‹ Entretien avec de Saci sur Épictète et MontaigneChapitre 8 sur 16 · XLVII · texte numérisé non relu

XLVII

6 Dieu, pour les Stoïciens, n'est autre chose que l'être universel présent et agissant dans le monde : Dieu est la nature. La Nature, d'autre part, n'est autre chose que la Raison gouvernant et organisant la matière. Cette Raison unirerselle, à son tour, se confond avec notre raison individuelle. X'homme, en suivant Dieu ou la Nature, ne. fait donc, d'après les Stbï(^iens, que suivre sa propre raison. Il n'obéit pas aveuglément aux commandements de Dieu, il ne se soumet devant nul être extérieur à lui ; il n'obéit qu'à lui-même, à sa volonté raisonnable. Il faut se défier, ici encore, de l'interprétation chrétienne de Pascal.

ausëi bien tontin aon impilissàtice ^ , puiëtjull fttMit être Dieu pctir apprendre l'Un et l'autre auï hommes. Ausâi, comme il était terre et cendre « , après avoir si bien cotià* pris ce qu'on doit, voici comment il se perd dans la pré* gomption de ce qtie l'on peut^. 11 dit que Dieu a donné à tout homme les môyéûB de s'acquitter de toutes ses obligée' tiens; que ces moyens sottt toujours en notre jf^uissance* j qu'il faut chercher la félicité par les choses qui sont en notre pouvoir 5j puisque Dieu nous les a données à cette fin. Il fait voir ce qu'il y a en nous de libre ; que les biens, la vie, l'estime ne sont pas en notre puissance ® , et ne mènent donô pas à pieu ; mais que l'esprit ne peut être forcé de Croire ce qu'il sait être faux, ni la volonté d'aimer ce qu'elle sâil qui la rend malheureuse : que ces deux puissances sont donc libres, et que c'est par elles que nous pouvons nous rendre parfaits^ ; que l'homme peut par ces puissances

1 QueUe chaleur dans cette exclamation inattendue ! Pascal veut déifier quiconque lui apportera la vérité. — Mais doit-on reprocher à Épictète d'avoir méconnu l'impuissance de l'homme? Peut-^tre» au contraire, conmie nous essayons de le montrer ailleurs (Étude sur la pkiloiophie (TÉpietèle), s'cst-il trop défié de la puissance de l'homme.

2 Au lieu des quatre lignes qui précèdent, si expressives, on lisait dans l'édition de Cpndorcet : « Heureux s'il avait aussi connu sa faiblesse ; mais après avoir, » etc. Sainte-Beuve et M. Havet ont restitué le vrai texte.

^ Faut-il donc craindre de pouvoir, et l'honmie doit-il ressembler à ces savants dont se moque Pascal, qui n'osent rien inventer et tenter ? Se persuader de son impuissance, ce serait se rendre èoi-mème impuissant ; croire qu'on peut, au contraire, c'est quelquefois pouvoir, et la présomption est souvent ici prévision, intelligence de l'avenir.

♦ Selon Épictète, il est toujoms en notre puissance de vouloir le bien, et c^est là la seule obligation que nous impose Dieu, ou plutôt que notre volonté libre s'impose à elle-même.

5 Manuel, I ; Entreliens , I, i.

8 Manuel j ib.

' V. les Entretins, II, xvi ; III, xxii, — Parfait^ xAeioç, n'a pas toujours le même sens en grec qu'en français. D'ailleurs, Epictète ne dit pas que nous pouvons tous devenir parfaits, mais que nous devons tous tendre à la perfection : « Tout le monde ne peut être un Socrate, mais tout le monde doit imiter Socrate. »

parfaitement connaître Dieu ^ l'aimer^, lui obéir, lui plaire, se guérir de tous ses vices, acquérir toutes les vertus, se rendre saint, et ainsi compagnon de Dieu '. Ces principes d'une superbe diabolique le conduisent à d'autres erreurs, comme : que Tâme est une portion de la substance divine * ; que la douleur et la mort ne sont pas des maux '; qu'on peut se tuer quand on est tellement persécuté qu'on peut croire que Dieu appelle, et d'autres «. »

1 « Parfaitement connaître Dieu. » Epictète n'a pas été jusque-là ; il plane même sur sa doctrine un certain vague au sujet de la nature dernière de l'être divin. C'est que, en définitive, la morale stoïcienne est indépendante de la religion. La plus grande piété respire dans les Entretiens d'ÉpictMe ; mais elle est la conséquence de sa philosophie : la morale en est le principe.

2 Les stoïciens voulaient en effet que l'homme aimât la Divinité, et ils lui défendaient de la craindre : « qrws amandos, timet, » dit Sénèque en parlant de la fausse piété ; « quos colit^ oiolat. »

3 06WV auvdfp)(^wv (V. Manuel ^ XV, et les Entretiens). — Sénèque allait plus loin. Concevant à tort la Divinité comme une sorte de nature parfaite qui devait sa perfection, non à sa volonté personnelle, mais à la nécessité des choses, il disait que le sage n'est pas seulement égal, mais supérieur à Dieu : « Il est un endroit par lequel le sage l'emporte sur Dieu : c'est qne Dieu doit sa sagesse à sa nature, non à lui-même...»

♦ « Tu es un fragment détaché de la Divinité ; pourquoi donc méconnais-tu ta noble origine? » (Entretiens, II, viii). — Cf. Sénèque (Epist., XLI)*: « Les rayons du soleil touchent la terre, mais tiennent encore au foyer d'où ils émanent ; de même l'àme sublime et sainte du sage, envoyée sur la terre pour nous montrer la divinité de plus près, tout en' vivant au milieu de nous, reste encore attachée à la céleste pata'ie. Elle y tient, elle la regarde, elle y aspire ; c'est un dieu descendu parmi nous. »

s Manuel^ V; Entretiens, I, xxiv, 6; IV, vu, 15. — Croire que la mort n'est pas un mal, est-ce donc là un « principe dune superbe diabolique ?» — Quant au suicide, Epictète a beaucoup restreint à ce sujet la doctrine stoïcienne. Le sage ne doit, d'après lui, sortir de la vie que quand la « porte est ouverte », et, comme le dit très-bien Pascal, quand « Dieu appelle. »

6 Pascal n'a pas toujours saisi ce qu'il peut y avoir de vrai et ce qu'il y a d'original dans la philosophie stoïcienne. V. notre notice sur VEntretien avec de Saci*

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