L'OUVRIER
chaque jour on rognait la part de pain de la maison pour porter plus d'avoine à l'écurie,
Dame! cet animal n’était-il pas l’associé indispensable du chef de la famille et celui-ci ne devait : il pas partager les bénéfices à parts égales! Tant pis pour l’homme s’il avait à nourir six bouches de plus.
Il n’était pas marié, le cheval ; pas si bôte!
Une fois par semaine, le dimanche, l'animal mangeait moins et la famille un peu plus. C'était peut-être une injustice commise aux dépens de l'associé quadrupède, mais l’homme l'avait ainsi décidé et il disait qu’il était bon qu’il mangeât à son appétit cinquante-deux fois l'an, le gloûton !
Un matin, en regardant son cheval tirer sa charge, il constata avec stupeur que la bête tendait le cou avec effort, baissait beaucoup la tête ; le train de derrière allait déhanché, le jarret semblait vaciller, le sabot mordaïit mal la terre. . .Malheur! !! il était épuisé pour de bon...
Lui, l’homme, le pauvre, sentait bien aussi ses biceps s’affaiblir ; les muscles avaient disparu, il ne restait plus que des cordes limées par trente ans de travail. 4
Il arrêta sa voiture ; tout s’arrèta : machine roulante, bête et charretier.
Les trois parties du gagne pain sedésagrégeaient ; et une larme coula le long de la joue du malheureux, le cheval tourna son œil triste du côté de
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son associé, et la charette elle-même fit entendre un gémissement dans ce concert de misère, muet jusqu'alors.
— Voyez-vous, foreman, dit le malheureux en rentrant au chantier, mon cheval n’en peut plus, ma charrette est malade, et moi, je n’en vaux guère mieux. Il n’y a qu’un moyen de m'en tirer: laissez moi chartier de la terre et donnez ma part de pierres à des camarades plus vigoureux qui ne se plaindront pas de l'échange
—$i ton cheval nest pas capable de charrier de la pierre....eh bien !.... sacre lon camp...
Viens! on va régler ton compte.
On le lui règla son compte ; il reçut quelques piastres, et charretier, charette et cheval reprirent le chemin de la maison.
Ce soir là, à l'heure où l’on soupe d’ordinaire dans les maisons habituées à trois repas, le cheval et les enfants seuls mangèrent chez le charretier ; sa femme et lui n'avaient pas d’appétit.... [l y a des moments où lon n’a pas faim, malgré l'estomac vide...
— Et, comme ça, mon pauvre vieux, dit la femme, on t'a clairé, on t'a dit de sacrer lon camp.
—- .... Oui....c'est comme ça....nous sommes trop vieux tous les trois...
—ÆEt qu'est-ce qu’on va devenir, mon Dieu ?
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