ! où donc sont-ils? Je les avais là il n'y a qu'un instant. (Cherchant.) Ce serait, dans tous les cas, une passion insensée; il aimerait quelque objet... [Retrouvant les ciseaux.) Ah ! les voici!... Quelque objet indigne de lui!

MADAME DE RAiNCY. — On 86 perd en conjectures. La marquise m'a montré, hier au soir, la lettre

Peines de cœur. 2 5

que ces bons Pères lui ont écrite au sujet de son neveu. Cette lettre est naturellement très-touchante, quoique très-laconique.

MADAME DE LANZOLLE. Eh! CrOVeZ-YOUS quC

ces bons Pères vont bavarcier sur un pareil sujet ?

MADAME DE RAîxcv, — Lcs bons Pères?.., Ah! ils connaissent bien le cœur humain, ma belle. Ah! grand Dieu! comment donc est-elle tournée, cette lettre? {Elle cherche.) Ah! oui : « Nous recommandons^ madame la marquise, à votre pieuse sollicitude... sollicitude... Tétat moral du Jeune comte Contran, votre neveu... » {Elle cherche.]

MADAME DE LANzoLLE. — Avec quel tact ces choses-là sont dites! — Vous n'avez plus de laine rouge ?

MADAME DE RviNcv. — Plus du tout; désoléc. — « Votre neveu.... votre neveu... » Ah! j'y suis : « Des préoccupations mondaines, dont nous ne pouvons nous expliquer la cause, semblent, depuis quelques mois, avoir pénétré dans son âme, et risquent d'en ternir prématurément la limpidité... etc., etc.. Veuillez, madame la marquise, veiller... etc., etc.. » Enfin, c'est un chef-d'œuvre, cette lettre. Mais il n'en est pas moins clair que cet enfant est follement épris. A seize ans, ma chère ! Quelle calamité pour une famille !

MADAME DE LANZOLLE. — Il aura lu Paul ct Vîr-

2/6 Peines de cœur.

ginie ou quelque chose de semblable; il n'y a rien de plus délétère pour Finnocence.

MADAME DE KAiNCY, — Ccst bien vraï ce que vous dites là. [A voix basse.) Moi, ça m'a remuée de fond en comble^ de la cave au grenier. Et, cependant^ c'était une édition revue avec soin; mais çà ne fait rien

MADAME DE LANZOLt.E. — Cc qu'il y a dc triste, c'est d'abord la perte de son innocence^ parce que... enfin... lorsque la pèche a perdu son duvet...

MADAME DE RAINCY. C'cSt pOsitif ! [Petit

soupir.)

MADAME DE LANZoï. LE. — N'cst-ce pas?...Rien ne remplace cela. Rappelez-vous le couvent... {Petit soupir.)

MADAME DE RAINCY. — Je sais bien que, tôt ou tard,, il faut...

MADAME DE LANZOLLE. — Mais il vauî uiieux tard, Seigneur! il vaut mieux tard.

MADAME DE KAINCY. — Il paraît que les avis sont bien partagés là-dessus, car, lorsque la marquise a exprimé au marquis les craintes que lui inspirait son neveUj le marquis a éclaté de rire.

MADAME DE LANZOLLE. Ce qUC VOUS diteS là

est monstrueux.

MADAME DE RAiNXY. — G'cst pourtaut la pure vé-

Peines de cœur.

rite. [Se retour natît.) Mais chutj ma belle! chut!

MADAME DE LANZOLLE. — Qu'cSt-CC qu'il y a?

Vous vous êtes pique'e ?

MADAME DE RAINCY. Chut ! VOUS dis-jc^ Ic

voilà! Vous ne le voyez pas? Il vient de ce côté.

MADAME DE LANZOLLE. Qui CCla ?

MADAME DE RAINCY. — La jcunc comtc. Oh! le pauvre cher^ il est navrant!

MADAME DE LANZOLLE. — Si uous tâchious dc découvrir son... petit pot aux roses?

MADAME DE RAINCY. — Osez douc rirCj méchant cœur ! Nous allons l'effrayer si nous restons ensemble. Une nous abordera Jamais. Eloignez-vous bien vite. Je vais essayer de le faire causer. Mais éloignez-vous donc !

MADAME DE LANZOLLE. VoUS aVCZ raisOU^ jc

me sauve. Mais vous me raconterez tout, vous me le jurez? [Elle rassemble ses laines, sa broderie, et se sauve en emportant son panier à ouvrage.) Vous me le promettez?

MADAJiE DE RAINCY. — Mais oui, iiials oui... Chut!

MADAME DE RAINCY^ seule . — C'cst uniquc^ je suis émue. S'il me voit, il s'enfuira, j'en suis certaine. [FAle cherche des yeux, et, apercevant le kiosque, elle s]}' réfugie, s''ass()it sur le divan ,

2 8 Peines de cœur.

arrange ses cheveux et dispose les plis de sa robe.)

[Entre le comte par le fond. Il est extrêmement langoureux. Un chérubin. Les cheveux séparés sur le sommet de la tête. Vêtements blancs, cravate rose, escarpins. Il porte sous le bras droit un gros livre a tranche rouge, et sous le bras gauche une canne à pomme d''or. Il marche lentement, en effeuillant une marguerite. Madame de Raincy fredonjie.)

CONTRAN. — Unpeu... beaucoup. ..pass... passi... [Tristement et jetant la fleur.) Je ne peux pas dire ce mot-là. Non, je ne le peux pas. Passionné... c'est impossible. (// s'arrête en entendant chanter, met la main sur son cœur et marche à pas prudents vers le kiosque. — Apercevant madame de Raincy.) Ah !

MADAME DE RAINCY. — Ah!... Mon Dieu, que vous m'avez fait peur !

CONTRAN^ très-timidement. — Alors, pardon... je m'en vais^ madame. (// piétine et ne se retire pas.)

MADAME DE RAINCY, à part. — Pauvrc petit ! [Haut, d'une voix insinuante.) Monsieur, auriezvous l'extrême bonté de m'apporter cette corbeille qui est là sur la table... Excusez-moi, mais je viens de me heurter le pied, je ne puis marcher.

Peines de cœur. 29

CONTRAN, avec beaucoup d'intérêt. — Oh!...

MADAME DE UAiNCY. — Cc n'cst ricH, je lie suis pas blessée.

CONTRAN. — Ah !

MADAME DE RAiNCY. — La corbeillc qui est là, s'il vous plaît... c'est une tapisserie que je suis en train de... (.4 part.) A son âge, mon Dieu! c'est horrible ! [Haut.) Vous allez bien, depuis hier au soir, monsieur?

(Contran va prendre asse:^ gauchement la corbeille, dont il respire le parfum en fermant les yeux ; puis, un peu empêché p>ar son livre et . sa canne, il vient déposer la corbeille sur le guéridon du kiosque et se retire de deux ou trois pas avec précipitation. — Son gros livre tombe.)

...Depuis hier au soir, vous allez bien.'' (Gon^ra/z fait signe que oui.) Mais vous emportez de bien gros livres en promenade! Cela ne s'appellc-t-il jvts un vieux bouquin? Ah! ah! [Avec une grimace coquette.) Je Jurerais que cela contient de la chimie ou de la physique. [Elle sourit} N'est-ce pas?

CONTRAN, ramassant le livre . — Cela ? c'est mon livre de méditation que les bons Pères m'ont donné avant de partir; il n'v a pas de chimie.

3o Peines de cœur.

MADAME DE RAiN'CY. — Vous méditcz doiic bcaucoup?

CONTRAN. — Oh! oui!..,

MADAME DE RAINCY. DailS CC liviC-là ?

CONTRAN. — Oh ! non !

[On sent qu'il est effrayé de ce qu'il vient de dire; il veut s'éloigner.)

MADAME DE RAINCY. — Monsicur... chcr monsieur^ encore un petit service. Je n'ai plus de laine Vous ne voudriez pas, pendant un petit instant... deux aiguillées seulement! [Elle lui présente l'écheveau avec le plus gracieux sourire.)

[Contran, ne sachant comment refuser, met la canne sous le bras, s\ipproche, tend les mains, reçoit l'écheveau et attend debout.)

MADAME DE RAINCY. VoUS êtCS Un peU

trop haut comme cela. Seriez-vous assez bon pour VOUS asseoir. [Elle se recule et fait une place.) Ici... tenez, là. {Contran s'' assoit et frémit de tout son être.) [A part.) Maintenant^ du sangfroid : je veux tout savoir... (Haut.) C'est une bien belle propriété que celle de madame votre tante, n'est-ce pas. ^ Ce parc mystérieux .. {Elle prononce tout cela en regardant de temps en temps le feune homme d'une façon très -poétique.) ces grands arbres qui laisrent baigner leurs branches

Peines de cœur.

dans le cristal du lac, lesilencejl'ombre,lecalme... oh ! l'adorable endroit!

CONTRAN. — Il n'y a pas que cela... (// baisse les j^eux.) d'adorable.

MADAME DE RAiNCY, toumant le pelotou . — Je ne tourne pas trop vite ainsi? Vous sentez ma laine; est-ce que le parfum vous en est désagréable? C'est qu'elle a été parmi mes sachets. Ambre et verveine; c'est un parfum dont j'ai coutume. Cela ne porte pas à la tête et cela est fin^ délicat. [Elle tourne plus vite. — Contran se rapproche d'elle.) Vous ne savez pas ce que Je remarquais tout à l'heure?

GONTRAN, regardant madame de Raincy avec beaucoup d'intérêt. — Non^ madame.

MADAME DE RAiNcv. — Eh bien! je remarquais que vous aviez... l'air... triste, préoccupé. Est-ce que vous avez quelque ennui? [Elle tourne trèsrapidement. Contran suit le mouvement avec SCS mains.' Oh ! mais je suis folle et bien indiscrète î

CONTRAN. — 11 n'y a pas d'indiscrétion à cela, madame. [Apres avoir héxité, prenant une grande résolution et à demi-voix.) .le suis très-ma!hcurcux !

MADAME DE RAiNcv, à part. — Enfin ! pauvre petit ange, il va tout me raconter. [Haut.) Ah! moji

32 Peines de cœur

Dieu! que me dites-vous l.\ et que vous arrivet il? Pauvre jeune homme!

CONTRAN, se rapprochant tout à fait, avec effusion. — J'aime!... j'aime!... voilà ce que j'ai^ madame.

MADAME DE RAiNCY. — Pauvre jcuuc homme!... Ah! que je compatis à vos... à vos... Vous aime-t-elle?

CONTRAN. — Qui cela, madame.'^

MADAME DE RAiNCY. — Quiccla! mais. . . (.4 ^^r^) Quelle naïveté charmante! (Haut.) Mais^ mon Dieu... elle, elle enfin, la personne que vous aimez... C'est que, vovez-vous, mon cher monsieur, vous ne pouvez pas vous imaginer combien la confiance que vous me témoignez me touche. Il me semble vraiment que nous sommes de vieux amis... Vous aime-t-elle, cette personne?

GO'^jK.K'ii , prenant la main de madame de Raincy et l'embrassant. — Oh ! vous êtes bonne, vous. Je vous remercie bien, raadam.e. {Jouant avec la main qu'il n'a pas lâchée et Vembrassant encore À Vous êtes bien bonne^ bien bonne! [Long' silence.)

MADAME DE RAiNcv, sc retoumaul pour essuyer ses yeux avec la main qui lui est ; estee libre.) — (.4 part.) Il est charmant, le malheureux cniani ! (Haut.) Vous aime-t-elle?

CONTRAN^ sans lâcher la main et baissant les

Peines de cœur. 33

yeux.) — Mais je ne peux pas le dire. Tout ce que je sais, c'est que je l'aime.

MADAME DE RAiN'cv, avec émotiou. — Oh ! charmant, charmant !

GONTRAX. — C'est que je l'aime de toutes les forces de ma vie et qu'elle est tout pour moi. Vous parliez tout à l'heure des allées mystérieuseSj des arbres qui se penchent pour se mirer dans l'eau, des horizons lointains, de la senteur des prés, du ruisseau qui murmure et qui coule en effleurant la mousse... Eh bien! toute cette poésie^ pour moi, c'est elle^, toujours elle. Dans les fleurs qui se pâment lorsque arrive le soir, dans la rosée qui brille au sommet des herb.'s, dans les chansons qui saluent l'aurore et font résonner les bosquets, dans les étoiles qui scintillent le soir, partout enfin, je ne vois qu'elle. Elle emplit mon cœur, elle emplit la nature, et sans son sourire, le monde s'éteindrait.

MADAME DE RAiNCY. — Mais qucllc est-elle donc enfin, mon ami ?

GO.NTRAN. — Ah ! si je le savais! {Il se rapproche. Sa tête est presque sur Vépaule de madame de Raincy.)

MADAME DE RAINCY. — Comme il est éloquent, m'ais comme il est dissimulé !

CONTRAN, tirant de son sein un médaillon vide pendu au bout d'une chaînette.) — Voyez, dans

34 Peines de cœur.

ce cercle d'or, entre ces deux lames de pur cristal. Voyez-vous ?

MADAME DE RAiNCY. — Ouij ccrtcs, lîiais il ii'y a rien,

CONTRAN. — C'est là que seront ses cheveux. J'en prendrai une boucle, là, derrière l'oreille.

MADAME DE RAiNCY. — On cst éniuc devant une pareille tendresse.

CONTRAN. — Je prendrai la mèche chérie^ Je l'arrondiraij ainsi qu'un anneau d'or^ et je l'emprisonnerai dans le petit reliquaire qui ne me quittera plus, oh! non, qui ne me quittera plus, car il restera làj sous le grand linceul blanc, et je l'emporterai dans la tombe... Et, tenez, je voudrais être mort. Si vous saviez comme je l'aime! (// éclate en sanglots^ entoure le cou de madame de Raincy et Vembrasse plusieurs fois de suite.)

MADAME DE RAiNCY, fort cffrayéc. — Ah! mon Dieu! mais que faites-vous, monsieur? Cher enfant! Il perd l'esprit... Si mon mari passait par là! Mais c'est du délire.

CONTRAN^ avec désespoir. — Je vous fais donc horreur? Ah! dites-le? moi qui vous croyais bonne! Pourquoi me repoussez-vous? je suis si malheureux I

MADAME DE RAiNcv. — Je nc VOUS rcpousse pas, mais enfin i...

CONTRAN. — Si, vous me repoussez, parce que

Peines de cojur

mes lanv.cs clïarouchent votre bonheur. Et moi qui médisais: Je verserai mon àme dans la sienne, je lui dirai tout; Je... (// s''assoit sur les genoux de madame de Raincy et veut Penlacer de ses bras.' Oui, je lui dirai tout... tout...

MADAME DE RAiNXYj le repoussaut en criant. — Aîon Dieu, mais il est fou! c'est affreux! Madame de Lanzolle, ma belle! au secours!... Monsieur, relevez-vous. Venez, ma belle!... Bonté divine ! [Elle sort du kiosque.)

MADAME DE LANZOLLE, aCCOUraut. Qu'cst-CC

qu'il y z, chère amie? Me voilà. J'étais tout près d'ici.

MADAME DE RAiNXY. — Je m'en doutais bien. (Très-émue.) Il n'y a rien... presque rien; seulement, ce jeune homme vient d'avoir un mouvement de... désespoir, quelque chose d'atfreux, de navrant. Restez auprès de lui, je cours chercher un cordial... du vinaigre, de l'eau de mélisse, que sais-je?... Soyez pleine de douceur avec lui, mon ange, je reviens. {File s''cloigne à petits pas pressés.)

CONTRAN, qui est reste assis dans le kiosque, la tête dans ses luains. — Ah! que je suis malheureux ! (// ouvre au hasard le gros livre à tranche rouge, resté sur le guéridon, puis le referme.] Ce

Peines de cœur.

livre-là, c'est bien écrit^ mais ça n'a pas le sens commun. (// aperçoit madame de Lan:{olle.) Ah!

MADAME DE LANZOLLE, Se troiivaut Hc^à Jiei^avec le Jeune lioimne. — Oh !

CONTRAN, toujours avcc des larmes dans la voix. — N'ayez crainte^ chère madame. Je pleure, mais je n'ai pas de méchanceté. Je ne suis qu'un pauvre enfant, vous voyez, un pauvre enfant qu'on peut repousser loin de soi. Cette dame qui sort d'ici vient de vous le dire, n'est-ce pas? J'ai bien vu qu'elle vous parlait.

MADAME DE LANZOLLE, attendrie. — Vous vous méprenez, cher monsieur; madame de Raincy m'a dit que vous étiez malheureux, très-malheureux.

CONTRAN. — Ah ! c'est joliment vrai, allez!

MADAME DE LANZOLLE. Eh! VOUS m'cU VOyCZ

émue, cher monsieur, bien émue!

CONTRAN. — D'abord, si vous pleurez, ça va encore me rendre plus malheureux.

MADAME DE LANZOLLE, à part. — Pauvre enfant! — Peut-être ne vous a-t-on pas compris : il est certaines délicatesses de sentiment qui échappent à la masse; mais, je vous en conjure, ne me confondez pas avec tout le monde. Madame de Raincy...

CONTRAN. — Ah ! c'est madame de Raincy qui

Peines de cœur.

vient de partir? Son mari est cui... {Gros soupir ) cuirassier?

MADAME DE LANZOLLE. — Précisémcntj oui, cuirassier; mais...

CONTRAN. — Elle est très-bien, sa femme^ trèsbien.

MADAME DE LANZOLLE. — Ouij c'cst Une charmante personne, mais un peu légère^ un peu mondaine, peut-être; de sorte qu'il est certains murmures du cœurj certaines souffrances délicates de l'âme qu'elle est- bien capable de ne point apprécier.

CONTRAN. — Oh ! comme c'est bien dit ! Je lui ai tout raconté à elle, à la femme du cuirassier, je lui ai ouvert mon âme; eh bien, elle n'a rien compris, elle m'a repoussé loin d'elle avec mépris. Va-t'en, petit, va-t'en. Ah! tu aimes? eh bien! tant pis pour toi.

MADAME DE LANZOLLE. — Ah! l'impiété!

CONTRAN. — N'est-ce pas, madame? (// la regarde longuement.) Mais je vois que vous êtes meilleure qu'elle (// lui prend la main.), que vous êtes bonne, vous, vraiment bonne ! [Il embrasse la main.)

MADAME DE LANZOLLE. — Oh! mou Dicu ! je n'ai point le cœur mauvais. {A part.) Il est vraiment touchant!

CONTRAN. — Ce n'est pas de ma faute, n'est-ce

38 Peines de cœur

pas, si j'aime de tout mon cœur^ si l'amour me brûle, si mes nuits sont sans sommeil, si le parfum de ses cheveux m'enivre et me rend fou?

iMADAME DE LANZOLLE. CalmCZ-VOUSj je VOUS

en supplie.

GONTRAN. — Ça, c'est impossible; ce que vous me dites là ne sert à rien. Ça n'est pas ma faute si le moindre de ses regards fait bouillonner mon sang, si le satin de sa peau m'aveugle, si... si... si chaque matin je trouve mon pauvre amour noyé dans l'océan-de mes larmes.

MADAME DE LANZOLLE. BoUté diviue!

GONTRAN, — Tenez. (// tire de son gilet son médaillon, puis le remet en place.) Non^ j'ai montré cela à l'autre dame, la femme du cui... [Gros soupir) rassier. {Il fouille dans ses poches et en retire un gant à plusieurs boutons.). Tenez, vous vovez bien.

MADAME DE LANZOLLE^ discrètement. — C^est le gant de la personne que vous aimez?

GONTRAN. — Mais jc ne peux pas vous le dire... J'ai encore autre chose. {Il fouille de nouveau dans ses poches.)

MADAME DE LANZOLLE^ les lariucs aux yeiix. — Ayez du courage^ mon ami 3 pardonnez-moi de vous appeler ainsi, mais vos chagrins me touchent, vous le vo}-ez. Ayez confiance en moi^ ouvrez-moi votre pauvre cœur; qui sait? peut-être

Peines de cœur. 3g

bien puis-je quelque chose. Au moins ferai-je tout au monde pour séclier vos larmes... Oh! tout, allez! je suis bien sincère.

CONTRAN. — C'est vrai, ce que vous dites là? bien vrai ?

MADAME DE LANZOLT-E. MaïS SaUS doUtC. [Le

comte, avec un élan subit, se précipite dans les bras de madame de Lan^olle.) Qu'est-ce? Grand Dieu ! il perd la raison!... Monsieur! Quelqu'un ! Julie! Madame de Raincy! Julie!

CONTRAN, avec désespoir. — Ah ! vous me haïssez aussi ! (// tombe comme évanoui sur le ca^ napé.)

JULIE, accourant. — Qu'est-ce qu'il y a? Grand Dieu! madame est pâle comme un marbre!

MADAME DE LANZOLLE. — J'ai... j'ai... je n'ai rien; c'est fini, me voilà remise... Prends soin de ce jeune homme, je crois qu'il est fort mai... un accès, je ne sais. Il lui faut de l'eau de ColognCj quelque chose... Et madame de Raincy qui ne revient pas! Je cours; aies-en bien soin, Julie. [Elle s'éloigne en courant.)

JULiE, s' approchant à petits pas. — Ah ! mon Dieu! encore une crise! Mais c'est afiVeux! [Lui écartant les cheveux.) Il est joli comme les amours ! {Elle lui défait sa cravate et lui frappe

40 Peines de cœur.

légèrement dans les mains.) Monsieurj revenez à vous. Heureusement que son cœur bat encore 1 (^Elle s'assoit et met la tête du jeune homme sur ses genoux.) Ah ! voilà ses yeux qui s'entr'ouvrent.

CONTRAN, faiblement. — J'ai cru que j'allais mourir! ah !...

JULIE. — Non, monsieur, non; voilà qui est fini.

GOJ<irRxi^,très-étonné,puis ravi d'entendre cette voix. — C'est vous, mademoiselle Julie! vous ne me détestez donc pas, vous? vous avez donc pitié des malheureux qui souffrent? Hier au soir, déjà, vous m'avez consolé. J'ai bonne mémoire! et mon cœur est reconnaissant, allez! Oh! ma petite Julie, que vous avez une belle âme! [Il prend la tcte de Julie de l'un de ses bras, et, V attirant à lui, il Vcmbrasse longuement.) Oui, une belle âme! (// Vembrasse encore.)

JULIE, à part. — Ça fend le cœur, ma parole! [Madame de Raincy et madame de Lan^olle, qui sont arrivées par le fond, tenant, l'une un verre d''eau sucrée, l'autre une bouteille d'eau de mélisse.^ aperçoivent, toutes les deux en même temps, Contran en train d'embrasser Julie. — Long silence. — Les trois femmes se regardent mutuellement avec méfance. — Qui trompc-t-on, ici? semblent-elles se dire.)

Peines de cœur. 41

CONTRAN, après avoir promené sur elles trois un regard langoureux, triste et absolument naïf ^ lève les yeux au ciel. — Dites-moi laquelle je dois aimer, mon Dieu !

MADAME DE LANZOLLE. — AlloRS, prCliez ROtrC

bras...

MADAME DE RAiNCY. — Et rentrez avec nous...

JULIE. — Au château...

CONTRAN. — Ah ! je suis bien malheureux, allez!

Mes voisins de campagne.

Page 1