CHEZ LES DE SAINT-PAON
Le salon des de Saint-Paon est entouré de boiseries blanches et grises sur lesquelles le temps et les mouches ont déposé un léger vernis bistré. Il y a là une odeur fadasse particulière aux armoii"es dans lesquelles on met les fruits. Les portes ferment mal, et à l'endroit où les mains s'y appliquent, on voit^ avec un certain dégoût, de longues taches noirâtres et crasseuses. Les rideaux, qui furent d'un jaune ardent, n'ont conservé leur couleur primitive qu'à la partie supérieure, celle qui avoisine les anneaux et n'est point exposée au soleil. Les meubles sont raides, écartés les uns des autres et recouverts de housses. — L'idée qu'il y a des épingles cachées dans les coussins vous vient tout d'abord à l'esprit. — On ne s'y
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assoit que de côté, et avec précaution ^ dans la crainte de surprises.
Dans le fond du salon, en face de la cheminée^ repose un piano à queue^ — une queue énorme.
— Le bois de cette machine est fendillé et déverni, — une lyre soutient les pédales, et, sur les parois extérieures du meuble, on voit des couronnes en cuivre ciselé avec un pélican au milieu; on songe au sarcophage de Talma.
Au mur sont les deux portraits à cuirasse dont j'ai déjà parlé, et rien de plus; joignez à cela une toile d'araignée par-ci par-là j et vous pourrez avoir une vague idée du salon des de Saint-Paon,
— C'est une pièce qui tient de la sacristie, de la table d'hôte de province, de l'office et du salon.
Sur le guéridon qui se dresse au milieu du salon est un album de photographies. Ce mot de photographie, qui exprime une invention nouvelle, sonnait mal aux oreilles de M. de Saint- PaoUj et ce n'est qu'à regret qu'il a laissé pénétrer chez lui ces produits de Tindustrie moderne.
Quelque étrange que puisse paraître la collection des portraits qui sont contenus dans cet album, je dois à ma conscience d'en donner fidèlement la lisle. — Cela jette un jour sur les opinions de la famille.
En tcte est l'image de Notre-Seigneur Jésus- Christ, avec ces mots au-dessous : Portrait au-
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thentique. Puis vient le portrait du Pape avec un paravent derrière^ — le dôme de Saint-Pierre passe par-dessus le paravent^ — une colombe entourée de rayons, les ailes étendues, figure assez bien le Saint-Esprit, dans le coin à gauche, un peu au-dessus de la tête du saint-père.
Vient ensuite l'image de Louis XVI^ puis celle de Mgr de Mérode; — le portrait de Marie- Antoinette, accompagnée du dauphin, est aprèSj et l'on est assez surpris, en tournant la page^ de se trouver nez à nez avec Mgr Antonelli qu'accompagne M. Veuillot; — le portrait en pied du comte de Chambord, se détachant sur une vue du palais des Tuileries, est mis à part, et une pensée desséchée l'accompagne. — Après cinq ou six portraits, qu'il serait trop long de décrire, arrivent ceux des de Saint-Paon. Eh bien ! leur allure est si noble que la transition entre toutes ces images paraît insensible et n'est pas du tout choquante.
Il est assez difficile d'entrer le soir dans ce salon sans interrompre une lecture pieuse qu'exécute ordinairement à haute voix madame de Saint-Paon. Ce sont les Annales de la Propagation de la Foi ou les sermons du dernier carême dont rend compte la semaine religieuse. Les deux fils de Saint-Paon se laissent quelquefois aller à dormir un peu dans les coins, ayant chassé
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toute la journée. M . de Saint-Paon pèrCj lui-même, prend parfois un à-compte sur la nuit; mais lorsque l'exigence de la pieuse lecture veut que les mots Notre Seigneur s'échappent des lèvres de la pieuse châtelaine, les ronflements s'arrêtent et toutes les têtes s'inclinent.
A votre arrivée, madame de Saint-Paon ferme son livre et vient à votre rencontre avec son petit sourire qui sent le poivre et vous donne envie d'éternuer; elle vous met dans un des petits fauteuils dont les deux bras vous serrent les côtes, elle vous pousse un petit tapis carré sous vos bottes, et la conversation commence.
N'ayez pas le malheur de faire allusion au moindre fait qui ne date au moins d'avant i83o : vous soulèveriez une tempête.
II. y a quelques années, M. de Saint-Paon apprit indirectement que l'armée française assiégeait Scbastopolj et tout naturellement il affirma que Sébastopol ne serait jamais pris. Malheureusement les faits ménageaient un démenti, et un beau matin la Galette de France lui annonça qu'il s'était trompé. Il tint la chose secrète autour de iuij et ce n'est que huit jours après que madame de Saint-Paon, ayant appris la grande victoire, lui dit :
— Eh bien! vous savez s;ms doute, mon ami, que Sébastopol est pris ?
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— Le bruit en courte fit-il. Et il parla immédiatement d'autre chose.
Le fin mot de tout ceci est que les de Saint- Paon sont en délicatesse avec la France, et il n'est pas de sujet de conversation dans lequel ils ne trouvent une arme contre ce malheureux pays.
Les de Saint-Paon protestent de toutes les façons possibles contre l'état actuel de choses^ par la coupe de leur habit, par les heures de leur repas. Jamais de la vie ils n'ont consenti^ malgré les avantages, à remplacer la vis en bois de leur vieux pressoir par une vis en fer, et cela uniquement pour faire de l'opposition au gouvernement.
— Mais enfin^ cher monsieur, il s'est fait de bien belles découvertes en France depuis un siècle.
— Ah ! le progrès I... je connais, je connais, La France a des prétentions au progrès, — [Petitsourîre contenu de toute la famille.) — le suffrage universel réussit^ à ce qu'il paraît?... — {Second petit sourire contenu.) — N'est-ce pas, monsieur le curé, que le suffrage universel réussit?
— Il y a des moments dans la vie des peuples, murmure le curé après avoir toussé, où le Seigneur semble détourner ses regards.
— Mais enfin, cher monsieur, les chemins de fer, la vapeur, ne sont-ce pas là de belles découvertes, d'admirables inventions?
— Oh! permettez, je vous arrête : le mot in-
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vention est un mot nouveau, il peut flatter l'orgueil humain, mais je ne l'admets pas. Qu'est-ce, après tout, que vos chemins de fer, dont nos grands-pères n'eussent point voulu, car ils n'étaient pas si pressés que vous? — {Sourire ironique.) ^- Qu'est-ce que votre vapeur? — Mon Dieu, c'est de l'eau et du feu, pas davantage; dans le fond, ce n'est pas autre chose ; eh bien ! je vous le demande, l'homme moderne croit-il, dans son orgueil, avoir inventé le feu et l'eau? — Sur mon honneur, c'est une pitié; — cela va avec le reste, avec vos télégraphes électriques, vos vaisseaux cuirassés. — Du temps de nos pères, la noblesse seule portait cuirasse. Dieu n'aurait pas permis qu'il en fut autrement, morbleu !... Pardon si je m'anime un peu, mais c'est qu'en vérité c'est une honte que tout ce bouleversement des principes les plus...
— Voyons, monsieur le curé, faites donc une partie de tric-trac? dit madame de Saint-Paon pour détourner la conversation.
— Il n'y a qu'à voir si Louis XIV, ajoute le maître de la maison, a eu besoin du suffrage universel!... le droit divin lui suffisait, monsieur... et la France était heureuse, trop heureuse, ça n'a pas pu durer.
— Voyons , voyons ce tric-trac. Dites-moi , monsieur le curé, ce que m'a dit madame de
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Vieux-Tronc est-il vrai? Le préfet vous auraitil invité personnellement à chanter le Te Deinn après l'office du i5 du mois dernier?
— C'est à la lettre, ma chère madame. L'autorité se doutait sans doute que nos sympathies ne nous portaient pas...
— Cela va sans dire; mais enfin Je trouve l'audace rare d'imposer les prières.
— Aussi est-il resté peu de monde pour le Te Deiini. Ah! ah! avez-vous remarqué que les Legris de Saint-Bernard ne sont point sortis de l'église en même temps que nous^ au moment du Te Deiim, et sont restés à leur banc ?
— Sans doute; vous ne savez donc pas que sa fille va épouser un sous-préfet, et vous comprenez qu'il est impossible...
— Oh ! du reste, les Legris ont toujours été des intrus parmi nous. Il est donc riche ce souspréfet?
— Extrêmement. — Il paraît que les cadeaux qu'il fait à sa future sont d'une splendeur...
— Impertinente^ tranchons le mot... C'est une petite sotte, la petite Legris, et l'argent ne lui sera pas inutile pour remplacer tout ce qui lui mancjuc... Un sous-préfet! On nous a fait comprendre assez clairement^ il y a peu de temps encore, que l'on serait heureux d'olTrir une préfecture à un de Saint-Paon.
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— Et vous n'avez point accepté?
— Il est parmi nous certaines recommandations officieuses qui, venant de hautj équivalent à des ordres... Je n'ai point à m'expliquer làdessus. Nous ne pouvons et ne voulons accepter aucune fonction publique à l'heure qu'il est... Vous prendrez sans doute une tasse de thé ?
Tout cela est dit d'une voix contenue; mille réticences se cachent sous chaque mot. — Le regard en dit plus que la parole. Ces diables de Saint-Paon sont vraiment des gens de conviction, et si le drapeau français changeait de couleur^ on ne sait pas, en vérité, à quelles prodigieuses hauteurs s'arrêterait leur fortune. Il est bien certain quCj si Jamais M. de Saint-Paon devient ministre, ce qui ne lui paraît pas impossible lorsqu'il est en famille, il lui faudra un secrétaire qui ait de l'orthographe pour deux, et bien d'autres choses encore; mais lorsque le ciel s'en méle, il ne faut désespérer de rien. C'est chez les de Saint-Paon que fut répété, avec des marques d'attendrissement sincère, ce motcélèbrc, attribué à je ne sais plus quel gentilhomme illustre. — Ce dernier, entrant dans le domaine de Chambord un Jour de chasse, aurait dit en ôtant son chapeau ; Messieurs, salue^ : ici nous sommes en France.
— C'est une grande et belle parole, s'écria M. de Saint-Paon; sévère, mais Juste. — Paris
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est en disponibilité. — C'est tout à fait ma manière de voir. Et il ajouta, avec une élégance de diction qu'on ne lui avait point encore remarquée : Monsieur le curé, lorsque les feuillets d'un livre sont souillés, on arrache ces feuilletSj n'est-il pas vrai ?
— C'est parfaitement juste, et lorsqu'un peuple renie son maître légitime. Dieu supprime ce peuple de la liste des nations, tant que dure son aveuglement; c'est ce qui fait que ces paroles que vous citiez tout à l'heure ne sont pas seulement belles^ elles sont saintes, monsieur de Saint-Paon, elles le sont, et l'on peut dire en toute vérité que la France n'existe pas; — où sont les principes, à l'heure qu'il est?
— Où sont les principes? — parbleu! — ■ ne m'en parlez pas. — Les chemins de fer, le suffrage universel et la direction des ballons... en un mot, voilà la France, monsieur le curé. La noblesse française se retire la honte au front. — Le clergé devient un des rouages de l'administration. Infortuné pays! moment de transition qui a déjà duré longtemps... trop longtemps... la patience humaine a des bornes, et nous ne sommes que des hommes, le dessus du panier, il est vrai, mais enfin des hommes, pas davantage.
Eh bien! chose étrange, les de Saint- Paon eussent vécu en simples petits bourgeois à l'exemple
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de leurs aïeuXj acceptant sans rancune les chemins de fer, le drainage et le suffrage universel, se contentant de leur modeste fortune et ne maudissant pas la France dont ils mangent le blé^ et la gendarmerie qui les protège, qu'ils eussent vécu dans une complète obscurité. Les voisins eussent dit : Le papa n'a pas inventé la poudre et les fils lui ressemblent, quoique un peu moins intelligents, — pas davantage. Mais les de Saint- Paon proscrits, exilés imaginaires, se tenant à l'écart et le faisant remarquer, refusant tous les huit Jours des préfectures qu'on ne. leur a jamais offertes, priant le ciel avec des hurlements pour leur malheureux paySj donnant à leur inintelligence un sens politique, se couvrant de cendres les jours de fête, et se signant quand le maire passe, les de Saint-Paon, s'abstenant par orgueil, sont parvenus à se créer une position dans le pays et à s'entourer d'un certain prestige, et l'on serait mal venu si l'on disait tout haut : Leur devise devrait être celle-ci :
Vanité', biitise et paresse.
i32 Mon nouvel Ami.