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LE SENTIMENT A L ÉPREUVE

Il me revient en tête une charmante petite histoire bien touchante — je ne sais vraiment pas comment je ne vous l'ai pas déjà contée — que je lus il y a déjà longtemps dans un mignon bouquin aux tranches dorées et rougeâtres, aux belles marges trop grandes, qui devait dater de la fin de Louis XVI. Je crois sentir encore ce doux parfum d'ambre et de verveine qui me monta au nez lorsque je tournai la première page. Mais ne nous arrêtons pas aux séductions de la porte; voici l'histoire autant qu'il m'en souvient. J'ai la mémoire courte, malheureusement : je ferai démon mieux.

La comtesse d'Orlange était bien la petite veuve la plus intéressante qu'il y eût alors dans

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Paris; elle avait dix-huit ans, pas un jour de plus, des dents enchanteresses, des yeux gran.ls comme cela, un sourire céleste, des fossettes par tqut, beaucoup de religion, une chevelure invrai • semblable, et, pour achever de la rendre adorable, un grand dégoût de la vie.

Il faut dire que son année de mariage suffisait à expliquer ce grand dégoût des choses terrestres. Feu le comte d'Orlange, son défunt mari, n'avaiL pas du tout compris les trésors de poésie platonique renfermés dans l'àme de la chère petite et, avec les meilleures intentions du monde, l'avait rendue fort malheureuse, lui servant de trop copieuses soupes aux choux alors qu'elle souhaitait une larme d'ambroisie, et des morceaux de filets cuits à point, quand un biscuit trempé de Syracuse eût suffi à ses désirs.

Quand on a l'àme ardente, ces choses-là sont désolantes; de sorte que lorsque le comte d'Orlange s'en fut dans l'autre monde, la petite comtesse éprouva une espèce de soulagement; il lui sembla qu'elle respirait plus à l'aise, ayant un gros poids de moins sur la poitrine, et elle s'écria en remerciant Dieu : « S.igneur, je vais donc jeûner un peu ! «

Celaient là les vœux d'une belle âme; mais, hélas! vous verrez dans la suite de ce récit combien il était difficile pour une belle petite corn-

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tcssc, jolie comme les amours et tout à fait veuve, de rester ange à cette époque sans s'attirer des ennuis.

Au nombre des salons où la belle comtesse d'Orlange promenait son grand dégoût était celui de la baronne de Volmenil: — une grosse beauté que cette madame de Volmenil, n'éprouvant^ elle, aucun dégoût de l'existence, attachant même, soit dit entre nous, à mille bagatelles de la vie une assez grande importance pour que sa réputation de baronne irréprochable en fût considérablement compromise. Elle préférait le bourgogne au Champagne, les viandes rôties aux crèmes à la vanille, et prétendait qu'en toute chose la quantité n'exclut pas la qualité.

La baronne et la petite comtesse étaient donc, comme on le voit, dans des idées tout à fait di fiérentes, et le moindre des philosophes, dans ce temps où il en pleuvait, aurait pu prévoir sans efforts que la guerre devait fatalement s'allumer entre ces deux femmes d'appétits dissemblables.

La guerre, en effet, ne se fit pas attendre longtemps, et voici comme :

Il v avait, un beau soir, réunion chez la baronne, lorsqu'on annonça du même coup le duc de **'^ et le marquis de Rosebelîc, son ami et son cousin.

A ces mots, il se fit dans le salon un léger

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murmure de plaisir et de joie; le duc, en effet^ possédait une de ces réputations de séducteur heureux qui vous font bien accueillir partout; et le marquis de Rosebelle,de son côté^ le plus langoureux, le plus aimable et le plus charmant des marquis, arrivait en droite ligne de l'Italie du Nordj où des devoirs diplomatiques l'avaient retenu longtemps.

— En véritéj marquis^ vous êtes le plus gracieux des revenants, dit la baronne en lui donnant sa main à baiser; venez ça que nous causions bien vite avant que ces dames ne s'emparent de vous.

Le marquis s'inclina et promena un sourire circulaire sur tous les visages qui se tournaient vers lui; mais ses yeux ayant rencontré le regard de la petite comtesse, qui, fort près de la cheminée, agaçait son éventail^ il se sentit tressaillir, et... — n'hésitons pas à le dire — un coup de foudre lui laboura le cœur. La petite comtesse, de son côté, en apercevant le visage pâle et charmant du diplomate, avait éprouvé une sorte de commotion singulière, et elle était restée frissonnante, immobilej tandis que son cœur était prêt ù briser ses liens... Ne me dites pas : Mais cependant... êtes-vous bien sûr?... voilà qui est bien étrange!

Qu'il me suffise de vous affirmer que les choses

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se passèrent ainsi. Cependant ce manège avait été remarqué; la grosse baronne, des premières, avait compris l'émotion du marquis, et elle avait agité violemment son éventail, sentant sous son rouge d'insupportables bouffées de chaleur qui lui montaient au visage.

Le duc fit des prodiges de grâce et d'esprit pour ranimer la conversation, invita vainement son ami de Rosebelle à raconter quelqu'un de ses souvenirs de voyages; tout fut inutile, la soirée commencée si gaiement se termina avec froideur, et l'on se retira bientôt.

— A-t-on idée d'une pareille insolence ! se disait la baronne en revêtant sa toilette de nuit.'^ Quoi ! cette petite, sans ménagements, sans égards, chez moi, m'enlèverait le cœur d'un homme que je commençais à aimer! Mais patience !

— Quel trouble! murmurait la petite veuve en cachant sa tête dans les oreillers profonds. Mon âme cherchait-elle la sienne? Mais pourquoi faut-il, hélas! que cette âme ait une enveloppe charnelle?

— D'honneur, pensait le duc en dégustant son lait de poule aux amandes avant de s'endormir, Rosebelle ne serait pas mon ami et un peu mon parent, que je ne lui pardonnerais pas cette bonne fortune inouïe ! — Morceau de roi que cette petite

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veuve! Avant huit jours la baronne écumera... ce sera divertissant.

Cependant RosebellCj en marchant à grands pas dans sa chambre à coucher, pétrissait ses dentelles dans sa main fiévreuse et laissait échapper ces mots : « Oh ! je le sens, je l'aime; tout mon passé n'est plus qu'un songe; ma vie, Seigneur, ma vie pour un baiser d'elle !... »

Le lendemain matin de cette fameuse soirée, il ne faisait point encore jour chez le duc que le trop séduisant Rosebelle pénétrait chez son ami en dépit du valet.

— Quoi! s'écrie le marquis en entrant, vous dormez donc, cher duc?

— Qui va là? riposta le duc en se frottant les yeux. Quoi! c'est vous, marquis? Vous battezvous si matin? le feu est-il à votre hôtel?... Quoi?... qu'est-ce?...

— Plût au ciel que mon hôtel fût seul menacé d'incendie, mais, hélas 1 c'est mon cccur qui est consumé par les flammes. Ah! duc... ah !...

— Permettez du moins que mon valet m'ajuste. Et en disant cela, il jetait les yeux sur une robe de chambre à grands ramages rouges qui s'étalait sur les bras d'un fauteuil.

— Pas avant de m'avoir promis de me présenter à elle sur l'heure.

— Sur l'heure! mais, mon cousin, vous n'y

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pensez guère; n'cntendez-vous pas V Angélus qm sonne? Nous sommes en pleine nuit, marquis! D'ailleurs, vous êtes tout présenté, et fort bien présenté, à ce qu'il m'a paru hier au soir. Si la baronne ne vous a pas sauté au cou^ c'est uniquement parce qu'il y avait nombreuse compagnie.

— Que me parlez-vous de la baronne? Y a-t-il donc au monde une autre femme que la comtesse d'Orlange? C'est elle que j'aime; elle que...

— Pas possible! fit le duc avec le plus grand sang-froid du monde; dans tous les cas, comptezsur moi et permettez que j'achève ma nuit.

C'est ainsi que le marquis se trouva introduit chez la platonique comtesse.

Rosebelle eut besoin de toutes ses forces pour se posséder en voyant l'objet de son adoration. Il était tremblant, elle était émue; à peine se parlèrent-ilsj ou du moins la conversation roula-t-ellc sur des sujets étrangers au sentiment dont leur cœur était plein.

Pendant une huitaine de jours^ ces visites se renouvelèrent une fois ou deux; méme^ au théâtre, le marquis pénétra dans la loge de la comtesse et lui fit sa cour en public; on en causait fort, et Rosebelle se sentait de plus en plus enivré; mais, chose étrange, à mesure que le marquis pénétrait plus avant dans l'intimité de la jeune veuve, et plus il sentait grandir entre elle et lui une barrière

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infranchissable. Chaque fois qu'il avait tenté de transporter l'expression de son amour du royaume des nuages, où il était accueilli^ sur un terrain plus réel, il avait été repoussé avec perte; une espèce de surprise, de frayeur inquiète s'était peinte sur le visage de la comtesse, en sorte que le malheureux amant ressemblait beaucoup à un homme qui, emporté par un cheval fougueux, serait obligé de rester calme et de réciter une élégie.

11 se rappelait certains bateleurs qu'il avait vus se maintenir verticalement les pieds en l'air et la tête en bas, et il se disait : Je suis moralement dans une position analogue à celle de ces gens, mon état ne peut durer longtemps. C'était un jeune homme de grand sens que le marquis de Rosebelle!

La petite comtesse, tout au contraire, ne semblait pas comprendre les tortures qu'éprouvait son amant.

— O trop aimable Rosebelle, kii disait-elle en plongeant son regard dans son âme, que ne m'étesvous moins cher! l'estime aurait suiîi pour nous unir, vos seules vertus m'auraient déterminée...

— Sans doute, reine de mon cœur, sans doute... mais... murmurait-il en lui prenant les mains.

La comtesse s'éloignait alors avec terreur et aioutait avec une larme ;

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— La source de notre félicité est dans notre cœur, point ailleurs...

— Sans doute, idole de mon âme, sans doute... mais... ^

— Oh ! pas un mot ! disait-elle en lui fermant la bouche de sa main parfumée; aimons-nous, n'ayons d'autre univers que nous-mêmes et que la pureté de nos plaisirs nous en garantisse la durée.

— Sans doute, oh! sans doute... mais...

Et tout au fond de son cœur elle tressaillait, l'angélique comtesse; car elle devinait dans son amant toute une légion prête à la révolte, elle devinait une garnison armée jusqu'aux dents, ne rêvant que carnage, et l'idée d'une sortie l'envahissait de frayeurs inouïes. Parfois — c'est étrange à dire — oui, parfois elle eût souhaité que son bienaimé fût mort pour pouvoir l'aimer sans contrainte et sans danger.

C'est après une de ces visites qu'en proie au plus violent désespoir, Rosebelle rencontra le duc et laissa échapper ce mot qui peignait admirablement ses tortures.

— Jt suis sur une poudrière et Je sais que la mèche est en feu, dit-il en se tordant les mains.

— Eh! morbleu! mon cousin, s'écria le duc, qui était un homme d'expérience, laissez-vous sauter.

Il arriva au milieu de cette intrigue, dont la grosse baronne de Volmenil connaissait les moin -

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