‹ Entre nousChapitre 10 sur 30 · bonne Dame d'Août · texte numérisé non relu

bonne Dame d'Août

couper les cheveux. Les bonnes sœurs de l'hospice travaillent nuit et jour à un transparent en papier découpé qui doit décorer la maîtresse fenêtre de la mairie^ tandis que messieurs les artilleurs passent les deux canons à l'eau de cuivre et soufflent dans le petit trou pour voir si c'est bouché.

La veille du grand jour le marché ne se ressemblait plus; en un tourdemain touta été bâclé; l'on s'est dit au revoir et l'on s'est quitté bien vite pour aller se faire raser. Chez les perruquiers du faubourg le bruit a couru, pendant un instant, que l'artillerie ne donnerait pas; puis^ vers trois heureSj on a prétendu que Monseigneur bénirait de l'évéché, étant retenu par une entorse; enfin, vers les sept heures du soir, au moment où l'on fermait les boutiques, l'armurier de la grande rue, qui fait face au coiffeur, a prétendu que le feu d'artifice expédié de Paris à l'adresse du maire^par petite vitesse, avait été mouillé dans la gare et que le bouquet, en particulier, était flambé.

Toutes ces nouvelles, hâtons-nous de le dire, étaient complètement fausses, répandues dans les populations par un esprit de malveillance dont on découvrirait facilement la cause sans aller chercher bien loin.

La bonne Dame d'AoïU sera, comme à Turdinaire, fêtée pompeusement.

La bonne Dame d'Août.

Ce que je puis affirmer, le tenant de source certainCj c'est que madame P..., la femme du receveur généralj donne un grand dîner et a fait ajouter pour cinq francs de crêpé à ce qu'elle avait déjà. Elle a commandé un turbot chez Potel de Paris.

Mais soyons bref.

Le i5 août est déjà vieux de quelques heures; il fait jour; l'artillerie s'habille, cherche son pompon à crins, prend son café au lait, boucle son ceinturon et embrasse sa famille.

— Monsieur Laridon , pas d'imprudence ^ ne fume pas à côté de ta pièce, détourne-toi quand ça partira. Si c'est raisonnable de confier des machines pareilles à des hommes dont ca n'est pas le métier !

— Mais ouij mais oui, tu ne sais ce que tu dis, répond l'artilleur à sa digne épouse.

— Monsieur Laridon, si c'est toi qui bourre^ ne bourre pas trop fort et ne regarde pas dans la machine quand ça sera chargé. Je serai près du pont avec les enfants^ quand tu défileras, tu me diras bonjour.

— Mais oui, mais oui; tu ne sais ce que tu dis, répond l'artilleur.

— Monsieur Laridon, tu me promets d'être prudentr Bah! laissedonc le dernier bouton de ta

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veste; ça te fera une belle jambe d'être sanglé à en crever?

Il est sept heures. — Les vingt et un coups de canon ont été tirés sans accident; les campagnards commencent à arriver, en carrioles et en charrettes. Le temps est gris^ pas un souffle de vent; on attache des drapeaux à toutes les fenêtres de la grande rue. Le coiffeur qui fait le coin de la rue de la Femme-à-Barbe est le seul qui n'en attache pas, ayant pour clientèle toute l'aristocratie des environs. On com.mence à enduire le mat de cocagne de savon noir. Le maire se rase; un des adjoints^ qui rougit quand il est en costume, met ses pieds à l'eau.

Tout va bieUj la ville entière semble animée des meilleurs sentiments.

Midi. — Le temps se maintient; ni pluie, ni soleil^ ni vent; — c'est un beau jour. — Les masses s'ébranlent. La mairie est encombrée, les autorités sourient. Un artilleur éternue sur sa pièce et l'éponge de son mouchoir. On se rend en corps à la messe. L'un des chevaux qui tire le canon boîte un peu, mais ce détail se perd dans l'ensemble, grâce au bruit des tambours et des clairons qui dissimule bien des choses. Les balcons et les terrasses s'émaillcnt de femmes ravissantes, les rubans flottent, les yeux étincellent, la foule grossitj les trois sergents de ville sont partout. On af-

La bonne Dame d'Août. lO'

iîrmc que ie feu d'artiiice n'a point été mouillé.

Il paraîit<|uc la messe a offert un spectacle vraiment féerique.

Au moment du Te Dcum plusieurs personnes dont les ancêti'es sont perdus dans la nuit des temps ont cru devoir se retirer — comme les années précédentes.

Trois heures. — Les quais sont pleins, le mail est plein, tout un coin de la ville est plein. La terrasse se remplit aussi. Je crois distinguer ces dames de la magistrature.

— Bonjour, mesdames, bonjour!

— Voulez- vous une petite place? d'ici vous verrez la procession en enfilade et Monseigneur nous l^ra face en revenant.

— Pourvu que le soleil n'apparaisse pas!

— En effet. Monseigneur l'aurait en plein dans l'œil. Aura-t-il la mitre.''

— Non pas la mitre ; la crosse et la croix seulement. Pour aller dans la foule, vous sentez... Monsieur le substitut va bien?

— Pasmalj je vous remercie^ ilcst là... Oscar î... Oscar!...

— Ah ! voilà le soleil!

— Oh! c'est jouer de malheur! Monseigneur £cra aveuglé.

— Je parle du soleil du feu d'artifice, que l'on

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accroche en ce moment. Comme ces artificiers ont de gros bras, voyez !

— Vous parlez de mes hras^ ne m'en parlez pas. Je voulais mettre des manches longues^ et puis le temps m'a trompé. Oh! mais, je ne comprends pas que mon mari ne m'aperçoive pas, il est là; tenez^ là. Oscar... Oscar! Madame, je vous en prie^ ne me poussez pas, il n'y a encore rien à voir. Monseigneur ne passera qu'à quatre heures.

— Oh ! voyez ces pauvres jeunes filles en blanc, jamais elles ne pourront traverser la foule!

— Je les reconnais; ce sont les blanchisseuses du séminaire. Tenez, la grande de droite qui a des gants tuvaute comme un ange. Elles se rendent à l'église, et elles n'ont que le temps, car Monseigneur n'aime pas attendre.

— J'espère bien qu'ils ne vont pas se déshabiller complètement, ce serait une horreur.

— Qu'est-ce qui se déshabille?

— Les gens du mât de cocagne. Ah! grand Dieu! mais en voici un qui l'est aux trois quarts... — Pour l'amour de Dieu, madame, ne me poussez pas... — Oscar! ah ! le voilà. Oscar! quel gaillard ]ue cet homme du raàt de cocagne, il a le dos tout rouge!

Quatre heures. — Les populations se massent, la foule grouille à nos pieds. Un marchand de galette et sa fille se réfugient sur l'affût de l'un des

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deux canons. La municipalité apparaît aux fenêtres de la mairie. L'adjoint dedioitCj qui rougit quand il est en costume, est pour le moment écarlate. On entend de loin les pétards du mail, le bruit des tirs aux macarons, les mugissements des tourniquets, les cris^ les chants,, la foule qui piétine^ se frôle, se heurte en regardant en l'air... C'est un joli coup d'œil. Le beau gaillard qui a le dos rouge est sur le point de toucher la timbale; de petits ballons voltigent en l'air, de jeunes bergères pressées dans la foule^ et dont le visage semble modelé dans un revers de botte, crient en se retournant :

— As-tu bientôt fini de me pincer?

L'animation est à son comble.

On croit que Monseigneur ne va pas tarder.

La foule est animée du meilleur esprit.

Tout à coup débouche de la grande rue un jeune séminariste recouvert de sa chemise blanche, plissée et à ailes. Les ailes voltigent. 11 a la tcte nue et tient un livre entr'ouvert à la main.

— Ah ! voilà le clergé, chère madame, permettez-moi de monter sur votre chaise.

— Non, ce n'est pas le clergé; c'est une estafette de Monseigneur.

Les populations rurales se découvrent, plusieurs personnes d'âge s'agenouillent. On se demande vaguement si l'artillerie donnera quand

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Monseigneur passera. — Le marchand de galette est maintenant à cheval sur le canon. — Voici un suisse — taille magnifique — qui débouche aussi : rouge et or, immense j armé jusqu'aux dents : épée, canne, hallebarde et de l'influence morale. — Les populations rurales se découvrent, tout le monde s'incline. Ce n'est encore pourtant qu'une estafette de Monseigneur.

— Ah! voici un sacristain !... Pour le coup ça y est. Le peuple frémit et se range. Une bannière blanche, surmontée d'un bouquet de fleurs, — une chandelle, deux chandelles... — Le chapeau de ce monsieur m'empêche de voir. — Une jeune iille voilée, deux jeunes filles voilées,,., ça débouche... ça débouche... — Prêtez-moi donc votre lorgnette. — Oscar ^ ôtc donc ton chapeau! — L'homme au dos rouge a gagné la timbale, le voilà qui descend.

— Croyez-vous que Monseigneur est encore loin?

— A une portée de fusil tout au plus ; voilà ces dames de VAbandon avec leur bannière. Reconnaissez-vous mademoiselle Ursule la corseîière, la troisième à gauche ?

— C'est toujours elle qui vous... habille ?

— Oh! non, elle a maintenant des airs penchés qui ne me conviennent plus^ et puis elle fait les taillcsd'une longucuri surtout maintenant!

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— Mais maintenant on porte la gorge très-bas... C'est pourtant une fille très-respectablè.

— Je ne vous dis pas; on porte la gorge trèsbas, mais la taille très-courte. Ursule vous habille comme en l'an quarante. Ah ! pour cette fois, c'est Monseigneur.

— Mais non, c'est l'agneau des enfants de l'hospice. Pauvres petits orphelins! sont-ils touchants, pauvres petits! avec leurs pantalons blancs et leurs vestes en lustrine rose, leurs couronnes sur la tête et leur petite bannière à la niain! Ni père ni mère! malheureux enfants! — Moi, je fais venir mes corsets de Paris, on a ma mesure; ça vaut bien mieux^ et au moins on peut commander ce qu'il vous faut sans que cela fasse des cancans...

— Quels cancans?

— Ai-je dit des cancans?... Chut! voilà les chantres... ça approche; et des bannières, des bannières... Oh! mais, c'est d'une richesse! encore une corbeille, un cœur en or...

A ce moment une légère brise apporte de l'extrémité du mail un bruit confus et une imperceptible odeur de saucisse.

tt La rouge ou la noire ^ la rouge ou la noire l... Zig patapoum!... On ne paye qu'en sortant! »

Fort heureusement ces bruits sont lointains, mais le clergé détourne la tête, et les chantres s'animent pour sauver la situation. L'un des em-

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ployés souffle avec tant de violence dans son ophicléide, que la chevelure de celui qui le précède en est tout agitée; Je le vois distinctement avec ma lorgnette. — Le coup d'œil est splendide; il n'y a que cette odeur de saucisse^ et justement au moment où Monseigneur.,.

— Pourquoi n'arréte-t-on pas les apprêts du feu d'artifice? Tenez, chut!... oui, c'est lui... non, pas encore... au fait, je crois bien...

Monseigneur débouche.

La foule tout entière frémit et s'incline, ainsi qu'un champ de blé sous le soutHe du vent. Chut!... chut!,., il bénit et bénit encore; — ces dames s'^affaissent en se signant.

— Ne trouvez-vous pas que Monseigneur est pâle?

— Il est pâle, mais c'est le violet.

— Vous croyez que c'est le violet?

— Rien ne pâlit comme cette couleur-là; mais quelle dignité! Oscar, as-tu bien vu?

La foule recommence à s'agiter.

— Eh bien! pourquoi donc que tu m'as pincé tout le temps, dis, oui, pourquoi, espèce de pas grand'chose? dit la bergère de tout à l'heure.

L'odeur de saucisse qui se contenait redouble; le vacarme recommence; les artilleurs, un à un, arrivent au rendcz-yous. Quelques-uns déjà préparent les bouchons de paille qui servent à bour-

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rer les canons. C'est qu\i six heures on tire vingt et un coups! puis^feu de joie, danse, concert, pétardsj feu d'artitice et tout le tremblement. Je me sens enivré. — Tout là-baSj bien loin^ les bannières cheminent, et Monseigneur bénit toujours. Je vais dîner bien vite. — Du reste, l'esprit de la population est comme tout à l'heure... excellent.

ri4 Les de Saint-Paon.

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