UNE AMIE DE PENSION
Paris, iS55.
BLANCHE A ANNA
Reviens donc vite, ma bonne chérie; notre pied de violettes , celui qui touche le mur^ est couvert de boutons. L'un d'eux s'est entr'ouvert ce matin, et je charge ma mère de te le donner de ma part. Vous voyez qu'on pense à vous, mademoiselle; embrassez votre amie pour la peine et bavardons comme sur le petit banc.
Figure-toi que mademoiselle Augusta, celle des grandes, se coiffe en boucles; nous avons ri!... Elle nous est arrivée pour faire sa classe en tirebouchons. Tout le monde a éclaté. Ca balotte
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toujours, et il y en a un dont le bout est entré dans l'encrier. Elle qui est blonde^ ça tranchait, tu comprends. Elle cherchait partout du papier pour essuyer son malheureux frison , qui est resté noir pendant deux jours. Marie Pointue, qui est aimable comme un filet de vinaigre, dit que ça va lui faire manquer son mariage. 11 paraît en effet que le maître d'anglais veut l'épouser. Mais maman dit que ce sont des cancans qui ne nous regardent pas. Cela est vrai; mais ce qu'il y a de sûr aussij c'est que le maître d'anglais ne regarde plus que mademoiselle Augusta, de sorte qu'avant-hier, en traversant le jardin^ il a mis le pied au beau milieu de notre bassin. J'ai eu une peur! pense donc qu'une terrine peut très-bien se casser quand on marche dedans. On fait attention oti on marche, est-ce pas, mignonne? Si J'avais été à la place de Ferdinand, notre poisson rouge, je lui aurais mordu les jambes jusqu'au sang, attrape!
Il est sorti de notre pièce d'eau trempé, ce bon monsieur Dikers. Ça fera un joli ménage^ un mari qui tombe dans les terrines et une femme qui entre dans les encriers ! Croirais-tu que Sophie a le ruban bleu cette semaine? Oui, ma chèrCj elle a été la première en style. Le sujet de la composition était une promenade à la campagne. Si tu savais ce qu'elle a mis là-dedans d'herbes, d'oiseaux, de papillons, de fleurs! Ça rappelait le
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chapeau neuf de madame. Mademoiselle Augusta a dit que c'était une belle page, et c'est le lendemain qu'elle s'est frisé les cheveux : vois-tu l'influence ?
Moi j'ai été la quinzième, parce que ma copie était pleine de fautes d'orthographe. C'est plus fort que moi, que veux-tu? Voilà quatre fois que j'écris aventure avec un h , et il paraît qu'il n'en faut pas. Mademoiselle dit que c'est honteux. Honteux ! ça ne fait de mal à personne^ est-ce pas, bichette?
Oh! ma petite Anna, guéris-toi bien vite^ dis? je suis comme un corps sans âme. C'est que nous ne sommes pas deux amies comme les autres. Je t'aime de tout mon cœur, ma chérie. Tu ne sais pas que je fais des économies. Câline un peu ton oncle, pour qu'il te donne de quoi acheter un râteau et des graines de volubilis. Oh! ma chèrç, vois-tu d'ici des volubilis.'' Marianne nous donnerait bien un manche à balai pour les faire grimper. Et puis je voudrais aussi acheter un autre poisson rouge. Je trouve que Ferdinand est triste depuis quelques jours. Il est seul et isolé dans celte grande terrine, ce pauvre chat. Pense donc, c'est affreux, si on nous forçait à vivre ainsi dans une terrine, avec de l'eau par-dessus la tête et séparées l'une de l'autre! Moi, d'abord, j'en deviendrais folle.
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Adieu, bichette chérie. Je t'embrasse encore et encore.
Ta meilleure amie.
Blanche,
Paris, i855.
BLANCHE A ANNA
Oh ! ma chérie^ si tu savais ce qui vient de nous arriver! et c'est cette méchante Sophie Pointue qui a fait le coup. Quand je pense que je la détestais déjà avant tout cela! Je suis obligée de me retenir pour ne pas la mordre.
Figure-toi qu'hier matin il a gelé si fort qu'à la récréation de neuf heures j'ai trouvé notre bassin couvert de glace. Et Ferdinand qui était dessous, ma chère ! penses-tu ? J'ai poussé un cri! Tout le monde est accouru.
— Mesdemoiselles, mesdemoiselles, Ferdinand qui étouffe! Il faut casser la glace; un bâton pour l'amour de Dieu, un bâton!
Il n'y en avait pas. J'ai couru à la cuisine, et j'ai pris le marteau. Marianne voulait m'en empêcher; ah! bien oui! je me suis échappée, et en deux coups bien appliqués, j'ai cassé la glace. Ferdinand s'était trouvé mal. Il était pâle et ne
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faisait pas un mouvement. Nous étions toutes dans une inquiétude mortelle. Alors Sophie Pointue a dit :
— Ne vous inquiétez pas, je vais le guérir; je connais cela très-bien; il faut le réchauffer, voilà tout. 11 a été saisi par le froid, ce n'est rien.
Alors elle a pris Ferdinand dans ses deux mains. Et moi qui avais la complaisance de lui écarter sa robe en marchant, pour empêcher les gouttes d'eau de tomber dessus ! Oh ! elle est méchante, tu vas voir. Elle a apporté Ferdinand dans la classe et l'a étendu sur le poêle, nous étions toutes autour. Aussitôt sur la faïence, qui était tiède^ Ferdinand a fait un saut désespéré en ouvrant ses grandes oreilles. Pauvre chat! il avait l'air de souffrir beaucoup. — Et puis tout à coup il n'a plus bougé. Il venait de rendre le dernier soupir. C'est alors que Sophie Pointue a éclaté de rire, ma chère. Elle l'avait fait exprès et savait que ça le ferait mourir. Elle l'a avoué tout haut, en nous faisant : Je t'en ratisse. J'étais dans une colère!... Si j'avais eu un couteau, je lui aurais brûlé la cervelle.
Je pense que cela va te faire bien de la peine.
Te souviens-tu, à goûter, comme il mangeait les petits morceaux de pain? Il nageait si bien! J'en pleure, pourtant.
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AdieUj mon Anna. Dépéche-toi donc de revenir, maintenant que je n'ai plus que toi.
Ta Blanche, pour la vie.