FAITS L^UN POUR L^AUTRE
Mademoiselle Sophie Durand à son amie ijitime.
Mon petit rat blanc, mon petit agneau vert, ma colombe sans tache... — Tu ne diras pas que je ne t'aime pas? en veux-tu encore?
Mon petit poulet rôti, mon petit lézard mystique... non^ non, efface lézard mystique. Je crois qu'il y a là- dessous quelque impiété. Ce mot-là me vient de mon frère, et tu sais qu'il travaille dans l'impiété. C'est même, comme dit maman^ une cause de désespoir incessant et mortel. Je suis absolument de l'avis de maman; mais que veux-tu faire? il est majeur, il n'a d'ailleurs que ce vice-là,
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ne fumant paSj ne prisant pas non plus; et puis enfin Je prierai pour lui ! Ce sont des charges de famille qu'il faut accepter, n'est-ce pas? Maintenantj donne ta joue gauche, que je t'embrasse, et ta joue droite que je te donne un soufllet.
Comment! je te dis : une engrêlure riche et légère séparant le feston de la broderie, et tu laisses mettre la broderie après le feston et l'engrêlure derrière ! de sorte, ma belle mignonne, que ce sont là des chemises perdues ! Tu comprends que cette engrêlure hurle, beugle derrière cette broderie. Si je les laisse là toutes deux, elles se mangeront, — c'est à ne pas oser les regarder. — J'en aurais pleuré. Heureusement que les deux autres chemises en batiste, chemises habillées, chemises de cérémonie, sont réussies. Un peu à jour la dentelle du devant, ne trouves-tu pas? Mais enfin ça a du genre, et puis on ne se marie pas tous les jours.
Tu penseras au chapeau, est-ce pas, bichette ? Un bouillonné de rien ; c'est entendu.
J'ai reçu les cachemires à choisir; le long a été tout seul, mais pour le carré il a fallu aller aux voix. Heureusement que M. le curé déjeunait ce matin-là avec nous. Il a été héroïque: je l'aurais embrassé,
— Mais, monsieur le curé, puisque je vous dis que les palmettes ne se portent plus!
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— Mais^ mademoiselle, j'ignorais tout à fait que les... palmettes fussent... Dans ce cas-là je serais de l'avis de M. Durand^ je me rabattrais sur le petit noir à broderie d'or.
— Vous vous rabattriez... et vous feriez là un beau coup! Le petit noir n'a aucun cachet, ajoutait ma mère. Il est étonnant, monsieur le curé, il s'imagine qu'il n'y a qu'à se rabattre pour que...
— Mais^ madame Durand, j'ignorais complètement que le cachet manquât à ce... Dans ce cas je n'hésiterais pas, il me semble, à revenir aux palmettes, à moins que...
— Du tout, du tout, les palmettes sont jugées.
— Mais non. — Comment cela? — Je vous demande pardon, monsieur le curé... — Ce serait dans toute autre question que... — La belle affaire!
— Parbleu! — Mais sans doute! — Mesdames, je me récuse.
Ah! la drôle de scène, ma chère, que le choix de ce cachemire ! — En fin de compte, j'ai pris le fond rouge. — Dis à la lingère de se presser. Tout marche chez la couturière. Ma tante m'a envoyé hier mon livre de messe, — d'avance^ comme tu vois; — c'est un bijou que ce livre : une reliure ravissante avec ornements en acier, — il paraît que l'acier fait toujours fureur, — et, au milieu, mes armes en saillie avec la couronne, la merlctte et le
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petit machin... Je n'ai pas encore osé demander au comte ce que cela représentait, le petit machin qui est au bas, etc., etc. Oui, je suis heureuse, ma bonne chérie, et si Dieu m'écoute, il sait qu'en montant j'entends me rapprocher de lui. Mais tu comprends qu'au milieu de tous ces préparatifs je dois perdre la tête, et c'est ce qui m'arrive. Si je n'avais pas maman qui m'aide un peu, je deviendrais folle. On construira une salle de bal dans le parc, — papa offre à maman, le Jour du contrat^ une paire de chevaux superbes. — Monseigneur viendra dire la messe. — Quant au repas, je crois qu'on en chargera Chevet; c'est plus simple, tu comprends : ces gens sont habitués à ces sortes de choses.
Mais, vas-tu me dire, et le héros de l'affaire? et le prince Charmant? et lui enfin ?
Eh bien, lui est un fort galant homme. Un beau nom, comme tu sais, et, à ce propos, rappelle à ces demoiselles la couronne au-dessus du chiffre, — le chiffre enlacé, un peu vieillot de forme, comme je l'ai choisi enfin. Il a de plus de la religion, de l'allure, il sent son duc d'une lieue... quoiqu'il ne soit que comte.
Viens que je t'embrasse en passant!
Il a refusé d'avance toutes les offres que ne manquera pas de lui faire le gouvernement; il l'assurait hierù M. le curé, et, à vrai dire, cette conduite
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mâle n'a pas peu contribué à séduire mon père et moi aussi. C'est courageux^ ma chèrej sais-tu, que de tenir tête à l'orage et de dire à son pays tout entier : Non, je ne marcherai pas! Il pense qu'il serait opportun de mander notre mariage à Sa Sainteté; nous ne pouvons guère faire autrement. Mais ce que lui a d'incontestablement aristocratique, c'est le pied, — un pied de femme et d'homme tout à la fois, cambré et effilé, haut perché sur son talon verni. — Le craquement de sa botte ne ressemble à aucun autre craquement de botte ; on devine que ce pied est celui d'un homme qui aurait pu chausser l'éperon d'or et aller aux croisades. J'ai cru deviner que la beauté du pied est l'apanage de la branche cadette dans la famille de mon futur mari. La branche aînée se distinguait par la forme exquise de son nez, — comme chez les Bourbons.
Quant à la livrée, à l'écurie du château du comte, tout cela a été très-négligé depuis quelque temps; tu sais que sa position de fortune était un peu embarrassée, et lui-même, avant-hier au soir, avec une simplicité charmante, où l'on devinait cependant l'orgueil de la race, nous a avoué que son château de Fo7't- Vieux, qui est un monument historique de notre vieille Sologne, à ce que m'a dit M. le curé, n'avait plus que les quatre murs; « Mais, a-t-il ajouté, sur la pierre qui domine les
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ruines de la porte est sculpté l'écu de ma farxiille, et cette pierre est intacte. »
Il disait cela avec une aisance! tout en tapotant de sa badine sa petite botte qui se dandinait. Mon père était rouge comme s'il fût sorti de table, et je partageais son émotion. T'imagines-tu ce manoir en ruine, ces hautes tours fracassées^ ce pontlevis, ces immenses fosséSj et le représentant, le maître de toutes ces choses poétiques, caressant sa botte à deux pas de nous !
— Monsieur le comte, a dit mon père en se levant, la pierre dont vous parlez vaut à elle seule cinq cent mille francs; pour moi du moins... je vous prie de le croire... je...
C'était embarrassant pour papa^ tu comprends?
— Elle vaut plus pour moi^ monsieur Durand, elle vaut plus! a répondu le comte en souriant avec son grand air. Et il a bien fait de répondre ainsi, à sa place j'en aurais fait autant; mais ça ne fait rien, c'est noble.
— Nous relèverons les tours de Fort-Vieux, me dit papa en m'embrassant le soir avant d'aller me coucher.
H est bon ce pauvre père, et maman aussi, mais, comme le dit quelquefois le comte, sans avoir l'air d'y toucher, il y a dans notre parc une petite odeur de charbon de terre, ce qui pourrait bien être vrai, du reste : les usines sont ù un quart de
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lieue; mais j'y étais habituée,, à cette odeur^ et je ne m'en apercevais pas.
J'aimerais mieux maintenant recevoir un soufflet que d'entendre parler de ce charbon de terre. Depuis que M. le curé déjeune chez nous avec le comte, il met des rabats neufs et dit le bénédicité tout haut. Pierre en a été tellement surpris la première fois, qu'il a laissé tomber par terre l'assiette qu'il avait à la main. Maman était dans une colère! elle l'aurait chassé. Voilà ce que c'est que de faire des valets de chambre avec les ouvriers d'une usine.
Mais je m'arrêtej ma belle mignonre; presse tout mon mondcj vois pour le piano à queue, soigne la petite couronne sur le chiffre, et^ tout en flânant, regarde un peu les livrées, — Nous reprendrons celle de notre famille, mais j'ai idée qu'on pourrait la rajeunir un brin^ tout en respectant la tradition. Je conserverais la culotte et le gilet orange, mais l'habit feuille morte ne me plaît pas beaucoup.
Ne m'appelle donc plus dans tes lettres Ma chère comtesse. Quelle grande enfant tu fais! Ta montre avance de quinze jours, ma belle chérie.
Adieu; mille baisers.
Ta Sophie.
P.- S. — Je crois qu'il m'aime beaucoup.
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M, le comte Robert de'** à son ami intime.
Voyons, ne dis donc pas de bêtises, mon bonhommCj et pour l'amour de moi, va chez Strickmann et dis-lui que sa dernière paire de bottes est trop large d'un doigt. Il commence à m'agacer, mons Strickmann ! Tu serais gentil de passer chez mon tailleur et de lui dire de presser son monde; je suis tout nu, mon cher; ça n'est pas soutenable. Maintenant, à nous deux.
Qu'est-ce que tu me chantes? Sympathies morales, alliance de deux destinées, conformité de goût et de milieu... etc. Me prends-tu de bonne ibi pour un niais? T'imagines-tu que je considère papa beau-père comme l'auteur de mes jours et que je ne prenne pas ces braves gens pour ce qu'ils valent? Je ne comprends pas ta façon de voir. Est-ce que je vends quoi que ce soit de moimême? Sac à papier! mon bonhomme, tu me fais monter la moutarde au nez!
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Je rencontre sur mon chemin une petite fille charmante, elle me plaît; l'idée me vient de la décrasser un peu et d'en faire une comtesse; est-ce la première fois que cela se voit dans l'histoire? Il se trouve maintenant, — étrange coïncidence! — que cet enfant aux Joues roses, qui a bon air^ je te jure, se trouve être à la fois fille de marchand de locomotives et extrêmement riche. Crois-tu bonnement que ces deux obstacles, dont le dernier, à vrai dire, n'est qu'imaginaire, vont m'arrêter en route? Dans ma famille, mon cher ami, quand on trouve un bâton en travers du chemin, on saute par-dessus. Eh bien, je saute par-dessus le beau-père, par-dessus l'usine, qui répand aux alentours une puante odeur, je saute par-dessus la belle-maman qui est née rue du Temple, je saute par-dessus tout cela, et je tombe aux pieds de la petite bergère ; elle a un million dans la main gauche, c'est vrai, mais est-ce trop pour payer l'odeur du charbon de terre, le papa, la maman, la rue du Temple, le sifflet des machines, etc. ?
Mon coup de tête est peut-être étrange, mais mon nom suffit, ce me semble , à le faire respecter.
Comment! d'un trait de plume je fais quelque chose d'une enfant qui n^est rien et qui a bonne envie de ne pas rester où elle est, j'inonde de joie et de reconnaissance un brave homme et une
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brave femme qui sont bons comme du pain... bis, je renverse d'étonnement et d'allégresse tout un régiment d'honnêtes travailleurs (mes fournisseurs) qui attendent depuis trop longtemps^ malheureusement, leur salaire. Mon mariage est certain^ tu n'as que faire de tenir la nouvelle secrète, je veux qu'on se réjouisse autour de moi ; du même trait de plume je relève Fort- Vieux, qui en a besoin; j'y ajoute une demi-douzaine de clochetons, un fossé, un pontj en un mot tout ce qui est nécessaire; je fais étaler un pouce de terre sur tout le domaine, qui, par ce seul fait, se trouve avoir une valeur; je sème, je plante, je draine, en un mot )q fais du bien autour de moi. Ce sont les propres paroles de Monseigneur lorsqu'il m'a poussé à ce mariage.
J'ai le beau rôle, mon cher : j'utilise noblement le gain péniblement gagné de ce marchand de locomotives; je fais pénétrer dans cette classe industrielle un peu de nos idées, je la vivifie au soufHe de nos traditions et de notre passé. Il faut voir les choses de haut, mon bonhomme. Ma présence seule dans cette maison, qui, le diable m'emporte! a l'air d'un château, a fait plus de bien à ce naïf enfant que tous les sermons possibles et que l'évidence même. Je l'ai surpris rougissant de son usine et comme gcnc de ses millions. Il commence à comprendre qu'au-dessus
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du travail individuel et du gros bon sens des masses il y a la hiérarchie inviolable du sang, du nom et de la race.
• Il aura beau faire, vois-tu bien, il a le pied trop gros pour chausser mes bottes, et pour tout l'or du monde il ne pourra acheter un autre pied ; tout est là, et il commence à le comprendre.
Et d'ailleurs, comme me le taisait entendre Monseigneur^ outre le bien général qui peut résulter de cette alliance pour le progrès de nos idées, n'est-il pas temps qu'une sorte de réaction, de réhabilitation se manifeste^ que quelques-uns d'entre les jeunes et les braves tournent en dedans le chaton de leur bague, descendent au milieu de la foule et mettent la main à la pàte^ devraient- ils ensuite se laver à grande eau?
Des apanages, des habits dorés de nos grandspères on a fait des pièces d'or qui ont roulé partout. C'est avec ces pièces d'or ramassées sous les meubles que les Durand ont commencé leur fortune. — Eh bien! mais en fin de compte j'ai bien droit à quelques locomotives de la maison Durand. Ce n'est que justice cela !
Le travail } vas-tu me dire^ car Je te connais comme mon gousset.
Le travail! m.ais, cher bon^ connais-tu un homme au monde mieux disposé que moi à faire travailler ?
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Presse le carrossier : je veux que la corbeille arrive dans le coupé de madame, volets baissés. Occupe-toi de la cravache de l'enfant et songe à mes bottes, n'est-ce pas? Moins carrées du bout et puis trop larges^ trop larges !
Une poignée de main.
A toi de cœur,
Comte Robert de *'*.
P. S. Fatuité à partj elle est folle de moi.
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