LES CHARLATANS
‘“ La Gazette Médicale” endosse la lettre d’un correspondant, lisez : Mon but est d'attirer l'attention sur cette multitude de personnes qui, au mépris des lois, au mépris de leur conscience et de toute notion de décence et d'honneur, osent usurper la place du médecin, tenter d’abaïisser l’art médical à leur niveau”, etc. etc, et ainsi de suite à deux colonnes !
Mon cher confrère, j'ai entendu ce refrain pendant des mois à Pa is, je l’entends encore tous les jours ; de tous les points du globe s'élève cette clameur: ‘“ Qui nous délivrera des charlatans ?”
Ce sauveur se fera bien attendre encore quelques jours !
Partir en guerre contre le charlatanisme, c'est presqu’en faire preuve, disait feu Amédée Latour, le spirituel chroniqueur de “l’Union Médicale ” de Paris,
Eh quoi ! vous vous plaignez des charlatans ? Etes-vous sérieux ? Voilà des gens
qui savent à peine lire et écrire (le saventils ?) qui font de la médecine, de la chirurgie à côté de vous qui avez pris des degrés après quatre ans d’études, et vous criez à la concurrenee et vous appelez aide et protection |
Mais, monsieur, répondez-moi : ces charlatans guérissent-ils ou empirent-ils les malades ? S'ils les guérissent, vous n'avez qu'à jeter votre diplôme au feu, ou à retourner à l’école. S'ils les empirent, n’estce pas un gain pour vous ?
Acculé dans cette impasse, vous dites :
Ce n’est pas pour nous, c'est dans l'intérêt public que nous nous agitons.
Je rétorque : à ce compte, c’cst le rôle de régénérateur de l'espèce humaine que vous voulez remplir, à la bonne heure, Alors vous n'avez pas le temps de pratiquer la medecine, vous avez assez de faire la guerre aux préjugés que l'ignorance a entassés sur la terre. (Car, sachez-le, l’attrait du mystère, le gouffre de l’inconnu, le grand X, entraîneront toujours une multitude de gens de toutes conditions et qualités. On a vu, on verra encore des magistrats, des hommes politiques, des lettrés, recourir aux services des charlatans.
Au lieu de jeter des cris de paon, ne ferions-nous pas mieux de regarder en arrière et de considérer la faiblesse de notre bagage scientifique, au sortir de l'Ecole de Médeuine, Notre incapacité n'est-elle pas pour quelque chose dans le succès des charlatans ?
N'est-il pas de fait que quelques médecins licenciés sont associés à eux, qu'ils font consultation commune? Cet hommage n'est-il pas preuve de l'insuffisance de notre enseignement médical ?
Cette condescendance humiliante ne jnstifie-t-elle pas un peu, beaucoup, le public dans la confiance d'occasion qu'il accorde aux faiseurs de toute sorte qui l’envahissent ?
Ajoutons que nos relations professionnelles ne sont pas toujours inspirées par la plus parfaite loyauté confraternelle,
Nous ne sommes pas toujours du groupe modèle dont on dit: voyez comme ils s'aiment.
Vous savez que nous portons dans nos trousses autre chose que du baume ; et la lancette dont on a dit tant de mal—pauvre lancette—ne donne pas uniquement
dans les abcès, tant s’en faut. Ceci dit, non pour justifier le bon public, mais pour expliquer un état de choses que je déplore autant que vous,
Faut-il, à cause de cela, laisser dormir en paix, les charlatans ? Non, mille fois non |
Nous avons un corps public, nous avons des officiers qui s'occupent de ce devoir.
Aidons-les à démasquer les intrus. Vous n'avez qu'à dire: M. Un Tel fait de la médecine, de la chirurgie et vous obtenez justice: les accusés sont condamnés à l'amende ou à la prison. Employez ce moyen, mais, de grâce, ne clamez plus que les charlatans vous prennent votre clientèle.
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“ La profession avant tout”. Telle doit être la devise des médecins de la province de Québec, Le candidat à l'étude de la médecine s'adresse au conseil de la profession. Une fois admis, le Bureau le remet aux facultés, à charge de lui donner un enseignement conforme à la loi. Pendant cette période épineuse, le Bureau ne le perd pas de vue ; il assiste, par ses as-
sesseurs, à tous ses examens, Admis au doctorat, il rentre dans la profession, il devient membre à vie du Collège des médecins et chirurgiens de la province de Québec, dont les intérêt doivent lui être plus chers que ceux de la faculté par où il n'a fait que passer. Le tout n'est-il pas plus grand que la partie ? Le Dr Dagenais, professeur, n’a pas perdu de vue les intérêts généraux de la profession, C'est ce dont j'avais l'honneur de lui rendre témoignage dans les termes suivants :
Paris, ce 24 avril 1896.
Cher collègue,
J'apprends avec un très vif chagrin que votre santé laisse à désirer. J'espère qu'il ne s’agit de rien de grave ; et je fais les vœux les plus sincères pour votre prompt rétablissement. Vous avez toujours été, à mes yeux, un homme de lutte pour le bien, et personne ne pouvait mettre en doute votre bonne foi, lorsque vous combattiez en faveur d’un progrès, d’une réforme. La recherche du ‘mieux ” vous a fait de quelques amis de la veille, des adversaires du lendemain, Vous avez souf-
fert à cause de votre dévouement à la profession médicale. Vous avez été médecin avant d'être professeur, et vous avez su rester médecin tout en étant professeur.
Plus que qui que ce soit, j'ai le droit de vous rendre ce témoignage.
Dagenais a eu le bonheur de voir l'accomplissement de la plupart des réformes qu’il a préconisées, et pour lesquelles il a combattu pendant bien des années.
De concert avec ses collègues du Bureau médical il a gagné les points suivants:
1° Contrôle absolu par la profession, des examens d'admission à l'étude de la médecine.
Vous savez qu'autrefois, le premier venu : un barbier, un forgeron, un tailleur, pouvait, sans façon, être admis à l'étude et prendre rang dans la profession médicale,
Il y avait plus; jusqu’en 1891, on éludait la loi en passant ses examens préliminaires par substitution, L'établissement d’une consigne sévère a suspendu ces fraudes et les a rendues impossibles.
2% L'élévation de la barrière d’admission à l'étude, par un examen sévère sur toutes les matières d'un cours classique complet.
3° Réforme du programme d’enseignement des sciences médicales.
4° Le contrôle, par la profession, des examens au baccalauréat et au doctorat.
Grêce à la bonne entente, à l'harmonie qui existe au Bureau Médical, toutes ces réformes ont été opérées et mises en p'atique en moins de quatre ans.
Cette courte période entre 1891 et 96 aura été féconde en résultats bienfaisants, au triple point de vue de la jeunesse studieuse, de la profession et du public en général.
Nov. 1865 En premier — Montréal, Dagenais et Lemire écrivent : ‘“ Les Anglais ont tous les honneurs du Bureau Médical, les Canadiens n’ont rien ou presque rien, Ceux-là sont unis, ceux-ci sont divisés par de petites jalousies mesquines qui mettent la discorde entre eux.”
Eh oui! pendant que les Canadiens se déchirent, messieurs les Anglais seraient bien gauches de ne pas occuper la place.
Ce n'est pas moi qui les blâmerai; je loue, au contraire, leur ‘esprit d’initiative et de corps. Ils veulent le progrès, non en paroles, mais en fait. Pendant que nous nous promenons en ballon, eux restent sur la terre, et, la cultivent et en tirent des fruits abondants.—Le génie de la chicane nous affaiblit et nous perd. Voyez, il y a peine quatre ans que notre Bureau Médical a une allure un peu française, que déjà, deux membres non élus, mais délégués d’une faculté canadienne-française s’ingénient à le diviser, Prenez garde! pendant que vous ergotez à l'infini sur le meilleur mode de fendre des cheveux, nos collègues reprendront la position qui est à nous, et que nous devons conserver. Cessez de pêcher en eau trouble, restez dans votre rôle de représentants d’une corporation indépendante, Ne vous souciez pas du sort des corporations-sœurs, lesquelles, soit dit sans fiel, se portent aussi bien que qui que ce soit.
Sachez, que dans votre bouche l’axiome :
“diviser pour règner,” signifie: diviser pour détruire,
DAGENAIS, PROFESSEUR
Dagenais a été professeur pendant près de trente ans. Je n'ai pas cu l'avantage de l'entendre,
Dites-moi, les temps sont-ils changés ?
Suffit-il encore d’une bonne dose de dogmatisme et d’une langue alerte pour être bombardé professeur ?
Les concours d’agrégation sont-ils toujours des leurres, des trompe-l’opinion ?
Celui qui peut le dire en sait plus long que moi,
Le professeur d’aujourd’hui suit-il l’exemple de son prédécesseur? Lit-il encore son manuscrit d’une voix dolente et ennuyée ?
jadis, pour ramener des nuages ses auditeurs embêtés, le professeur se jetait bravemeat dans le domaine de ‘sa pratique.” Il citait des “cas intéressants.” Qui donc, au Canada, peut résister au charme de la narration d’un fait ‘“ personnel ” ?
Vous rappelez-vous, confrères, le cours de matière médicale dont pas un iota n’a été changé pendant trente-cinq ans? On se le transmettait de génération en géné-
ration, Quelle aubaine ! une simple copie nous tenant lieu de cours. C'était aussi le bon temps où le professeur de chimie s’entrainait dans le champ plantureux de l'obstétrique !
Se moque-t-on encore “spirituellement,”
des microbes, des “ bébites ” ? VY a-t-il
une limite d'âge après laquelle il n’est plus permis de broyer les redites des 20 ou 25 années dernières ?
Je conçois que l'étudiant ne puisse plus se contenter de vaines déclamations et de dictées fastidieuses. On nese paie plus de mots, on veut des lois, des faits démontrés et contrôlés.
La science moderne, en poussant ses investigations, a affiché, le long du chemin, une série de ‘“caveat” contre les “causes d'erreur ” dans les recherches scientifiques.
Claude Bernard et Pasteur ont laissé du canevas pour plusieurs générations de chercheurs. Gare au téinéraire qui s’aventure en dehors de ces lignes magistrales !
L'enseignement d'aujourd'hui consiste en ‘leçons de choses”, Vous êtes professeur d’histologie ; montrez-moi les tissus, apprenez-moi à les durcir, à les colo-
rer, à les dissocier, à les différencier, Tous les discours ne valent pas une heure de microscopie.
Et l’anatomie pathologique !
Et la physiolog e !
Et l'hygiène !
Et la bactériologie !
Et tout se base sur le contrôle de laboratoire.
En France, à Paris, on ne devient professeur qu'après 15 à 20 ans d’études préparatoires et une série de concours hérissés de difficultés.
Ici, on est professeur du jour au lendemain, mais on l’est pour de bon jusqu’à sa mort. Une chaire est chose sacrée, on ne permet à personne d’en approcher. Les élèves que l’on forme ne peuvents’attendre de les occuper. Après nous, le déluge !
À ce compte, nous ne marchons guère, nous ne vieillissons pas, non plus ; nous restons ainsi à perpétuité ! Quelle douce enfance que cette vieillesse !