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LA SCIENCE MODERNE

Enseignement Médical

Messieurs,

Après les paroles que vous venez d’applaudir, il semble que je devrais me réfugier dans la discrétion du silence, Je ne suis pas habitué à ce genre de langage.

“ C'est un rare bonheur que le bonheur de s'entendre louer par ceux que tout le monde ädmire.”

L'honneur que vous me faites, ce soir, je me garderai bien de l’attribuer à un mérite personnel. Je ne suis point, à ce dégré, présomptueux.

Vous avez, sans aucun doute, voulu témoigner de l'intérêt que vous portez à notre jeunesse studieuse, à notre jeunesse

(1) Paroles prononcées par l’auteur lors du banquet que lui ont donné une centainc d’amis, le 22 octobre 1896, à son retour d'Europe.

universitaire; et aussi, exprimer votre \

gratitude à notre mère-patrie, la France,

A ce compte, j'ai le devoir de mêler ma voix au concert qui s'élève de tous les’ points du pays, pour célébrer les services très importants qu'elle nous a si gracieusement rendus.

La présence de citoyens éminents, et de races différentes, donne à cette manifestation un cachet spécial, un relief particulier.

A tous, je dis, du plus profond de mon cœur : Merci !

Messieurs, le trait earactéristique, absolument caractéristique de ce siècle a été sa passion pour les recherches scientifiques. Le dix-huitième siècle avait fait table rase de bien des choses vénérables, L’ouragan abât la forêt séculaire, le colon arrive et déblaie le sol destiné à donner du pain àsa famille. Il reste debout quelques chênes, derniers survivants de la dévastation générale.

Une maison, fortement assise au milieu d'un bosquet de plantations nouvelles, remplace bientôt le chantier primitif,

Il sort du bien de tout ce qui arrive.

Les tempêtes les plus violentes portent dans leur sein des sources vives de régé-

2 n‘r1tion.

&râce aux progrès scientifiques des cinquante dernières années, l’agriculture, l’industrie, le commerce se sont développés sur des bases nouvelles, parfaitement sûres.

L'économie politique, la science sociale ont trouvé leurs lois, l'hygiène est devenue une science, la vulgarisation de ces données à permis à la lumière de pénétrer

“ jusqu'aux plus humbles couches sociales, | La presse a porté sur ses ailes les idées

générales qui font la force des peuples comme celle des individus. La science n’est plus le partage d'une caste : elle s’est démocratisée, C'est elle la colonne lumineuse qui doit nous guider vers la terre promise : c’est elle la manne du désert !

Messieurs, il y a aujourd’hui deux ans, un littérateur français proclamait ‘“ la banqueroute de la science.” A l'exemple de cette Athénienne dont parle l'histoire, la science humble, modeste mais convaincue, répondit dans un sourire délicat : “ Vous n'êtes pas d'ici.”

fil est vrai que la science est la compréhension des rapports, elle ne peut dé-

cheoir ; et, tant qu’il existera des chercheurs d'équations, la science vivra et sera honorée,

Vous n'ignorez pas que les procédés d'analyse ont dérangé bien des calculs faits ‘a priori,” qu'ils ont été la ruine d’une multiplicité de conventions adoptées sans examen, Le contrôle expérimental, voilà la pierre de touche de ce qui est.

Mais, je ne veux pas restreindre ces remarques à une certaine classe d’études ; au mot science, substituez le mot ‘“‘instruction, savoir.” Le savoir est le premier besoin de jl’honime; besoin de tous les jours, en tous les lieux.

L'enfant a droit à une part d'instruction, laquelle doit concourir à son développemens intellectuel, physique et moral, Il ne s’agit pas ici de lecture, d'écriture, de calcul—simples instruments —il s’agit d’un enseignement technique qui lui permette d'accomplir les devoirs de sa carrière. L'intérêt collectif, comme l'intérêt individucl, l'exige.

L'Europe sait ce qu’il en coûte de négliger l'instruction publique, Aussi, les pages de son histoire sont-elles écrites avec du

sang, Si notre mère-patrie a été souvent bouleversée par le souffle des révolutions, elle le doit à l'nsuffisance d’un enseignement convenable.

C'est ce qu’elle a compris après la terrible leçon de 1870. Elle a multiplié, non seulement ses chaires d'enseignement primaire, secondaire et supérieur, mais elle dispense à ses enfants un enseignement technique et pratique d'agriculture, d arts et de métiers. La somme des impôts que chaque citoyen paie retourne au service de la collectivité ; à l'instar de ce qui se passe dans la nature : tous les cours d’eau tendent à l'océan pour revenir à la terre sous forme de pluie fécondante,

Entre les devoirs qui incombent à la société, il en est peu qui s'imposent avec plus de force que le devoir de conserver la santé de ses membres. De la connaissance des lois biologiques découlent les notions de l'hygiène, guide de la santé. Hygiène de la personne, dé l'habitation, du milieu ambiant, de la profession, du métier, voilà autant de sujets avec lesquels tout citoyen devrait être familier.

Les lois de la vie sont sujettes à de nom-

breuses aberrations qu'il importe de connaître ; c’est le lot de la science médicale.

Les diverses méthodes de ramener à la ligne normale les fonctions déviées, constituent l’art médical, La médecine était autrefois un art, bienfaisant sans doute, mais dépourvu de méthode, de contrôle ; elle tenait de l’empirisme, Je ne vous ferai pas assister à son évolution à travers les siècles ; qu’il suffise de dire que ce fut un enfantement aussi pénible que prolongé.

La médecine n'a véritablement connu sa voie que depuis le jour où elle s’est dégagée des liens des systèmes multiples qui entravaient sa marche, Les systèmes, comme les facettes d’une sphère, ne représentent, tout au plus, qu’un des points du vrai.

Lavoisier démontre que la vie des êtres obéit à des lois physico-chimiques.

Richat crée l’anatomie générale,

Trousseau fait de la thérapeutique expérimentale.

Claude Bernard crée la physiologie expérimentale et Charles Richet marche sur ses traces.

Pasteur révèle l’action des infiniment petits et rend à l’humanité des services inappréciables. La médecine scientifique est fondée et nous avons le bonheur d'assister à son développement.

On a dit cette banalité: “La science n’a pas de patrie” Permettez-moi de croire qu'il n’en est rien. La patrie de la science ? c’est le lieu béni où on la cultive avec le plus de piété. La patrie de la science ? c’est le foyer où les chercheurs du Vrai en entretiennent le feu sacré. La patrie de la science, c’est la France, c’est Paris avec ses quarante mille étudiants, ses milliers de savants. professeurs, ses musées, ses bibliothèques ! C'est la Sorbonne, c’est l'Ecole de Médecine, c'est le Collège de France, c’est l’Institut Pasteur, foyers ardents dont la chaleur et la lumière rayonnent sur le monde civilisé.

Il y a quelques mois, l’Université de Paris recevait la visite de neuf déléoués officiels des universités de la Grande.

Bretagne; que cherchaient ces délégués ?

Ils venaient surprendre la raison de la supériorité de cette institution nonpareille. On les conduisit dans les laboratoires ; on les fit assister aux classes des

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travaux pratiques. Résultat : ils demandèrent pour leurs élèves la faveur d’être admis aux cours de cette noble ‘“ Alma Mater.”

Cette faveur insigne, je venais de l’obtenir pour nos étudiants Canadiens-français, et j'entrevoyais le jour trois fois béni, où notre jeunesse studieuse viendrait assister aux travaux des grands maîtres de la science médicale,

Honneur et reconnaissance à Messieurs Biouardel, Liard, Richet, Herbette, Langlois, etc, à qui nous devons ce service signalé ! (Applaudissements.)

Le personnel enseignant de la faculté de médecine de médecine de Paris, comprend trente quatre professeurs titulaires, trente-sept professeurs agrégés ; quinze chefs de laboratoire, dix-sept préparateurs.

Les travaux pratiques occupent plus de soixante démonstrateurs, prosecteurs et aides.

Anatomie, histologie, physiologie, pharmacologie, chimie, pathologie, hygiène, bactériologie, tout est démoneré ‘“ pratiquement.” Sans doute que les cours théoriques sont donnés par d’eminents profes-

seurs, mais les élèves ne sont pas tenus de les suivre ; cependant que nul n’est exempt de prendre part aux travaux de laboratoire.

Ceux-ci se passent sous l'œil du chef et de ses adjoints. Vous avez à démontrer, disons un tissu quelconque ; la procédure à suivre est inscrite au tableau mural,

Voici une pièce, vous avez votre microtome à main, vous faites une coupe que vous colorez, que vous portez sur le champ du microscope, L'examen attentif vous révèlera s'il y a quelque chose de défectueux dans votre préparation, car vous avez à côté de vous des pièces-types qui vous servent de termes de comparaison ; de plus, le chefest là pour vous guider, s’il y a lieu. Si votre préparation est parfaite, on vous permet de la conserver pour votre instruction personnelle, sinon, vous avez à recommencer.

Il en est ainsi pour toutes les matières susceptibles de démonstration.

Le service des hôpitaux est sous la direction de plus de deux cents médecins et chirurgiens,

Les étudiants sont repartis par groupe de ving-cinq ou trente, et selon les séries

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pathologiques à étudier. La durée de chaque service est de pas moins de trois mois.

Les patients sont comme la propriété des professeurs et de leurs élèves. Ceuxci doivent se rendre compte des particularités de chaque cas, les noter et répondre aux questions des chefs de clinique ou des professeurs,

À chaque clinique est attaché un laboratoire de recherches scientifiques, de sorte que, les produits pathologiques sont examinés sur place et sans délai; le diagnostic est précisé et le traitement, un traitement aussi rationel que possible, est institué La lumière est portée sur tous les points accessibles, Cette méthode cst la seule qui nous permette de devenir des médecins dignes de confiance, Une bibliothèque et un musée sont annexés à chaque hôpital.

Ajoutez à toutes ces ressources, dix grands musées, sept bibliothèques, quinze à vingt sociétés de médecine, cinquante journaux et revues, et vous aurez une idée approximative des trésors de science mis gratuitement à la portée de tous.

Mettez dans ce milieu la fleur de notre jeunesse universitaire et vous verrez quels

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fruits abondants elle portera. Car ce n'est ni le talent ni le cœur qui lui manquent.

Disons-ie franchement, malgré un dévouement et des sacrifices considérables, nos professeurs n’ont pas eu l'avantage de se fortifier dans l'exercice des méthodes molernes, Il ne leur a pas été donné de suivre les grands maîtres, et malgré un mérite personnel que je me plais à reconnaître, il leur manque quelques-unes des qualités qui font les professeurs. Certes, cet état de choses n’a pas dépendu d'eux, La source de notre faiblesse git dans le fait que l’organisation de notre enseignement médical a été entièrement laissée à l'initiative privée. Vous savez bien que nos ressources particulières ne peuvent point suffire à la tâche, A qui donc incombe ce devoir, si ce n’est à la société, à ses représentants, au conseil de la nation. N'est-il pas d'intérêt public que la vie des citoyens soit protégée par

des aviseurs médicaux parfaitement qualifiés ?

Comment! on jette des millions de dollars aux compagnies de voies ferrées, et on ne songe même pas que la vie des

citoyens vaut pour le moins autant que la vitalité des relations commerciales,

N'est-il pas temps qu’une partie des revenus publics soit affectée à l’organisation et au maintien d’un enseignement médical basé sur les progrès scientifiques modernes ?

Nous sommes un jeune peuple doué d'une grande résistance physique, de superbes dispositions intellectuelles ; ne laissons pas cette force se dissiper et se perdre et ces talents dégénérer. Deux moyens sont à notre disposition : faire venir des professeurs compétents ou envoyer les nôtres se former sous les maîtres modernes, La France nous tend la main, elle nous ouvre gratuitement ses écoles, sachons profiter des avantages incomparables qu'elle nous offre,

Magistrats, législateurs, hommes de profession, hommes de la finance et du commerce, hommes des arts et des métiers.

tous guides de l'opinion publique, sachons être à la hauteur de la mission qui nous incombe, L'intérêt public, comme l'intérêt privé, l'exige. (Applaudissements.)

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