‹ Entre nousChapitre 21 sur 30 · CAUSERIE · texte numérisé non relu

CAUSERIE

La scène se passe au Paradis.

Dans un immense jardin d'iiiver garni des plantes les plus rares, tapissé de pelouses verdoyantes, errent à l'aventure, avec toutes les marques extérieures de la béatitude, une grande quantité de bienheureux des deux sexes... Ceuxci, arrêtés au bord de pièces d'eau limpide, abandonnent aux poissons rouges des miettes de brioche ; ceux-là, assis dans des bosquets, conversent agréablement sur mille sujets élevés et intéressants, tandis qu'une musique douce répand dans l'air des flots d'harmonie.

L'élégance de bon goût des femmes, la mise recherchée et la distinction d'allure des hommes indique tout d'abord une société de choix. C'est, comme vous le voyez, madame, le faubourg Saint-Germain de l'endroit; c'est le Paradis des bienheureux de bonne famille.

LUciLE, se levant tout à coup du fauteuil oii elle est assise, et venant au-devant de Berthe, qui se promène lentement. — Hé quoi! vous ici,

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comtesse? Quel heureux hasard, ma belle? (Elles s'embrassent avec effusion.) '

BERTHE. — Heureux hasard, en effet, machérie^ car Je ne comptais guère vous rencontrer sous ces ombrages.

LUciLE, éclatant de rire. — Et, de bon compte, où vouliez-vous que je fusse ?

BERTHE. — Eh ! mon Dieu ! je craignais que vous n'ayez été... retardée... Cela peut arriver.

LuciLE. — Non, vraiment, tout s'est parfaitement passé; j'ai eu une réception, oh! mais une réception, ma chère ! Figurez-vous que toutes ces dames sont venues à ma rencontre en grand uniforme; c'était un coup d'œil enchanteur. Saint Pierre lui-même...

BERTHE. — Ah! qu'il est bien! Du premier coup il a fait ma conquête...

LUCILE. — N'est-ce pas qu'il a l'air distingué? Il est en relation avec tant de monde! cela forme... Je vous disais donc que, malgré ses occupations, il est venu au-devant de moi, et après avoir fait taire par un geste l'orchestre qui jouait un air de circonstance : (c Madame la baronne, m'a-t-il dit, je vous attendais. Veuillez croire aux sentiments de respectueuse sympathie... etc., etc. »; enfin il s'en est admirablement bien tiré... pour un parvenu.

BERTHK. — Je trouve votre parvenu ravissant. Ah ! ah ! ah !

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LUCiLE. — Pourquoi ravissant? Il est clair que saint Pierre est un grand saint , mais enfin il n'est pas né duc et pair; c'est comme cela, ma belle.

BERTHE. — C'est certain j mais ce n'est point l'endroit, entre nous, de lui faire des reproches... Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble au comte de N..., de profil? C'est prodigieux !

LUCILE. — Oui, oui, cela est vrai; il a le nez, le front et puis la raie au milieu de la tête. Oui, il y a quelque chose, mais aussi comme il ressemble peu à ses portraits qui courent les musées!

BERTHE. — Que voulez- vous? ce sont là des portraits officiels. Les peintres se sont crus obligés de l'entortiller dans un rideau, parce que cela donne un peu plus de dignité, et la dignité, pour un saintj c'est énorme. Songez qu'il n'a pas toujours affaire à des gens de notre monde; il faut qu'il conserve du prestige sur les masses... A propos de masse^ vous n'avez pas vu ici mon cocher? Vous savez, Joseph, mon cocher^ qui menait à quatre comme personne?

LUCILE. — Oui, parfaitement, un gros court, beaucoup de genre... Il avait donc une belle âme, cet homme?

BERTHE, — Oui, oui, oui, tout à fait bien pensant. Il s'est éteint...

LUCILE. — Dans vos bras?

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BERTHE. — Ah! ah! ah! non, pas dans mes bras, mais dans mon hôtel. L'abbé Gelon dînait ce soirlà chez moi. Je lui dis au dessert : a Mon cher abbé, vous savez que Joseph s'éteint? Que vous seriez obligeant d'aller lui porter quelque consolation! » Il y fut avec un empressement qui me toucha.

— Eh bien! mon cher bon ami? lui dis-je lorsqu'il fut de retour.

— Eh bien! chère comtesse^ cet homme a cessé de souffrir; il avait une belle âme!

— Ah! tant mieux^ en vérité, tant mieux! Et êtes-vous inquiet pour luij mon cher abbé? Vous senteZj un vieux serviteur à moi..., on s'attache à ses gens; je serais désolé qu'il ne fût pas heureux en sortant de chez moi.

— Je songerai à lui, soyez-en certaine, et d'ailleurs j'ai tout lieu d'espérer.

— Répétez-moi cette bonne parole; vous espérez, mais rien de plus? Enfin, c'est déjà énorme ; ce bon Joseph!... Comment! mon cher abbé, vous n'avez pas une petite certitude, là, franchement, rien qu'une petite? Je suis sûre que vous y mettez de la discrétion, et qu'au fond vous êtes sûr de le sauver.

L'abbé Gelon sourit, et je vis tout de suite qu'il s'intéressait à mon cocher.

— Vous ne l'oublierez pas, n'est-ce pas, cher

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et bon ami? ajoutai- je. Vous direz un mot, vous prierez, vous supplierez; je suis certaine qu'un mot de vous lèvera toutes les difficultés. Si vous sauvez Joseph^ je ne l'oublierai de ma vie.

Le digne abbé sourit encore en me disant : Soyez sans crainte.

Il faut vous dire que l'abbé Gelon m'était dévoué. Il désirait l'anneau, et j'avais des amis à Rome, etc. Ce serait bien long de vous expliquer tout cela. Bref, ma toute belle^ vous avez vu mon cocher ?

LuciLE. — C'est une histoire touchante, ma mignonne, je reconnais bien là votre bon cœur.

BERTHE. — Mais c'est tout simple, c'est un devoir que de patronner un peu ses inférieurs; si j'ai pu rendre service à ce garçon, je m'en réjouis. Vous ne l'avez pas vu, vraiment.^

LUcn.E. — Il faudrait faire demander aux communs, peut-être est-il aux écuries. Est-ce que vous passez vos cheveux au fer pour exécuter ces petites coques-là? C'est d'un coquet, d'un léger! et en même temps c'est d'un chaste !

BERTHE. — Mon Dieu, je vous dirai qu'on me coifi'e en un rien de temps. J'ai là-dessous un peu de crêpé, ça soutient... tâtez. Je fais passer le second bandeau pardessus le premier, je crêpe, puis je natte; alors je reprends le second bandeau, je le soulève, je pose mon petit tampon, pafl'! je re-

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couvre, j'ébouriffe un peu, je croise les deux mèches, que je dissimule sous le troisième bandeau... vous comprenez, comme ceci; et voilà.

LUciLE. — Ah I très-bien, très-bien. C'est charmant^ ma chérie, et cela vous va à ravir.

BERTHE. — Oui, cela ne fait pas mal sous le chapeau. (Baissant la poix.) Quelles sont ces personnes qui entrent dans le taillis d'orangers?

LUCILE. — Ne les regardez donc pas ainsi : vous m'obligeriez à les saluer. Il y a ici toute une bande de bienheureux que je ne peux pas voir en face. Cela vient de la province, de je ne sais où. Ils me font des avances, et parfois je suis fort empêchée pour les tenir à distance. Ah ! voilà l'ennui ici, ma belle; la vie y est charmante, mais c'est un peu mêlé.

BERTHE. — Il n'y a pourtant que des gens de vertu éprouvée.

LuciLK, — Sans doute, sans doute; mais ça ne fait lien. Vous ne sauriez croire combien il y a de gens vertueux en dehors de notre monde, ma mignonne. Je ne l'aurais pas vu que je n'y aurais pas cru. C'est surprenant,

BERTHE. — Cependant l'admission doit être bien difficile pour tous ces braves gens.

LfciLE. — Oh! l'examen est fait en conscience, quoiqu'il se glisse par-ci par-là... Mais que voulez-vous? il y a dans la bourgeoisie et ailleurs des

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gens qui ont la rage de la vertu. C'est lourd^ c'est pataud, c'est commuUj mais enfin c'est vertueux^ et on ne peut pas leur fermer la porte au nez. Je parlais de cela l'autre jour à saint Pierre, précisément, et je lui disais : — Mais enfin, mon saint, que ne cantonnez-vous dans un quartier à part ces élus,., de second choix?

— Je n'ai pas d'ordre, me répondit-il, fort gracieusement du reste.

— Mais enfin, mon saint^ je ne suis pas venue ici pour m'imposer des sacrifices et être obligée de fréquenter des bonnetiers de Saint-Quentin et des charcutiers de Brives-la-Gaillarde !

BERTHE. — C'est évident. En somme, vous les fréquentez peu ?

LUCiLE. — Le moins possible, bien entendu; mais nous nous rencontrons forcément, tantôt au casino, tantôt au concert. C'est un supplice! N'allez pas croire qu'ils écoutent la musique, qui est excellente, ou qu'ils jouissent de leur béatitude avec calme et confortable. Non, ils causent, ils jacassent, et se racontent perpétuellement l'interminable histoire de leur vie terrestre. Imaginez de vieux invalides se faisant au soleil, et les jambes allongées, le récit de la bataille où ils furent décorés.

— Mon cher ami, disait l'un d'eux l'autre jour, je n'ai jamais eu que trois véniels à me reprocher.

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Le premier m'échappa à l'âge de quatorze ans, j'étais alors...

— Eh! eh!... trois véniels, fit l'autre, c'est quelque chose !

— C'est quelque chose, Je ne vous dis pas. mais ça n'est pas effrayant; d'ailleurs, laissez-moi continuer. J'avais alors quatorze ans^ et je...

— Mon premier vénielj à moi^ date de i832. Tannée du choléra : au mariage de ma fille, j'avais mis un napoléon au cierge, et il faut vous dire que...

— En véritéj au mariage de votre fille ? Ah ! parbleu ! je me rappelle bien le choléra de i832. J'habitais à cette époque-là la rue Saint-Honoré, j'étais de la fabrique de Saint-Roch... Mais pour en revenir à ma première faute^ j'avais quatorze ans : je suis du mois de juillet, et c'était en 1818, un vendredi, c'est facile à compter. Ma mère me dit : — Ernest, tu vas faire maigre, mon petit homme. J'avais une faim de loup, je lui réponds...

— Vous n'aviez pas d'enfant?

— Parbleu! bien entendu^ puisque j'avais quatorze ans !

— Ah ! c'est juste; c'est que moi j'avais un enfant, une fille, sans cela je n'aurais pas eu l'idée de la marier, et, par suite, de mettre au cierge un napoléon. Ma femme, qui était un ange, — quoi-

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qu'elle soit restée au rez-de-chaussée pour quelques jours^ — ma femme me dit : — Bah ! ça suffit bien de mettre deux pièces de cent sous au cierge. — Mais non. — Mais si. — Et patati et patata; vous savez ce que c'est que ces choses-là? Bref, je te lui allonge une paire de claqueSj ah ! ah ! ah ! mais une paire de claques !

— Sabre de bois! vous vous en êtes accusé?

— Une heure après j'avais tout réparé; mais la joue de ma femme était encore rouge. Quant à mon deuxième véniel, ce fut tout différent... etc.

Voilà en gros^, chère mignonne, ce que sont les conversations de ces braves gens.

BERTHE. — Après toutj ma chère, il faut de l'indulgence; on ne peut pas exiger d'eux les distinctions physiques et les délicatesses morales qui sont le privilège de certaines castes,

LuciLE. — Je ne leur en veux pas le moins du monde^ seulement il m'est parfois désagréable de vivre en leur compagnie; mais que voulez-vous, on se fait à tout. Et votre cher mari , ma mignonne?

BERTHE, — Il allait pas mal quand je l'ai quitté, merci, et il paraissait fort disposé à rester le plus longtemps possible dans cette vallée de larmes.

LUCILE. — Ce n'est pas l'idéal qui l'étouffera, ce cher comte; il pratique cependant?

BERTHE. — Sans doute il pratique^ mais sans...

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commentdirai-je... sans enthousiasme; enhomme comme il faut^ rien de plus.

LUCiLE. — Cependant madame de B... me disait hier., .

BERTHE. — Comment, hier! mais elle est donc ici? Madame de B... ici! une femme qui est tout ce qu'on peut imaginer de moins... mais elle est donc entrée ici par la fenêtre^ avec effraction ?

LUCILE. — Vous êtes sévère, ma belle; elle était présidente des Dames de la Douleur, et sa fin a été des plus édifiantes, au dire de tout le monde. J'avoue maintenant qu'elle était un peu coquette; il est vrai qu'elle jouait de l'orgue comme un ange.

BERTHE. — Un peu coquette ! Elle aurait vendu son âme pour s'acheter une fausse natte !

LUCILE. — Une fausse natte, une fausse natte... Savez-vous que celle ique j'ai là m'a coûté cent trente francs? (Ces dames rient.)

BERTHE. — J'en sais long sur le compte de madame de B...,'trop long! Une femme qui n'a pas une dcntà elle^ qui a un cou travaillé comme une colonne byzantine^ qui se met du rouge jusque dans le dos^ qui n'a pas plus de... principes que sur ma main, qui... ah! elle est ici? Eh bien! c'est décourageant, ma chère.

LUCILE. — Elle aura été poussée par ces Dames de la Douleur. Vous comprenez que ce serait

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d'un effet déplorable que d'exclure la présidente d'une association pieuse qui a rendu d'aussi grands services.

BERTHE. — Et quels sont donc ces grands services, s'il vous plaît? La Société du petit Agneau^ dont j'étais trésorière^ n'a-t-elle pas bien autrement contribué au succès de la bonne cause ?

LuciLE. — Je ne vous dis pas; aussi êtes-vous entrée ici tout droit.

BERTHE. — TienSj parbleu! vous y êtes bien.

LUCILE. — Vous êtes bien bonne, merci; mais vous oubliez que ces Daines de la Douleur ont brodé un tapis pour les bons pères, ont acheté des chandeliers d'argent pour plusieurs paroisses et des vêtements sacerdotaux à profusion. Et les fleurs artificielles, et les orgues, et les transparents, et les cloches, et les sonnettes^ et les feux d'artifice, et les statues enluminées, et les crèches à veilleuse pour les petits détenus... etc., etc. Ah! elles ont fait bien du bien. Soyons juste : il est tout naturel qu'on ait reconnu tout cela en accordant à la présidente de l'œuvre des facilités.

BERTHE. — J'admets encore que par convenance on l'ait introduite, mais je ne comprends pas qu'elle ait accepté. Non^ sur l'honneur, à sa place je n'aurais pas accepté , sachant surtout que je rencontrerais ici la propre épouse du comte de X..., mon mari. Oh ! je lui dirai son fait!

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LUCiLE. — Je dois vous prévenir, mon ange, que vous allez vous mettre en colère. Calmez-vous, car voici saint Pierre en personne qui s'avance de ce côté; c'est son heure de promenade. Il m'a aperçue.

BERTHE. — BravOj Je vais lui demander où est mon pauvre Joseph.

(Ces deux dames prennent place sur un divan de mousse odorante. Saint Pierre, en toilette élégante, revêtu, par respect pour la tradition, d'une toute petite draperie vert-bouteille, s'avance à pas lents. Il échange des saints et des sourires avec un grand nombre de promeneurs et arrive enfin auprès de ces dames.)

SAINT PIERRE. — BonJour, mesdames, comment vous portez-vous?

MJCiLE. — Mille fois bon, merci, nous allons pas mal. Je vous présente une de mes bonnes amies que j'aime comme mes yeux, la comtesse Berthe de X..., qui a, je crois, un petit service à vous demander.

SAINT PIERRE, souriaut. — Tout à votre service, chère comtesse.

BERTHE. — Je voudrais savoir, mon saint, où est mon cocher. (Tous trois partent d'un grand éclat de rire.) Je sais positivement qu'il est parmi les bienheureux. C'est un garçon de bonne mine, gros, court, une livrée chocolat à collet rouge, un nommé Joseph.

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SAINT pië!rre, réfléchissant. — Joseph... Joseph... attendez donc... C'est que j'en ai énormément de Joseph; je verrai sur mes registres : une livrée chocolat^ dites-vous?

BERTHE. — Précisément; merci d'avance. Je vous serai extrêmement reconnaissante de retrouver ce garçon.

SAINT- PIERRE. — J'espère^ mesdames, que vous assisterez à la petite fête de ce soir : ce sera fort simple et en petit comité; nous aurons une méditation politique par le R. P. Mathieu, puis concert mystique^ feux de bengale dans les bosquets, ballet spirituel, quête en faveur des petits Chinois, feu d'artifice, etc., etc.

BERTHE. — Mais quels plaisirs mondains, mon saint !

SAINT PIERRE. — Eh! quc voulez-vous, comtesse? sans cela nous n'aurions personne; ne faut-il pas se mettre un peu à la mode et hurler...

LuciLE. — Avec les loups. Ah! ah! vous n'êtes qu'à moitié aimable, mon saint.

SAINT PIERRE. — Excuscz-moi, mais c'est que, je vous jure, ce n'est point une petite affaire que d'entretenir la béatitude d'une innombrable quantité de gens vertueux différant les uns des autres autant qu'il est possible, venus de tous les pays de l'univers, ayant vécu à toutes les époques et dans

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toutes les conditions possibles. Amusez donc tous ces gens-là !

BERTHE. — Ce doit être un cassement de tête!

SAINT PIERRE. — Dont VOUS n'avez pas idée^ comtesse; d'autant plus que j'ai une petite coquetterie : je n'admets pas, je ne veux pas que l'on bâille en ces lieux^ et il n'est pas toujours commode d'obtenir ce re'sultat! Ainsij tenez, j'ai un mandarin — je n'en ai qu'un, fort heureusement, — qui me donne à lui seul plus de mal que tout le reste.

— Pourquoi n'allez-vous pas aux concerts? lui dis-je.

— Je n'aime pas la musique douce.

— Promenez-vous, alors^ cher ami^ cueillez des fleurs.

— Je n'aime pas la promenade et je déteste les fleurs.

— En bonne conscience, que voulez-vous faire d'un homme qui a en horreur tout ce qui constitue la béatitude. Sur ce, mesdames, je vous demande la permission de me retirer; voici venir l'heure des admissions.

BERTiiE. — N'oubliez pas, mon saint^ ce pauvre Joseph, n'est-ce pas? livrée chocolat, collet rouge^ etc.

SAINT PIERRE, sc frappant le /rôtit. — Permettez : voici tout à coup que mes souvenirs se con-

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densent. Je connais parfaitement la personne dont vous parlez. Est-ce que vous avez quelque supplique à lui adresser?

BERTHE. — Comment! une supplique à adresser à mon cocher? Ah! ah! ah! Je veux tout simplement lui donner des nouvelles de Catherine, sa femme et ma cuisinière, pas davantage.

SAINT PIERRE. — Alors , veuillez lui demander audience, car le bienheureux Joseph occupe en ce moment un siège de séraphin.

LuciLE. — Pas possible? Encore un siège, mais il en sort !

SAINT PIERRE. — C'est à la lettre, aussi vrai que voilà une clef. Il avait de telles recommandations, il était patronné si chaudement qu'on n'a pas pu faire moins pour lui.

BERTHE. — Mais c'est moi qui le patronnais! mais c'est un malendu, mon saint! ce garçon se grisait et avait la tête fort près du bonnet.

LUCILE. — Que voulez-vous, ma belle, l'abbé Gelon aura dépassé le but : on ne fait bien ces choses-là que soi-même.

SAINT PIERRE, saluaiit . — A cc soir, mesdames.

LUCILE. — A ce soir, mon saint; en grand uniforme?

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SAINT PIERRE. — En grand uniforme. ("Il s'éloigne.)

BERTHE, — A-t-on idée d'un cocher devenant séraphin! — Qu'il est difficile, ma belle, de rendre service aux gens!

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