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LE DEFILE

(notes d'un coiffeur)

J'avoue que lorsque madame la marquise de P... me manifesta l'intention de se costumer en ^oz/voir temporel^ je fus non pas surpris, mais un peu embarrassé. On m'avait fait demander en hâte, et lorsque j'arrivai, M, le marquis et madame la marquise déjeunaient en toilette de chambre.

— Ah! voilà Sylvani! voilà l'artiste! le voilà! le voilà ! — Prenez un siège, mon ami^ s'écria la marquise en déposant sa tasse.

— Eh bien, mon cher Sylvani^ comment va? lit M. le marquis.

Je suis, à vrai dire, reçu comme un parent dans les meilleures maisons du faubourg.

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— Mais monsieur le marquis m'honore infiniment; ma santé est... etc., etc.

Vous savez ce qui se dit en pareil cas entre gens bien élevés.

— Voici ce que c'est, reprit la marquise, il me faut un costume àe pouvoir temporel pour aprèsdemain soir.

— Madame va sans doute au bal de M. le duc et fait partie du défilé?

— Précisément. Vous savez que ce défilé est une sorte de protestation... de... ; vous me comprenez à demi-mot, mon cher Sylvani ; vous connaissez notre milieu. Je voudrais donc, pour mon costume, quelque chose de... chaste...

— Madame la marquise aura bien chaud.

— Je m'entends... de chaste et en même temps d'inouï. Il faudrait quelque chose degrandiose, de magnifique, de... J'avais pensé... Que je ne vous retienne pas, mon cher, ajouta la marquise en se tournant vers son illustre époux : je sais que vous avez les chiffons en horreur...

Le marquis sourit, et en se retirant, il daigna me dire: « Mille pardons, maître Sylvani, de ne point assister à la conférence. » Et il s'en fut avec noblesse, tandis que sa robe de chambre à ramages flottait derrière lui avec élégance et respect.

— J'avais pensé, poursuivit la marquise en rap-

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prochant sa chaise^ à une chose... Qu'est-ce que le pouvoir temporel? — C'est la vérité.

— A coup SLU-j madame la marquise^ une indiscutable vérité.

— Eh bien, je voudrais qu'il y eût un peu de cela dans mon costume; la Vérité, voilà ce que je veuXj avec quelques accessoires caractéristiques.

— Un manteau royal, par exemple?

— Oh! point! n'alourdissons point l'idée : un sceptre suffit. Ajoutez à cela le cœur^ l'ancre et la croix en or qui symbolisent les Vertus théologales... n'est-ce pas?

— C'est qu'il sera bien difficile de faire une jupe avec ces trois choses-là!

— Aussi n'y faut-il pas songer. Ces ornements feront bien dans la coiffure^ c'est là qu'il faut les placer. Une coiffure tout ce qu'il y a de plus simple^ de plus pur, vous savez : rien du tout, les cheveux tombant en abondance , à flots et le plus bas possible... C'est que vous serez peut-être embarrassé pour faire tenir les nattes?

— Oh! quant à cela, madame la marquise peut s'en rapporter à moi. Je dissimulerai les soudures à l'aide des Vertus théologales. — Je les dispose comme ceci : en couronne, et dès lors j'ai un point d'appui. C'est un enf^intillage. Du reste, le tout onde, crêpé, poudré au rouge, etc.

— Oui, sans doute, je ne veux pas avoir une

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chevelure de Naïade qui sort du bain; mais que ce soit simple et comme il faut, voilà ce que je vous demande. Savez-vous si cette actrice qui chante si... étrangement dans Barbe-Bleue^ — je fus par hasard, l'autre soir, à cette bouffonnerie, — qui ne manque pas d'un certain... eh ! eh ! d'un certain... comment dit-on ce vilain mot?... Eh! mon Dieu... d'un certain... chien. Ah! ah! ah! la pauvre langue française! prions pour elle. Eh bien, les cheveux de cette jeune personne, comment sontils préparés? Je ne déteste pas cette façon, c'est abondant et négligé.

— Je comprends fort bien ce que souhaite madame la marquise; mais j'ai quelques incertitudes encore sur le reste du costume : une guirlande de fleurs et de feuillages est difficile à éviter... je crois, pour étoffer un peu?

— Au fait, vous avez raison; n'étoffons pas trop cependant; mais je ne veux pas de fleurs, ce n'est pas dans le sujet, — une couronne d'épines, des chaînes brisées avec des rayons d'or, que sais-je ? quelque chose d'allégorique; — trouvez-moi cela, vous avez tant d'esprit, Sylvani !

— J'étudierai la question. Madame la marquise n'a plus rien à me demander?

— Non, le reste va tout seul; mon trône doit être disposé sur une demi-sphère représentant Je monde et munie de roulettes.

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— Que madame la marquise prenne bien gardej rien n'est plus dangereux que ces trucs.

— Ohl ça ne bougera pas quand nous serons dessuSj et puis ce monde sera aplati; vous comprenez bien, il faut que nous soyons à l'aise ; — le marquis, incliné à ma droite, représentera Vesprit moderne régénéré^ — un amour de costume : poudré,, la culotte et l'habit pailletés, l'épée. . . etc. ; puis, à ma gauche, ma petite nièce, la comtesse R. de R., figurera Vavenir radieux; avec ses magnifiques diamants et sa beauté, elle sera étourdissante dans ce rôle-là. Je pense que trois hommes forts, cachés sous mon trône, suffiront à faire avancer tout cela avec les roulettes, songez ! et puis il n'est pas besoin de courir la poste...

Je quittai rapidement madame la marquise après avoir pris quelques notes sur mon agenda, et je remontai en voiture. Dans ma profession comme dans celle du médecin, il est indispensable de supprimer les distances par la rapidité des moyens de transport. J 'ai un cheval merveilleux et qui a rendu à mes clientes, je peux le dire, de ces services qu'on ne saurait payer.

Au commencement de l'hiver, j'arrive chez la duchesse P..., — vous la connaissez sans doute? — grands yeux, poitrine merveilleuse, — une femme admirable! Elle paraissait inquiète, ce soir-là.

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— Qu'avez-vous, duchesse? lui dis-Je en souriant.

— Je ne sais, je suis ncrveuse, mon costume ne me plaît qu'à moitié, vous allez me dire ce que vous en pensez. C'est original... une idée du duc... Je me costume en suive\-moi, jeune homme, avec des cocottes en or dans les cheveux. J'ai peur que ça ne m'engonce un peu, tous ces rubans.

Je compris immédiatement les dangers d'un pareil déguisement; la presse^ qui fourre son nez partout, n'aurait pas manqué de raconter, d'interpréter... En un mot, dans les conditions où se trouvait alors la duchesse, ce .suive:i-moi, jeune homme, était impossible ; je le dis franchement.

— Mais le costume est fait, Sylvani.

— On le refera, duchesse.

— Mais il est neuf heures et demie du soir^ mon cher!

— Nous avons le temps.

Je réfléchis un instant, je donne mes ordres aux femmes de chambre, et pendant qu'on met les fers au feu, je remonte en voiture : en deux secondes, je suis chez la présidente, où j'avais un coup d'œil à donner; — vingt minutes après, j'étais de retour chez la duchesse, qui venait d'avoir une crise nerveuse horrible; à minuit sonnant... — je ne referais pas un pareil tour de force pour cent louis! — à minuit sonnant, le suivez-moi, jeune homme,

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était traLÛsîoYméQn pieux scrupules, et la duchesse eut un succès fou.

Mais je reviens au bal de la semaine dernière.

Je monte donc en voiture et je vole chez la générale, où j'étais attendu. — Il pouvait être midi, les salons étaient encombrés. Sur les meubles, des jupeSj des fleurs, des algues marines, etc. ; devant les fenêtres, les femmes de chambre travaillant avec des bouts de fil dans les cheveux et des centaines d'épingles fichées dans la poitrine. — Je n'ai jamais bien compris cette propriété qu'ont les femmes de s'entrer dans les chairs toutes ces choses pointues... mais peu importe!

— Dites donc, Sylvani, mon cher enfant, me dit la générale, vous savez que ces demoiselles ont changé d'idée? Elles trouvent leur costume de syrène absurde, elles veulent s'habiller en tendances du siècle. Vous voyez, voilà qu'on retripote leurs chiffons. Quel effet cela vous fait-il ces tendances du siècle?

— Il est certain, madame, que mesdemoiselles vos nièces trouveront plus de ressources dans leur nouveau costume. La syrcne est un peu passée de mode.

-^Passée de mode, passée de mode ! Eh bien! mais la bergère aussi est passée de mode, ce qui ne m'empêche pas de me mettre dans cette tenue-là.

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Moij je ne vois que cela pour une femme qui se respecte; — une bergère^ c'est décent, c'est Watteau et c'est gai ; — seulement vous me donnerez de vos drogues pour me faire un teint.

— Je ferai porter tout ce qu'il faut à madame pour rehausser un peu...

— Ne dérangez donc personne chez vous. J'ai ici quatre sapeurs qui ne font rien. Quand je dis qui ne font rien, j'ai tort : ils sont occupés en ce moment-ci auprès du général. Mais ça ne peut pas durer toute la journée.

A ce moment, la conversation fut interrompue par un grand fracas que dominait une voix mâle.

— Au fait, médit la maîtresse de la maison, allez donc dans le cabinet du général,, vous ne serez pas de trop : il fait l'essai de son dromadaire; c'est pour le défilé, vous savez.

J'entrai dans le cabinet; le général, soutenu par ses sapeurs, qui paraissaient chargés, cherchait à se mettre en selle sur un dromadaire parfaitement imité.

— Tiens! c'est Sylvani!... Vous savez que les petites changent leur costume .^.. Joseph, mon garçon, si décidément tu ne veux pas te tenir tranquille, je te fiche à la porte.

— Mais, mon général, je fais ce que je peux, murmura une voix étouffée qui semblait sortir du train de derrière du dromadaire.

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— Avec tous leurs bals et leurs défilés , ils me rendront fou. — Je prends un costume de roi mage pour être tranquille, — c'est un costume de papa ou je ne m'y connais pas, — et puis voilà les enfants qui me disent : — Maisj mon petit oncle, par-ci; mais, mon petit oncle, par-là... il te laut un dromadaire pour le défiléj il te faut une étoile... Tenez^ voilà mon étoile qui est là dans le coin... — Mais, animal, tu as donc juré de me faire rompre les os? Sapeur, ne me lâchez pas... Louis, tiens-toi ferme.

La tête du dromadaire s'inclina avec soumission, et une voix lointaine articula ces mots avec un fort accent alsacien :

— Ouij mon général.

— C!est pour leur faire plaisir, poursuivit le général. Aidez-moi donc, Sylvani... Ah! voilà... poussez... ouff... ah ! ah ! Et le roi mage, assis sur le dos de son sapeur et les épaules de son valet de chambre, éclata de rire...

Je peux dire que les tendances du siècle, dont j'indiquai immédiatement l'ensemble, sont les deux plus intéressants costumes de la saison : bottes molles à talons et éperons d'or, culotte grisperle apparaissant par la large fente d'une jupe plate, traînante et écarlate, ornée à profusion d'emblèmes de toutes sortes; mais ces deux cos-

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tûmes seront sans doute reproduits par les journaux à imageSj je ne m'y arrête donc pas.

Toutes ces dames m'avaient prié d'être à l'hôtel du duc de X..., le soir du bal, pensant que je ne leur serais pas inutile pour disposer les groupes et ordonner le défilé. J'y fus en effet. On nous avait abandonné le salon qui est au bout de la galerie, et depuis la veille on y avait déposé dans le plus grand désordre^ je dois le dire, tous les accessoires qui devaient figurer. Je fus accueilli comme un bienfaiteur. Tout le monde parlait à la fois; on se bousculait. Chacun voulait être en tête du défilé. Je rétablis le silence et j'ordonnai la marche ainsi qu'il suit :

Madame la princesse de K..., en coureur Louis XV^ dut se dévouer et entrer la première. Elle était adorable; un peu embarrassée par sa canne et par la nouveauté de son costume, mais quelles jambes ! Pendant dix bonnes minutes, je n'entendis autour de moi que des exclamations : « — Avcz-vous vu les jambes de la princesse? Ah! mon cher!... Ah! ma belle!... mais je n'aurais jamais cru cela! Etesvous sûr que Sylvani ne soit pas pour quelque chose dans ces jambes-là? » Etc.^ etc.

En vérité, je n'étais pour rien là-dedans; ce qu'il y a de particulier, c'est que le prince deK... n'était pas le moins désireux d'admirer les jambes inouïes de son épouse. Malheureusement il est

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liorriblement myope^ — vous savez son histoire de l'été dernier, — et il lui ét.ut impossible de faire usage de son lorgnon, étant déguisé en paratonnerre et ayant les bras empêchés par une gaine en carton.

Venait ensuite madame de V... en tambour-major fantaisiste : de profil ça passait encore, mais de dos!... une énormité. Madame de V. était suivie d'une rangée de tambours ou^ si vous préférez, d'une rangée de papillons roses, tambourinant avec des baguettes d'or sur de niignons petits tambours larges comme les dc':.x mains. Toutes ces dames poudrées à blanc et chaussées de hautes bottes en satin blanc.

Qu'est-ce donc qui venait après?... Ah! les rois mages montés sur leur dromadaire et portant leur étoile. Les costumes étaient riches^ mais les dromadaires paraissaient affaiblis.

Le pouvoir temporel, qui suivait les rois mages, était étourdissant, et le succès inouï qu'il obtint était bien mérité.

Sur un char de fantaisie étaient groupées madame B... en vent du soir, — cheveux en désordre, ailes de papillon de nuit; une immense gaze parsemée d'étoiles d'argent la voilant avec discrétion; — la belle madame de S..., dont le mari figurait en merlan dans le char du Carême, était costumée en niino d'or, splendide ei étrange costume. Tous ses

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cheveux extrêmement crêpés et poudrés d'or, retenus dans une série d'anneaux plats en or mat. Je l'avais coitïée moi-même, et je m'étais ciiargé de lui faire exécuter un maillot tissu de fil d'or; quoique fort souple, son corsage était de drap d"or, sa jupe^ fendue sur le côté et fort courte, était ruisselante de paillettes et de lames d'or; enfiUj sur sa poitrine j son dos^, ses splendides épaules et ses bras, une mince couche d'or liquide étendue au pinceau achevait de la rendre éblouissante. Je n'invente rien, remarquez-le bien. Vous n'avez pas idée du merveilleux effet de cette poitrine dorée sur laquelle pendaient en grappes les diamants de son célèbre collier.

Enfin, sur un cône tronqué simulant le sommet d'un clcçher^ imaginez le grand prince de K. . ., dont je parlais tout à l'heure, droit , rigide^ immense, en paratonnerre enfin, ayant autour de lui quatre charmantes femmes, — dont la blonde épouse d'un peintre que vous connaissez^ — représentant les quatre points cardinaux, qui tournaient lentement grâce à un truc intérieur dont le paratonnerre était le pivot.

Après ce groupe de la girouette, — la famille du sultan, c'est-à-dire mesdames de C .. et ses deux sœurs, un peu trop maigres pour l'emploi, dominées par le splendide comte de M..., le lorgnon ù l'œil et le mouchoir à la main.

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Puis le char des Quatre Temps ^ puis celui du Carême, puis, puis, puis...

Lorsque tout le moude fut prêt, je fis un signe^ et la porte s'ouvrit à deux battants.

Sylvani, artiste coiffeur.

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