LE COMTE
M. le comte est, à vrai dire, le roi du pays. Il a une immense fortune, des aïeux de premier choix, une terre superbe, une compagne — madame la comtesse — qui est une sainte, pour le moins; troij cocherSj trente chiens^ douze chevaux merveilleuXj un chef de cuisine à rendre jaloux un cardinal. Il a de la santé, des favoris touffus, un port magnifique, un nez démesurément aristocratique, un embonpoint flatteur et des principes religieux, lia, de naissance, cette grâce naturelle, cette aisance, cette dignité sans affectation qu'on n'invente pas et qu'on ne saurait acquérir. Quoi qu'il fasse, en quelque endroit qu'il se trouve, il est im-
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posant, plein de dignité, tous les yeux se portent sur lui, on fait silence, on se dit : Le voilà ! On devine que sous ce front un peu dénudé se blottit une intelligence immense, l'idée vous vient que le noble sang de cet homme surprenant charrie des parcelles d'or et de diamant... Que sais-je.^ on est ému malgré soi, et. Dieu me pardonne, lorsqu'il bâille, ce qui lui arrive très-souvent, on se retient à quatre pour ne pas dire amen ! Je l'ai vu, les jours de grandes fêtes, marchant à petits pas derrière M. le curé, et tenant dans ses deux mains — rien que deux — un grand cordon de soie blanche, un cierge tout allumé, son pince-nez en écaille, son livre d'heures relié en veau et flanqué de ses armes, un gros bouquet et son mouchoir de poche... Il n'était point embarrassé! et trouvait encore moyen de se signer de temps à autre sans rien laisser tomber par terre. Le serpent, qui est un homme de première force, lui souillait dans l'oreille, et l'encensoir que balançait Taimablc enfant rencontra plusieurs fois sa noble Jambe; mais lui fut impassible, pas un souffle, pas une plainte ne s'échappa de ses lèvres.
Je l'ai vu au haut de son break, dirigeant d'une main sûre la course de ses écumants coursiers; les roues lançaient des éclairs, ses valets ruisselants il'or laissaient tomber leur dédaigneux sourire sur les populations, les arbres s'inclinaient, les
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troupeaux fuyaient au loin^ une o\e, un peu exaltée sans doute, vint spontanément poser sa tête sous les roues... — lui resta calme, digne^ olympien, et malgré le nuage de poussière respectueuse qui voilait son visage, je distinguai sur ses traits augustes cette sérénité aristocratique qui ne l'abandonne jamais.
Je l'ai vu en chasse ^ soufflant dans sa petite trompette d'argent , — il souffle faux dans ses trompes de chassCj — tandis que sa superbe jument de six mille francs l'emportait au triple galop; — même allure imposante, même grandeur, même beauté.
Il y a dans cet homme quelque chose d'angélique et de royal... Oui, je l'affirme, de royal et d'angélique. Il faut l'avoir vu comme je l'ai vu, l'avoir contemplé sous toutes ses faces, sous tous ses aspects, pour avoir une idée nette sur son étourdissante supériorité. Supériorité native, incontestable, fatale, derrière laquelle on devine le doigt de Dieu. Devant un tel homm.e, la jalousie des masses s'incline respectueuse et se tait. Ne serait-ce point folie, en effet, que d'aller contester au comte les -magnificences de son allure, qui sont, comme on sait, le privilège de sa race? Irezvous, par exemple, jalouser niaisement son noble nez, qui, transmis d'âge en âge avec le plus grand soin, est venu se placer au milieu de son visage
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comme un bijou dans un ccrin; de ce nez qui est à la fois un document historique, une relique de famille, un type de beauté; de ce nez qui, depuis cinq cents ans, occupe les plus beaux emplois, a charge à la cour et tutoie les grands seigneurs? — Ah! je vous le demande, sont-ce là des antécédents qui méritent le respect?
En dehors de la chasse, de ses repas qu'il prolonge un peu, l'appétit étant traditionnel dans sa famille, — de ses exercices religieux qu'il aime à prolonger aussi, le. comte a une vie fort calme, et l'on pourrait dire que son esprit vit dans la retraite. La lecture des ofHces, et parfois celle d'un entre-filet bien cuit de la Ginette de France suffisent à ses goûts littéraires, et d'ailleurs le temps ne lui permettrait vraiment pas de donner à ses lectures une plus grande importance.
En effet, dès le matin, il assiste à l'Office divin, ou promène sa meute; souvent même, dans la matinée, il goûte ces deux distractions, — non pas simultanément, bien entendu. — Il rentre ensuite au château, descend de cheval avec une extrême noblesse, pousse j|.isqu'au chenil, jette un coup d'œil dans ses écuries, caresse la croupe de Vendée, et rentre au château pour changer de bottes et laire sa toilette de déjeuner. — Cette toilette le retient de longs instants, car il fait toute chose avec une exquise perfection; il reste assis
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devant sa glace, et tandis que Jean l'accommodej il cherche sur son visage les traces de sa noble origine, et il les trouve; puis il chantonne un vieux refrain du siècle dernier, hésite entre deux pantalons, tapote sur le baromètre pendant qu'on lui met ses bretelles, inspecte ses grandes dents blanches, frotte ses ongles...
Le temps vole, l'heure du déjeuner le surprend au milieu de ses occupations, la cloche s'ébranle, et les trois quarts du temps M. le comte, en retard, est obligé de dire son Benedicite sur l'escalier en boutonnant ses manches.
Ce n'est que vers midi et demie que le déjeuner est véritablement terminé. — A ce moment, une sorte de torpeur musculaire s'empare du châtelain; il éprouve le besoin de prendre quelque repos, il se dirige alors vers un divan profond qui est au fond de la salle des gardes, et là, dans ce lieu retiré, sous le regard sévère mais bienveillant de ses aïeux, il s'endort noblement. Durant ce temps, les serviteurs du château marchent sur la pointe des pieds et parlent à voix basse, les coqs des environs se taisent, les girouettes s'arrêtent et les pendules sonnent avec discrétion.
Vers trois heures et demie, la Providence veut que M. le comte se réveille, bâille un instant avec cette distinction qu'il apporte en tout, regarde son chronomètre pour s'assurer que rien n'est changé
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dans la marche régulière des choses, et éprouve de nouveau le besoin de changer de bottes. Son valet de chambre, qui se réveille ù la même heure, étale sous ses yeux plusieurs paires de ces boîtes inimitables qu'il fait venir d'Angleterre j avec ses gants, ses rasoirs, ses savons. M. le comte regarde, .se consulte, hésite, fait la moue, sourit^ et se retournant enfin vers son valet :
— Q.u'en penses-tu, toi? lui dit-il.
— Cela dépend des intentions de monsieur le comte.
— Mes intentions!... Mes intentions, précisément, se modifieront suivant les bottes que je mettrai... Je me sens une pesanteur dans les régions digestives, Jean, une sorte de lourdeur cérébrale... Que penses-tu que ce soit? Parle sans crainte.
— Monsieur le comte réfléchit trop, — murmure Jean d'un air convaincu. Je voyais ce matin monsieur le comte se promener dans le parc; il paraissait absorbé dans ses pensées.
— Tu n'es point sot, mon garçon... Tu vas me coiffer; je t'indiquerai postérieurement les bottes que je veux mettre, je suis encore indécis... — Ah! tu m'as vu penser dans le parc?... Tu feras seller Vendée. Peut-être irai-je jusque chez les de Vieille-Branche... — ou bien... non : fais atteler le panier; j'irai promener M. le curé, qui a des mi-
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graines... Dans ce cas je mettrai des bottes de ville... Il est vrai qu'il fait chaud... Coiffe-moi toujourSj je suis indécis. — Raconte-moi quelque chose.
Le comte a pour son valet Jean une certaine ailection saupoudrée de reconnaissance. — Dans le tait, Jean s'était bien conduit. C'était en 1848, alors que les bases sociales, ébranlées par le déchaînement des passions^ menaçaient... Lorsque M. le comte vit les bases sociales dans cet état, il ressentit une de ces émotions qui brisent les plus forts.
— Sac à papier! comtesse, dit-il un jour à la châtelaine — il fallait, en vérité^ que la société fût bien profondément ébranlée pour que le comte s'exprimât ainsi, — sac à papier! l'avenir m'inquiète.
Et il tomba dans un grand trouble...
Les cris et les chansons, s'échappant du cabaret du village, arrivaient jusqu'à lui; les braconniers de la commune se promenaient dans le parc le fusil sous le bras; les nouvelles de Paris n'avaient rien de bien rassurant; les serviteurs du château commençaient à fumer leur pipe dans les antichambres... Un beau matin, le comte aperçut ces mots écrits en grosses lettres sur la façade immaculée du château : A bas les aristos!
Le comte n'y tint plus et courut chez M. le
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curé, qui était en train de promener son pieux goupillon sur l'écharpe du nouveau maire.
— Mais, monsieur le curé, s'écria le comte, que faites-vous?
— Je sauve ma tête, monsieur le comte. — Je ne me soutiens qu'en bénissant : avant-hier c'était une demi-douzaine de peupliers; hier c'était la pompe à incendie et trois bonnets rouges; — ce matin c'est l'écharpe de ce... de ce monsieur le maire. — Mais demain?... Peut-être y aurait-il quelque chance de salut si monsieur le comte voulait accepter le commandement de la garde nationale.
Fort heureusement^ Jean, qui avait été nommé lieutenant à l'unanimité, parvint à persuader au comte de se présenter comme aspirant aux épaulettes de capitaine.
On défonça un tonneau sur la grande pelouse, et l'on procéda à l'élection, qui réussit. M, le comte fut nommé et commença un discours extrêmement libéral j qu'acheva son lieutenant; il reçut l'inévitable bénédiction du bon curé, en face de la compagnie^ qui l'invita à venir prendre un petit punch républicain à l'auberge du Coq-Hardi^ dans la grande salle du premier.
Ce soir-là, le nouveau ca[)itaine reçut des accolades fraternelles, on lui tapa sur le ventre, on l'appela mon gros, mon chat, mon vieux. Le ca-
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poral des pompiers^ qui^ comme couvreur, avait réparé les girouettes du château, lui dit, vers les dix heures du soir, dans un élan de tendresse : Ecoute.) Alphonse^ je ne t'en veux pas. On but ù l'indépendance immédiate et sans remise des peuples en général, au bon marché des boissons alcooliques^ à la suppression irrévocable de la noblesse et à l'aplatissement complet de la gendarmerie. — M. le comte but à tout cela; mais lorsqu'il sortit de cette petite fête, il était en moiteur.
Le temps s'écoula, le calme reparut et tout fut oublié. Le curé exécuta une contre-bénédiction rétrospective, — M. le comte se lava les mains.
Mais je puis le dire hautement, et à la gloire de sa puissante individualité, les opinions intimes de M. le comte n'ont jamais changé, elles ne changeront jamais. Alors même qu'il portait une cocarde sur son chapeau et buvait du punch républicain au Coq-Hardi, son bon cœur était pur et ses yeux n'eurent point à rougir.
Des opinions qui sont en bouteilles depuis cinq cents ans ne se transforment plus.
Rendons un hommage public à cette grande figure du comte, à ce type admirable.
Oui, son âme est un roc; ouij son intelligence ressemble à son âme, et c'est bien à lui qu'on pour-
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rait appliquer la fameuse devise^ — en la détournant un peu de son beau sens historique :
Stat mole immotus.
Je traduis pour les dames : Monsieur le comte est une borne... mais il a du prestige.
La bonne Dame dWaiit. io3