SEULE RÈGNE, ET OU LA LOI EST LE PROGRÈS
Pour faire cette importante distinction avec attention, il faut considérer que les unes dépendent seulement de ia mémoire, et sont purement historiques, n'ayant pour objet que de savbîi* te qtife les atlteuts ont écrit * ; les autres dépendent seulement du raisonnement, et sont entièrement dogmatiques, ayant pour objet de chercher et découvrir les vérités cachées. Celles de la première sorte sont bornées, d'autant que les livres dans lesquels elles sont contenues*...
C'est suivant cette distinction qu'il faut régler différemment l'étendue de ce respect. Le respect que Ton doit avoir pour 3.....
Dans les matières où l'on recherche seulement de savoir
1 Pourtant, lorsque les auteurs ont écrit des choses contradictoires, rhiStortenpeuMl se borner à iai^air ce quHls ont écrii f ou bien ne doitil pas 6f servir aussi du ^raisonnement pour choisir entre leur double autorité. — Les sciences historiques, et toutes les sciences en général, ûe méritent vraiment ce nom qu'autant qu'elles « dépendent du raisonnement. » Il n'existe nulle science, nul art, nulle pratique, qui soit Ibtidée imiquemetit siir l'autorité et qui ne laisse une place à la liberté dô chercher, de penser et d'agir t)ar àol-même.
^ Ajoutez î * sodt boméâ aussi. » — Là distinction de Pascal revient à becl : Il y à deux grandes sclentes, l'une qui à pour objet d'explimiei" et de raconter le développement de la pensée humaine ; l'autre, ae concourir ellè-mêlne â ce[dévélot)pemênt. Là première embrasse le passé de l'esprit humain ; l'autre prépare son avehir. L'une, comme le dit Pascal, est historique : elle se borne à raconter, à répéter ; l'autre est dogmatique : elle s'efforce d'affirmer poUT èbn j^topte compte, elle invente et découvre : prise eh soh seUs le plus général et le plus élevé, on pourrait l'appeler philosophie.
• OU peut cotûpléter aiflSi : — Le respect qUel'On doit avoir j^our les anciens dans les sciences historiques est absolu ; (îëliQ qU'On doit avoir pour eût dâuâ les sciéuce^ dogmaitiquôs est reSt^eim et mesuré par la raison.
«N Y»HTt080PHTE 5l
ce <fafè l66 ftQtmrs tmi éerit, eomnié dans i'htetotre, dam la igéo^mphie, dans la jaiisprtidetie^, dans les langa«s,... etisartoat dans laUiéolog&e' ; 6t enfin dans tontes eefl«â qsi Kmt pDttÉr princtpié, ou le fait simple, on rinstîtntion^ divine ou humaine, il faut nécessairement recourir à lenrt lirres, puisque tout ce que Ton en peut savoir y est cOnteDU : d'où il est évident que l'on en peut avoir la connais sanee entiène*, et qu'il n'est pas possible d*y rien ajouter**
Sil s'agit de savoir qui fut premier roi des Fiançais; en quel lien les géographes placent le premier méridien ; quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature, quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire? Et qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu'ils nous en apprennent, puisqu'on ne veut savoir que ce qu'ils contiennent*? C'est l'autorité seule qui nous en peutéclaircir.
Mais o& cette autorité a ia principale force, c'est dans la théologie, parce qu'elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la connaissons que par elle : de sorte que, puni* donner la certitude entière des matières les plud incompréhensibles à la raison, il suffit de les faire voit" dans les livres sacrés ^ (comme pour montrer l'incertitude des choses les plus invraisemblables, i) faut seulement faire voir qu'elles n'y sont pas comprises *); parce que
* Même en théologie, on ne cherche pas totijours umquement ce qui a été écrit. Pascal le montre Itd-méme aillem's. V. p. n,
* C'est un peu exagéré. On retrouverait l'infini dans la pensée d'un auteur comme dans la sienne propre, si on pouvait l'approfondir assez.
* On y ajoute parfois, en conjecturant, en devinant. Il y a, dans les «ciences historiques, des coi^ectures qui équivalent presque à des certitudes.
* On veut savoir, non pas seulement Ce qtië fcontient le livré; mais ee qu'il contient de vrai.
* Si ees matières étaient absolument Incompréhensibles cotame le dit Pascal, on ne pourrait pas même en avoir une « certitude entière » ; car, pour affirmer et croire, encore faut-il comprendre jusqu'à un certain point.
> Pascal parle autrement dans la xyiii* Provinciale,
52 DE l'autorité et du progrès
ses principes sont an-dessas de la nature et de la raison \ et que, l'esprit de Thomme étant trop faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences^ s'il n'y est porté par une force toute-puissante et surnaturelle*.
n n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens • ou sous le raisonnement : l'autorité y est Inutile ; la raison seule a lieu d'en connidtre. Elles ont leurs droits séparés : l'une avait tantôt tout l'avantage^; ici l'autre règne à son tour. Mais comme les sujets de cette sorte sont proportionnés à la portée del 'esprit, il trouve une liberté tout entière de s'y étendre : sa fécondité inépuisable produit contUiuellement, et ses inventions peuvent être tout ensemble sans fin et sans interruption^....
C'est ainsi que la géométrie®, l'arithmétique, la musique, la physique, iamédecine, l'architecture, et toutes les sciences qui sont soumises à l'expérience et au raisonnement, doivent être augmentées pour devenir parfaites. Les anciens les ont trouvées seulement ébauchées par ceux qui les ont précédés ; et nous les laisserons à ceux qui viendront après nous en un état plus accompli que nous ne les avons reçues.
* « Ses principes, » ceux de la théologie.
3 Intelligence exprime ici, non Fintelligence même, mais Tacte de l'intelligence. C'est mi latinisme.
3 La grâce.
♦ L'autorité ne peut jamais avoir, quoi qu'en dise Pascal, « tout l'avantage. » Ce sont là des distinctions trop tranchées.
s Le style de Pascal, si obscur et sî traînant tout à l'heure, s'élève avec la pensée et s'éclaircit. — Il faut le remarquer, l'infinité accordée par Pascal à l'esprit humain n'est pas, en quelque sorte, infinie dans tous les sens. Pascal home la raison humaine à certains tujeU qui sont seuls proportionnés à ta portée. Il enferme l'esprit dans une certaine sphère, où il lui laisse « liberté entière de s'étendre, » mais dont il lui défend de sortir. Pascal n'a pas encore l'idée du véritahle progrès, qui ne peut souffrir aucune limite ; la raison humaine telle qu'il la conçoit dans ce passage est-elle bien « produite pour l'infinité? »
« « La géométrie. » C'est la première science qui vient à l'esprit de Pascal.
Gomme leur perfection dépend du temps et de la peine, il est évident qu'encore que notre peine et notre temps nous eussent moins acquis que leurs travaux, séparés des nôtres, tous deux néanmoins joints ensemble doivent avoir plus d'effet que chacun en particulier.
L'éclaircissement de cette différence < doit nous faire plaindre l'aveuglement de ceux qui apportent la seule autorité pour preuve dans les matières physiques, au lieu du raisonnement ou des expériences ; et nous donner de l'horreur pour la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la théologie, au lieu de l'autorité de l'Écriture et des Pères ^. Il faut relever le courage de ces gens
^ La différence entre les sciences historiques et les sciences dogmatiques.
* Cette distinction entre les « points de fait » où la raison décide avec Taîde des sens, et les matières de théologie où Tautorité fait loi, est établie avec encore plus de force et de netteté danslaxviii* Provinciale : « D'où apprendrons-nous donc la vérité des faits? Ce sera des yeux... qui en sont les légitimes juges, comme la raison Test des choses naturelles et intelligibles, et la foi des choses surnaturelles et révélées... Ces trois principes de nos connaissances, les sens, la raison et la foi, ()nt chacun leurs objets séparés, et leur certitude dans cette étendue. Et comme Dieu a voulu se servir de l'entremise des sens pour donner entrée à la foi, fides ex auditUt tant s'en faut que la foi détruise la certitude des sens, que ce serait au contraire détruire la foi, que de vouloir révoquer en doute le rapport fidèle des sens... Concluons donc de là que, quelque proposition qu'on nous présente à examiner, il en faut d'abord reconnaître la nature pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. S'il s'agit ;d'une chose surnaturelle, nous n'en jugerons ni par les sens, ni par la raison, mais par l'Écriture et par les décisions de l'Église. S'il s'agit d'une proposition non révélée, et proportionnée à la raison naturelle, elle en sera le propre juge. Et s'il s'agit enfin d'un point de fait, nous en croirons les sens, auxquels il appartient naturellement d'en connaître.
» Cette règle est si générale, que, selon saint Augustin et saint Thomas, quand l'Écriture même nous présente quelque passage dont le premier sens littéral se trouve contraire à ce que les sens ou la raison reconnaissent avec certitude, il ne faut pas entreprendre de les désavouer en cette rencontre, pour les soumettre à l'autorité de ce sens apparent de l'Écriture ; mais il faut interpréter l'Écriture, et y chercher un autre sens qui s'accorde avec cette vérité sensible : parce que, k parole de Dieu étant infaillible dans les faits mômes, et le
54 DE L'AUfOTRlté "Et DU PROGRès
lâttMes t[û ii*dsefiit ri'enïnVetiW en physique, et co^fôtidre fîn^ôlewce de ces téméi*aîres qtiî p^oàuîsent des nouveautés efh th^éolo^e. dépendant le malheur An siècle est tel, qu'on Vott beanconp d'opinions nouvelles ^théologie, inconnues
rapport des^ sens et de la tâisoû agissant dans ietir étendue étant certain alissi, il Tamt que ces d€?nx vérités s'aoCôrAent : et comme F Écriture se peut interpréter en différentes manières, au lieu que le rapport des sens est unique, on àoit, en ces manières, prendre pour la véritable îirterprétatidn de rÉcïilinire celle qui consent au ï'api)oTt fidèle des sens. « fl faut, ^t saint Thomas, observer deux choses, selon samt « -Au^stin : l'une, que l'Écriture a toujours un sens véritable ; l'autre, » que, comme elle peut recevoir plusieurs sens, quaind on en trouve » «n»^ la ïaîsoft <;onVaînc «certaiïiemeut de fausseté, il ne faut pas » s'obstiner à dire que c'en soit le sens naturel, mais en chercher un » autre qui s'y accorde. » C'est ce qu'il explique par l'exemple du pàSsa'gfe 'de là Genèse où *îî "eèt écrit (^ue « ï)ieù créa deùt grands luminaires, le soleil et la lune, et aussi les étoiles ; » par où l'Éct'îturô semfble 'tefe -que la luïïe est plus gtande gUe toutes les é'toîleB*: mais parce Ç[u^ est coti^tant, par dés démonstràlàolï^ inàubita5)ies, que cela e^ Taux, On ne doit pas, dit ce saint, s'opîùîâtrer à défendre ce seïis littéral ; mais îl tant eïi cherc'her ut aXàfe conîottoe à cette vérité de faït'; ctmime en ii^àïit « que le ïnot de grand lïaùîùaîre te marqué D '^e \k ^andetir de îa lumière de k lune à notre é^ard, et non » pafe là gfrandeut de son corps en îûî-toêïnê. > Que si l'on voulait en us^ àJntremetot, Ce te serait ï)âs renàre l'Écrittre vénérà'ble, maîè ce 'serai^ a** contraire TeXpOser aii mépris des infidèles. « ï'a'rce qiiè, » comînae dît ^aint Augù^it, quand îîs auraient connu que nots croyons » ftans l'Édritùre d,es 'choses qa'îîs savent Certainement être îfàuSsès, » lié se titàîent de notre 'Cirédulîté dànfe les autres choseè qui sont i plue dadïëes. à Et altsi, ajoute saint thomas, * ce serait leur ^ rendre notre reli^ot méprîsaile, et mèite leur en 'fermer feni> trée...<>
* ...Les choses 'de tâlt te se prouvent que pat- les sets. Si ce que Vcms ^ôttenei est véritable, montrez-le'; sitôt, te sollicite^ peVsontè pd^r !e taîre croire, ce serait ïtutilenàeùt. Toutes les puissances du monde te petvett par autorité persta(ier tt p'ôitt de fait, non plus que le changer ; càT îl t'y 'a rien qti puisée faire qtè ce qui est ne èbît pas.
» Ki^eët «t vaît, par exemple, que dès religieux de É,àtîsbonte ob- Ihirett Au pape sâitt Léon IX im décret solennel, par lequel il déclara <Çfte h corps d« îsàînt Denis... avait été enlevé de France et t)ofté dans 1 ë^fee de lettt monastère. Cela n'etipèche pas (pie le corps de ce samt t'ait toujours été et te soli étcore dans la célèbre aibaye qUi porte étot nom... L«è ïYatèai^, qui savaieût la fausseté de ce fait par leùï-s ptopl-es yçfù!ty 'é qui,* ayàtt ouvert là châsse, y trouvèrent toutes ces
EN PHILOSOPHIK 55
à totrte ï*atiïi(iuitê, soutenues ^Yec obsfinafion ^t reçuefe avec appîati'fflssemeîit ; an lien qne celles gu'on produit dans la phyi^que, quoîgu'en petit nombre, semblent Ôevoit êlfcre convaincues de fausseté dès qu'elles choquent tant BoSt peu les opinions reçues ^ : comme si le respect qu'on êi pour tes tmciens pbïlosophes ëftaît de devoir, et que cehiï
reliques entières, comme le témoignent les historiens de ce temps-lâ, crurent alors, cofmme on l'a tonjotrrs cm Aeptris, le contraire de 'ce ^e ce saint pape leur avait enjoint de croire, sachant Ibiea que même les saints et les prophètes sont sujets à être surpris.
» Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome, qui condamnait son opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu'^elle demeure en repos ; et, si Ton avait des observations constantes qui prouvassent que c'est elle qui tmume, ttous les hcfmmes enseoââe ne l'empêcheraient pas de tomsa&c et ne s'empêcheraient pas de tourner aussi avec elle. »
* Par exemple, l'opinion de Pascal lui-même sur la pesantefur de l'air et le vide barométrique. On sait la polémique à laquelle avait (kfttiïé lien la xrtMîcation de l'Avais sur ïéifnottvétiei }aepëi*iencei touékéat h fftde. Pascal reioontra des adversaâves <fti<deirt6 c^ez ies Sèstàtes. Le E. P, Noêi surtoixt j)ublia un traité intitulé le Plein du vide, oîi il défendait de son mieux Tantique préjugé, et dont voici la préface cdÉâ^e : « Mêns^gneur fce S^re étaît adressé aiafoififee de 'Com^), la Naiur^ efit aujourd'hui aooosée 4e vide, et j'eatreprends de 1? j<ustifier <; elle en avait bien été auparavant soupçonnée ; mais personne n'avait encore eti la hardiesse de mettre des soupçons en fait, et ^fte lui confraDÉer les sens -^ i'^espéfiense. Je fais YOtrici son intégrité, et nostpe la fausseté des faits dont elle est chargée, et les impostures des témoins qu'on lui oppose. Si elle était connue de chacun connue elle Test de Votre Altesse, à qui elle a déeouTcrt tons ses secrets, eftle n'awraît été aoeuaéede f^rseone^ et m. se serait I4en gardé de kd faire ua {procès sur de fausses dépositions, et sur des expériences mal reconnues et encore plus mal avérées. Elle espère. Monseigneur, que vous Ixû ferez jasIÉoe âe tontes ces caloiimes. Et si, poor pUts tenÉière justification, il est nécessaire qu'elle paie d'expérience, et qu'elle rende témoin pour témoin, alléguant l'esprit de Votre Altesse, qui rempFit toutes ses parles, et -qtd péftètre les eSioses 'du memde les jAus obscures -et !«s phts cachées, il ne se trouvera personne. Monseigneur, qui ose assurer qu'au moins à l'égard de Votre Altesse, il y ait du vide dans la nature. » — Cest îdnsî que se traitaient, à Vépoque de Pascal, les questions scientifiques I On alléguait, soit Tautorité des anciens, soit rautoritîé plus réelle encore des princes et des grands ; on ne négligeait qu'une seule autorité, celle de la raison, et qu'un s«ul moyen de persuader, le raisonnement.
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que ron porte aux plus anciens des Pères était seulement de bienséance ! Je laisse aux personnes judicieuses à remarquer rimportance de cet abus qui pervertit Tordre des sciences avec tant d'injustice ; et je crois qu'il y en aura peu qui ne souhaitent que cette^... s'applique à d'autres matières, puisqueies inventions nouvelles sont infailliblement des erreurs dans les matières que l'on profane impunément^ ; et qu'elles sont absolument nécessaires pour la perfection^ de tant d'autres sujets incomparablement plus bas, que toutefois on n'oserait toucher.
il nb faut pas traiter les anciens avec plus de respect qu'ils n'ont fait pour ceux qui les ont précédés.
Partageons avec plus de justice notre crédulité et notre défiance, et bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Gomme la raison le fait naître, elle doit aussi le mesurer; et considérons que, s'ils fussent demeurés dans cette retenue de n'oser rien ajouter aux connaissances qu'ils avaient reçues, ou que ceux de leur temps eussent fait la même difficulté de recevoir les nouveautés qu'ils leur offraient, ils se seraient privés eux-mêmes et leur postérité du fruit de leurs inventions.
Gomme ils ne se sont servis de celles qui leur avaient été laissées que comme de moyens pour en avoir de nouvelles, et que cette heureuse hardiesse leur avait ouvert le chemin aux grandes choses, nous devons prendre celles qu'ils nous ont acquises de la même sorte, et à leur exemple en faire
* Que cette liberté d'une part , et cette soumission de l'autre, s'appliquent à d'autres matières.
2 Pas toujours impunément, du temps de Pascal. Il y avait quelques années seulement que Vanini avait été brûlé à Toulouse.
3 Le perfectionnement.
les moyens et non pas la fin de notre étude, et ainsi tâcher
de les surpasser en les imitant *.
Car qu'y a-t-il de plus injuste que de traiter nos anciens avec plus de retenue qu'ils n'ont fait ceux qui les ont précédés, et d'avoir pour eux ce respect inviolable qu'ils n'ont mérité de nous que parce qu'ils n'en ont pas en un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage ^ ? . . .
progrès successifs de la raison uulfaine produite pour l'infinité. — l'humanité entière est comme un même
HOMME QUI subsisterait TOUJOURS ET APPRENDRAIT CON- TINUELLEMENT.
Les secrets de la nature sont cachés ; quoiqu'elle agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses effets : le temps les révèle d'âge en âge, et, quoique toujours égale en ellemême, elle n'est pas toujours également connue \ Les expériences qui nous en donnent l'intelligence multiplient continuellement ; et, comme elles sont les seuls principes de la physique, les conséquences multiplient à proportion.
C'est de cette façon que l'on peut aujourd'hui prendre d'autres sentiments et de nouvelles opinions sans mépri-
* C'est là une idée profonde : toute vérité bornée, ne peut être qu'un moyen pour l'esprit humain ; par cela seul que l'esprit l'a trouvée, il la dépasse, et sa découverte consacre sa supériorité sur ce qu'il découvre. Nulle vérité déterminée n'est égale à l'esprit, qui trouve en lui seul, dans sa puissance infinie de penser et de vouloir, sa fin suprême.
s y. dans les ÉelaireissemênU le même argument employé tour à tour par les défenseurs de l'idée de progrès. Mais sous queile forme ingénieuse Pascal l'exprime I
' La nature n'est point, comme le croit Pascal, « toujours égale en eUe-mème. » La nature, conune l'humanité, est soumise à la loi du progrès, qui consiste au contraire à n'être jamais « égal à soi-même, » mais à se dépasser sans cesse soi-même. C'est ce que montrera la science moderne. V. les Eelaireissements, II* partie.
$3 DE L^UTO^TS KX DU PROâRElS
s^A^s^^sW% ingratitude,. PW4^ l^^j^rj^m^se^ osm^-* sances qu'ils nous ont données, onjt sçrvi. de de^és aj^ çjàtçes, et que dans ces ava,a.tages nous leur sommes ï:edev^Jbles de Tasceadant q,u^ oouls avons 3uj: eux ; pajrce c^ae, i^'^taat élevés j.u§q,u'à un certain degré ou iU, nous out gortés, le moindre effort nous fait monter plus haut^ et avec moins de çeiuiÇ et moins de. gloire, uous uojP^. trouvons au-dessus d'eux ^. C'est de là que nous pouvons découvrir des choses qu'il leur était impossible d'apercevoir* Notre vue a plus d'étendue*,- et, quoiqu'ils connussent aussi bien que nous tout ce qu'ils pouvaient remarquer de la nature^, il&n*en eonnaissaîent pas taat néanmoins, et nous Voyons plus qu'eux.
Cependant iî est étrange de quelle sorte on révère leurs sentiments. On fait un crime de les contredire et un atto8iiQ.t; d'y ajouter, comme s'ils o/avaieQt ^hm laissé de tézàkés h coiotuaîtireV
K'esfr<^ pas là traiter ii^digai^imni Ijâi raison^ de l^hos^one^ ^ la niâttpe w pan^aJIète ayeo L'^Q^^io^t de& ainiisiadix^ pokk- ^im m ^te. te principale diSémm^y q^ aoQsijste en^ ce: que ]e» e£feto dé tais^na@]»«nit 9dige»^tieub s^s eeesây au là&a q^VmsUmt àNo^^uoe tipu^nfi» d^ana u& éM ég^^?' Lm
^ âans mépriser les sentiments et les-- opinions des anciens, et cela soBe iogra^âide.
2 V. les EelaireUsementSy !!• partie.
9 Le progrès n^ coi^siste pas seujyement e^ qe qp^ « notre rm a plus détendue m qpQ ceUe d«s aiipien^ el, 'emtirassô. d^^anta^e,. mais smm 911^ ce qpa'elle ar ]^to de pénétration el^ coiw^ plus^ av^nt^.
*^ Ce n'est pas ej^açt»; djaiUeurs, -ne d^p^ijitot-il pa^. d'eux de « mnm- (per » dayaj4<^g!^ d^ns 1^. i^^ure?:
5 L'instinct des animaux, en effet, devrait demeurer toujoiw;s.daB8 \m état, égaj* si on le concey^ avec Çascal et Desçartes,. comme Uft, mouyement, njachinal et « occulte.. » Mai^ l'ij^potàèse djBs animaux-machines est depuis longtemps abandoipiée. Or, d«.nion).ent q^i'on prête aux ai)lmai|^ ipi^ coipi»ei^ei)aent d^ raison et d^ raisonnement, il sera, i^^essaire, coiiwfte le dit lui-même Pascal, qpja c les effets d^ ce raisonnement augmen|<ent sans qesse, » Le prognà^ se i|)anilester^ donc jusque dans le règne aniqqiaL U ne faut pa^ étaîbUr entre la raison humaine et l'instinct des animant cette opj^osition
ruches dea aJ)eiUes ^taienj!; skossl^e^, ïoe^urées il jî a çiiULe an^ qu'9^oa^d,'^W > ^t obacune d'elles forme ç,et hexagoae aussi esLacl)eme^t la pxeixûère foi^ (jii^e la dernière K 11 eu est de mên;tje^ de tout ce q^ae les animaux prodidseiit par ce siouyemi^nt Qcculte.. l^a uatuxe lesi9$truit à mesura q.vi^ la ftéce^sîté les presse ;. sgi^is cette science £ra^e se peird arec les besoio^ q^,'ils eu ont : qûip^eeiq i]^ la reçoi^t vent saps étude, il^ u'oai pas le bonheur delà cojoi^rver ; et touAei^ les foi3 qu'eue leur est dowée^ eUctle^r est nmiveUie, puisque, la nature u^ayant p^ur objet que de ujkajuv tenir les. ajDJl.£Q::au;x dsggi^. un ordre de. perfection bornée, elle l^ur inspire cette, science nécessaire tpuj^durs égale» 49; peuir qu'ils ne tombent dans le dépénssenaent, ed n^ p^rnpiet pas. qWils y ajoutent, d,6 peux; qu'ils ne passent le& Unûtes qu'eUe, leur a prescrites. ^ n n^&i est paç de mêijne: de l'homme, quj, n'est pro4uj|t QP^M pour Vinfi^té \ R est; i^m Tigijiorance au p]:eniier 4^e^ à$
qp!èt^iiWti P^scaJi; il y a entiÇQ ei)x uixq dîféren(Ge ood^ pa4 tant de obture qiijB de degré. Remarquons-le, nier le progrès chez Thomme, ce serait traiter la raison humaine plus indignement encore que ne le eroyait Pascal ; car ce ne serait paa seulement la « mettre en paraljyèlB » avec Tixi&tmt d^s animajp,, ce serait la mettre au-dessous n^ââie d^ l'instinct, au-dessous iet en dehors de la nature entière : dans la nature, tout progresse, tout est travaillé par le besoin du mieux.
1 U ne faudrait pas affirmer qjie la dernière ruche d'al^eiltes. ressemblera en toi^l^ à la ]}reniière. Les abeilles, comme tous tes êtres de la nature, ne sauraient être incapables de progrès : c'est ce que prouvent de récentes observation^. Précisément, l'hexagone dont parle Pascal^ a'a pa& été, dana. ks. ruches (^s premières mouches à mie}» aussi régulier qu'il l'est à présent.
* Pourquoi la nature prescrirait-elle ainsi des limites infranchissables aux êtres cpilelle produit? On peut dice que le principal, défaut du monde de Pascal, c'est précisément de renfermer trop de limites. Dvaprès^s PmfUs, il est tsois qj^ôtaq. de choses, séparés l^es. uns dss autres etlimités liesTik»i.pac les. autres : d/une part, l'ordre de la. natura; de raotre> l'ordre dô la gnàm ; e<t, eotre d^, la raison hun^âilQe) hspûsr saute (V. Penmit ai;^ XYll, i). — Ce monde de Pascal maoqBB dâ simpUcitâ et d'unité : il* enferme les êtres entse trop de bonaes et les met à l'étroit; il> n'a point la. liberté et la fécondité d&k. nature réeUe.
s L'homme n'est produit que pour TiaMté. » C'est pevtrètce la
60 DB l'autorité et du progrès
sa vie ; mais il s'instruit sans cesse dans son progrès : car il tire avantage non-seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs ; parce qu'il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu'il s'est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu'ils en ont laissés. Et comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter facilement ; de sorte que les honmies sont aujourd'hui en quelque sorte dans le même état où se trouveraient ces anciens philosophes, s'ils pouvaient avoir vieilli jusques à présent, en ajoutant aux connaissances qu'ils avaient celles que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles. De là vient que, par une prérogative particulière, non-seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l'univers ^âeillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement : d'oîi Ton voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes; car, conmie la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse, dans cet homme universel, ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient vérit^iiblement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance des hommes proprepensée la plus complètement vraie de Pascal. Elle contient en germe la critique de tout son système. Si la pensée humaine porte en ellemême rinflnl, et qu'elle le sente, que lui importeront les deux infinis matériels, le « petit » et le « grand », où Pasc^ plus tard, voudra renfermer ? — Sénèque avait déjà dit : « Magna et generosa ret est humanus animus; in immenswn se extendit; née tUlos sibi poni nisi communes eum Deo terminos patitur, »
ment; et comme nous avons joint à leurs connaissances Texpérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres *.
IL FAUT ADMIRER LES ANCIENS QUAND ILS TROUVENT LE vrai; quand ils ne le trouvent pas, LES EXCUSER, ET RESPECTER TOUJOURS PLUS QU'eUX LA VERITE, QUI EST TOUJOURS PLUS ANCIENNE QUE LEURS SYSTÈMES.
Ils doivent être admirés dans les conséquences qu'ils ont bien tirées du peu de principes qu'ils avaient, et ils doivent être excusés dans celles où ils ont plutôt manqué du bonheur de Texpérience que dela,force du raisonnement\
Car n'étaientr-ils pas excusables dans la pensée qu'ils ont eue pour la voie de lait % quand, la faiblesse de leurs yeux n'ayant pas encore reçu le secours de l'artifice, ils ont attribué cette couleur à une plus grande solidité en cette partie du ciel qui renvoie la lumière avec plus de force * ? Mais ne serions-nous pas inexcusables de demeurer dans la même pensée, maintenant qu'aidés des avantages que nous donne la lunette d'approche, nous y avons découvert une infinité de petites étoiles, dont la splendeur plus abondante nous a fait reconnaître quelle est la véritable cause de cette blancheur ^ ?
^ Le fonds d'idées que renferme ce passage est conunnn à Pascal et à plusieurs autres philosophes : Bacon, Descartes, Fontenelle (V. les EclaireissemenUt II« partie). Mais, dans aucun de ceux qui ont exprimé ces idées, on ne trouve une telle grandeur de style et une telle netteté de pensée.
2 Pascal est trop modeste : le bonheur de Texpérience dépend beaucoup lui-même de la force du raisonnement.
3 La voie lactée.
* V. Aristote, Meteor., I, 8. ^ Démocrite, toutefois, d'après Stobée, avait presque deviné la théorie moderne.
5 « Combien les lunettes nous ont-elles découvert d'êtres qui n'étaient point pour nos philosophes d'auparavant I » PenséeSj XXIV, 30. —
O. Entrbtibn avbc db 8Aa. 4
62 DE l'autorité et du progrès
N'ayaient-ils pas aussi sujet de çlîre que tous les CQrps cçurruptibles étaient renfermés dans la sphère du oi?I de la lune, lorsque durs^^^t le cours de t^ûX de siècles ils n'ar vaient point encore remarqué de corruptions ni ^e générations hors de cet espace * ? Mais ne devons-nous pas assurer le contraire, lorsque toute la terre a vu sensiblement des comètes s'enflammer et disparaître ^ bien loin au delà de cette sphère 2
C'est aîâsi qiie, s^r le sujjct du vide, ils avaiç^ droi^ de dire qufr la ztatuie n'en souffrait point» parce que tomtes leurs expériences leur avaient toujours fait remarquer qu'ele Tabhorrait et ne le pouvait souffrir. Mais si les nouvelles expérîences^ *!eur avaient été connues, peut-être axrraient-rls trouvé sujet d^ffibrmer ce qu'ils ont eu sujet de nier par Kt que le vîde n'iavart point encore paru. Aussi, dans^ le jugement qu'ils on* faff, que la nature ne souffrait point de vîd!e, ift n'ont enteodu parler dte la nature qu'yen: Fétat oà rb la connaîssaîent ; puiisque, pour le (fire généralement, ce ne serait assez* Se l'avoir vu constamment en cent rencontres, nî en mifle, ni en tout autre nombre^ quelque grand qtr'3 soft; puisque, s'il restait un seul cas à examiner, ce sewl strffîrai* pour empêcher la définitiongénéraJte, et si un sectf étaft contraire, ce setri*..r. CaEr, dans toutes fe» matières dont Ba preuve cunsîste en expériences, et non en démonstrsrtibns, on ne peut faire aucune assertion universelle que parla, générale énumérafion de tautottes^pânti^ et de. tous les 6â^ diSéres^ C'est aiosi
h& Bpmbce. dfi& étoJJies de 1% vois lactée, q^e M^èâ- ponvofiâ mâiBAeBaiit apercevoii: est. d'à peu près is. nuJUions^
1 Les anciens divisaient le ciel en plusieurs cercles ou cisiia» Aur dBSfiou^, du âenûûs ee^ole, mtjiml était s^apendoB^ 1» km»» tonsA devenait corruptible et mortel ; aurdes^g, tout était éternel et disum
2 Est-ce une simple métaphore, ou Pascal croit-il xôâltoaeoi^ que les comètes sont des feux pa^sagecs'î Dans ca cas, il est. en solarà sur les anciens mêmes (V. Aristote, Mêieor,, I, 6).
3 Les es^édenoes é» Fascal ]iijrm4m£: e.t>. dal^otidceUi. ^ Ce seul forcerait à la xeje^..
qnié, (Juand nous disons que le diamant est le plus dai» ii tbus les cdtps, nous entendons de tous les corps que nous connaissons, et nous ne pouvons ni ne devons y comprendre beux que nous ne connaissons point; et quand nous disons que Tor est le plus pesant de tous les corps, nous serions téméraires de comprendre dans cette proposition générale ceux qui ne sont point encore en notre coDuaissance, quoiqu'il ne soit pas impossible qu'ils soient en naturel De même, quand les anciens ont assuré que la nature ne souffrait point de vide, ils ont fentendu qu'elle n'en souffi*ait point dans toutes les expériences quïls avaient vues, et ils n'auraient pu sans témérité y comprendre celles qui n'étaient pas en leur connaissance. Que si elles y eussent été, sans doute ils auraient tiré les mêmes conséquences que nous, et les auraient par leur aveu autorisées de cette antiquité dont on veut faire aujourd'hui l'unique principe des sciences.
C'est ainsi que, sans les contredire, nous pouvons assurer le contraire de ce qu'ils disaient^; et, quelque force enfin
1 Le platiue, en effet, est plus lourd que l'or.
8 Pensée très-importante, qu'on pourrait retourner contre Pascal luimême et avec laquelle on pourrait réfuter son système. D'après le Pascal des Pensées,* en effet, comme d'après Montaigne, la pensée humaine renferme en elle-même la contradiction. «Rien n'est vrai, » mais à tout ce qui nous paradt vrai, on peut opposer une autre chose qui paraîtra également vraie. « Chaque chose a deux visages,», dit Montaigne ; si on la regarde d'im côté, elle semble vraie ; si on la regarde de l'autre, elle semble fausse. Aussi la pensée humaine se contredit sans cesse : de là la diversité infinie des doctrines chez les philosophes et des mœurs chez les peuples. — Ici Pascal renverse lui-même ce scepticisme qu'il adoptera plus tard. La pensée himiaine, selon lui, peut affirmer tour à tour des choses « contraires, » comme l'horreur du vide et l'existence du vide, sans pour cela se « contredire » elle-même ; ces affirmations contraires, loin d'être une preuve de son impuissance, sont une preuve de son progrès perpétuel : à chaque pas que l'homme fait en avant, il aperçoit plus loin, et complète par des vues nouvelles l'horizon borné qu'il avait seul aperçu tout d'abord. L'opposition apparente de ces divers points de vue où se place successivement l'esprit humain ne vient pas de l'esprit même, mais de la nature extérieure, qui ne se montre
q4 de l'autoritâ et du progrès en philosophie
cfu'ait cette antiquité, la vérité doit toujours avoir l'avantage, quoique nouvellement découverte, puisqu'elle est toujours plus ancienne que toutes les opinions qu'on en a eues, et que ce serait ignorer sa nature de s'imaginer qu'elle ait .commencé d'être au temps qu'elle a commencé d'être connue*.
pas tout entière dn premier coup : quand la pensée se trompe et semble se contredire eUe-méme, ce n'est pas sa faute» mais la faute des choses : la nature peut parfois se dérober à la pensée ; la pensée ne peut se trahir elle-même.
< V. dans les EelaireissemenU (II* partie) le développement de Tidée de progrès chez les écrivains antérieurs et postérieurs à Pascal.