NOTICE
Champs. C'était alors, dit Fontaines un nouveau converti, encore tout plein du «brillant » du monde et qui ne s'était point éclairé aux (c saintes lumières des Pères de l'Église'. » Épictète et Montaigne, voilà ses deux auteurs, ses deux autorités : — païens tous deux, ou peu s'en faut, l'un stoïcien, l'autre alliant dans sa morale un peu large Épicure et Pyrrhon* C'est en prenant pour guides ces deux auteurs profanes que Pascal est arrivé à la foi : chemin bien « détourné », comme le fait observer Fontaine, chemin d'&utant plus curieux à connaître. Aussi a tout Port*Royal » était-il occupé de M. Pascal et de sa conversion *.
VEntrètimi avec de Saci n'est pas autre chose que ITiistoire raisonnée de cette conversion, le récit des divers degrés par où a passé successivement la pensée de Pascal.
sées (jui lui venaient sui* les sujets dont il avait Tesprit occupé. * ïl est presque certain que Pascal, prié par M. de Saci de « lui parler à fond de Montaigne et d'Épictète, » dut mettre par écrit totites les pensées qui lui vinrent à ce sujet ; disons plus, il dut les disposer dans leur ordre, en faire un tout. N'oublions pas, encore une fois, que Pascal, au moment de cet Entretien, ne faisait qu'arriver à Port-Royal; il « éblouissait « tous les solitaires, dit Fontaine, et il devait en avoir conscience ; appelé par M. de Saci à exposer son système philosophique, il dut chercher à l'exposer dans toute sa force, afin « d'enlever » M. de Saci, qui précisément, abrité derrière saint Augustin, ne voulait pas se laisser « enlever. » Il prépara donc le plus complètement possible tout ce qu'il voulait dire : la parole de Pascal ne devait pas être moins réfléchie que son style. En somme, nous serions porté à croire que Fontaine, se servant du travail préparatoire de Pascal, n'a fait presque autre chose qu'intercaler les réponses de M. de Saci entre les notes laissées par Pascal. Nous aurions alors dans V Entretien avec de Saci l'ébauche d'un discours de Pascal, comme nous avons dans les Pensées l'ébauche d'un grand ouvrage.
1 {i'ontaine, Entretien avec de Saci, p. 19.
« Ibid.
3 Fontaine) Entretien avec de Saci, p. 43.
Pascal îiouà parle tout d'abord d'Êpictète. Il ne faut pas s'attendre de sa part à tine exposition suivie et raisonnée de la philosophie stoïciéntiè. Sanfe doute il possède bien Épictète, itlais beaucoup moins bien que Montaigne?; je n'en voudrais pou^ preuve qUe ceci t il traduit et cite mot pour inot le philosophe, comme font les interprètes ordinaires, tandis que nous le verrons repenser la pensée de Montaigne, taillant à plaisir dans les phrases tortueuses de son auteur et reproduisant d'autant mieux l'esprit qu'il corrige davantage la lettre. Épictète, vU à travers Pascal, perd autant que gagnera Montaigne, De toute cette théorie si originale de la volonté, qu'Épictète concevait comme «autonome» et trouvant en soi sa règle et son bien, Pascal ne dit mot. Il semble qu'en ouvrant le Ma- \ nuel ou les Dissertations il ait eu hâte de laisser les \ passages essentiels, pour courir et s'attarder à ceux j où il croyait apercevoir quelque lointaine ressem- j blance avec la Bible. Il nous représente presque Épictète comme un autre Job prosterné sous la droite de Jéhovah, et il répète avec admiration ces paroles qu'il prend sans doute en un sens tout i biblique : « Ne dites jamais : j'ai perdu cela; dites/ plutôt : je l'ai rendu. Mon fils est mort, je Tai rendu, j Ma femme est morte, je l'ai rendue. » Puis vient la' comparaison de la vie avec une pièce de théâtre, où le Maître nous distribue d'avance nos rôles, et où il faut, sans y rien changer, jouer le personnage qu'il nous donne. Résignation humble à Dieu, voilà ce que Pascal a cru apercevoir et ce qui le frappe tout d'abord dans le stoïcisme d'Épictète*
IV MOTIOB
Mais Ëpictète, s'il a bien compris notre devoir (et» selon Pascal, notre principal devoir, c'est résignation, humilité), a trop présumé de notre pouvoir : c'est là la marque qu'il était homme, et comme tel faillible, comme tel « «terre et cendre. » Par un brusque changement, après nous avoir montré dans Épictète le Job biblique, Pascal élève devant nous rinspiré de Fesprit des ténèbres, qui, méprisant la mort et les maux envoyés par la Providence, espère avec ses seules forces (c se rendre saint et compagnon de Dieu. » « Superbe diabolique ! » s'écrie Pascal avec une sorte d'horreur, mêlée peutêtre d'une secrète admiration ^
1 Pascal, voyant la philosophie stoïcienne à travers sa foi, n'en a pas toujours saisi le vrai sens et l'originalité. 11 donne tout d'abord une idée i nexa cte de la méthode d'Epictète, telle qu'elle ressort surtout du Manuely ce vade meeum du Stoïcien. « Epictète, dit-il, veut avant toutes choses que l'homme regarde Dieuconame son principal objet. » /^ Mais, d'après les stoïciens, le principal objet de la philosophie n'est
^^ point Dieu, comme le croit Pascal, c'est Thomme, c'est la morale pra-
yC}-} tique (Manuel, LU). Ni le Manuel ni les Entretiens ne commencent par des considérations sur la Divinité : ils commencent par des considérations siu: l'homme. Epictète établit la morale avant d'en déduire la religion. Selon les stoïciens, ce qu'il faut « regarder avant toutes choses », ce n'est aucun être extérieur à nous, c'est nous-mêmes. « Tourne-toi vers toi-même, » dit Epictète. En se tournant ainsi vers soi, l'homme aperçoit en lui une faculté absolument indépendante de tous les événements du dehors, absolument libre et maîtresse d'elle-même : la YûiOBté raisonnable {Manuel, I, II ; Entretiens^ III, 22). C'est sur cette volonté qu'il doit tout d'abord, d'après Epictète, prendre appui ; c'est de là, comme répétera Pascal lui-même, qu'il doit se relever. Jugeant indifférent tout ce qui arrive au dehors de lui, indifférents les maux et les biens sensibles, indifférentes la douleur et la mort, le stoïcien dédaigne ce qu'il souffre, pour ne faire attention qu'à ce qu'il pense et veut. Ainsi, au sein de toutes les nécessités extérieures, il conservera sa liberté. Selon Epictète et surtout selon son disciple indirect, Marc- Aurèle, cette liberté de l'homme subsiste également, soit qu'on considère le monde comme gouverné par une providence, soit qu'on le considère avec les épicuriens conmie livré au hasard. Dans toutes les hypothèses métaphysiques, la libeiné morale et la règle de conduite
KOTÏCÊ V
Lorsque d'Êpictète Pascal passe à Montaigne, il semble qu'il se retrouve bien plus à l'aise. Le stoïcisme, en effet, cause une certaine gêne à Pascal : cet esprit « si élevé de lui-même, » comme
(pli en dérive restent les mêmes. « De ces opinions, quelle que soit
« la vraie, disait aussi^ Sénèque, et le fussent-elles toutes, il faut phi-
« losopher : soit que éous son inexorable loi la néces^té nous enserre,
« soit qu*un Dieu, arbitre de ]*unlvers, ait disposé toutes choses, soit
« que le hasarcT pousse et jette sans ordre les affaires humaines, la
« philosophie doit nous protéger. Elle nous exhortera à obéir de bon
« gré à Dieu, à résister opiniâtrement à la fortune : elle nous ap-
« prendra à suivre Dieu, à supporter le hasard (Ueum »equi, ferre
« eamm). » (Sénèque, Lettres àLueilius, XVI.) Nos devoirs sont donc^
pour les stoïciens indépendants de nos croyances religieuses : dans
tous les cas la m orale, esLsauve ; fais ce que dois, advienne que pouoaj--.-—
C'est seulement après avoir ainsi pris son point d'appui dans ^-^ l'homme même que le stoïcisme s'élève vers Dieu. Lorsqu'en effet le ^ -" stoïcien s'est accoutumé à placer en soi seul le bien et le mal, lorsqu'il a compris que nul événement extérieur ne peut l'atteindre, alors il ne voit plus au dehors de lui aucun mal véritable. Le mal qu'il croyait apercevoir dans le monde est seulement dans ses opinions ; quant à la ^~'' douleur, ce n'est pas un mal, c'est chose indifférente : mal penser, mai agir, voilà le seul mal, qui ne réside pas dans le monde, mais en nous ; nous seuls en sommes responsables et nous seuls pouvons, quand nous voudrons, le faire évanouir. Le Tout est donc pour le mieux. Ce qui arrive, naît ou meurt, monte ou descend sur le flot étemel des choses, tout cela est beau et bon, car lui, le sage, il en peut tirer par sa volonté le bien et le beau : tout ne lui est-il pas matière à bonnes actions? (Entretiens, III, 22.)
Arrivé à ce point du « progrès » dans la philosophie (j:poxom[), le stoïcien s'explique le monde : c'est alors que sa raison y aperçoit la trace d'une raison organisant et travaillant sans cesse la matière ; il s'attache à cette raison divine (I, xii), il la suit, non par une soumission aveugle, mais par un libre consentement, et il accepte tout événement {Manuel y viii), parce que d'une part rien de ce qui arrive n'est un mal pour lui, et que d'autre part tout ce qui arrive, étant rationnel, est en soi-même un bien.
Loin donc que, comme le voudrait Pascal, l'homme puisse aller tout d'un coup vers Dieu, les Stoïciens croient qu'il doit d'abord rentrer en soi pour y contem|ler et y honorer la divinité qui y habite : Iv aauTw ç^petç V ' ' St6y (II, viii). C'est seulement après ce retour sur soi que l'homme pourra lever ses regards vers le grand Dieu. Sinon, plaçant le mal dans les choses extérieures, à chaque douleur, à chaque opinion fâcheuse qui se présenterait, il accuserait Dieu. « Comment observer alors ce que je lui dois? Car, si l'on me fait du tort, et si je suis malheureux, c'est qu'il
yi NOTICE
l'appelle Fontaine * , devait craindre plus qu'aucun autre de se laisser aller à I9, a superbe » stoïque. Aus^i coule-t-il légèrement sur Épictète, de peur sans doute, comme il dirait, n d'y enfoncer en appuyant. » Mais, une fois arrivé à Montaigne, comme il insiste ! Tout ce qui était gracieusement mêlé et brouillé dans son auteur, prend du relief sous sa main ; tout devient distinct et saillant. C'est d'abord ce doute de Montaigne, dont Montaigne lui-même voudrait bien faire seulement une a forme naïve, » un trait passager de ses « conditions et humeurs, » mais qui dans Pascal éclate et nous apparaît comme a si universel et si général qu'il s'emporte soi-même, a c'est-à-dire s'il doute : » — « Sur ce principe, dit Pascal, roulent tous ses discours et tous ses Essais, » et c'est la « seule chose » qu'il prétende bien établir. C'est dans ce but qu'il détruit « insensiblement» tout ce qui passe pour le plus certain parmi les hommes et qu'il va se moquant de toutes les assurances. Où
ne s'occupe pas de moi. Et qu'ai-je affaire de lui, s'il ne peut pas me secourir? Qu'en ai-je affaire encore, si c'est par sa volonté que je me trouve dans cette situation? Je me mets par suite à le haïr. Pourquoi donc alors lui élevons-nous des temples, des statues ? Il est vrai qu'on en élève aux mauvaises divinités, à la Fièvre ; mais comment s'appellera-t-il encore le Dieu sauveur, le Dieu qui répand la pluie, le Dieu qui donne les fruits ? » (Epictète, Entretiens, I, xxui.) ' Pour Epictète, en un mot, la connaissance de l'homme et de ses devoirs précède la connaissance de Dieu et de ses attributs : la morale soutient la religion. V. notre traduction du Manuel et notre Étude sur ta philosophie d' Epictète,
Selon le philosophe stoïcien, la morale pourrait à la rigueur se passer de la religion ; la religion ne peut se passer de la morale : il faut d'abord être philosophe avant d'être pieux : seul l'homme de bien, dira Marc-Aurèle, est le prêtre et le ministre de la Divinité.
On le voit, Pascal, comme M. de Saci va le lui dire, tourne en son sens et accommode trop à sa peusée les auteurs qu'il commente ,
4 Voir p, 43.