DE CANARD
A Philippe aille.
Robert Galtoine, le peintre moderniste, récem- ! ment décoré, posait dans l'aoticliambre du ministre
I de l'inlérieur et des cultes, M. Lefèvre. Ce qui lo
V consolait un peu c'est qu'une douzaine de gens
^ graves, importants, faisaient comme lui. Certains,
tirantuue moustache ou des favoris, se dandinaient sur les banquettes, tantât la jambe droite sur la gauche, tantôt celle-ci sur celle-là ; beaucoup semblaient plongés dans un gouffre de réflexions, y* Des huissiers, bien rasés, la chaîne d'argent
quitrancfaesurrbabitnoiràlafrançaise, circulaient L avec des dossiers, sans se presser. Â leur allure,
'y on reconnaissait des philosophes. Ouï, certes. Ils
2Cfi ENTRÉE DE CLOWKS
savent bienque, leur cliet de quatre jours sombrant, eux resteront. Ah 1 ils en ont' vu défiler des sousseerétaires d'Etat et des ministres! Ces éphémères sont absolument impersonnels pour le personnel. K Monsieur le ministre... » Le nom n'importe (çufere.
Rabot surtout, l'huissier attaché spécialement
à M. Lefèvre, amusait Galtoine. Glabre, ventripotent comme uu bedeau, d'aspect solennel, il avait des haut-de-tète, une façon impayable de toiser un postulant, de rajuster son binocle au fin bout du nez, quand on lui tendait une carte. Galtoine lui donnant la sienne, il avait eu l'air de se dire : « Toi, mon petit, tu peux attendre... » Il n'avait point mauvaise façon, le peintre. Bien campé, assez gommeux, mais d'air indépendant, plein de
désinvolture, il n'avait sans ' doute pas plu à monsieur l'introducteur.
Aussi, lorsqu'après un petit quart d'heure, Rabot, appelé par la sonnerie du ministre, revint, c'est avec une drôle de figure que, bien que ce ne fut pas son tour, il pria M. Galtoine de passer. Robert n'acheva pas le croquis, déjà très enlevé, d'un quémandeur au profil de mouton, et entra.
Rabot grommelait :
— Il n'y a qu'un ministre pour recevoir de pareilles gens! Un artiste... quand trois conseillers généraux, deux préfets, un évêque, un député, restent à la porte.
Dans le vaste salon triste, tendu de vert sombre aux immenses fenêtres, Galtoine, pas très à Taise, aperçut à son bureau, entre plusieurs piles de paperasses, la chevelure, toujours un peu hirsute, de son ami Lefèvre, ministre depuis longtemps, deux mois. S'il ne savait trop quel accueil lui était réservé maintenant, il fut vite rassuré.
Se levant, M. Lefèvre, après une franche poignée de main, tout heureux d'être contemplé par un camarade des premières années dans le décor gouvernemental, dit, d'une voix de tribune :
— C'est bien de ta part, mon cher Robert, de ne pas oublier les anciens... Je me proposais toujours d'aller te faire la surprise d'aller te voir
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dans ton aldier. Mais tu sais, on a beau dire, on n'en finit plus ici... Prends ce fauteuil...
Ils s'assirent et le ministre reprît :
— Quel vent t'amène ? Que puis-je pour t'être agréable?,..
— Oh I rien pour moi... Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est <jue j'ai horreur do rendre visite à des gens occupés... Tu n'as pas l'air trop olympien... Je m'attendais à admirer une façon d'empereur sur le trône. Tu es toujours le même... Eb bien, je suis ici pour Papillon.
— Papillon?... Qui ça, Papillon?
— Tu le connais... Papillon, l'albinos, le savant, le laid, le bon ;7nfant... Tu ne le rappelles pas son vaste front, tant bosselé qu'il ressemblait à une coquille de noix ?... A la brasserie du Monôme,
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au quartier, nous lui fourrions un las de soucoupes dans ses poches, et lui ne s'en apercevait qu'eu se déshabillant... Je comprends que tu l'aies oublié, ambitieux!... Il le pensait; c'est même' pourquoi il n'a pas osé venir. Toujours timide, d'ailleurs, quoiqu'il ait pas mal roulé depuis... Il a voyagé un peu partout; même il a failli être scalpé...
A ce moment. Rabot ouvrit la porte et annonça « monseigneur l'évèque de Grivedesvignes «.
— Ces*, bien... c'est bien. Qu'il attende! répondit le ministre.
— Bref, Papillon assure avoir trouvé le moyen de diriger les ballons en leur donnant la forme lenticulaire. Son aérostat doit avoir un succès monstre... 11 a du génie, Papillon; il m'a décrit sa machine, je me suis laissé emballer, et, tout grand homme que tu es, tu feras sans doute
comme moi... Au reste, je ne veux pas t'ennuyer en te parlant technique, mais seulement to de-
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mander de lui faire obtenir un crédit, afin qu'il puisse prouver la justesse de son invention... Et ça monte haut les ballons !...
— Monsieur le préfet d'Aurillac...
— Rabot, je suis occupé...
... Tu vois ce que Ton me rase, hein?... Papillon, oui, parbleu ! je me souviens. Il est la cause d^une de mes meilleures aventures... Ah! j'étais loin de songer à lui quand tu m'as dit son nom !... Mais je vais te conter l'histoire. Tu ne dois pas la savoir ; tu ne fréquentais guère notre bande alors ; tu venais au quartier, mais irrégulièrement... Il y a quinze ans de ça, mon vieux.
Le ministre eut un accès de gaieté. « Ah ! sacré Papillon!... » Une bouffée de jeunesse lui éclairait le visage ; il riait de bon cœur, comme jadis.
Enfin :
— Tu as encore mémoire, cher ami, de cette superbe fille à la chevelure noire, ondoyante, aux yeux étranges, tziganes... de la belle et la bète
avec laquelle j'ai habité, rue Cujas, pendant une année?... Chaque fois que les amis venaient à la maison, ils la trouvaient barbottant dans sa cuvette. Vous Taviez baptisée : Canard,
C'était le bon temps alors...
Une fantaisiste, ma mie ! A Noël, elle voulut absolument aller entendre la messe de minuit, à la campagne. Je la menai à Meudon. C'était un soir de neige. Je nous revois encore, très amoureux l'un de l'autre, dans l'église; Canard, heureuse de ma soumission à son caprice, me regardait avec des yeux qui promettaient une nuit folle...
Ça ne m'empêcha point, trois semaines après, de lui faire un gros chagrin. Je l'avais quittée pour une nuit... avec la petite Zest, ce voyou blond, si amusant... Tu Tas connue intimement, je crois?
— Monsieur Caval, conseiller d'Etat.
L'huissier dont on n'entrevit que le nez, disparut bien vite.
... Le lendemain, Canard me boudaabsolument, et, à la brasserie, questionna Papillon sur le moyen de s'empoisonner sans trop souffrir... Lui, pour s'amuser ou se doutant peut-être du coup, prôna l'infusion de têtes de pavots :
— C'est délicieux, un grand verre vous endort,
VOUS fait avoir des songes de fumeur d'opium, et Ton n*a pas le souci de se réveiller... Pour quatre sous tu peux te payer ça...
Prévenu, je restai calme lorsque Canard m'apprit qu'elle avait assez de la vie, que j'étais un « sale type », et qu'elle allait mourir:
— Je me suis empoisonnée... Tu ne veux pas le croire ? voilà le reste de l'infusion de pavots.
— Ma pauvre petite, que veux-tu que j'y fasse? Il n'y a rien qui puisse réagir... C'est trop tard maintenant... Il faut en prendre son parti.
Je dis cela fort tranquillement. Elle eut une explosion de sanglots :
— C'est toute la peine que je te cause?... Ah! j'ai eu bien raison de mettre fin à mes jours. Tu seras content, liein.^ que je ne sois plus là? Tu vas t'en payer avec Zest? Faut-il que tu aies peu de goût pour fréquenter un chiffon pareil.^ Elle a tout ce qu'elle possède sur le dos, et encore sa robe n'est pas payée... le blond de ces cheveux non plus.
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— Voyons, Canard, ça t*est bien égal, puisque tu vas trépasser.
Mon argument dut la saisir, car elle s'arrêta court. Le sommeil, d'ailleurs, la prenait, ses cils avaient de légers battements... Elle voulut faire son testament, envoyer des lettres à je ne sais qui. Je lui offris de splendides feuilles de papier..
Canard avait vraiment une fin très digne, interrompue, de-ci de-là, par des envies de dormir ou par des larmes... Parfois, rien de plus comique que son trac; elle savait que, si elle fermait les paupières, elles ne se rouvriraient plus; elle écarquillait les yeux, respirait avec force et parfois se pinçait... Puis elle fut résignée et alors commença une élégie :
— Pourtant, la vie est belle. J'aimais le soleil, les fleurs, les baisers. C'est bien triste... bien triste, Achille, de quitter ces belles choses. Viens près de moi, là... plus près.
Je la pris sur mes genoux ainsi qu'un bébé, et Tembrassai follement. J'étais touché, quand même ; elle était si gentille ainsi, plus douce, plus
caressante que jamais; elle mourait bien. « Oui, je suis bien ainsi, avec toi... Tu regrettes de. m' avoir trompée, dis?... Donne ta bouche... Tiens 1 Tiens!... » Et elle s'endormit, entre deux baisers
Je la posai doucement sur le lit.
Un clair rayon, courant sur son gentil visage, réveilla mon amie. J'étais près d'elle et la contemplais; elle bailla, étirant ses bras, avec une fossette à chaque coude. Puis à ma vue, elle se rappela tout... Très étonnée d'être, encore lourde de la nuit, se tàtant, comme pour s^assurer de la réalité :
— Comment c'est moi?... c'est toi?... Je ne suis pas morte!... Mais non. Je vis! Je vis! Je vis!...
— Oui, grande nigaude.
Je lui expliquai que Papillon l'avait trompée et qu'il m'avait averti. « Je t'ai laissé croire... C'est ta punition. Tn ne recommenceras plus, n'est-ce pas?... » A la fois honteuse et joyeuse, elle pleurait et riait... Une averse par du soleil.
— Aujourd'hui, mon cher Lefèvre tu es ministre... Mais Canard?... qui sait ce qu'elle est devenue ?
-— Une grosse commère... elle chante, sur le billard, dans les cafés de province.
ËKTHËE DB CLOWflS
Rabol parut de nouveau:
— Monseigneur de Gnvedesvîgnes prie îuslamment M. le miuislre do lui accorder un entretien.
— Allons, pasdeliètises!... Au revoir, mon bon Robert.
— Abii'iilôl, rher... A propos, que taut-il répondre à Papillon ?
— Qu'il soit sans inquiétude... qu'il vienne m'entrolenir de son affaire... Je le recommanderai. Adieu... Rabot, faites entrer n monsieur l'évéque. »