‹ Entre nousChapitre 25 sur 30 · IMPRESSIONS DF. MADAME · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DF. MADAME

Et Venise est si belle, Qu'une chaîne sur elle Semble un collier jeté Sur la beauté...

Alfred de Musset.

On aura beau dire^ voyez-vous bien, la première année de ménage est une année d'essai, une épreuve^ une préface. — Je n'avouerai pas cela en public, mais entre nous^ là^ franchement^ la lune de miel est un apéritif, quelque chose de semblable à ces verres de madère que les hommes prennent avant dîner pour s'ouvrir l'appétit.

La lune de miel a pour elle le côté littéraire, si je puis dire; c'est le bonheur en théorie; elle a le charme et le prestige du rêve dans le demi-sommeil, l'attrait d'un breuvage délicieux lorsqu'il fait chaud et que l'on se dit : Je vais boire!

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Elle est lune enfin^ c'est-à-dire au ciel, tout làbas derrière les nuages. Le cœur et l'esprit s'y promènent en toilette et s'y pâment dans des bosquets étincelants; mais on sent bientôt que ces promenades-là sont un peu trop uniquement imaginaires^ et l'on échangerait volontiers ces poétiques et lointains ombrages pour un petit jardinet grand comme rien, prosaïque méme^ mais qu'on aurait sous la main.

Rien ne creuse l'estomac comme ces courses dans le ciel. Les festins d'apparat sont délicieux sans doute, mais ne remplacent pas le repas quotidien en téte-à-téte, où sans façon l'on mange à sa guise son mets familier, où l'on boit librement le vin de son cru, ce bon vin dont on connaît le bouquet et que l'on aime d'autant plus que depuis plus longtemps on en étudie les délicatesses.

Avez-vous été à Venise? — J'y suis allée^ moi qui vous parle; j'y ai même vécu, et voici quelles ont été mes impressions :

Le projet de ce voyage faillit me rendre folle. Aller à Venise! Le nom seul de cette ville me donnait des frissons. Il est si doux aux lèvres^ si vibrant, si harmonieux, ce nom béni! Pendant quinze jours^ je le répétais le soir dans la dentelle de mon oreiller; et quand je fermais les yeux, j'apercevais un horizon de palais en marbre blanc et

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rose, doré par le soleil. Je ne voyais alors sur les grandes marches qui trempaient dans l'eau que satin et brocart^ broderies d'or, panaches étincelants flottant dans l'air, sérénades^ gondoles empourprées glissant sur les lagunes au murmure des guitares. Ah! Venise!...

Puis, quand je fus en route, j'éprouvai des frémissementSj des terreurs, une sorte de crainte de toucher du doigt l'idéal et d'entrer pour de bon dans cet inconnu merveilleux. Cependant j'étais en route^ le chemin de fer m'emportait en faisant un pich pich effrayant, et un beau soir, maman, qui m'accompagnait, me dit :

• — Ma fille, nous sommes arrivées.

Je faillis me trouver mal, sans négliger cependant d'ouvrir de grands yeux pour ne rien perdre de ce qui allait s'offrir à moi.

Je fus désillusionnée, oh ! je l'avoue! L'eau des canaux n'était point précisément du cristal liquide, les palais étaient sombres, ruinés, appauvris, les gondoles étaient noires, tristes, et les gondoliers me parurent proches parents de nos cochers de fiacre, — au costume près. Pendant huit ou dix jours on me fit parcourir la ville. J'étais exténuée, et ce furent de véritables douleurs que ces excursions rapides, incessantes, où ma curiosité seule était satisfaite, mais où mon cœur et mon esprit ne trouvaient point la réalisation

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de leur rêve. El cependant je visitai tout^ pierre à pierre; on me disait : Attendez, l'émotion vous gagnera; au fond de ces gondoles banales, garnies de coussins flétris, vous trouverez poésie, charme, bonheur; attendez, Venise n'est point un mensonge. Je crus que l'on me trompait et, m'arrétant un jour, je me dis pour me consoler :

Après tout, j'ai vu Venise et j'en pourrai parler, c'est déjà énorme; mais je comptais sur mieux que cela.

Depuis, et j'en rends grâces au ciel, j'ai séjourné dans la ville aux chers souvenirs, je me suis familiarisée avec cette vie étrange et délicieuse que je ne connaissais pas; je me suis trouvée bien dans cette gondole silencieuse et rapide, et alors les vieux palais sculptés m'ont paru éloquents, les longs canaux sombres, pleins de charmes et de mystères; les lagunes, étincelantes de lumière; le ciel, poétique; le soleil, divin ; des flots de poésie et de bonheur m'ont enivrée, et à mesure que ces jouissances me devenaient plus familières, elles me pénétraient plus intimement, et j'en ressentais plus parfaitement les délicatesses.

Voyez-vous, ne jugez pas une ville en y débarquant. Eh bien, je trouve que l'histoire de mon voyage à Venise ressemble absolument à l'histoire du mariage.

J'ai peur de dire quelque sottise en poussant

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plus loin la comparaison; les rapports sont faciles à saisir d'ailleurs. On ne s'habitue pas du jour au lendemain à vivre en bateau. Je veux bien que vous ayez le pied marin et des dispositions naturelles, encore est-il vrai que vous aurez de fameuses frayeurs.

Maisaprès! ah! dame, après...

Tout le monde a été à Venise plus ou moins. Ceux-ci ont parcouru la ville en courant et sont revenus bien vite^ le temps leur manquant et aussi cette finesse d'impression qui est indispensable pour apprécier les choses d'art. Ceux-là, pour faire comme tout le monde,, ont crié au miracle, voyant tout en détail et ne comprenant pas; mais combien peu ont fouillé ces merveilles et ont bu goutte à goutte la poésie vivifiante qu'elles renferment.

A vous dire le vrai, je pense que les femmes incomplètes sont précisément celles qui ne connaissent point à fond la ville sainte. C'est ma façon de penser. C'est là, parmi ces palais roses^ que notre esprit s'ouvre, que notre cœur s'épanouit. La jouissance physique amène et prépare en nous la jouissance morale, et il n'y a qu'à Venise qu'on trouve ces deux bonheurs réunis : une gondole qui vous berce et des merveilles qui vous ravissent.

Nous ne sommes ni moins poétiques ni moins

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artistes que les hommes, mais nous le sommes autrement. Nous sommes plus complètes qu'eux, voilà le fin mot. Chez nous, l'àme et le corps vivent en plus intime communauté, et notre âme est si riche qu'elle répand à flots sa poésie et idéalise les moindres frémissements de son compagnon, en sorte que les gens mal intentionnés pourraient dire que nos émotions morales, nos joies ou nos peines ont le plus souvent pour cause une jouissance ou une douleur physique.

Cela n'est pas vrai; mais il faut avouer que lorsque nos sens éprouvent un bien-être, notre cœur verse des larmes de joie, et que rien au monde ne lui est plus doux que de voir ses petits camarades joyeux et dispos. Les hommes ont la propriété de se dédoubler et je ne leur en fais pas mon compliment, car ce n'est ni poli ni délicat^ lorsqu'on a un camarade, d'agir à son insu et de le laisser se morfondre. Leur esprit chante au Clair de la liine^ et leur corps l'air Ça vous va-t-y bien? Je connais un savant qui laisse faire à sa tête les plus sottes choses du monde, tandis que son cerveau exécute des calculs admirables; aussi^ sous sa tête énorme, bouffie, gonflée, prête à éclater, son corps a-t-il l'air d'un rat soulevant une citrouille; mais passons.

Chez nous autres femmes, ça n'est pas cela du tout : l'une de. nous aurait dans la tête des bosses

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pleines d'algèbre et autres laideurs^ qu'elle mourrait de chagrin, parce que parle fait de cette difformité l'équilibre serait rompu entre l'àme et le corps, entre la déesse et son ami.

Le mélange, l'intimitéj la communion est si complète entre notre être moral et notre être physique, qu'on serait parfois tenté de croire que chaque partie matérielle de notre individu^ si petite et si modeste qu'elle soit, possède une âme à elle.

Oh! nous sommes merveilleusement organiséeSj — il n'y a pas là à faire de la modestie ; — notre cerveau, notre centre nerveux, comme dit le docteur Jacques, n'est point chez nous ici ou là, il est partout... partout. Les idées^ les émotions pénètrent en nous par tous les pores, et le petit doigt de pied d'une femme bien organisée estj à lui tout seul, plus fin appréciateur des sensations morales et physiques que le corps tout entier d'un homme délicat. La musique, les arts^ la littérature, la religion,, l'amour, l'amitié... nous absorbons tout cela par l'esprit et par les sens tout à la fois. C'est ce qui fait, entre parenthèses, que pour la religion nous ne craignons aucun homm.e. Nous sommes religieuses par les pieds, par les mains, par le dos, par l'esprit et par le cœurj notre âme étant sans cesse dans toutes ces parties de notre individu^ frémissante, toujours

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prête... — Les hommes ont la peau dure^ et leur âme à eux ne sort jamais de son donjon. Ce sera la cause éternelle de leur infériorité.

Il en est cependant de bien fins et de bien délicats ! Leur tact^ à mon avis, est bien plutôt la conséquence d'un raisonnement qu'une qualité d'intuition; mais enfin, peu importe : il 3' en a de prodigieusement intelligents, et ceux-là on ne les aime pas, on les adore. Ainsij tenez, sans aller chercher plus loin^ mon mari, mon cher Georges, est un de ces hommes-là. Il me comprend, je sens qu'il me devine, et il a un art si prodigieux de faire entrer ses idées en moi que je suis parfois comme humiliée de me trouver en tout et sur tout perpétuellement de son avis. Ce n'est pas qu'il me présente des arguments irréfutables ou qu'il entraîne mon esprit par une habileté de parole supérieure; non pas. Il parle peu, ne discute jamaiSj et, malgré tout cela, je sens qu'à son premier mot mon cœur est pris, mon esprit est sous le charme. Je ne sais comment il s'y est pris, mais son opinion est devenue si profondément la mienne^ que je voudrais parfois qu'il eût été plus loin pour avoir le plaisir de dépasser avec lui les limites du bon sens.

C'est étrange à dire, mais quelquefois j'ai vaguement conscience, tandis que son idée m'enveloppe doucement, j'ai conscience,, dis-je, pendant

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un instant, qu'il n'est point tout à fait dans le vrai. Vous croyez peut-être que j'ai plus de peine alors à partager son opinion? — En aucune façon. Je ressenSj au contraire^ une volupté plus grande à me laisser persuader. — Une petite erreur, lorsqu'on la partage à deux, semble avoir une saveur plus provoquante; elle donne soif. — Georges me persuade d'abord et discute ensuite; c'est ainsi que nos discussions sont des parties de plaisir où chacun se fait des politesses et sourit à qui mieux mieux. Et pour me persuader, savez-vous ce qu'il fait? — Il me parle de Venise tout simplement. Un mot suffit à ranimer ces souvenirs toujours vivants en moi; un mot, un geste, et je me retrouve en gondole, doucement bercée dans la lagune. Un mot, et j'aperçois le soleil éblouissant 'lançant ses rayons d'or derrière les vieux palais. Un mot, un geste, un rien, et je vois le Rialto, les dômes de Saint-Marc, la place aux grandes dalles, et je me sens frissonnante, heureuse, éblouie, dans le beau rêve d'autrefois.

Comprenez-vous maintenant l'importance d'avoir étudié Venise la main sur son cœur, ne passant rien et jouissant de tout?

On parle des femmes qui mènent à leur guise leur mari, et on a raison d'en parler, raison même d'en rire. C'est là une énormité. Comme il faut que ces maris-là soient bornés, gens sans tact.

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ignorant les lagunes et indignes des épaulettes qu'ils portent! Mais nous tendons la main pour qu'on nous mène; nous autres, pauvres femmes, nous cherchons un arbre, — on en a vu se contenter d'un poteau, — pour nous soutenir; nous ne demandons qu'à être façonnées, formées, instruites; nous accepterons vos idées, même les plus étranges, vos goûts, vos habitudes, vos défauts avec délice, vos vertus même très-volontiers. C'est la chose du monde la plus simple. Nous accepterons tout, si tout d'abord vous avez su vous faire aimer et nous convaincre.

— Mais comment vous convaincre?

— Comment... comment!... Ah! Jésus, que ces gens qui n'ont point vu l'Adriatique sont lourds et inintelHgents !

11 y a huit jours de cela •— vous allez voir comme un petit fait est éloquent — il pouvait être dix heures du soir; Georges frappe à la porte de ma chambre. On achevait de me coiffer, ma robe de bal s'étalait sur la chaise longue, les guirlandes et les bouquets de rose émaillaient la cheminée; — tout était en l'air.

— Entrez, fis- je, entrez, mon ami; votre cigare était-il bon ?

— Vous êtes bien bonne... Ah ! mon Dieu, que faites-vous donc là?

— Mais, comme vous vovez, je me mets en

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tenue ; vous n'avez pas oublié^ j'espère, que nous allonsj ce soir, chez madame de K..., chez cette bonne madame de K... Moi, je ne suis pas folle de ces petits frisons sur le front; et vous, qu'est-ce que vous en pensez ?

Je détournai la conversatioUj sachant que le bal de madame de K... était un vrai supplice pour mon pauvre ami et qu'il dissimulait, comme un consul général, en feignant de ne point se le rappeler.

— Ah ! oui,, madame de K...! — Il chantonna discrètement un petit air et ajouta : « Moi, je trouve ces petits frisons-là gentils tout plein. Il y aura beaucoup de monde à ce...? »

— Oh! probablement. Il faut vous dire que je mourais d'envie d'aller à cette soirée. Premièrement, parce qu'on m'avait assuré sous le sceau du secret que les ambassadeurs chinois... cochinchinois... enfin ces magots qui se mouchent dans des morceaux de papier, devaient y venir... Secondement, j'avais à essayer cette robe que vous m'avez peut-être vue depuis... une jupe lamée d'argent avec une seconde jupe bouillonnée... mais peu importe tout cela. Le fait est que j'avais envie de ne pas manquer ce bal.

— Je vais aller m'h^biller aussi, fit Georges. Et il rentra chez lui.

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Un quart d'heure après, j'entends frapper de nouveau à ma porte.

— Je ne vous dérange pas, chère amie? me dit mon mari en entrant de nouveau chez moi.

Il était en robe de chambre^ coiffé avec soin, sa barbe faite et embaumant. Je ne pus m'empêcher de rire.

— Et votre toilette?

— Mais vous voyez, chère, ca va tout doucement^ mais sûrement.

— Vous reviendrez quand on vous sonnera, dis-je à Julie. Et quand nous fûmes seuls : — Dis donc, mon Georges, est-ce que tu es ennuyé vraiment d'aller chez madame de K...?

— Mais non, mais non, mignonne, ne t'inquiète donc pas. Tu es gentille avec tes petites boucles sur le front, sais-tu ; ça te change^ mais tu es gentille tout de même. Et d'une main il étirait les boucles, tandis que, de l'autre^ il agitait mes grandes boucles d'oreilles; mes boucles d'oreilles de bataille, comme il dit.

Je le regardais dans la glace, et je vovais son visage tout près du mien. Je sentais son regard qui me chatouillait l'oreille, tandis que le fin petit pointu de sa moustache m'agaçait le bout du nez.

— Voyons, Georges, dis-je en riant, je suis pressée, mon ami; je ne serai jamais prête.

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— Jamais prête! je vais t'aider. Nous allons commencer par chausser madame^ si madame veut s'asseoir ici près du feu.

Et, ce disant^ il s'y prit si habilement que je me trouvai assise sur ses genoux. Ce sont là des choses que l'on ne peut pas prévoir.

— Nous allons commencer par enfiler ces jolis bas de soie rose tout parfumés de violette. Peste! que cela sent bon, petite femme! Hum^, hum! Et il aspirait longuement la bonne odeur en fermant à demi les yeux. — Bon, voilà que je me suis trompéj le bas est à l'envers; pardon, ma chérie, pardon!

— Mais je ne t'en veux pas du tout; dépéchonsnous, mon petit Georges, dis, je t'en prie, et tâche qu'il n'y ait pas de plis.

— Si, si, tu m'en veux d'avoir mis ton bas à l'envers, oh! pardon! Il affectait un désespoir si obstiné et si comique que je fus obligée de l'embrasser pour le calmer un peu.

— Ah ! que tu m'as fait du bien ! je voyais bien que tu m'en voulais. Tu es emportée, sais-tu! Ah! diable! un bas de travers, et te voilà comme une soupe au lait!

— Tu dis des bêtises! Il est onze heures, Georges.

— C'est pourtant vrai, onze heures! Dépéchons>nous; comme le temps passe vite, moi ça

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me fait faire des réflexions sérieuses sur la vie en général. Si je m'en croyais, j'aurais dans mon cabinet soixante-quatre chronomètres , tout autour, accrochés au mur, comme chez le commandant de VAlabama. Tu ne connais pas l'histoire des soixante-quatre chronomètres du capitaine Semmes?

— Onze heures et quart, Georges !

— Dépéchons-nouSj dépêchons-nous. Ce qu'il y a de charmant en toi, ma chérie... — pousse un peu ton pied en avant, — c'est qu'après l'orage le soleil luit immédiatement. Ainsi , te voilà maintenant calme, rieuse, l'œil brillant... C'est bien vrai que tu ne te mets rien là-dessus pour faire briller?

— Oh ! l'horreur ! regarde de près.

— C'est ma foi vrai, il n'y a rien; et aux lèvres, rien non plus.^

— Oh ! mais c'est une indignité! pour qui me prends-tu ? vois toi-même.

— Je te crois, je te crois. C'est qu'elles sont si vermeilles, tes lèvres... dé vraies grenades au soleil, ma chère.

— Non pas, je veux que tu t'en assures; je ne veux pas qu'un doute...

— Horrible.

— Oui, qu'un doute horrible plane au-dessus de ma tête.

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Il vérifia fort polinient la chose et parut satisfait.

— S'il y avait quelque chose, ce serait, dans tous les cas, un quelque chose diablement bon.

Il est probable que je le regardai alors d'une façon particulière. Au fond, toutes ces gracieusetés délicates vous touchent, quoiqu'on soit pressée.

Nos yeux se rencontrèrent, et tout au fond de sa prunelle je crus voir la lagune radieuse, étincelante^ sous son immense ciel bleu. Je sentais mes narines se dilater pour humer le parfum de la plage dorée et ma bouche s'entr'ouvrir pour aspirer l'air pur et vivifiant.

— A quoi penses-tu? me dit-il tout bas dans l'oreille.

Je pris sa tête aimée dans mes deux bras et je l'embrassai partout.

Eh bien! — c'est prodigieux à dire — lorsque la pendule sonna une heure et demie^ je n'avais encore qu'un pied de chaussé.

— Et le bal de madame de K... ! s'écria- t-il. Nous partîmes d'un bon éclat de rire. Vous

comprenez qu'à cette heure-là les CochinchinoiSj qui se couchent comme les poules, à ce qu'il paraîtj devaient être partis. Enfin! je craignais qu'un regret ne me revînt plus tard, mais je me dis :

3 00 Venise.

Après tout, s'il me vient un regret, Georges en fera son affaire.

Voyez quand on a confiance l'un dans l'autre! Maintenant parlons gravement, car tout cela a un sens philosophique : J'ai manqué une soirée à laquelle je tenais beaucoup, et je n'ai pas eu un regret, et je n'ai adressé de reproche à personne; vous avouerez que c'est prodigieux !

Pourquoi ce prodige? — tout simplement parce que la conviction avait précédé en moi toute espèce de raisonnement. Ah ! Venise.

Le Maillot de madame. 3oi

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