‹ Entre nous [microforme]Chapitre 3 sur 33 · ARR · texte numérisé non relu

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La question d’opposer une digue aux ravages matériels et moraux causés par l'alcoolisme est tellement à l’ordre du jour dans les pays civilisés et intéresse tant la société, la famille et l'individu, que je crois devoir lui consacrer aujourd’hui toute ma causerie.

Si le sujet paraît un peu sévère, aucun de mes lecteurs, à coup sûr, n’en pourra nier l'utilité, et peut-être les réflexions et surtout les statistiques contenues dans cet article pourront-elles produire quelque bien.

Ainsi que l’a dit un savant, il n’y a nulle part un écrivain, un statisticien, un administrateur, un magistrat, qui soutienne que l'alcool n’est pas le facteur principal du paupérisme, des crimes, de la folie et de toutes les dégradations humaines.

Itest remarquable de constater que c’est en France, le pays où il existe le moins de sociétés de tempérance, que l’on a fait les travaux de sta. tistique les plus complets sur l'alcoolisme, et le rapport présenté l’année dernière, par M. N.

Claude, sénateur, président de la commission d'enquête sur la consommation del alcool, est cer-

taiaement une œuvre admirable qui comprend deux gros volumes et un atlas de statistiques graphiques aussi parfaits que possible.

Il y a des pays où les sénateurs travaillent et servent par conséquent à quelque chose.

C’est à ce rapport que je vais emprunter la plupart des renseignements que je vous donnerai.

L'alcoolisme se présente sous deux états: aigu et chronique.

L'alcoolisme aigu comprend l'ivresse ordinaire, l'ivresse convulsive et l'ivresse apoplectique, €est. à dire que le buveur passe par trois périodes, gaie ou triste selon le tempérament, puis furieuse et enfin inerte.

Ses effets sont tellement connus que je ne crois pas nécessaire d'entrer dans des détails.

L’alcoolisme chronique se divise en deux clas” ses ; l'alcoolisme acquis et l'alcoolisme héréditaire. C’est là surtout le mal qui a une influence sur la société et la famille.

Au commencement, les boissons alcoliques ne déterminent d’autres troubles qu'un léger degré d’excitation et d’insomnie et ce n'est que peu à peu et au bout d’un certain temps que surviennent les symptômes révélateurs d'une intoxication réelle. La période de temps nécessaire à une modification du système nerveux par les liqueurs spiritueuses chez l’homme qui boït sans s’enivrer

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est ainsi relativement courte et, abstraction faite des troubles locaux produits par les boissons alcooliques sur le tube digestif, c’est le système nerveux qui subit les premières atteintes de l’intoxication chronique, c’est toujours lui qui en est le principal support. Les importantes fonctions dévolues à ce système; sensibilité, intelligence, mobilité, sont simultanément ou successivement altérées.

La sensibilité morale, comme la sensibilité physique, est souvent exagérée ou pervertie.

Le buveur, d’abord plus impressionnable, parfois plus affectueux. devient impatient, emporté, querelleur, inquiet, triste, et souvent il tombe dans le désespoir. D'ailleurs, il est excité non-seulement par l’action de l’alcool, mais encore par l’insomnie qui en est la conséquence. L’éinsomnie, en effet, esé un des symptômes les plus constants de l'alcoolisme. Le sommeil est difficile, peu prolongé, souvent pénible et presque toujours troublé par des rêvasseries et des songes effrayants.

Chez le buveur, l'embonpoint est très variable ; si, le plus ordinairement, l’alcoolique engraisse d'abord et maigrit ensuite, il n’en est pas moins vrai qui souvent il y a lieu de distinguer des alcooliques maigres et des alcooliques gras, comme il y a des vieillards maigres et des vieillards gras,

Les lésions matérielles occasionnées par l'alcoolisme ont une grande ressemblance avec celles

qu'entraîne à sa suite le progrès des années et nous prouvent que l'alcoolisme n'est, en somme, qu'une vieillesse anticipée.

Diminution de la force physique, abaissement de la taille, stérilité relative et accroissement de la mortalité, tels sont, dans l’ordre physique, les principaux effets des liqueurs spiritueuses chez les peuples qui en abusent.

Tous les alcools ne produisent pas les mêmes . effets.

Dans les pays scandinaves, où l’on fait une consommation exclusive d’eau-de-vie de pommes de terre, l’alcoolisme atteint sa plus grande intensité ; et, si dans les autres pays du Nord l’alcoolisme fait aussi de nombreuses victimes, cela tient aux eaux de vie de grains et de betteraves dont on y fait commerce. Mais cette question se précise bien davantage l’orsqu’on la limite à la France, où il a été prouvé que les délits et les crimes résultant des boissons alcooliques étaient en rapport direct avec l'emploi des alcools autres que celui fourni par le vin.

C’esten effet, dans les départements non vinicoles que l’on voit se produire avec le plus de fréquence l'alcoolisme ; et si, dans les contrées où on récolte le vin, il existe quelque fois des alcooliques, cela tient à la présence de grandes industries qui en-

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Voici le classement des différents pays selon la consommation individuelle :

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Quelle voie faut-il suivre pour remédier à un pareil état de choses ? Le Dr Lancereaux l’a indiqué en ces termes :

Le remède contre l’alcolisme peut être ainsi défini : inspecter sérieusement la fabrication et la vente des boissons alcooliques, édicter les peines les plus sévères contre les falsifications et sopposer à la multiplication des cabarets.

S'opposer seulement à la multiplication des débits de boissons, comme le font nombre de citoyens

animés du reste des meilleures intentions, c’est en

effet ne s occuper que de la moitié de la question, car la falsification fait plus de mal que la quantité de boissons absorbées, et pour preuve je citerai encore le même savant :

Il est une cause à ce mal (l’alcolisme) qui va, chaque jour, gagnant du terrain, c’est la mauvaise qualité des boiïssons livrées à la consommation. Depuis longtemps, j'ai remarqué que ce ne sont pas les individus qui font les plus grands excès qui sont les plus alcoolisés ; parmi nos malades des hôpitaux, un grand nombre se contentent chaque jour de quelques petits verres d’eau-de-vie ou de liqueurs, quelques-uns même ne boivent guère plus dun litre et demi à deux litres (deux pintes) de vin, et, néanmoins ils présentent les accidents les plus sérieux. S'il en est ainsi, il faut bien admettre que ce n’est pas la quantité qui a le plus contribué à lPintoxication.

Si on examine le diagramme constatant la relation qui existe entre le nombre de suicides ayant eu pour cause notoire l'excès des boissons alcooliques et Paugmentation de 11 consommation de l'alcool pur, on ne peut s'empêcher de constater que ces nombres sont proportionnels et se suivent constamment.

Le fait est surtout remarquable depuis 1870 jusqu’à 1885.

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De 1871 à 1875, on constate une décroissance très sensible de suicides en même temps qu’une diminution très notable dans la consommation de l'alcool, mais à partir de 1875 jusqu’en 1885, les nombres se suivent constamment en augmentant.

Pendant cette période décennale, le nombre des suicides a presque doublé et la consommation de l’alcool pur s’est également élevée dans la même proportion.

C’est en Normandie, dans le département de la Manche (contrée non vignoble), que l’on constate le plus grand mal : 35 suicides alcooliques sur 100 suicides.

Les régions vignobles ont très peu de suicides alcooliques.

La Normandie, la Bretagne et l’Est fournissent le plus grand nombre, c’est du reste dans ces contrées que l’on consomme surtout les eaux de vie de cidre, de betterave et de grains.

Le nombre de cas d'ivresse publique à aussi son importance, puisqu’il se rattache directement à la question.

Or, ce sont encore les mêmes régions où l’on consomme des alcools ne provenant pas du vin, qui figurent avec les teintes les plus sombres : le département de la Seine Inférieure (Normandie) et celui du Finistère (Bretagne).

Depuis vingt-cinq ans, la marche de l’aliénation alcoolique est accusée d’une manière très nette.

Au début, la proportion des malades dont l’affection était due à l’alcoolisme était de 7 à 8 pour cent entrées dans les asiles ; elle se montait en 1885 à 16 pour cent.

D’après les statistiques, on voit que les asiles qui accusent le plus fort contingent alcoolique se trouvent précisément dans les pays où la consommation alcoolique est la plus forte.

Toutefois, le Nord semble, au point de vue de l’aliénation mentale alcoolique, jouir de la même immunité signalée au point de vue des suicides et des morts accidentelles ; en général, les pays qui consomment le plus de bière sont mieux partagés

que ceux qui consomment du cidre.

C’est encore en Normandie, dans la Seine Inférieure, que l’on constate le plus grand nombre d’aliénés alcoliques.

Le gin est le fléau de la Hollande et de la Belgique, et voici qui le prouve clairement :

Les vrais buveurs d'alcool consomment des quantités de genièvre qui échappent en calcul. Les ouvriers terrassiers et des polders, que ce pays humide nourrit par milliers, en donnent pourtant quelque idée, Quoique endurcis à une besogne qui briserait en peu de temps un ouvrier ordinaire, ces rudes travailleurs meurent vite parce qu'ils boivent outre mesure. Une pinte de genièvre par jour est pour beaucoup d’entre eux, un minimum souvent dépassé.

Parfois, en louant une équipe de ces ouvriers, on est forcé de stipuler les clauses sous la forme d’un certain nombre de litres, aux-

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quelles on ajoute quelques ‘‘ cents ” pour les rares nécessités de la vie qui ne peuvent se satisfaire par Pabsorption des alcools. Vous refusez-vous à ce genre de traité, leur offrant en espèces un salaire assez élevé, ils ne voudront rien entendre ; l'argent, pour eux, c'est le genièvre ; ils n’ont guère d’autres besoins,

Un point sur lequel j'insiste surtout est celui de la diversité des alcools.

En effet, comme l'ont dit des savants distingués, l'alcool n'est pas un, et grâce aux progrès de la chimie moderne, le nombre de ces corps s'accroît chaque jour et constitue des séries parallèles,

L'alcool de vin est le moins toxique, mais les alcools de cidre, de betteraves et de grains sont les plus dangereux ; ce sont ces derniers que l’on consomme le plus dans les pays froids.

On retrouve partout le même phénomène, la consommation de l'alcool s'accroît de plus en plus au fur et à mesure que l’on gagne le Nord et que l'on s'approche de la mer.

Il y a toujours un rapport intime entre la consommation de l’alcool pur et celles des principales autres boissons alcooliques, le vin, le cidre et la bière. Il a déjà été établi que plus une région récolte de vin, et par conséquent en consomme, moins elle absorbe d'alcool Dans celles, au con. traire, qui sont privées de vin et qui ont recours à la bière ou au cidre, boissons moins alcooliques, la consommation de l'alcool acquiert une grande importance.

On pourrait d que l’homme cherche dans l'eau-de-vie la quautité d'alcool qu’il n’a pu trouver dans la bière et le cidre, et qu’il aurait rencontrée dans le vin.

Poussé à ses extrêmes limites, l'alcoolisme crée en quelque sorte une race spéciale qui peut bien se continuer pendant un certain temps avec ses infirmités physiques et ses tendances vicieuses, mais qui heureusement manque d’éléments suffisants pour se perpétuer : exposée à toutes sortes d'accidents et de m ‘adies, vouée à la stérilité, elle ne tarde pas à dis ître et ainsi s'éteint parfois, le plus souvent même l’alcoolisme, quand il est tombé dans la famille.

Les nations, comme les individus, ne peuvent vivre longtemps qu’à la condition d’être sobres et vertueuses ; dès l'instant où elles deviennent in. tempérantes et vicieuses, elles sont destinées à périr.

La viabilité d’un peuple dépend d’un certain nombre de conditions, et quand au travers de celles. ei s’introduit l’abus des boissons alcooliques, on ne saurait trop prendre garde qu’il y a là une menace de décadence plus ou moins prochaine.

Le peuple Canadien, dont l’accroissement fait l’étonnement du monde entier, n’a dû son extenstion qu’à sa tempérance et à ses bonnes mœurs, et si dans nos campagnes il nous est donné de voir

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des familles si nombreuses, c’est parce que les parents ont sû conserver les forces vitales que leur permettent de perpétuer leur race.

Le cultivateur, qui constitue l'élément le plus sain de notre population, grâce à ses habitudes de travail, est moins exposé que l'habitant des villes aux dangers des occasions de boire, et c’est lui qui se charge de faire la meilleure politique de race, en élevant de nombreux enfants sains et forts comme lui,

C'est grâce à lui que l'élément français en est arrivé à refouler le germe anglo-saxon qui s'était suplanté dans notre province, et Jacques Bonhomme, quand il vient chez nous, ne peut s'empêcher d'admirer les résultats merveilleux auxquels est arrivé Jean-Baptiste qui, entouré d'élé. ments souvent hostiles sur le continent américain, s'est chargé de le conquérir d'une manière pacifique mais irrésistible.

Emportant avec lui sa langue et sa croyance, il impose l’une et l’autre dans les contrées qu’il envahit, et partout il fait respecter ses titres de Catholique et de Français.

Il est cependant indéniable que l'alcoolisme fait des progrès chez nous comme ailleurs, mais c’est parce que le mal n’est pas encore trop enraciné qu’il faut l’attaquer maintenant, afin d'éviter à nos

descendants une tache qu’ils ne seraient peut-être pas de force à accomplir.

A la suite d’études sérieuses et de recherches minutieuses les sénateurs français en sont arrivés à cette conclusion basée sur les statistiques dont je n’ai fait que donner un aperçu plus haut :

Affranchir les boissons hygièniques : vins, cidres, bières, et faire payer leur rançon par l'alcool.

Aïnsi qu'on a pu le voir par les exemples que j'ai cités, ce n’est pas tant la quantité que la mauvaise qualité des alcools qui produit l’alcoolisme.

En Russie, l’eau de vie non rectifiée est la boisson de ce qu’on appelle encore là-bas, les gens de la basse classe, des anciens serfs, des ouvriers, des soldats et de leurs femmes (surtout les vieilles). Ces dernières ne le cèdent en rien, pour boire, à leurs maris ou à leurs frères. Dans les classes supérieures, il est d'usage général de commencer chaque repas par un petit verre de bonne eau-de-vie doublement rectifiée ; dans cette partie de la population il est rare de voir un homme perdre, même en buvant exagérement, l'empire sur soi-même. Par contre, ceux qui boivent de l’eau-de-vie, non rectifiée, hommes et femmes, se promènent souvent en trébuchant ou bien gisent ivres-morts; c'est surtout le ças les dimanches et les jours de fête, dont on compte quatre-vingt seize par an en Russie.

Les effets des mauvais alcools sont les mèmes partout et tel buveur qui n’absorbe que deux pintes d'alcool de grains deviendra alcoolique quatre fois plus vite qu’un autre qui boit de l’al. cool de vin.

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On nous dit souvent qu’autrefois, il y a trente ou quarante ans, les canadiens français buvaient beaucoup plus que de ncs jours et que partout, dans les moindres paroisses comme dans les cités, on consommait une grande quantité d’alcool, mais on à bien soin d’ajouter avec raison :

— Alors, on ne buvait guère quede la Jamaïque, comme disent encore les bons vieux, et dix verres de rhum ne faisaient pas autant de mal qu’un verre de ce mauvais whiskey qu’on nous vend aujourd hui.

Le rhum nous venait directement des lieux de production, il était sain, tandis que maintenant, sous prétexte probablement d'encourager l’industrie du pays, ce sont les gens d’Ontario qui nous désagrègent avec leur alcool de grain, le plus toxique et le plus malfaisant de tous.

La province d’Ontario, qui pose à la vertu, est en réalité la source de tout le mal, de l’alcoolisme abrutissant, car c’est là que se fabriquent tous les alcools indigènes, et vous ne trouverez pas une seule distillerie dans tout le pays français, la province de Québec, ni un seul distillateur canadienfrançais dans tout le Canada.

Si nos débitants vendent le poison en détail, les Ontariens nous empoisonnent en gros, ce qui ne les empêche pas, du reste, de déblatérer contre les buveurs de la province de Québec et de prêcher contre les maux dont ils sont les auteurs.

N’a-t-on pas vu dernièrement le plus grand distillateur du Canada, donner dix mille piastres à l’ Armée du Salut ! !!

Il eut été mieux inspiré en donnant cette somme aux familles de ceux qu’il a perdus par ses produits malfaisants.

Les hommes qui ont quelque souci de la santé et de la morale publique, devraient tout d’abord déclarer la güerre à ces distilleries d’alcools de grain, chercher à en empêcher la fabrication, et agir de manière à encourager l’emploi exclusif des boissons hygiéniques, vins, cidres de pommes et bières.

Les distillateurs jetteront des cris de paon, mais mieux vaut empêcher une vingtaine d'individus de s'enrichir que de ruiner tout un penple. L'intérêt publie avant tout.

Le rang que le Canada occupe dans la liste des peuples, au point de vue de la consommation de l’alcool, n’est pas mauvais, mais il ne faut pas perdre de vue, je le répète, que nous ne consommons que de mauvais produits et qu’ils fout plus de mal que si nous buvions trois ou quatre fois la même quantité de bonne eau-de-vie.

Je ne fais pas de propagande pour, encourager l'absorption d’une plus grande quantité d'alcool, mais je tiens à protester contre l’infériorité et les dangers des produits des empoisonneurs d’Ontario.

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Nous avons évidemment trop de débits de boissons, quoique sous ce rapport nous soyons dans une bien meilleure situation que la France, que j'ai surtout prise comme point de comparaison.

Chez nos cousins d'outre-mer il existe en moyenne 1 débit pour 94 habitants, et dans certains départements on en compte 1 pour 52 habitants, ce qui est déplorable.

A Montréal il y à 510 débitants pour une population d'à peu près 200,000 âmes, soit 1 débitant par 392 habitants.

Cependant il ne faudrait pas en conclure qu'on se grise plus en France que chez nous, car c'est tout le contraire.

La moyenne des inculpés pour cause d'ivresse publique n’est que de 178 pour 100,000 habitants en France.

A Montréal, pendant l’année 1887, d'après le rapport officiel de la cour du Recorder, il y a eu 3,741 inculpés pour cause d'ivresse, ce qui fait une proportion de 1870 par 100,000 habitants, soit dix fois plus qu'en France ! !!

Dans les contrées les plus adonnées aux excès alcooliques, Normandie et Bretagne, la propor, tion n’est que que de 809 pour la Seine Inférieure et 645 pour le Finistère, par 100,000 habitants.

Vous voyez que si les cas d'ivresse publique sont si nombreux à Montréal, ils sont occasionnés sur.

ENTRE-NOUS tout par la mauvaise qualité de la boisson, et c’est pourquoi l'attention des législateurs doit être attirée sur ce point.

J'apprends, du reste, qu’une nouvelle loi doit édicter des peines très sévères contre les falfica.teurs, mais nous ne pouvons pas tout faire chez nous, et c’est surtout dans la province d’Ontario, dans les distilleries, qu'il faudrait aller chercher les coupables.

Et maintenant, voulez-vous savoir qu’elles sont les peines infligées, en France, aux ivrognes récidivistes, voici le texte de la loi:

Toute personne qui aura été condamnée deux fois en police cor rectionnelle, pour délit d'ivresse manifeste, sera déclarée, par le second jugement, incapable d'exercer les droits suivants :

lo De vote et d'élection ;

20 D'éligibilité ;

30 D'’être appelée où nommée aux fonctions de juré ou autres fonctions publiques ou aux emplois de l’administration, ou d'exercer ces fonctions ou emploi ;

40 De port d'armes, (droit de chasse) pendant deux ans à partir du jour où la condamnation sera devenue irrévocable.

On est plus sévère qu'ici, n'est-ce pas?

Une mesure des plus curieuse existe en Angleterre :

Les débitants qui s'engagent à fermer leur établissement un jour par semaine (six days licence), ou à le fermer chaque jour une heure avant l’heure réglementaire (early closing), jouissent d’une réduction, sur le tarif ordinaire, d’un septième pour

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les six days licences et de deux septièmes pour les six days and early closing licences.

C’est là une mesure contre l’alccolisme, mesure qui nous prouve que les Anglais qui font tant parade de respect pour le jour du Seigneur, se grisent et grisent les autres, à Londres, le dimanche, comme les autres jours.

Quand il y à quelques sous à gagner, l'homme aux bons principes disparaît pour faire place à l'homme d'affaires. k

On: voit le même phénomène en Canada, où ceux qui bénéficent le plus de l'alcoolisme sont les fabri- ‘ants de whiskey qui prêchent la tempérance.

Si vous voulez détruire l’ivrognerie, allez dans Ontario et faites disparaître d’abord les distilleries des fils de John Bull.

Montréal s’est enfin décidé à adopter la lumière électrique comme mode d'écluiruge, et bien que certains quartiers se plaignent encore, c’est un grand progrès, un progrès indispensable dans notre siècle de découvertes.

Cette amélioration n’'enthousiasme cependant personne ; les progrès étonnants que la science fait chaque jour nous rendent exigeants et, loin d'admirer l'éclairage électrique, nous nous contentons de constater plutôt ses imperfections en nous disant que l’on fera mieux dans quelques années.

Nos aïeux seraient bien êtonnés s’il revenaient quelque soir se promener dans nos rues, mais il faut avouer qu'ils n'étaient guère noctambules et qu'ils devaient se coucher avec les poules, puis que l’idée d'éclairer les rues ne les a jamais beaucoup préoccupés. :

Sans remonter au déluge, ni même à l'ère chré tienne, on constate que nos devanciers du commencement des temps modernes se contentaient de porter une simple lanterne quand d'aventure ils mettaient les pieds dehors, la nuit, dans les grandes villes, tout comme on le fait de nos jours dans les villages les plus pauvres.

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A Paris, dit un vieil auteur, le silence des nuits était quelque fois troublé par le prêtre de Notre Dame, de Saint-Gervais ou de Saint-Leu, s'en allant porter à la lueur des flambeaux, et sous le dais sombre, l’hostie et les consolations dernières à un mourant ... Puis les cris et le cliquetis d’'épées qui annoncent une mort violente, la plainte étouffée de quelque malheureux frappé dans l’om bre, le fracas d'une fenêtre qui s'ouvre et qui se referme après le bruit produit par la chute d’un corps au milieu de quelque flaque fangeuse ; ou bien encore, devers la tour de Nesle, la lourde chûte d'une masse d’eau, car c’est là le petit séjour des esbattements clandestins ; c’est là que passe sa nuit

cette reine

Qui commanda que Buridan:

Fut jeté dans un sac en Seine.

‘€ Dès quatre heures du soir, dit M. Edouard Fournier, en hiver, Paris devenait une ville dangereuse, les rues ne pouvaient plus en être fréquentées sans péril ”?.

Il y avait bien les gens du guet qui faisaient la police de la ville, mais ‘‘ces bonnes gens, grelottant de froid et de peur, se morfondaient toute la nuit, à la lueur des chandelles fumeuses que leur délivraient messieurs les échevins, puis le matin venu, sans avoir rien vu, sans avoir surtout chers

ché à rien voir, ils rentraient chez eux plus morts que vifs ?”

Sitôt qu'il faisait nuit, en effet, les #7auvais garçons s'emparaient de la ville, brûlant, pillant, volant, massacrant les passants attardés, et les laquais de bonne maison, l’épée à la main, insultaient et frappaient les roturiers ‘ qui avaient l’audace de se trouver sur leur passage ”

Il y a à peine trois cents ans que les choses allaient ainsi, c'était le bon lemps que regrettent encore certaines gens qui semblent se plaindre de ne pas être rossés et batonnés.

En 1662 Laudati de Caraffe obtint la concession du privilège de former une compagnie de porteflambeaux et porte-lanternes dans la ville et faubourgs de Paris.

Ces porte-lanteraes étaient divisés par postes chacun de huit cents pas, dit l'arrêt d’enregistrement, ‘‘ les dits porte-lanternes auront un sable, (sablier) juste d’un quart d'heure, marqué aux armes de la ville, qu'ils porteront attaché à leur ceinture, et les gens de pied qui voudront se servir des dites lanternes payeront, pour chaque quart d'heure, trois sols.”

Trois sous par quart d'heure, c'était cher, et peu de gens de pied pouvaient, je crois, se payer ce luxe.

Ce n’est qu’en 1667 que le premier lieutenant de police, £a Reynie, conçut le projet d'éclairer

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ÉCLAIRAGE 61 Paris avec quelque régularité, On suspendit d'abord, dit Fournier, à qui j'emprunte ces détails, une lanterne garnie d’une chandelle allumée, à chaque extrémité de rue, et une autre au milieu. Louis XIV fut si content de cette innovation qui faisait briller son règne, qu'il fit frapper une médaille avec cette légende : securilas, nilor.

Voilà où en était l'éclairage de la voile lumière il y à deux cents ans.

Les Parisiens étaient enthousiasmés, et la Gazette de Robinet célébra cet événement dans les vers suivants :

C'est que vray comme je le dy, Il fera, comme en plein midy, Clair la nuit, dedans chaque rue, De longue ou de courte étendue, Par le grand nombre de clartés Qu'il fait mettre de tous côtés En autant de belles lanternes,.

Un autre enthousiaste s'exprimait ainsi :

‘* L'invention d'éclairer Paris, pendant la nuit, par une infinité de lumières, mérite que les peuples les plus éloignés viennent voir ce que les Grecs et les Romains n'ont jamais pensé pour la. police de leurs républiques. Les lumières enfer. mées dans des fanaux de verre suspendus en l'air et à une égale distance, sont dans un ordre admi- ‘able et éclairent toute la nuit. Ce spectacle est si beau et si bien entendu, qu Archimède même, s’il

vivait encore, ne pourrait rien ajouter de plus agréable et de plus utile.”

Les Anglais, les Italiens, ne tarissent pas d’éloges

On n’allumait cependant les lampes que du premier novembre jusqu’à la fin de février; plus tard, en 1671, on les allume depuis le 20 octobre jusque fin mars, moins les jours de pleine lune, bien entendu.

Cette question de pleine lune a, du reste, été longtemps prise en considération dans tous les pays et, il y a quelques années encore, à Montréal, le gaz n’était pas allumé dans les rues treize ou quatorze jours sur trente.

Ce mode d'éclairage fut appliqué dans toutes les villes de France quelques années plus tard, et continua jusqu’à l'adoption de l’éclairage au gaz.

Et cette innovation d'éclairage me remet en memoire une phrase, une ânerie, trouvée dans un roman historique, intitulé : Æ/arie de Médecis :

‘€ Avant 1667, dit l’auteur, Paris restait pendant la nuit plongé dans une complète obscurité ; les réverbères, qui n’étaient pas encore inventés, rendaient la nuit plus obscure.”?

Vous voyez que c’est la France qui eut l'honneur d'inaugurer un système d'éclairage public, et c’est encore un français, Philippe Lebon qui, le pre mier, songea à utiliser dans le même but les gaz combustibles.

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Il donna l’idée, mais ses expériences ne furent pas couronnées de succès et il mourut en 1805, pauvre et presque inconnu.

Sa ville natale lui a érigé une statue, il y a deux ou trois ans, si j’ai bonne mémoire.

Ce n'est cependant pas la France qui bénéficia la première de la découverte de Lebon perfectionnée par Murdoch, mais bien l’ Angleterre.

En 1812, Windsor fonda une compagnie pour l'éclairage de Londres ; en 1816 il vint à Paris, et en 1817 commença à éclairer quelques rues. En 1820, une compagnie régulière fut fondée, et Paris profita enfin de l'invention de Lebon.

Québec à été éclairé au gaz en 1843, et Montréal] en 1844; aujourd’hui, ces deux villes ont la lumière électrique dans toutes leurs rues, Québec ayant précédé de plus d'un an la métropole commerciale dans cette voie de progrès.

Il ne faudrait pas croire cependant que l'usage du gaz doive étre fatalement proscrit par suite de l’envahissement de l'éclairage électrique, et pour s'en convaincre il suffit de se rappeler ce qui s’est passé, il y a soixante-dix ans, quand on adopta le gaz pour éclairer les rues de Paris.

À cette époque tous les producteurs d'huile à brûler furent frappés de stupeur, dit du Moncel, et ils voyaient dans la nouvelle découverte la ruine de cette industrie ; mais, contrairement à leurs

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prévisions, ils reconnurent bientôt que la consommation de l'huile à brûler augmentait avec le développement de l'éclairage au gaz, et cela devait être ainsi, car l'éclairage au gaz, en habituant les populations à une lumière plus vive, devait faire augmenter le nombre des lampes employées pour l'éclairage privé ét perfectionner à ce point de vue la construction des lampes elles-mêmes qui dépensèrent, pour cela, une plus grande quantité d'huile,

Ce coup d'œil rétrospectif nous montre quon exagère à tort en ce moment les conséquences que pourraît entraîner le développement de l’éclairage électrique. Quand on sera habitué à cette lumière vive qui fait paraître les becs de gaz aussi sombres que le paraissaient par rapport à eux, les reverbères à l’huiles, on se trouvera obligé de multiplier les becs de gaz sur les points ou l’on sera forcé de les employer, et la consommation pourra peut-être même dépasser ce qu’elle est aujourd’hui.

Quant à moi, je crois au développement progressif de l'éclairage électrique, au Canada surtout, où les pouvoirs t si nombreux, et je suis persuadé, «n iques années, un grand nombre ii au. it adopté ce système.

Bien ;!us, je suis certain qu'avant trente ans plusieurs grandes routes seront éclairées à la lumière électrique, grâce aux perfeetionnements qui permettront de produire l’électri té à très bon mar

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ché, Le vent est une force qui n’a pas encore été employée, mais il est probable que les inventeurs s'en occuperont bientôt et que l’on arrivera à faire produire à chaque lampe la quantité de fluide nécessaire à son alimentation. De légers moulins à vent perfectionnés et adaptés à chaque poteau seront sans doute les producteurs de cette électricité, et les accumulateurs rendront aussi, je crois, de grands services en ce sens.

On a parlé il y a quelques années de créer à Montréal un grand boulevard allant de la rue Saint- Denis au Sault-au-Récollet et je crois que si ce projet se réalisait, cette avenue éclairée à la lumière électrique serait une des plus belles promenades du monde.

Québec pourrait faire la même chose sur les routes de Saint Louis et de Sainte-Foye.

Quoi qu’il en advienne, il est certain que l’éclairage électrique, qui n’en est qu’à ses débuts, prendra bientôt une extension énorme dans tous les pays, et je voudrais bien être #0on petit-fils pour pouvoir contempler les merveilles du siècle pro: chain.

RL

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