L. ..-sur-Loire, octobre iH5S
Ma bonne petite Anna,
Le bal d'avant-hier n'était pas beau, il était splendide.
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Figure-toi un bouquet de feu d'artifice durant de dix heures du soir à cinq heures du matin. Je dis cinq heures^ et à six Je n'étais pas encore couchée.
Entre nous, j'ai eu un succès... je dirais fou, si je n'étais pas si modeste, je me contente de dire énorme. J'étais pourtant bien simple. Une jupe de tarlatane blanche, relevée d'un côté par un nœud assorti aux bretelles du corsage. Des marguerites blanches dans les cheveux^ et rien de plus.
On savait que je faisais mon entrée dans le monde, et chacun a voulu me faire les honneurs de ce pays oti je venais pour la première fois. Beau pays, ma chère, amour de pays où j'aimerais bien à voyager un peu.
Croirais-tu que le monsieur bleu, tu sais, le prétendant, était encore là ? Dans le premier moment,, cela m'a horriblement contrariée^ d'autant plus que," profitant de mon embarras, il m'a invitée pour la première contredanse. Cette première contredanse, la première de ma vie, n'était pas une mince épreuve. Tout le monde me regardait; mais j'ai contemplé le danger en face, et j'ai trouvé autour de moi mes voisines si laides, que je me suis dit : Nous allons bien voir! Je me suis levée, et j'ai -vu... que l'on ne me trouvait pas trop gauche. D'ailleurs, mon cavalier l'était pour nous
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deux. Le malheureux a éternué à la pastourelle 1 Jamais je n'épouserai ce garçon. Cependant je lui pardonnerais encore son éclat, s'il ne m'avait débité pendant cette malheureuse contredanse sottises sur sottises, et cependant son cerveau travaillait; il était en nage.
J'ai dansé ensuite avec M. Monsel une polka délicieuse.
Je savais à peine le pas, mais mon danseur s'y est si bien pris que Je m'en suis admirablement tirée. Il m'entraînait si habilement au milieu des groupes, ralentissant, accélérant la danse avec un sentiment de la mesure, un goût, un charme,, une déhcatesse ! C'est un merveilleux danseur.
Mes deux coups d'essai ayant réussi^ je me suis lancée tête baissée dans un tourbillon de mazourkas, de redowas.
Madame de S..., qui est laide à faire peur et qu'on n'invite jamais, m'a dit, en me lançant des yeux furibonds r
— Vous ne craignez pas de vous faire mal en dansant autantj chère petite?
— Non, madame, et vous? lui ai-je répondu. Je n'aime pas qu'on me marche sur le pied. C'est à qui se ferait inscrire sur mon petit carnet
d'ivoire, et j'ai eu jusqu'à cinq contredanses retenues d'avance.
A une heure du matin^ l'on a soupe. On avait
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dressé dans la salle à manger plusieurs tables, toutes couvertes de fleurs et de lumières. Quand on a ouvert les portes, c'a été un cri d'admiration^ un de ces cris partis du cœur et de l'estomac à la fois. Moi qui me suis toujours demandé comment on pouvait manger une noisette au milieu de la nuitj j'ai dévoré du foie gras, ma chèrCj et j'en ai redemandé^ en riant comme une folle des plaisanteries de M. Monsel, qui ne voulait pas m'en donner avant que je n'eusse vidé mon verre. Pour n'être pas au pain sec, j'ai vidé ce malheureux verre, qu'il a immédiatement rempli de Champagne.
— Mais, capitaine, vous allez me griser!
— Pas le moins du monde. Je veux seulement vous donner des forces pour le cotillon.
11 a une gaieté, ce brave capitaine! Croirais-tu que l'on a redansé; mais, cette fois, avec plus d'entrain et d'ardeur encore. J'étais un peu étourdie, mais étourdie délicieusement.
A cinq heures, les bougies touchaient à leur fin. Chacun est remonté en voiture, en s'entortillant de son mieux et en nous envovant de la voix et du geste de joyeux adieux. Une fois dans ma chambre, je suis restée longtemps encore à ma fenêtre, regardant à travers les vitres les voitures qui filaient au galop dans le brouillard épais du matin.
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J'ai voulu dormir ; mais, aussitôt mes yeux ferméSj j'apercevais le salon e'clatant de lumière et des centaines de danseurs tourhillonnant autour de moi.
Je te raconte tous ces plaisirs, chère petite, à toi, qui eh es privée. Est-ce bien charitable? Pardonne-moi, j'avais besoin de dire à quelqu'un toute ma joie.
Écris-moi, si la maladie de ta mère t'en laisse le loisir, et compte sur l'affection de
Ta vieille amie. Blanche.
Paris, février iSSçi.
Ma chère Anna^
Je ne t'ai point oublie'e^ comme tu le crois^ mais il s'est passé, depuis que je t'ai écrit, des choses si importantes pour moi, que je suis excusable d'avoir un peu négligé ma correspondance.
Je me marie^ ma bonne Anna; voilà le grand mot lâché! J'époUse un homme que j'aime et que j'estime beaucoup. Te souviens-tu qu'étant enfant, j'avais juré que mon mari porterait des moustaches et aurait la vue basse ? Le ciel a exaucé cette plaisanterie, car le capitaine Monsel se sert fort gracieusement d'un petit lorgnon en écaille,
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et les pointes effilées de ses moustaches menacent les étoiles. C'est un officier d'avenir^ réunissant toutes les qualités de l'esprit et du cœur.
Excuse-moi de te quitter aussi vite^ on m'attend pour choisir des cachemires. — Présente à ta pauvre mère mes respects affectueux. — Comment! sa maladie s'aggrave? c'est vraiment affreux.
Adieu, chère petite; je te donne une cordiale poignée de main.
Blanche.
Baden, i863.
Ma chère amie,
Le colonel de Monsel et moi connaissons en effet beaucoup de monde, mais les places d'institutrice sont rares. Malgré tout, à mon retour des eaux, je m'intéresserai à vous; j'ai malheureusement peu d'espoir de réussir.
Le récit de la mort de votre pauvre mère m'a vivement touchée. Croyez que je prends part ù tous vos chagrins et recevez l'assurance de ma vive sympathie,
B'^ DE Monsel.
Venise. 285