PETIT LEVER
MOxNSIEL'R LE COMTE. — JOSEPH, son valet de chambre.
La scène se passe à la campagne.
Monsieur le comte, sentant le sommeil lui échapper, ouvre les paupières, bâille, étend les bras et tire le cordon de sonnette qui est au fond de son lit.
Joseph, son valet de chambre, arrive bientôt, allume le feu sans bruit, dépose sur le divan le linge de son maître, ouvre avec précaution les fenêtres et les volets, puis abaisse les rideaux, et, discrètement, se tient immobile en attendant les ordres.
MONSIEUR LE COMTE, (Tunc votx faible. — Joseph^ dis-moi?
JOSEPH. — Que désire monsieur le comte? LE COMTE. — Quel temps fait-il, mon ami ?
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JOSEPH. — Le ciel est chargé de nuages, le parc est couvert de gelée blanche , le froid est piquant, la...
LE COMTE. — Assez, bourreaUj assez, et souffle le feu. Que dit la pendule?
JOSEPH. — Dix heures trente-cinq, monsieur le comte.
LE COMTE. — Et ma montre?
JOSEPH. — La montre de monsieur le comte retarde de trois minutes sur la pendule.
LE COMTE, toujours (Tunc voix faible. — C'est impossible ; présente-moi ma culotte,
JOSEPH. — Je serais désolé de contredire M. le comte, mais il y a positivement un retard de trois minutes.
LE COMTE. — Je te dis que tu as mal vu. Un chronomètre de mille écuSj à remontoir, à mes armes, retarder de trois minutes! Choisis dans ma garde-robe une de mes plus chaudes culottes^ mon amij et dépêche. Le courrier est-il chargé ce matin?
josKPH. — Le facteur n'a apporté que les deux journaux de monsieur le comte er un prospectus.
LE COMTE. — Quoi! pas de lettres, pas un billet?... Que dit ce prospectus?
JOSEPH, prenant dans un plat d'argent le prospectus et rouvrant. Il lit. — « Monsieur^ depuis longtemps un vide immense se faisait sentir dans
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l'industrie française; il était donné aux tendances progressives de notre époque... »
LE COMTE. — Imbécile; tendances progressives! Abrège, Joseph, abrège ce pathos.
JOSEPH. — Il s'agit simplement de cuvettes en caoutchouc.
LE COMTE. — J'en étais sûr. Idiot^ pitoyable, absurde... [Enlevant d'un geste le foulard qui recouvre sa tête.) Pas de lettres , un temps affreux, de la gelée blanche, un froid glacial, un chronomètre qui retarde, et toutes ces choses se réunissant en faisceau pour m'accabler à mon réveil, et cela précisément le jour de l'anniversaire de la naissance du vicomte; et l'on parle de progrès ! Tiens, Joseph, je peux te l'avouer, tu sais que j'ai plaisir parfois à te prendre pour confident; eh bien! j'éprouve par moments des défaillances morales. Je considère la société moderne comme un... comme une sorte de cloaque infect, et peut-être cette expression reste-t-elle encore bien au-dessous de ma pensée. (7/ enfile son pied droit dans la Jambe gauche du pantalon.)
JOSEPH. — Monsieur le comte se trompe.
LE COMTE. — Veuillez ne jamais oublier, monsieur Joseph, que vous êtes mon valet, et ne pas me faire souvenir que vous me devez tout. Si je me suis jamais trompé, c'est lorsque je vous ai cru digne de quelque familiarité, je...
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JOSEPH. — Mais monsieur le comte se méprend : je parlais du pantalon que monsieur le comte mettait de travers. Je ne me serais jamais permis...
LE coîiTE. — A la bonne heure. Retourne alors cette culotte. Tu comprends, mon ami, que si je me trompais^ et le puis-je en ces sortes de matières ? ce ne serait point à toi à redresser mon erreur^ ni à toi, ni à d'autres, ni à personne ; attache mes bretelles, et dispose mes mules... Je puis dire que je comprends mon époque; je suis même prêt à lui faire des concessions, car je suis libéral! je le suis peut-être trop. La familiarité avec laquelle je discute avec toi, me mettant au niveau de ton intelligence, redressant les inepties avec bonté et douceur, tenant compte de tes observations, etc., etc., tout cela te le prouve assez.
JOSEPH. — Certainement que personne n'accusera monsieur le comte de ne point être libéral.
LE COMTE, — Eh bien, alors... Mets-moi mes chaussettes. — Eh bien alorsj puisque je suis libéral, c'est-à-dire: puisque je veux ton bien, laissemoi faire à ma guise, imbécile que tu es; ne suisje pas ton pèrCj ton protecteur^ ton... Est-ce que tu ne manges pas dans mon office et ne te chauffes pas de mon bois? Mais, me diras-tu : maintenant je veux discuter, je me trouve plus...
JOSEPH. — Je ne me permettrais jamais de discuter avec monsieur le comte.
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LE COMTE. — Ne m'interromps pas. — Mais, me diras-tu : je veux discuter.
j.osEPHj à demi-voix. — Jamais, je... jamais...
LE COMTE. — Te tairas-tu, animal ? — Tu veux discuter! — Eh bien, discutons. Tu te crois mon égal, pas vrai? — Eh bien, pourquoi me metstu mes chaussettes en ce moment-ci? pourquoi^ lorsque je te sonne^ arrives-tu au galop, comme Sultan quand je le siffle?... Ah! pourquoi ton pèrCj ton grand -père, et en général tous tes aïcuXj ont-ils fait le métier que tu fais? ah!... Et voilà maintenant que tu doutes de ton maître, voilà que tu refuses de baiser la main qui t'a... qui t'a... depuis des siècles... donné du pain; car enfin depuis des siècles je te nourris de mon pain, du pain que j'ai fait avec ma farine, avec mon blé; mon blé que j'ai fait pousser dans mes terres, dans mes terres, comprends-tu bien, idiot que tu es? mes terres que j'ai labourées avec mes charrues et avec mes bras. Depuis des siècles je pense pour toij je me bats pour toi, je te fais vivre enfin! et devant ce dévouement^ tu relèves orgueilleusement la tétCj tu renies ton père. Ah ! messieurs les sénateurs! si la société moderne... Tiens, vois-tu bien, tu n'es pas seulement une bête, tu es un ingrat. Où est mon mouchoir?
JOSEPH. — Voici le mouchoir; mais monsieur le comte est bien sévère.
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LE COMTE, après avoir imposé silence d'un geste. — ...Et en échange de toutes mes bontés, pour payer le pain que J'ai donné à ton père qui était un pas grand'chose, et à ton aïeul qui ne valait pas mieux, que fais-tu? — Tu ameutes le monde, tu organises le... machin universel, le suffrage, veux-je dire, universel, c'est-à-dire que toi et les tiens vous me détroussez sur la grande route...
JOSEPH. — Oh ! monsieur le comte peut -il croire...
LE COMTE. — Tu traces des chemins de fer qui traversent mes biens^ et tu exécutes tes tracés; tu m'obliges à combler mes fossés qui débordaient sur la route depuis trois siècles; tu accuses mon curé de prendre le menton de ta fille, — le beau malheur! lu me refuses à moi-même la distraction de pincer ce menton! tu m'accuses de ne faire œuvre de ces dix doigts, que m'ont légués mes aïeux, purs de tout effort, et que je conserve comme un dépôt sacré, avec le bon vouloir de la Providence. — Baisse la tête quand Je parle de la Providence. — Tu veux manger à ma table, regarder l'image de mes aïeux sans éternuer; tu veux, le diable m'emporte! prendre aussi ta part de mon bon Dieu!... Ventre de biche! Je ne sais ce qui m'empêche de te jeter par cette fenêtre!
JOSEPH, très-ému. — Monsieur le comte m'ac-
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cable, mais je jure que rien de semblable n'est entré dans mon esprit.
LE COMTE. — Mais tais-toi donc, mais tais-toi donc; tu vois bien que je parle au peuple. Prépare ce qu'il faut pour mes ablutions. Pourquoi me regardes-tu de cet air niais quij du reste, t'est t"amilier?
JOSEPH. — Tout ce que monsieur le comte vient de dire me trouble-tellement...
LE COMTE. — On serait troublé à moins, mon ami. Je t'ai touché parce que j'ai parlé à ton esprit et à ton cœur. C'est ainsi qu'il faudrait parler... — Où est ma brosse à dents? — à la foule pour arrêter net ces gamineries coupables qui désolent le pays depuis soixante-seize ans et quelques mois. La patience se lasse, à la fin. Comprends-moi bien, Joseph : tes fameux progrès qui ont pénétré tout à l'heure dans mes domaines sous forme de télégraphe électrique, qui s'introduiront demain dans mon cabinet de toilette sous prétexte de cuvette en caoutchouc, voire ton prospectus, ou sous mille autres formes encore, car^ Dieu me damne! tu es arrivé à inventer des machines pour ne plus prendre les clystères suivant les traditions paternelles. Eh bien, mon ami, toutes ces choses m'agacent, m'agacent horriblement. Et si je disais à mon tour : En voilà assez de ces plaisanteries^ jeté chasse!... Que ferais-tu si je te chassais, si je disais
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à mon curé : Monsieur le curé^ veuillez détourner les regards du Seigneur de ce misérable? Que feraistu sans protecteur^ sans père... sans le cœur d'un père? Et songe que tout cela te pendrait au bout du nez si, par bonheur pour toi, je n'avais au fond de l'âme les principes de notre divin Maître? Astu pensé quelquefois à ces principes? à celui-ci, par exemple : Rende\ à César ce qui appartient à César? — Qui est-ce, César?... Ça n'est pas toij bien sûr, puisque tu me mets mes chaussettes.
JOSEPH. — Monsieur le marquis a bien raison.
LE COMTE. — Eh bien! que m'as-tu rendu?... VoyonSj parle.
JOSEPH. — C'est vrai, monsieur le comte.
LE COMTE. — 11 faut, en vérité, que tu sois dénué de tout sens moral. As-tu seulement réfléchi, lorsque tu vas à la messe^ comme je l'exige, à ceci : c'est que si tu me retrouves au ciel, — ne fais pas le modeste, la chose est possible, avec de la conduite; nous serions les premiers à te pardonner ta naissance. — Si donc tu me retrouves au ciel, tu deviendras relativement mon égal, suivant la parole du divin Maître, et tu pourras même me saluer du nom de frère. N'est-ce point là un noble but? — Hé! hé! mon gaillard, l'eau t'en vient à la bouche, — Voyons, mets le fer au feu et coitTemoi.
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JOSEPH. — Monsieur le comte ne veut-il pas que je le rase avant ?
LÉ COMTE. — Sij en vérité. Regarde un peu mon chronomètre; que dit-il?
JOSEPH. — Il est onze heures.
LE COMTE. — Seulement onze heures? Rase-moi lentement, mon ami; je ne déjeune^ tu le sais, qu'à midi. Ne m'as-tu pas un peu pressé pour sortir du lit? Le poids de cette matinée me semble particulièrement lourd^ et cependant que d'idées émises en quelques minutes^ que d'idées! C'est cette succession si rapide d'idées diverses qui me fait paraître les journées si longues. Je le crains, mon ami. Vois-tu, je vis trop par l'esprit. Il me semble qu'en douze heures j'en dépense vingtquatre (// bâille.), au moins vingt-quatre.
josEPHj après avoir relevé le bout du tïe^ de soji maître à Vaide du doigt et fait mousser le savon, — Monsieur le comte me pardonnera mon indiscrétion, mais...
LE COMTE. — Pas de savon dans le nez, avant tout. Maintenant parle^sois indiscret; c'est le progrès, cela.
JOSEPH. — Comment monsieur le comte n'écritil pas ses pensées?
LE COMTE. — Ton imagination n'est point sotte; et qui te dit que je ne les écrive pas, ou tout au moins que je ne prenne pas des notes? — Ce petit
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calepin vert orné de mes armes, que tu trouves parfois errant dans mes poches, est plein de ces notes; je les écris à l'aventure, un peu partout; il m'est arrivé souvent d'arrêter mon cheval pour griffonner sur le pommeau de ma selle. — Ce petit calepin serait imprimé ce soir que demain matin, de tout ton gouvernement^ tes progrès, ta télégraphie, etc., etc., il ne resterait pas cela. Mais dépéche-toi de me raser : il me vient encore à l'esprit certaines idées que je voudrais émettre; mets-moi le chronomètre sous les yeux, et sois prompt.
Faits l'un pour l'autre. iSy