‹ Entretien avec de Saci sur Épictète et MontaigneChapitre 7 sur 16 · ARRIVÉE DE PASCAL A PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DE PASCAL A PORT-ROYAL

M. Pascal viat, en ce temps-là*, demeurer à Port-Royftl des Champs. Je ne m'arrête point h dire qui était cet homme, que non-seulement toute la Fr^ncp, i^ajs toute l'Europe i^ admiré. Son esprit toujours vif, toujours agissant, était d'une étendue, d'une élévation, d'une fermeté, d'une péné-tration et d'une netteté au delà de ce qu'on peut croire*.,.

Cet homme admirable, epfiq étapt tociphé de Dieu, sopmit cet esprit si élevé ^u joug de Jésus-Cbrist, et ce cœur si noble et si grand embrassa avec humilité la pénitence. Il vint à Paris se jeter entre les bras de M. Singlin^, résolu de faire tout ce qu'il lui ordonnerait, ]\L Singlin crut, en voyant ce grand génie, qu'il ferait bien de l'envoyer à PortrRoyal-des-Cbamps, ou M. Arnauld lui prêterait le eoUeten ce qui regarderait les hautes sciences, et où M. de Saci' lui apprendrait à les mépriser. Il vint donc demeurer à Port-Royal. M. de Saci ne put se dispenser de le voir par honnêteté, surtout en ayant été prié par M. Singlin ; mais les lumières saintes qu'il trouvait dans l'Eoi^iture et les Pères lui firent espérer qu'il ne serait point ébloui de tout le brillant de M. Pascal, qui charmait néanmoins et enlevait tout le monde. Il trouvait en effet tout ce qu'il disait fort

1 Les titres sont ajoutés par nous au texte.

* « En ce temps-là » : 1654.

3 Ces premières lignes sont empruntées aux Mémoires imprimés de Fontaine.

* tt M. Singlin, » directeur et confesseur à Port-Royal.

B Sur de Saci, son caractère et sa mort, voir les ÉclaircUsemenUt 1" partie.

20 ENTRetlBN DE t»ASCAL

juste. Il avouait avec plaisir la force de son esprit et de ses discours. Tout ce que M. Pascal lui disait de grand, il Ta* vait vu avant lui dans saint Augustin, et faisant justice à tout le monde, il disait : a M. Pascal est extrêmement estimable en ce que, n'ayant point lu les Pères de l'Église, il a de lui-même^ par la pénétration de son esprit, trouvé les mêmes vérités qu'ils avaient trouvées. Il les trouve surprenantes, disait-il, parce qu'il ne les a vues en aucun endroit ; mais pour nous, nous sommes accoutumés à les voir de tous côtés dans nos livres '. » Ainsi, ce sage ecclésiastique trouvant que les anciens n'avaient pas moins de lumière que les nouveaux, il s'y tenait, et estimait beaucoup M. Pascal de ce qu'il se rencontrait en toutes choses avec saint Augustin.

La conduite ordinaire de M. de Saci, en entretenant les gens, était de proportionner ses entretiens à ceux à qui il parlait. S'il voyait, par exemple, M. Champagne, il parlait avec lui de la peinture. S'il voyait M. Hamon, il l'entretenait de la médecine. S'il voyait le chirurgien du lieu, il le questionnait sur la chirurgie. Ceux qui cultivaient ou la vigne, ou les arbres, ou les grains, lui disaient tout ce qu'il y fallait observer. Tout lui servait pour passer aussitôt à Dieu, et pour y faire passer les autres. Il crut donc devoir mettre M. Pascal sur son fonds, et lui parler des lectures de philosophie dont il s'occupait le plus. Il le mit sur ce sujet aux premiers entretiens qu'ils eurent ensemble. M. Pascal lui dit que ses deux livres les plus ordinaires avaient été Épictète et Montaigne, et il lui fit de grands éloges de ces deux esprits. M. de Saci, qui avait toujours cru devoir peu lire ces auteurs, pria M. Pascal de lui en parler à fond.

1 De Saci comprenait-il toijjours Pascal ?

AVEC OB SACI 21

EXPOSITION DE LA PHILOSOPHIE D*ÊPICTETE, LA GRANDEUR DE l'hOMME.

« Épictète, lui dit-il, est un des philosophes du monde qui ait le mieux connu les devoirs de l'homme. Il veut, avant toutes choses, qu'il regarde Dieu comme son principal objet'; qu'il soit persuadé qu'il gouverne tout avec justice • ; qu'il se soumette à lui de bon cœur, et qu'il le suive volontairement en tout, comme ne faisant rien qu'avec une très-grande sagesse ' : qu'ainsi cette disposition arrêtera toutes les plaintes et tous les murmures, et préparera son esprit à souffrir paisiblement les événements les plus fâcheux *. Ne dites jamais, dit-il, j'ai perdu cela; dites plutôt, je l'ai rendu. Mon fils est mort, je l'ai rendu. Ma femme est morte, je l'ai rendue. Ainsi des biens et de tout le reste. Mais celui qui me l'ôte est un méchant homme, dites vous. De quoi vous mettez-vous en peine, par qui celui qui vous l'a prêté vous le redemande? Pendant qu'il vous en permet l'usage, ayez-en soin comme d'un bien qui appartient à autrui, comme un homme qui fait voyage se regarde dans une hôtellerie*. Vous ne devez pas, dit-il, désirer que ces choses qui se font se fassent comme vous le voulez ; mais

1 « Son principal objet. » Épictète ne dit rien de tel dans le Mantislf où un seul chapitre est consacré aux devoirs de Thomme envers Dieu. On trouve dans les Entretiens d'Épictète^la phrase suivante : A'youaiv ot ftXdoo^oi oTi (xaOeîv Set 7:p(j5TOv loCfio, on laii Bedç, xal npovoEl xûv oXcoy (DiweW., II, ch. xiv, 11).

s V. Manuel d'Épictète, XXXI, 1.

3 V. Manuel tPEpietète, XXXI, ib; Entretiens, I, xii, 5; xx, 15; II, XVI, 42; IV, I, 80. — C'est là une soumission réfléchie et raisonnée que j Pascal semble trop confondre avec la soumission chrétienne. — Cf./ Sénèque {Epist, XGVI) : Non pareo Deo, sed auentior. Ex anima Ulum, non quia neeeue est, sequor,

^ Manuel, ibid ; Entretiens, ibid,

» Manué, XL

VOUS devez vouloir qu'elles se fassent comme elles se font \ Souvenez-vous, dit-il ailleurs, que vous êtes ici comme un acteur, et que vousjouez le personnage d'une comédie, tel qu'il plaît au maître de vous le donner. S'il vous le donne court, jouez-le court ; s'il vous le donne long, jouez-le long : s'il veut que vous contrefassiez le gueux, vous le de^ez faire avec toute la naïveté qui vous sera possible ; ainsi du reste. C'est votre fait déjouer bien le personnage qui vous est donné; mais de le choisir, c'est le fait d'un autre ^, Ayez tous les jours devant les yeux la mort et les maux qui semblent les plus insupportables ; et jamais vous ne penserez rien de bas, et ne désirerez rien avec excès'. »

Il montre aussi en mille manières ce que doit faire l'homme. Il veut qu'il soit humble, qu'il cache ses bonnes résolutions j surtout dans les commencements *, et qu'il les accomplisse en secret ' : rien ne les ruine davantage que de les produire. 11 ne se lasse point de répéter que toute l'étude et le désir de l'homme doivent être de reconnaître la volonté de Dieu et de la suivre o.

« Voilà, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, les lumières de ce grand esprit qui a si bien connu les devoirs de l'homme ! J'ose dire qu'il méritait d'être adoré, sHl avait

t Manuel, VIII,

Page 1