"Entre nous" [microforme]
Machinalement, suite de routine, vous avez souligné cette stature, cette démarche, cette physionomie, Ce“ ‘’:t”?, toujours identique à lui-même, vous l'avez étiqueté dans le casier de votre mémoire.
Vous ne pouvez plus le voir, le concevoir autrement, Qu'il se rase, qu’il traîne la jambe, votre esprit le “corrige”. Vous voulez votre homme, tel que la constatation fréquente, journalière l’a fait. Nous sommes ainsi, comme les enfants.
On voit un “type” nerveux, agité, turbulent, loquace à se fendiller la langue, on ne dit pas : “c’est le Dr Rottot.”’
Je viens de rencontrer un ‘“ gentleman,” grand, sec, cheveux et favoris blancs; droit sur selle, poli avec grâce et distinction: “c'est sir William Hingston ” ditesvous.
Çet autre, oh! tout autre, un colosse blond de Normandie ; chevelure superbe, ondoyant sur de larges épaules, et, encadrant une figure chevaleresque de preux du moyen-âge; vous avez reconnu “le chirurgien du nord,” notre ami à tous, l’hon. Dr. Marcil.
Il n’y a pas d’erreur possible ; vous avez là, sous la calotte, une fiche bien plantée, immuable.
Et voyez où nous conduisent nos impressions ! On parlera encore longtemps du Dr Dagenais, tout comme s'il était encore parmi nous. On croira l'avoir rencontré, hier, aujourd’hui, à l'instant. Bien sûr, c'était son pas mesuré, son maintien un peu raide, sa mine défiante, austère et sèche plutôt que sympathique. Vous avez entendu son verbe par trop cassant, dogmatique. Certes, vous avez bien fait de ne pas venir à l'encontre de “ses ” opi-
nions, de ne pas tenter de renverser “ ses ” jugements, Vous eussiez tôt baissé pavillon. Sa dialectique écrasante vous eut collé sur place.
Vous vouliez lavoir de votre bord? Il suffisait de ne pas le prendre de front. Ces types sont très accessibles par le “tuyau ” de l'oreille. (On va à eux, on s’assied, on cause sans façon. on recherche leurs conseils, on est avide de leur opinion, on passera par leur jugement. Ces “raides ” ne posent-ils pas, de par nature, aux juges en dernier ressort ?
Une fois pris, ils deviennont doux, communicatifs, presque paternels, Ils descendent de leur banc, montent ‘“ votre barque ”, plaident votre cause et la gagnent.
Vous vous retirez heureux, et, votre juge-avocat se paie le bouquet d’une petite ovation toute intérieure, Laissez-le se gaudir, votre point est acquis, et croyezmoi: le Vendéen enrôlé respectera la consigne.
DAGENAIS JOURNALISTE
“ Journaliste, on l’est du jour au lendemain, mais journaliste patient, il faut de l'exercice.” Ainsi parlait Veuillot, ce maître du métier.
Un pis aller nous y jette, nous y tient, nous y tue, Pour un qui arrive au Capitole, vingt-cinq sont désarçonnés et jetés sur le champ de courses. Après tout, qu'est-ce que cela peut bien faire? S’agitil d'arriver? Non, mais de prendre part au mouvement, de marcher, quoi! Fais ce que dois, advienne que pourra,
Le Dr Dagenais fut un des pionniers du journalisme médical en cette province, Il fonda ‘La Gazette Médicale”, revue mensuelle, très bien agencée, d’un superbe format.
C'était en 1866. Je vous parle donc des temps primitifs de notre profession.
Il eut pour associé le Dr Lemire, si remarquable par l'élévation de son esprit et l'éclat de son talent : une tête de Papin!
Il fallait plus que du talent, il fallait de l'audace pour fonder une revue scientifique “française”. En effet, qu'est-ce que les Canadiens-français pouvaient bien avoir à
dire en médecine? C’est ainsi qu’on parlait en certains quartiers,
“La Gazette Médicale” parut douze fois consécutives. puis elle cessa d’être consécutive ; elle ne fut plus du tout.
‘ habent sua fata libelli ”.
Des cinq cents abonnés, deux cents payèrent leur souscription, après combien de prières et de démarches, Dieu seul le sait !
Quatre cents dollars pour solder les frais de composition, d'impression, d'administration d’un journal mensuel de seize pages à double colonne! Je ne parle pas du salaire des rédacteurs, et pour cause.
Est-ce que cela compte aux yeux de l’'abonné! Ne leur a-t-on pas fait assez d'honneur de ne pas renvoyer leur feuille ?
Pour dissiper l’apathie de leurs confrères, Dagenais et Lemire leur firent un appel désespéré. Ils cffrirent de publier “La Gazette Médicale” deux fois par mois “pourvu que deux cents médecins payassent leur souscription d'avance. ” Comme bien vous pensez, cette offre généreuse éveilla des soupçons : “il y un Pactole là-dessous, disait-on.” Aussi un
seul souscripteur, un aveugle-né, probablement, envoya les deux dollars convoités, Voilà pourquoi nos deux champions ne purent chanter le “ Virtus post nummos ” des Anciens et de quelques modernes,
N'’êtes-vous pas curieux de suivre les grandes lignes de ce journal d’il y a trente ans ?
Dagenais et Lemire s'avancent sur les “ planches ” et débitent le “motif” de leur “ Gazette.”
‘“ Nous ne venons pas,” disent-ils, ‘“ animés de l'amour du gain, ni d'aucune ambition matérielle. Non, loin de là, nous apercevons au-delà de l'horizon du journalisme, quelqu’obscurci qu’il soit, une étoile qui, pour nous, brille bien plus que l’argent, bien plus que l'or. Cette étoile, c’est la science, le progrès.”
Le progrès ! mais c'est le développement et le règne du Vrai, l'épanouissement du Bien, l'explosion du Beau.
N'est-ce pas là le rêve-idole de toutes les âmes larges, généreuses ? — S'arrêter,
regarder en arrière, être content de l’acquis ; c'est le faux, c'est le mal, c'est le laid …
Pourquoi faut-il marcher sans cesse ?
Parce que l'humanité commence et finit tous les jours, et qu'entre le commencement et la fin, il y a le mouvement, Chaque génération fait des efforts, sue et peine pour reculer d'un point la frontière de l'inconnu. Il y a toujours eu, il y aura toujours des barbares pour enrayer ce point, Les Attilas ne sont pas les plus redoutables ennemis du progrès. Oh non!
Les commotions terrestres peuvent faire dévier les fleuves, mais ne les empêche-.
ront jamais d'arriver à la mer. (Ce qui retarde la marche, c’est la multitude des gens contents, repus, “arrivés.” Ce sont les paresseux, les parasites, les traînards qui se laissent choir le long de la route, Ce sont eux qui nous empêchent de voir la Terre Promise !
En ce bon vieux temps, le ‘“ Bureau médical” de la Province de Québec se composait de trente-six gouverneurs, tous élus “ par procuration.”
Un de mes ex-professeurs et des plus estimés, fut, pour la première fois, la douce “victime” de ce mode d'élection, Il se laissa immoler‘avec cette candeur qui sied si bien aux ambitieux timides. Heureux Benjamins que l’opportunisme élève avec une allure d’adorable inconscience ! Ils n'ont que la peine de se taire, pendant que les “canards” les portent aux régions éthérées,
Qui eut cru qu’un jour. il brüûlerait d’un œil impassible ce qu’il adoré pendant trente-cinq ans. Notre aini Dagenaïis, lui, n'abhorrait pas du tout notre mode d’élection. Il voyait l'exercice d’une certaine justice distributive dans notre scrutin de liste. “Quoi” disait-il, je crois être de ceux qui font un bon devoir au Bureau Médical, et, pourtant, je ne trouverais pas autour de moi, trois votes favorables à ma candidature ; tandis que, ‘dans la province, je ne trouverais pas dix pour cent de votes contraires, Ce que la fraction ne veut ou ne peut, la somme le veut et le fait |”
Il en est ainsi de l'élection par district :
on ne se connait pas, ou l’on se méconnait, et on se jalouse sans merci. L'élection
des gouverneurs par tous les électeurs de la province ne connaît pas ces faiblesses, ces misères. Elle ne s'y arrête pas, elle est bien au-dessus”
Il me répétait souvent: “Il ne s’agit pas d’une question de clocher. Il s'agit des intérêts généraux de toute une classe, de toute un: corporation. Que nos représentants marchent droit dans la voie du bien, le but est rempli Les hommes ne sont rien, ce sont leurs actes qu'on doit juger.”
Il est toujours facile d’éluder les lois les plus sages et les plus sévères ; comme il est toujours facile de tourner à bien les lois les plus imparfaites. Tout dépend de Fimpulsion imprimée par la direction.
Il suffit de suivre la ligne droite, Le plus fidèle serviteur de la profession sera le premier entre tous.
Il faissit souvent allusion aux ‘ factieux”, aux mécontents, aux impatients d'arriver: non, cher docteur, il est impossible de contenter le publie et sa bellemère,
Vers cette époque, le droit de la licence de pratique était de dix dollars, le secrétaire du Bureau médical en ayant exigé quinze, on mit ce supplément à compte du parchemin. Encore un peu, et la peau de mouton eut fait prime snr la licence !
Fondation de la société Médico-Chirurgicale (sept. 1865.)
La “Gazette”, dit: ‘“ Confirmerionsnous cette vieille opinion populaire : qu'il est impossible de voir deux médecins s'entendre ? Nous ne le croyons pas, nous croyons que le temps est venu où les jalousies personnelles doivent faire place à l'intérèt général, où le charlatanisme doit s’effacer devant la science”.
La société est fondée :
Président : G. W. Campbell, doyen de la faculté du McGill,
Vice-président: E. H. Trudel, président de l'Ecole Victoria, et W, H. Hingston.
Secrétaires: W. Squire et Lemire.
Trésorier : Hector Peltier.
Cette société dure encore et prospère ; mais il s’en faut que nos compatriotes y fassent aussi bonne figure qu’autrefois, La plupart se sont retirés et n’ont pas été remplacés. Les Normands se sont divisés pour plaider à leur aise. Depuis ce temps, ils ont fondé une demi-douzaine de sociétés plus ou moins moribondes. Aujourd’hui, rien ne reste debout de tout ce qu'ils ont édifié. Qui se lèvera pour jeter sur des bases solides une association scientifique française ?
On croit généralement qu’une société pour être prospère, doit se composer d'un grand nombre de membres, qui, ‘“ tous ”, doivent être présents à “chaque” séance.
Erreur, le nombre des membres présents n'est pas un critérium de valeur: Cinq, dix, quinze membres suffisent amplement à répondre au but, Quoi! fe vais chez un confrère, on cause des progrès scientifiques, on s'occupe du traitement de telle ou telle affection ; on se sépare heureux de cette communion d'idées ; la société, existe en puissance; puis un, deux, trois, cinq confrères constituent un noyau d'’association durable, si on ie veut. Mais non, ce qui fait échouer tous ces projets, c'est
de les vouloir plus grands que les éléments de succès ne le permettent.