‹ Entretien avec de Saci sur Épictète et MontaigneChapitre 4 sur 16 · N0TIC8 VU · texte numérisé non relu

N0TIC8 VU

veut-il donô en venir avec son pyrrhonisme ? --^ Pascal ne s'attarde guère à le suivre dans les circuits de sa pensée « ondoyante et diverse ; i» il ne le suit pas même un instant : à vrai dire il le mène ; il le mène où il veut qu'il aille, à travers ce chemin si détourné, mais selon lui si sûr, qui part de Tincertitude absolue pour aboutir à la foi entière.

Aussi, à peine Pascal l'a-t-il établi et s'est-il établi avec lui dans cette « assiette toute flottante et chan*celante » du doute, que, par une antithèse violente où se résume tout son système, il nous le montre combattant avec une <c fermeté invincible tpi et foudroyant l'impiété. Plus la certitude de la raison a été ébranlée, plus la certitude de la foi va être raffermie. C'est alors que Pascal s'enthousiasme : avec Montaigne il « entreprend » ces hommes <c dépouillés volontairement de toute révélation ; » il les «interroge,» il les «presse,» Est-ce que l'âme, sans parler de connaître autre chose, se connaît elle-même en son essence? Non. Se connaît-elle d^ns ses rapports avec le corps ? Se connaît-elle dans son principe et dans sa fin ? Non, Et sa propre pensée, la connaît-elle assez pour savoir si elle n'erre ni ne se trompe? Et les objets de sa pensée? Temps, espace, mouvement, autant de mystères pour elle. Elle ignore le bien, elle ignore le vrai. Enfin, l'idée la plus fondamentale de toutes et qui se retrouve sous toutes les autres, l'idée d'être^ peut-elle même la concevoir et la définir? Non. On ne peut rien définir sans cette idée, et on ne peut définir cette idée. De quelque côté qu'il se tourne, l'esprit humain se retrouve donc en fe^ce de son propre néant.

De cette impuissance de la pensée naît rincertitude de toutes les sciences, objets de la pensée : géométrie, physique, médecine, histoire, politique, morale, jurisprudence et « le reste. » Enfin, à quoi ressemble cette universelle incertitude, si ce n*est à celle d'un rêve perpétuel? Nous ne pensons donc pas, nous rêvons. Et pourquoi ce rêve serait -il le propre de l'homme? pourquoi ne nous serait-il pas commun avec l'animal? La raison humaine, « si cruellement gourmandée » et venue à ce point de douter si elle est raisonnable, se voit donc de degré en degré retomber jusqu'au rang des animaux : c'est avec les bêtes que Pascal et Montaigne la mettent « par grâce » en parallèle, « menaçant, si elle gronde, de la mettre au-dessous de tout. »

En entendant Pascal, M. de Saci a se croyait « vivre dans un nouveau pays et entendre une nou- « velle langue. Il plaignait ce philosophe qui se « piquait et se déchirait de toutes parts des épines « qu'il se formait. » /

Pendant' que M. de Saci parle à son tour et laisse errer au hasard ses longues périodes à travers les textes chéris de saint Augustin, Pascal semble l'écouter avec une respectueuse impatience. A peine M. de Saci a-t-il fini, qu' « il ne peut se retenir. » Comme si, continuant intérieurement sa pensée propre, il n'avait point cessé d'assister au dedans de lui-même à cette grande et victorieuse lutte qu'il nous faisait contempler tout à l'heure , il éclate en paroles de triomphe : « Je vous avoue, monsieur, que je ne puis voir sans joie dans cet auteur

N'OtiCtf II

la supôrbè raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de rhomme cpntre Thomme...; j'aurais aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande vengeance. »

On peut déjà juger par ces paroles de quelle hauteur Pascal domine Montaigne. L'homme, chez Tun, se relève et triomphe en sa défaite même ; chez l'autre, il « s'abat. » Pascal, en effet, va nous montrer bientôt comment Montaigne, par degrés, descend des doutes de l'intelligence au relâchement de la volonté. C'est là le côté dangereux du scepticisme. Pascal l'a bien senti, et comme il nous le fait sentir! Avec lui nous sommes allés d'Épictète à Montaigne; de Montaigne, nous glissons peu à peu vers Épicure. Déjà nous avons rejeté bien loin « cette vertu stoïque..., avec une mine sévère..., le front ridé et en sueur..., dans une posture pénible et tendue. » Au lieu de cela, nous voici en présence de la vertu comme l'entend Montaigne : « familière, enjouée, folâtre, » qui n'a sans doute de la vertu que le nom, mais qui n'a pas non plus Taspect trop évident du vice. Pour nous la mieux faire goûter, le style de Pascal se remplit en quelque sorte de cette mollesse qu'il veut peindre ; il nous attire vers cette «c oisiveté tranquille, » au sein de laquelle aime à se coucher Montaigne, la tête appuyée sur ces « deux doux oreillers : l'ignorance et l'incuriosité. » C'est une vraie tentation à laquelle Pascal semble vouloir nous faire céder, comme il y a parfois peut-être failli céder lui-même.

Mais, à ce moment, Pascal ramène devant nous le stoïcisme que nous avions presque oublié, et,

X KÔTICB

mettent en présence Épictète et Montaigne, les fait lutter l'un contre Tautre. Nous avons vu tout à l'heure les contradictions où vient s'épuiser la raison humaine ; nous allons maintenant connaître la contradiction dans laquelle, abandonné à ses seules forces, le cœur humain se briserait,

: Selon Pascal, il y a une opposition absolue entre notre pouvoir et notre devoir. C'est l'idée du devoir, invincible à tout pyrrhonisme, qui sans cesse nous élève et relie l'homme à Dieu. Tant que nous ne considérons que notre devoir et notre fin, nous ne voyons que notre grandeur. Mais ce n'est pas assez de connaître ce que nous devons faire, il faut connaître ce que nous pouvons faire. Or, tandis que notre devoir nous appelle en haut, notre impuissance nous retient en bas. De là deux mouve-? ments contraires qui, tour à tour, soulèvent et répriment le cœur humain. Quand nous ne regardons que nos devoirs et notre fin, la présomption nous saisit : c'est dans cette présomption qu' ce Épictète se perd ; » lorsque d'autre part, nous repliant sur nous-mêmes, nous prenons pleine conscience de l'impuissance inhérente à notre nature, alors, avec Montaigne, « nous nous abattons dans la lâcheté. » Mais ni cette présomption ne peut longtemps se soutenir, ni cette lâcheté ne peut longtemps nous suffire. En voyant notre faiblesse, nous sommes contraints de mettre bas l'orgueil ; en sentant notre grandeur, nous sommes portés à rejeter notre lâcheté : de là une lutte intestine, qui se produit cette fois non plus seulement dans FintelU-

KOTIOB XI

gence, mais dans le oœur, et qui e3t sans fin^ parce que l'impuissance de l'homme est sans remède.

Ainsi Pascal^ croyant qu'il existe une contradiction entre le devoir infini et le pouvoir limité de l'homme, croit, en les lui faisant connaître à la fois tous les deux, les détruire tous les deux ; de telle sorte que l'homme, apprenant des moralistes ce qu'il doit faire, et des sceptiques ce qu'il ne peut faire, verrait « se briser et s'anéantir » l'un par l'autre les deux grands systèmes qu'avait conçus sa pensée, et, dans une éternelle alternative, demeurerait suspendu entre « le comble de la guperbe » et a l'extrême de la lâcheté. »

A ce moment donc, où il ne semble plus rester dans l'esprit humain « qu'une guerre et qu'une destruction géi^érale, » où <( les vérités aussi bien que les faussetés» paraissent être «ruinées» les unes par les autres, c'est alors qi^e Pascal nous fait entrevoir, dans l'obscurcissement de toutes les lumières humaines, la vérité surnaturelle. Après que, en se plaçant au point de vue de la nature, il a détruit l'une par l'autre les thèses contradictoires des moralistes et des sceptiques, il va, en se plaçant au point de vue de la grâce, chercher à les concilier par un a art tout divin. » Selon Pascal, Épie tète a raison quand il montre à l'homme ses devoirs, sa fin, sa grandeur : cette grandeur, c'est celle dont il est déchu; mais l'homme ne peut seul la reconquérir ; et ici Montaigne a raison à son tour. La fin de l'homme lui est donc à la fois montrée et cachée : une puissance invincible l'y porte et l'en éloigne tout ensemble. Il faut que les obstacles.

XU NOTICE

maintenus par Dieu même et que l'homme ne peut surmonter, s'écartent par une grâce divine. Ainsi, selon Pascal, la vérité surnaturelle, « unissant tout ce qui est de vrai » dans les systèmes moralistes et sceptiques, a et chassant tout ce qui est de faux, « er^ fait une sagesse véritablement céleste, où s'ac- « cordent ces opposés, qui étaient incompatibles « dans ces doctrines humaines. »

V Entretien avec de Saci peut être considéré comme un des plus grands efforts qu'on ait jamais tentés pour résumer dans son développement et en même temps pour arrêter l'histoire de la pensée humaine. Tous les systèmes philosophiques, comme le remarque Pascal , se ramènent à ces deux doctrines morales : l'une qui affirme le devoir de l'homme et qui, de la conscience même du devoir, tire la certitude du pouvoir ; l'autre qui affirme l'impuissance de l'esprit humain et qui , de la connaissance de cette impuissance, tire l'incertitude du devoir ; Tune qui affirme la moralité, l'autre qui affirme l'absence de moralité. Non-seulement donc Épictète et Montaigne peuvent représenter dans son passé le travail de l'esprit humain, mais ils pourraient même, selon Pascal, le représenter dans son avenir : il semble que toutes les voies possibles dans lesquelles puisse s'engager la pensée métaphysique, convergent nécessairement vers ces deux systèmes. Or, s'il est vrai que ces systèmes se brisent et s'anéantissent l'un l'autre, l'espoir même de la pensée humaine est avec eux anéanti : elle est forcée de s'arrêter ; et s'arrêter, pour la pensée, n'est-ce pas'cesser d'être?

NOTICE xm

Mais, tout d'abord, Pascal a-t-il, comme il le croit, comme il l'espère, « anéanti » Montaigne ? Après l'avoir élevé si haut et tant fortifié, a-t-il . réussi à l'abattre? Ou plutôt, sans le vouloir, n'est-ce pas pour Montaigne qu'il a travaillé ?

Dans cette perte et cette destruction des systèmes, qui est-ce qui gagne? Montaigne. Pascal veut contrebalancer l'un par l'autre Épictète et Montaigne, le dogmatisme et le scepticisme ; mais, par cet équilibre artificiel qu'il établit entre les doctrines, il ne s'aperçoit pas qu'il revient encore au scepticisme, que son système n'est qu'un perfectionnement du système même de Montaigne, et qu'il tiendrait tout entier, sans en déranger le perpétuel équilibre, dans cette balance où Montaigne, en répétant son « Que sais-je?» pesait les contradictoires. Pascal, en nous peignant le « génie tout libre » de son auteur favori, ne nous a-t-il pas dit lui-même : « Il lui est entièic rement égal de l'emporter ou non dans la dispute, « ayant toujours par l'un ou l'autre exemple un « moyen de faire voir la faiblesse des opinions ; étant « porté avec tant d'avantage dans ce doute univer- « sel, qu'il s'y fortifie également par son triomphe « et par sa défaite. » Ainsi il sera « entièrement égal » à Montaigne qu'on lui oppose un autre système quel qu'il soit. Pascal veut produire dans l'esprit humain la suspension, dans le cœur humain la lutte et la guerre ; n'est-ce pas là aussi l'objet même du pyrrhonisme ? Pascal et Montaigne sont donc d'accord ; Pascal ne peut plus échapper à Montaigne ; il est impuissant à sortir du pyrrhonisme, « On deviendra bien vite Pyrrhonien, et peut-être

XIV HÛTICB

trop, » i^-iril dit dans les Pensées. Ici se vérifie, cette parole. Si réellement, dans V Entretien avec de Saciy Pascal avait réussi à opposer et à contrebalancer oompléteipent Épictète et Montaigne, c'est ce der-> nier qui, par cela même, aurait eu l'avantage, et le scepticisme, sur lequel Pascal comptait pour secouer en quelque sorte l'esprit humain, l'aurait h jamais engourdi.

Mais, en fait, Épictète n'est nullement détruit par Montaigne ; et c'est sur les principes mêmes d'Épic* tète, demeurés intacts, que Pascal va s'appuyer à $on insu pour s'élever au-dessus du scepticisme.

En effet, après avoir affirmé l'équivalence logique des deux systèmes, il s'efforce de prouver leur ipsuffisançQ morale, il les juge moralement. D'une part il condamne la présomption des Stoïciens, de l'autre la lâcheté de Montaigne : c'est en se plaçant ainsi au point de vue moral qu'il arrive à dominer ces deux systèmes, selon lui logiquement égaux. — Mais Pascal a-t-il le droit de parler de moralité, alors qu'il vient d'établir avec Montaigne que « nul ne peut savoir ce que c'est que bien, mal, justice, péché*? » Ne fait-il donc pas appel, sans le vouloir, à cette morale « humaine » sur laquelle était fondé le système d'Épictète et qu'il avait voulu détruire par. le doute de Montaigne? Ainsi, pour juger de haut les systèmes qu'il vient de poser l'un en face de l'autre, Pascal se voit forcé d'emprunter à l'un de ces systèmes l'idée essentielle

* Cf. PeméeSf iiev, H6 : « Eritis tient dii, scienies bonum et malam^ Tout le monde lût le dieu en jageant i cela est bon ou mauT^is. »

NOTICE Vf

qu'il renfermait, ridée de la moralité, Pascal n'aYa,it abandonné Épictète que pour retomber dans Montaigne ; il n'échappe à Montaigne que pour revenir à Épictète, Au moment où il vient d'affirmer Tim" puissance absolue de Thomme, il se voit forcé de reconnaître implicitement dans Tbomme l'e^^istence du plus grand des pouvoirs, celui déjuger par luimême le bien et le mal. L'homme de Pascal, comme celui d'Épictète, sent qu'il possède en soi, avec la conscience de sa dignité intérieure, la règle morale d'après laquelle il peut apprécier les doctrines et les pensées comme les actions.

Tandis que, dans les toutes les autres sciences, l'esprit jugé la valeur des divers systèmes d'après la manière dont ils reproduisent l'ordre extérieur des choses, il n'en est plus de même dans les sciences morales. Là, la vérité ne réside pas en dehors de nous, mais en nous. Nous ne pouvons pas apprécier les systèmes moraux d'après la fidélité plus ou moins grande avec laquelle il nous rendent compte de la nature extérieure, mais d'après la fidélité avec laquelle ils nous rendent compte de nous à nousmêmes ; ils sont vrais selon qu'ils reproduisent plus ou moins bien le type de moralité essentielle que nous apercevons en nous ; leur vérité ne se reconnaît donc plus par l'expérience et la science physique, mais par la réflexion intérieure et la conscience morale ; c'est au sentiment de notre valeur morale et de notre dignité propre qu'il faut s'en référer pour fixer à chaque système sa valeur et sa dignité.

A quoi ont donc abouti ces longs efforts tentés par Pascal pow rabaisser l'homme, et lui enle-

Page 1