‹ Entrepreneurs et profits industrielsChapitre 3 sur 28 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

l'bntreprenbob et sa fonction

'^ § I. — L'enlrepreneur est celui pour le compte de qui roDctiomie l'entreprise. De là deux caractères :

1° Indépendance dans la production ;

2' Support des risques.

C'est l'entrepreneur, et lui seul, qui détermine ce qu'il créera et de quelle façon, qui prend des mesures pour la foodalion et la marche de l'entreprise, pour l'achat et pour la vente. Il en résulte que l'entrepreneur, comme tel, ne peut jamais être remplacé par un salarié ; que, notamment, ce serait une Taule que de considérer le directeur d'une société anonyme comme un entrepreneur. Le premier caractère, l'indépendance, lui Tait défaut.

L'entrepreneur est, en second lieu, celui qui touche len bénéfices et supporte les pertes de l'affaire. Ladifférence entre l'entrepreneur et le simple capitaliste apparaît très nettement à ce point de vue dans les sociétés anonymes, entre les actionnaires et les obligataires. Les actionnaires sont les véritables entrepreneurs. Ce sont eux qui oot eu l'iniliative de l'affaire, qui ont décidé, de leur plein gré, à quel besoin du public répon-

drail la production. Ce sout eux qui toucheront les dividendes, variables suivant les années, ou qui subiront la perte si l'aiïaire ne rapporte pas de bénéHces. Au contraire les obligataires, simples créanciers de la société, n'auront jamais droit ft rien de plus que l'intérêt stipulé. Mais jamais non plus, du moins en théorie, ils n'auront à souffrir d'un échec ; leurs intérêts doivent leur être payés même en l'absence de tout bénéfice.

Dans certains cas, la direction et te risque peuvent paraître séparés. Ce sera le cas général dans toutes les sociétés par actions. Ce sera le cas aussi lorsque la gestion delà fortune d'une personne (physique ou moraie) sera confiée à un tiers. Mais, dans ces divers cas, l'indépendance fera défaut au gérant : ce n'est donc pas lui qui sera l'entrepreneur, mais bien celui qui, en définitive, détermine sans contrôle l'orientation de la production : c'est en cela que consiste véritablement la direction d'une entreprise, beaucoup plutôt que dans un travail de surveillant, de coutre-maltre ou de comptable. Et cette direction-là entraîne toujours la responsabilité de celui qui t'exerce.

§ 2. — Il n'est pas sans intérêt de remarquer que dans les traités de l'école classique anglaise, l'entrepreneur n'apparatt pas comme un personnage distinct dn capitaliste, etue tous les deux sont confondus sous cette dernière appellation (1). Ce n'est qu'avec J.-B.

(1) J. Woirr, Die Slellung des Unternehmrs, etc., p. 409, fait obser-

l'entrepreneur et sa ponction lô

Say et Dunoyer que la fonction de l'entrepreDeur apparatl comme distincte. Mais elle n'est alors envisagée qu'au point de vue purement privé : et il faut arriver jusqu'à ces derniers temps pour trouver une exacte compréhension de la fonction de l'entrepreDeur, envisagée au point de vue social.

§3. — Au point de vue privé {i), la fonction de l'entrepreneur consiste, dit-on, dans l'orgaaisation et la réorganisation continuelle et dans l'administration de l'entreprise.

L'entrepreneur se demandera tout d'abord ce que lui coûtera la fabrication du produit, à combien lui reviendront les matières premières, quels intérêts il aura à payer pour le capital fixe ou circulant nécessaire, quels salaires il devra avancer pour le travail loué, quel loyer pour les magasins ou l'emplacement de ses usines. En balance des coûts de production il placera le prix de vente probable du produit, et la quantité qu'il lui sera possible d'en écouler chaque année. S'il trouve que le second dépasse le premier, il pourra se mettre à l'œuvre et produire.

Il choisira l'emplacement de s es usines, à proximité

ver que bien qu'A. Smilb ait employé une fois le mot unterJaker, Steuart parlé de manuracturfr, Fergusoa d'uoterdaker in manufacture, etflead de masler unterdaker, St. Mill croitencore innover en se servant du mot unierdaker.

(I) V. surtout Dunoyer, Liberté du travail, II, cb. 6 ; Leroy-Beanlieu, Traité d'économie potilique, I, p. 203 ; Liesse, Le travail, p. 311 et s.

des moyens de transport, et de TaçoD à utiliser le mieux possible les avantages que peut lui offrir la nature (chutes ou cours d'eau parexemple). Puis il réunira les employés aux divers degrés, collaborateurs immédiats ou ouvriers : il les répartira en bureaux, ateliers, de façon à ce que le travail soit fait dans les meilleures conditions et à rendre la surveillance la plus facile ; combiner et diriger les élémenls de la production de façon à fabriquer au prix de revient le plus réduit, c'est à cela qu'il devra viser.

Une bonne administration intérieure contribuera h ce résultat, en évitant tout gaspillage de temps ou de matières premières. L'entrepreneur, comme un chef d'orchestre, doit « établir un lien harmonique entre les composantes de la direction » (Liesse).

Dans sa recherche de la force du travail, l'entrepreneur aura tout d'abord à se l'assurer par le moyen de la convention, puisque de nos jours l'esclavage n'existe plus ; il appréciera la rémunération k lui donner et ici il prendra en considération les différenles formes de salaires, le souci de la sécurité, de l'hygiène, de l'habilation des ouvriers, l'ioslitution d'écoles d'apprentissage.

Dans sa recherche du capital fixe, l'entrepreneur calculera s'il vaut mieux se le procurer par le moyen du prêt, de l'achat ou de la fabrication par lui-même ; il veillera ii son entretien (réparations, assurances), à son utilisation la meilleure.

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Ed ce qui coQcerne le capital circulant, il devra veiller à se procurer les provisions, à acheter dans de bonnes conditions les matières premières, à employer le crédit dans la mesure propice, à Sxer la grandeur de l'encaisse,

Ed6d il tiendra la main à ce que la tenue des livres oifre l'image exacte, à tout moment, de la production tout entière.

Ce n'est pas tout. Il faudra encore écouler le produit fabriqué. La perspicacité de l'entrepreneur doit dire ici eu éveil. La recherche des débouchés est une condition de la grande industrie. Ici encore, que de faits à envisager : possibilité d'absorption du marché, prix des transports, tarifs de chemin de fer, les frets, la marche des industries similaires dans son propre pays et dans tes pays étrangers, le mouvement des changes, tous les éléments en6n propres à former un diagnostic économique, à prévoir (1).

En somme ce qui domine dans cette première conception, c'est le travail fourni par l'entrepreneur. Et, comme certaines écoles socialistes semblent nier le travail intellectuel, oo s'efforcera de démontrer que le travail intellectuel produit sur l'organisme humain exactement les mêmes effets chimiques et physiques que le travail musculaire.

Mais ce tableau, quelque séduisant qu'il soit, des fonctions de l'entrepreneurencourt un grave reproche:

(1) Liesse, Lt travail, p. 311 et a.

celui de s'appliquer à beaucoup de gens qui ne sont pas des enlrepreneurs, par exemple les directeurs ou ingénieurs de grandes compagnies, et d'aulre part de laisser inexpliqué, ou à peu près inaperçu, le rôle d'une classe d'entrepreneurs qui devient de plus en plus nombreuse, les actionnaires des sociétés par actions. Ce déraul devient particulièrement saillant lorsqu'on passeà l'énuméraliou des qualités nécessaires k l'entrepreneur. « Celte fonction exige du lalenl d'observation, du savoir et beaucoup de tact et de sang-froid, dit M. Liesse (1). Un bon entrepreneur doit être aussi laborieux que le plus laborieux ouvrier : il doit en outre avoir de l'expérience, des connaissances, de l'intuition, d'exceptionnelles qualités ialellecluelles et morales: de la force de volonté pour résisteraux entraînements, de la décision pour prendre rapidement un bon parti (2).

En présence d'une telle méconnaissance de la fonction essentielle de l'entrepreneur, on excuse les railleries de- Lassalle sur le travail des gros actionnaires.

§ 4. — Si maintenant l'on contemple les choses d'un point de vue plus général, on découvre la véritable fonction de l'entrepreneurquiest d'adapter la production aux besoins des consommateurs. A cet égard l'on peut dire, avec quelque vérité, que l'entrepreneur remplit, dans sa spbère, le rôle qui incomberait en ré- ^me socialiste à un minisire des travaux publics. Celui-

(1) Diet. écon. pol., p. 900.

(2) Leroy-Beaalien, I, p. 309.

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ci aurait à apprécier chaque année les besoins auxquels il Taudrait faire face : il aurail à enrôler et organiser les équipes de travailleurs, àafTecter tant de citoyens à telle production, et tant h telle autre. C'est par la concurrence entre les entrepreneurs que ce but est obtenu aujourd'hui, à celte différence près, et elle estsensible, que l'entrepreneur est mû par l'intérôt personnel, que ne connaît pas un fonctionnaire. M. Vilfredo Parelo exprime très justement celte idée en disant que l'entrepreneur actuel est payé h la tâche, tandis que le fonctionnaire serait payé au temps (1).

Satisfaire aux besoins actuels du public, prévoir les besoins futurs, et h l'occasion les faire naître (2), tel est le rôle véritable de l'entrepreneur. Et il s'agit bien ici d'une fonction qui lui est propre. Dans une société anonyme, qui donc a imprimé & la production sa direction, si ce n'est les actionnaires qui se sont réunis pour fabriquer tel ou tel produit? Sans doute les détails d'administration pourront être conflés à un directeur salarié. Mais ce qui caractérise le véritable entrepreneur, l'actioanaire, c'est la conception même du besoin à satisfaire. De même qu'au chapitre précédent, en parlant du risque auquel est soumis la production, nous distinguions entre le risque technique et le risque économique, de même ici nous pouvons distinguer en-

(1) C. éeon.pol., § 725 (note).

(S) Combien de Toia n'a-t-oa pas constaté par exemple qae le nombre des voyngeurs aagmenlait avec la multiplication des moyens da transport.

24 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE It

tre l'orgaDisatioQ technique et l'orgaaisalioD écoaomiquede la productioa. La seconde seule est propre à l'entrepreneur, et malheureusement c'est presque toujours la première que l'on a en vue lorsqu'on parle de travail de direction . Bh ! que nous importe le travail de l'entrepreneur ! Ce qui importe avant tout c'est le service rendu à la société, c'est Tutilité sociale de son intervention. Cette utilité est aussi bien fournie par l'actionnaire d'une compagnie anonyme que par le petit commerçant ou le petit industriel qui travaille touic la journée ; souvent même mieux, parce que d'une façon moins routinière. --7

§ 5. — Ces remarqueti vont nous permettre d'apprécier le passage suivant de Dunoyer, relatif aux qualités intellectuelles et morales nécessaires à l'entrepreneur, et que nous citons en entier, parce qu'il marque 1res nettement laposition de l'école rrançaise(l). « Dans le nombre des forces qui existent dans les hommes, la première qui me frappe, celle qui se place naturellement à la tète de toutes les autres, celte qui est le plus indispensable au succès de toute espèce d'entreprise et il la libre action de tous les arts, c'est legéniedes araires, génie dans lequel je démêle plusieurs facultés très distinctes, telles que la capacité de juger de l'état de la demande ou de connaître les besoins de la société, celle de juger de l'état de l'offre ou d'apprécier les moyens que l'on a de satisfaire ces besoins, celle d'ad-

(1) Liberté du travail, II. 6, p. 41.

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