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Entretien sur les études classiques [microforme]

[Cet entretien a eu lieu à la distribution des prix du Collége de St. Hyacinthe. Les interlocuteurs sont désignés par les premières lettres de l'alphabet]

A.—Vous êtes les bien-venus, Messieurs. Je vous attendais. Vous venez sans doute discuter la question que nous n'avions pu qu'effleurer l’autre jour, et sur laquelle nous nous étions promis de revenir.

B.—Je n’ai point eu le loisir de réfléchir sur cette matière, à laquelle d’ailleurs j'avais assez peu pensé jusqu’à présent. Mais j'entendrai volonuiers une discussion sur un sujet d’une aussi grande importance que celui de l'éducation. Au besoin, cependant, j'émettrai ma manière de voir, ou je demanderai des éclaircissements dont je puisse faire mon profit ; je serai donc heureux de prendre quelque part à cet entretien.

A.—Vous vous rappelez ce qui l'a provoqué. C’est un article d'un journal qui demandait à grand cri une réforme radicale dans l'éducation classique. Permetiez-moi de vous rappeler la thèse qu'il soutenait, avec les considérations qu'il présentait à l'appui.

L'industrie, l'agriculture et le commerce ne sont pas florissants, parce qu’on n’y prépare pas les étudiants des colléges. Les maisons d'éducation.ont un enseignement suranué qui ne saurait convenir à l’ordre politique et civil de notre pays. La connaissance des langues mortes ne laisse rien d’utile dans l'intelligence des élèves. Généralement plus on est fort dans les études classiques, moins on réussit dans le monde. Le grand moyen de succès, c'est de s’instruire par soi-même, au hazard, en lisant ce % 1i tombe sons la main. Une seule année d'étude du latir pour <ux qui se destinent à l’état ecclésiastique devrait suffire dans l’enseignement

collégial. On discrédite par les études classiques ceux qui exploitent les branches essentielles de la prospérité d’un peuple, le commerce, l'industrie, l’agriculture. L'éducation, telle qu’elle est donnée dans notre société, est quelque chose de parfaitement défectueux qui nuit grandement aux intérêts du p&ys.

Que pensez-vous de ce jugement porté sur l'éducation donnée dans nos colléges ?

B.—C'est une opinion que partagent beaucoup de personnes, que soutiennent plusieurs journaux, et qui, je le crois, gagne des partisans de jour en jour. Au premier aspect, ne semble-t-elle pas rationnelle ? Quel est le but de l'éducation ? C’est de former l’homme pour la société: Or, dans les colléges on enseigne le latin, le grec, on fait connaître l'antiquité, on discute longuement sur des questions de littérature, de philosophie ; c'est-à-dire, qu’on emploie tout le temps à des études qui ne servent de rien, quand ou à fini son cours classique.

Donner aux élèves des connaissances pratiques, qui permettent de mieux exploiter les richesses du sol, de trouver dans l’industrie les trésors qu'elle recèle, et de se livrer avec intelligence à un commerce lucratif ; voilà ce que doit faire une éducation vraiment. utile et appropriée aux besoins du pays. N'y a til pas une réforme à opérer dans le système de l’enseignement ccllégial ?

D.—Tous les hommes du pays doivent se livrer à l’agriculture, au commerce, ou à l’industrie, et ils n’ont pas besoin de connaissances étrangères à ces diverses carrières sociales. Or, l'éducation donnée à un jeune homme a pour fin de le former pour ce qu’il doit être dans la suite de sa vie. Donc l’enseignenent doit être exclusivement agricole, industriel et commercial.

Les hommes qui possèdent les connaissances classiques ne peuvent contribuer, ni à la prospérité, ni à l’agrémert, ni à la gloire de notre société ; donc les études collégiales sont inutiles, et il faut les supprimer.

J’admets volontiers la conséquence de ces deux arguments; ma s permettez-moi de vous le demander, maintenez-vous les principes d’où elles sont déduites ?

B.—Oh ! vous exagérez ce que j'ai dit. Je sais bien que tous les membres de notre saciété ne sont pas appelés aux arts ou'états dont j'ai parlé ; je ne nie pas que notre, pays ait besoin d'hommes instruits.

D.—Dans ce cas faisons un autre argument, Conservons le même principe ; l'éducation doit former les hommes à ce qu’ils doivent . être pour leur avantage personnel et pour le service des autres.

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Or, la société a besoin d'hommes dont le goût et les aptitudes soient dirigés vers l'industrie agricole, commerciale ou manufacturière : donc, il faut, en plus ou moins grand nombre, des maisons d'éducation où l’on donne un enseignement ind :triel, Et la s0ciété a besoin d'hommes qui la servent et l'honorent par leurs con

naissances scientifiques et littéraires ; donc il faut des institutions où ces connaissances puissent être acquises.

Si vous admettez cela, il n’y a pas de matière à controverse. Il aurait suffi de bien poser la question pour éviter une discussion ; ce qui, je pense, arriverait en bien d’autres cas.

B.—Je conçois qu’il faut d’autres études que celles dont l’industrie soit l'unique objet. Mais les colléges classiques ne sont-ils pas grop multipliés ? N'y a-t-il pas trop d'élèves qui les fréquentent ? N'y met-on pas trop de temps à apprendre les langues anciennes, la littérature, la philosophie ? Ne peut-on pas mêler les études industrielles aux étuces classiques, en sorte que ceux qui fréquentent les colléges fussent préparés à toutes les professions, à tous les états ?

A.—Voilà bien des questions. On les pose hardiment, et il arrive quelquefois qu’on les résoud avec uue facilité qui montre qu'on ne les a pas sérieusement étudiées.

Ecartons d’abord la question du nombre des coiléges et de ceux qui vont y chercher j’instructicn.

On Gevrait mettre moins d'importance aux matières qui font l’objet proprement dit de l’enseignement classique et consac r beaucoup moins de temps à ces études ; il faudrait donner aux élèves des connaissances qui les iormassent pour les professions insdustrielles. C’est là une réforme radicale de l’éducation collégiale : -c’est tout un nouveau système d'enseignement qu'il faut établir. La question a la plus grande importance ; et elle mérite d’être discutée.

C.—Il est tout d'abord une observation à faire. Le mode d’éducation que l’on propose est opposé à la pratique universelle des nations civilisées, établie depuis plusieurs siècles. Partout, le lax tin, le grec, la littérature, la philosophie ont fait l’objet des études classiques. Les méthodes d'enseignement ont pu être diverses ; les questions littéraires et philosophiques n’ont certes pas été traitées de la même manière. Mais les esprits éclairés ont reconnu d’un accord unanime que la connaissance des langues anciennes, des règles et des chefs-d’œuvre de la littérature, des questions philosophiques qui excitent le plus l'intérêt de l'intelligence, forment néceesairement partie des connaissances qui constituent un homme instruit.

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Je ferai observer encore que la transformation de l'éducation collégiale n’est proposée nulle part par des hommes supérieurs, par ceux qui se sont occupés avec le plus d'autorité des grands ntérêts des sociétés. Ce ne sont pas ceux qui ont su mettre à profite &leur éducation classique qui veulent priver les autres des avantage dont ils ont été favorisés. La demande de l’abaissement des études n’origine pas d’un désir favorable au plus haut développement de l'intelligence. La prédominance des intérêts matériels, quien est le principe, indique une époque de décadence plutôt que de progrès. La révolution intellectuelle qu'elle veut produire n'es}, à l'insu peut-être de ceux qui y travaillent, qu’une des formes d’une grande perturbation sociale, qui se trahit par des désirs de bouleversement de divers genres. Ces considérations suffisent pour inspirer de la défiance, et porter à la repousser.

Æ Ilyaun certain nombre d'années, cette quostion a été agitée dans les chambres françaises. Des idées du genre de celles que je combats y ont été émises ; mais elles ont été repoussées avec énergie. Un homme, qui joue aujourd'hui un des plus grands rôles dans le drame social dont nous sommes les témoins, dont certes, je suis loin d’être l’admirateur en tout, mais à quion ne peut refuser une grande habileté politique, un homme qui est tout pénétré des idées du siècle en faveur de la liberté et du progrès, celui entre les mains de qui se trouvent en ce moment les destinées de la France, M. Thiers, a dit : Beaucoup de personnes se plaignent du système d’études adopté à l’Université, et voudraient presque qu’on renonçât à l'étude üâes langues anciennes pour s’occuper davantage des langues vivantes et des sciences exactes. Ce serait un malheur, car ce serait faire une société matérielle, ignorante, étrangère au passé, et la France perdrait ainsi un de ses précieux avantages. ”

Je m'empare de ces paroles énergiques, je les applique à notre pays. Oui, ceux qui demandent le changement radical du système classique veulent faire de nous un peuple ignorant, voué aux seuls intérêts matériels, et condamné à une ignoble existence. Je proteste contre cette tentative au nom de la gloire de ma patrie.

B.—La tradition n’a pas un grand empire sur moi. Elle n’est souvent qu’une routine aveugle et opiniâtre. Que d’idées erronées profondément enracinées, dans le passé, ont fini par céder à l’action du temps qui modifie tout, usages, mœurs, lois, doctrines ? Notre siècle a opéré bien des chingements. Que de systèmes, de théories des âges précédents il a réduit à l’état d’antiquailles ! La méthode à laquelle on s'attache avec une telle persistance contre les réclamations de notre état social aura son tour.

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C.—C'est possible, si la civilisation que menace si fortement la révolution religieuse, succombe sous les coups de la barbarie anti. chrétienne, aidée de la tendance du siècle à tout subordenner aux intérêts matériels.

B.—Entrons dans le vif de la question. A quoi sert cette .ude si prolongée des langues anciennes ? Elle offre une aridité qui dégoûte les jeunes élèves ; la connaissance des choses usuelles et pratiques leur serait tout à la fois plus utile et plus agréable.

D.—Je suis d’un avis tout opposé. Indépendamment des connaissances positives que donnent les auteurs classiques, l’étude du grec et du latin est très-propre à former la rectitude et la solidité de l'intelligence. Rien n’habitue davantage un élève à la réflexion, à l'exercice du jugement que cette attention soutenue, ce travail de comparaison, ces efforts de l'esprit pour se dégager des difficultés qu’il rencontre, que demande la traduction des langues anciennes dont le génie et la syntaxe sont si différents des langues modernes. Voyez cet enfant qui fait son thème ; il ne place pas un mot sans qu'il ne s’en rende raison ; il lui fant consulter sa grammaire ; voir qu’elle règle s'applique à la phrase qu’il veut mettre en latin. S'il fait une version, son intelligence se livre à un travail qui l’exerce encore plus. Il doit chercher la signification de chaque mot en particulier, voir comment ces mots divers peuvent former un sens raisonnable eu lui-même ; de plus examiner, ei l’idée qu’il croit trouver jans la phrase qu’il traduit, se lie bien à ce qui précède où à ce qui suit dans son auteur; enfin il doitexprimer dans sa propre langue le sens qu’il donne à cette phrase d’une manière correcte, et même avec une tournure élégante. N'y a t-il pas dans-ces exercices un procédé qui accoutume à réfléchir et qui nécessairement développe et fortifie !a raison ?

I ne faut pas croire que ce labeur soit u.. aégoût, un ennui pour l'élève qui s’y livre. Cela peut être vrai pour celui qu'un esprit peu ouvert doit exclure des études classiques ; mais en général les enfants intelligents jouissent à ce travail dont je parle. ,

Il est raconté d’un géomètre grec qu'ayant, après une longue étude, trouvé la vlution d’un problème difficile et important, il allait partout s’écraant avec une expression de joie extraordinaire : Eureka : je l'ai trouvé. L'élève qui voit qu’il a compris le sens de son auteur, éprouve quelque chose de cette satisfaction ; il goûte du bonheur à sentir dans son intelligence assez de lumières pour pénétrer dans le secret que lui cache une langue étrangère. Souvent aussi, encouragé par ce succès, il cherche de lui-même,

outre passant la tâche qui lui a été imposée, à comprendre la suite du récit ou des considérations de l’auteur qu’ii traduit. Le sou-

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venir des premières études, pour ceux qui y ont mis quelque application, est un agrémentet non une peine et un regret.

Supposez maintenant un élève qui n’apprenne que des choses faci!es ; ilrecevra sans doute volontiers l'instruction qui lui sera offerce ; mais faute d'obstacles à vaincre, son intelligence sera moins exercée, elle aura une activité,urie pénétration moins grande, elle ne sera pas formée par ce travail qui fortifie ses facultés, habitue à la réflexion, et lui donne une vigueur dent elle éprouve la salutaire efficacité pour surmonter l'erreur et traiter les hautes questions. L'esprit qui n’aura pas été livré, au temps de l'éducation, à un rude l.beur ne sera pas, généralement parlant, fortement trempé ; il aura une certaine mollesse qui lui interdira les études profondes. Le talent naturel lui donnera sans doute des succès et pourra lui faire jouer un rôle avantageux dans la société : mais de fortes études ciassiques l’eussent fait monter dans une sphère plus élevé@pius glorieuse. Que d'hommes n’entend-on pas tous les jours déplorer la privation d’une éducation littéraire qui leur eut permis une action plus honorable pour eux-mêmes, plus utile aux autres ?

Une certaine instruction gnénérale, mais qui n’est que plus ou moins élémentaire, est répandue partout anjourd’hui. Elle permit à tout le monde de lire ; mais combien de lecteurs ne peuvent juger du mérite du livre qui occcupe leur attention, de la vérité des assertions qui y sont émisés, de la valeur des argumentations qui y sont présentées ; et cela est dû, non seulement au défaut d’études positives, mais à une certaine langueur de l'esprit qui ne leur permet pas le travail de l’examen, de la discusssion.

C.—Ce que vous venez de dire confirme une assertion que jai lue récemment : la lecture n’est plus qu’une sensation. Ce mot est vrai peut-être pour le très-grand nombre des lecteurs. Ils sont à l'état passif ; les choses passer : par leur esprit sans qu'ils fassent effort pour les garder ; on éprouve une jouissance rapide, et voilà tout. Fante de l’hAbitude de réfléchir, tout s'échappe, tout s’ouble, on ne s’approprie sien. C’est ainsi que l'intelligence perd son activité at s’affaiblit de plus èn plus.

Oui l'énergie, la vie de l'esprit a besoin d'être retrempée dans le travail que demandent les études dont l'éducation classique donne legoût. Les connaissances qu’elle a fait acquérir sont un trésor

précieux ; il ne faut pas le laisser s’enfouir et condammer l'intelli-

gence à r’avoir d'autre aliment que celui des lectures légères. D.—Gunsidérons maintenant l’atilité de l'étude des langues

anciennes dans l'instruction qu’on en retire Par les auteurs qu’on

traduit dans les classes, on sait ce qu'a été l'antiquité dans son his-

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toire et sa littéreture. Quel rôle brillant ont joué dans le monde les Grecs et los Romains (Que d'hommes fameux out paru chez ces peuples ! Que d'évènements mémorables y ont été accomplis ? L’histoire de la Grèce est remplie de faits propres à exciter au plus haut degré l'intérêt. Rome a été la maïtresse du monde. N’est-il pas important de connaître comment elle est parvenue à cette dor:inatisn, comment elle l’a exercée, commeut elle l’a perdue ? Qui ne doit aimer à savoir quel était l’état social de ces peuples, leurs lais, leurs mœurs, quel parallèle il y aurait à établir entre {eur civilisation et la nôtre, et jusqu’à quel point notre société diffère de celle qu'ils formaient ?

B.—Permetez-moi de vous interrompre. Je ne nie pas l'utilité des études historiques, et je sens que l’on doi’ connaître les faits principaux qui se sont passés dans l'antiquité. Mais l'histoire ancienne peut fort bien s’apprendre dans les livres français et anglais ; il n’est pas besoin pour s’en instruire de la lire dans les auteurs grecs et lalins. à

D.—Mais ces auteurs ne sont-ils pas la source où tout ce que nous savons de l’antiquité a été nécessairement puisée ? N’est-on pas obligé d’y avoir recours pour s’ssurer de la vérité des faits racontés par les historiens des siècles postérieurs ? Les questions qui s'élèvent de temps à autre sur la vérité des faits, ou la manière de les apprécier, ne peuvent être décidées que par les textes primitifs.

D'ailleurs, je serais curieux de savoir combien il sc trouve d'hommes qui, n'ayant pas fait de cours classique, se livrent à l'étude de l'histoire grecque et romaine, au point d’en avoir une connaissance passable.

B.—Et moi, je serais curieux de savoir s’il en est beaucoup qui, après leurs études, repassent les auteurs qu'ils ont expliqués ou mème lisent l’histoire ancienne dans les livres moûernes.

D.—Peut-être plus que vous ne pensez. Le goût de lantiquité formée par l'éducation ramène naturellement l'esprit à ce qui a été l’objet des premiéres études. L’irtérêt qne l’on a pris aux peuples antiques doit engager à s'occuper encore de leur histoire, dans un Âge où l’on peut mieux en juger, en apprécier les faits, et comparer leur état socia! avec celui des nations qui les ont remplacés.

Dans tous les cas, on n'oublie guère :es évènements principaux de l'histoire, les actions éclatantes des hommes célèbres, quand on les a appris par la traduction des auteurs, qui, à raison de ces diffcultés et du temps que l'on y a employé, a gravé les choses dans l'esprit. Je l'admets, il est un certain nombre d'homme qui n’ouvrent plus] :urs livres classiques ; mais il leur reste toujours

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un certain fond de connaissance de l’antiquité, que l’on ne trouve guère Lhez ceux qui ne l’ont pas étudiée dans les auteurs grecs et latins.

Il y a dans l'étude de l’antiquité une utilité plus grande que celle de la notion de cette suite d'événements, de faits saillants racontés d’une manière si intéressante par les historiens anciens. Elle fait connaitre l’état social de ces nations. Elle donne des lumières propres à éclairer, par l’expérience des peuples antiques, les questions qui s’agitent tous les jours dans l’ordre politique sur les diverses formes du gouvernement. La législation, objet continuel des travaux des hommes d'Etat, n’a t-elle aucun enseignement à recevoir de la jurisprudence ancienne ? Sans doute la société moderne est sous bien des rapports dans des conditions différentes. Mais enfin, le fonds de l'humanité, si je puis m’exprimer ainsi, reste le même ; et l'influence pour le bonheur ou le malheur social de certaines formes politiques, de certaines lois civiles dans les temps passés, peut-être une leçon pour les temps actuels. Eh bien, ces études ne sont guères entreprises par ceux quin’y ont pas été initiés par la connaissance faite avec l'antiquité dans l’éducation classique.

A-—- Pour moi, c’est surtout sous le point de vue religieux que je suis en faveur d’une naissance assez approfondie des auteurs. payens. Sans doute, ils doivent-être expliqués avec toute sorte de précautions pour les élèves. Mais ceux-ci trouvent dans l’état religieux et moral des peuples antiques la plus forte démonstration en faveur du christianisme. Assurément ce ne sera pas, si on les forme, soinme on l’a fait pendant trop longtemps, à l'admiration de la grandeur sociale et morale des nations anciennes et du prétendu héroïsme de leurs hommes célèbres.

Toutefois je suis loin de dire que l’antiquité ne présente qu’erreurs etquecrimes. Les enseignements intérieurs ou extérieurs qui forment la conscience de l’homme ont toujours fait entendre leur voix, et le remords a retenti partout comme écho du crime. La littérature antique, malgre ses aberrations, ne laisse pas que de donner de temps à autre de salutaires leçons, exprimées d’une manière admirable. Au milieu même des transgressions si fréquentes. qu’elle commet contre elles, elle proclame les grandes lois morales, seules bases de la société, seuls principes du bonheur de l'homme .Ces témoignages rendus en faveur de la vertu ne peuvent. que venir en aide aux préceptes moraux du christianisme, et les traces non.breuses des traditions antiques rappelant les faits primitifs de l’histoire du genre humain, appuient le dogme de la chute et de la rédemption, fondement de touie notre foi.

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D’un autre côté, les affreuses aberrations morales des peuples anciens font bénir la croix qui en a retiré le monde. En voyant les tristes égarements où l'intelligence de l’homme s’est perdue, les abaissements qui ont dégradé son cœur, maigré les plus beaux dors du géñie, on reçoit une preuve irrésistibie de la nécessité d’une révélation dont l’enseignement soit sans cesse maintenue

par une autorité incontestable. Platon, Aristote, Cicéron, Homère,

Virgile, Ovide, Horace surtout Epicuri de grege porcus, sont des témoins, par les écarts de leurs écrits ou de leurs mœurs, qu'on peut appeler en faveur de l'Evangile. La conservation de leurs écrits a été provicentielle ; ils servent à la démonstration de la vérité de la religion.

Ei puis ces erreurs si monstrueuses sur la divinité, ses rapports. avec les hommes, et l'hommage qu’on doit lui rendre, erreurs qui se trouvent chez les philosophes comme chez le peuple ; cette prostration universelle de toutes les classes des sociétés payennes devant ces idoles de bois ou de pierres, dans lesquelles les démons se faisaient adorery, ce culte rempli de tant de pratiques folles, ridicules, et trop souvent affreusement cruelles; cette déification de toutes les passions dans ces hommages rendus à ces dieux et à ces déesses, en qui se personnifiaient tous les vices ; cette superstition continuelle du jour et de 14 nuit qui tenaieæt sans cesse les Grecs et les Romains dans la crainte d'évènements fâcheux; ces mœurs horribles qui font voir dans l’homme antique une brute immonde ; celte haine, cette cruauté, cette avidité de la souffrance dans les autres, quiest un des caractères saillants de la société payenne ; la barbarie de la législation civile, les horreurs de l'esclavage, les combats des gladiateurs, les persécutions des chrétiens, tout cela montre, comme l’a si bien dit, l’auteur du Génie du Christianisme, après avoir fait le tableau de la corruption antique, que Jésus est le Sauveur du monde dans le sens matériel comme dans le sens spiritue!, et que la croix est l’étendard de la civilisation.

Cette connaissance de l’état religieux et moral de l’antiquiié ne

.s’acquiert pas par une lecture rapide ; mais elle reste gravée dans

l'esprit, quand on traduit Homère, Virgile, Ovide, dans lesquels on voit en traits si saillants l’absurdité et l'immoralité du culte idolâtrique. Cette étude n’est pas sans quelque péril, même avec les auteurs expurgés ; mais un professeur chrétien et habile saura prendre le moyen d'y faire trouver un puissant enseignement en faveur de la foi et des mœurs qu’elle forme.

C.—Les auteurs anciens doivent être étudiés sous uu point de vue plus glorieux pour eux. 1l,y a incontestablement à admirer chez les plus distingués des écrivains classiques la beauté de la forme,

la délicatesse du goût. Quoique certaines formes littéraires doivent varier selon la diversité des temps, des mœurs, des principes constitutifs d’une civilisation, et que les lettres aient à subir une transformation nécossaire pour s'adapter aux idées qui ont cours dans une société, il y a cependant dans la beauté un carattère absolu qui ne peut changer. Toute la beauté idéale, objet des investigations du poëte, de l'artiste, ne se trouvemæ pas, il s’en faut de beau coup, chez les anciens ; ils ont été privés de cette vive lumière que le christianisme a jetée dans le monde, sous l'influence de laquelle les idées et les sentiments ont été si élevés, c’est dire que leur horizon intellectuel et moral a été bien rétréci. Mais enfin, il y a chez eux une élégance de style et souvent une pureté de goût qui en font de vrais modèles dont l'étude 4 une utilité que personne ne serait admis à méconnaitre. De vastes compositions où brillent d’ingénieuses inventions dans ue ordonnance savante, et le langage magnifique dont ils ont exprimé les beautés de la nature matérielle, certains sentiments du cœur, des adages remplis de sagesse, assurent aux écrits des anciens une immortalité qui vaincra le temps. Dans bien des circonstances, les citer à propos sera une preuve de connaissance et de goût. Si la succession de l’antiquité n’est pas à accepter tout entière, elle a d'importantes richesses qu'il ne faut pas dédaigner. Partout où le génie a brillé, il feut lui payer le tribut de l’admiration. Il relève la gloire de l’intelligence humaine, et il porte à rendre hommage an Créateur ; les dons merveilleux que Dieu fait aux grands esprits sont une révélation de sa sagesse et de sa puissance.

B.—Mais depuis quelque temps des écrivains catholiques du plus haut renom ne se sont-ils pas élevés fortement contre l'étude des auteurs payens, qu’ils ont présentée comme pleine de dangers pour la foi et pour les mœurs ? L'éducation classique n'’a-t-elle pas été signalée comme le ver rongeur des sociétés modernes ? Assurément vous n'êtes pas partisan des idées de Mgr. Gaume, ou vous vous mettez en contradiction avec vous-mêmes, par Ce que vous venez d'exprimer en faveur de la connaissance de l'antiquité payenne ?

D.—Permettez-moi de vous répondre que, comme bien d’autres, vous vous méprenez sur le but des ouvrages que l'écrivain que vous venez-de nommer a faits pour amener une réforme dans l'éducation classique. Il n’a pas prétendu que les auteurs payens ne dussent pas être étudiés, mais il a soutenu qu'ils ne devaient pas l'être exclusivement, qu'ils doivent l'être avec précaution, et ‘surtout que l’antiquité ne doit pas être présentée de manière à æ’exciter que l'admiration pour ses prétentus grands hommes etson

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