LES DE SAINT-PAON
LRS DE SATNT-PAON.
On ne sait rien de positif sur l'origine Je la famille des, de Saint-Paon. Certaines personnes bien informées assurent qu'elle se perd dans la nuit des temps; il faut croire qu'elle est en effet perdue de ces côtés-là, car je ne sache pas qu'on l'ait Jamais retrouvée. -
Quoi qu'il en soit, M. Stanislas de Saint-Paon est visiblement ému lorsqu'il montre deux portraits à cuirasse qui sont accrochés dans le salon, et un jour qu'il touchait du doigt la vieille montre Louis XVI qui pend à côté de sa glace, je l'ai entendu murmurer :
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— Ma pauvre mère!
Tous mes renseignements s'arrêtent là.
S'il ne descend pas des croisades, ce qui ne sera jamais prouvé, ce sont les circonstances seules qu'il faut accuser : il a fait ce qu'il a pu. D'aill6t.irs, on l'estime fort^ et les nobles du pays, dont presque tous les aïeux furent proches parents de ceux de M. de Saint-Paon, l'appellent Stanislas, — il est des leurs. — Il est froid et guindé; sa démarche est réservée, un peu gauche. — On sent qu'il s'observe et qu'il songe aux personnages cuirassés qui sont dans son salon. Son front est malheureusement étroit et fuyant; mais son nez, qui s'avance hardiment, sauve tout et semble protester. Il parle peu, mais son silence fait rêver.
Si j'osais lui faire un reproche, ce serait celui de placer un peu partout les deux merlettes qui perchent dans ses armes. Encore n'est-ce point un reproche sérieux, — il n'y a pas de mal à aimer les oiseaux.
Sur ses serviettes de table et son papier à lettres, la girouette de sa maison et le coin de son mouchoir, ces deux petits animaux sont figurés; je n'y vois point de mal, encore une fois, mais je trouve que les de Saint-Paon en tirent un peu trop vanité.
La fortune de Stanislas, comme disent ces messieurs, est modeste; mais il s'en contente et sup-
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porte dignement^ noblement et avec un certain orgueil sa médiocrité. Il se tient à l'écart, il est vrai; mais sa solitude est une sorte d'émigration volontaire dans laquelle il se complaît et qui flatte son amour-propre. — Sa position modeste ne convient-elle pas à un serviteur fidèle dont les maîtres sont dans le malheur? Il aurait pu, comme un autre, se lancer dans le tourbillon de la vie moderne et utiliser les forces de son esprit; mais une lutte corps à corps avec cette bourgeoisie roturière, si arrogante et irrespectueuse depuis ses petits succès de 89, l'effrayait énormément. Il s'avouait d'ailleurs à lui-même, dans le silence du cabinet, la dépression de son front. Il se disait : il y a des jours où les idées m'arrivent lentement, et, dans une carrière active, cela pourrait me gêner beaucoup. Il renonça à la vie active.
On a bien souvent répété : Mais pourquoi ne fait-il rien? Avec un nom comme le sien et les moyens qu'a sa femme! il est en passe d'arriver à tout. Il aie nez de François I''',de la dignité dans les gestes, deux merlettes sur champ d'azur... Comment se fait- il qu'il ne soit pas préfet, consul ou ministre? — Ne vous inquiétez pas, il attend.
Il ne veut être ni préfet, ni consul, ni ministre, parce qu'il trouve que la France ne se conduit pas comme elle le devrait^ et lorsqu'il est dans l'intimité, il ne cache pas sa façon de penser : il est
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même assez vert à l'endroit du préfet et de la gendarmerie. Il rend au maire son salut; mais c'est pour avoir la paix. Au fond, il le considère comme le dernier des valets, et le jour où il est obligé de lui écrire pour lui demander son permis de chasse, il a la migraine.
Madame de Saint-Paon est en communauté d'idées avec son époux : elle professe, comme lui, le culte du passéj et est intimement persuadée qu'il y a, dans la composition chimique de son sangj une parcelle de quelque chose qui n'est point dans les autres sangs. Cette conviction lui donne une hauteur dans les manières que tempère heureusement sa politesse extrêmem.ent étudiée. — Pour être juste, il faut dire qu'il y a comme un filet de vinaigre répandu dans toute sa personne. Elle est sensiblement pointue et aigre. Elle a un petit rire saccadé qui rappelle le bruit d'un chandelier se promenant sur le marbre. Elle cause peu, mais aime à raconter, et, dans ses récits^ elle a l'art de vous faire passer sous les yeux toute la noblesse de France en moins de cinq minutes. Elle est aimable, en somme ; mais l'excès même de sa courtoisie vous tient à distance et empêche toute intimité; à chaque instant du jour, elle s'observe et songe à ses merlettes. Quoi qu'il en soit, elle est femme de ménage. — Elle met la main à tout et s'en vante en souriant avec modestie. Toutes
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les petites faiblesses^ les petites terreurs communes aux femmes lui sont inconnues, grâce à ce quelque chose de particulier qui est dans son sang. Elle foule aux pieds toutes sortes de préjugés bourgeois; ses robes sont taillées à l'aventure, et pour peu que les chemins soient mauvais, elle met des sabots. On la vit l'hiver dernier, par un froid glacial, garder ses vaches elle-même en lisant l'office du matin, et comme ce matin-là se trouvait être précisément un jour de marché, la chose fut connue promptement.
Elle est charitable, visite les malades, console les infortunés, et, pour peu qu'ils observent leurs devoirs religieux, ils trouvent en elle une véritable mère. Elle a des secr^s pour des pommades et des onguents merveilleux qu'elle étale sur les blessures en faisant le signe de la croix. En un mot, c'est un brave femme.
Il est fâcheux que ses dons sentent un peu l'aumône, et qu'en distribuant ses bienfaits, elle paraisse avoir pour but de constater la différence qui sépare celui qui donne de celui qui reçoit.
Ce 'qu'il y a d'assez particulier dans la famille de Saint- Paon, c'est le mépris qu'ils professent pour tout ce qui se dit, se fitit et s'écrit en France ; pas un journal, pas un livre ne franchit le seuil du petit manoir. Les de Saint-Paon vivent tout entiers dans les souvenirs du passé et dans les
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splendeurs que leur promet l'avenir. Le présent n'est rien pour eux. — Les progrès de la science, les grands efforts de l'esprit moderne, les plus belles découvertes du monde ne sauraient dérider leur indifférence.
M. de Saint-Paon ne croit pas, d'ailleurs^ à la science moderne, et lorsqu'on a placé les poteaux télégraphiques sur la route qui longe son jardin, il a cru positivement à une méchanceté du préfet, une vexation administrative, comme il dit quelquefois; car il est persuadé que le préfet est son ennemi juré, et cette pensée ne lui est pas désagréable. Il lui est doux de songer qu'il est une entrave à la marche des affaires, que son opposition froide, digne et obstinée contrarie beaucoup le gouvernement.
Ce qui fait que M. de Saint-Paon Jouit d'une sécurité parfaite à l'endroit de l'avenir, et que, malgré la marche des idées nouvelles, son esprit s'endort dans les rêves aristocratiques d'une paresse convaincue, c'est qu'il a le bon Dieu pour lui.
Grâce à l'intermédiaire bienveillant de M. le curé, les de Saint- Paon sonten rapport direct avec la divinité qui, momentanément forcée de cacher son jeu, leur est, au fond, absolument dévouée. Elle est liée par la reconnaissance, comme le laisse entrevoir monsieur le curé quand il est au dessert, et, après tant de politesses reçues, il est impossible qu'elle
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ne ressente pas très-prochainement le besoin d'être courtoise à son tour. Il est impossible que^ de temps en temps, le bon Dieu ne se dise pas : « Ces pauvres de Saint-Paon doivent s'impatienter, des gens si bien et qui m'attendent!... Dans cinq minutes je suis à eux. » Cinq minutes, pas davantage! voilà pourquoi M. de Saint- Paon est patient, se moque du préfet, de la gendarmerie^ de la France entière^ qui n'est pas,, comme lui, en visite avec le ciel, — s'étale au soleil et chantonne du matin au soir: Vive Henri IV! en se polissant les ongles.
On comprend qu'avec les hautes vertus qui distinguent M. et M"'" de Saint-Paon, leur union devait être bénie; — elle le fut. — Ils eurent deux fils, qui furent élevés dans les principes paternels. — Dès l'enfance, ils ont été préservés contre le souffle pernicieux de l'époque. Ils furent mis en sûretéj immédiatement, sous l'aile de la religion, dans un pieux endroit où les petits s'élèvent à l'ombre et au frais. Leur jeune intelligence reçut une nourriture distinguée, et^ vers dix-huit ans, le jeune Jean-Paul de Saint-Paon et son frère, Pierre-Robert, se trouvèrent cuits à point et tout cl fait bien pensants, — Il y avait bien quelques lacunes dans leurs connaissances historiques, car ce ne fut qu'à vingt ans et par le plus pur des hasards qu'ils apprirent l'émeute de 89.
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La carrière des armes s'ouvrait naturellement devant eux; mais^ par malheur, les embarras de l'examen qui précède l'entrée à Saint-Cyr les dégoûtèrent bien vite de ce projet. Ils rentrèrent donc chez leurs parents, dont ils partagent pieusement la vie. Ils ont au doigt une grosse bague d'or sur laquelle sont gravées les deux merlettes traditionnelles. — Ils chassent, font quatre repas et boivent goutte à goutte l'orgueil du cru paternelj en priant Dieu de pardonner, par égard pour leurs propres vertus, les iniquités du préfet.
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