‹ Entretiens d'Ariste et d'EugèneChapitre 1 sur 8 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

Re.né RADOUAM

Le Pcre Bouhouis n'est guère connu de nos jours que de ceux qui étudient Ihisloire du français. De son temps, tout le monde se passionnait pour les questions de langue, et il jouissait alors d'une autorité considérable. Autrement, comment expliquer qu'il eiit reçu la lettre suivante : « Je a ous envoie les quatre premiers actes de ma tragédie, et je vous envolerai le cinquième dès que je l'aurai transcrit. Je vous supplie, mon Révérend Père, de prendre la peine de les lire et de marquer les fautes que je puis avoir faites contre la langue, dont vous êtes un de nos plus excellents maîtres. »

Ce billet n'est pas daté, mais il est signé, — de Racine. Nous ne saurions donc dire si la tragédie en question est Bajazet, ou Mithridatc, ou Iphi'jénie ou Phèdre, mais c'est l'une de celleslà, sans aucun doute, et Racine était dans tout l'éclat de son génie et de sa gloire. On a beau

savoir que ce n'est pas Corneille, Pascal, Bossuet, Molière ni Racine qui faisaient loi en matière de beau langage et qui régnaient sur la grammaire, on ne peut se défendre d'un mouvement pénible de surprise à voir un Corneille corriger ses tragédies d'après Yaugelas , un Racine demander à Bouliours de corriger les siennes. Cette humilité nous .scandalise. Reconnaissons tout au moins que des hommes tels que Yaugelas et son continuateur Bouhours savaient leur langue, qu'ils l'aimaient, qu'ils l'écrivaient élégamment et purement.

La vie de Bouhours nous est bien connue : après la faveur viagère de ses contemporains il a eu les honneurs solides d'une thèse de Sorbonne ("). Il était né à Paris, le i5 mai 1628, d'une famille de bonne bourgeoisie. Il suivit les leçons des Jésuites du collège de Clermont, plus tard Louis-le-Grand, et, ses études finies, fut admis dans leur Société. Il débute dans l'enseignement à Paris même, puis il professe à Tours, à Bourges, à Rouen. Ici il devient précepteur des deux fils du duc de Longueville.

(>i Un jésuite homme de lettres au xvii' siècle. Le P. Bouhours, par (î. Doncieux. Paris, 1886, in-8". Ce travail est alerte, vivant, agréablement écrit et on y trouve sufTisaninient étudié, avec le personnage principal. Je milieu dans lequel il a vécu. La présente esquisse lui doit beaucoup.

C'est sur le second, Paris, comte de Saint-Pol, que s'étaient portées ses préférences ; et, si le passage du Rhin n'avait pas été fatal au jeune prince (1672), Bouhours aurait sans doute suivi, à titre de conseiller ou de confesseur, son élève que les Polonais avaient choisi comme roi.

En 1662 notre auteur quitte Rouen pour Dunkerque. La ville venait d'être rachetée aux Anglais, et son ordre l'y envoyait à la fois pour remplir les fonctions d'aumônier auprès de la garnison et pour inspirer aux habitants des sentiments favorables à la France. C'est là qu'il commença sans doute à écrire les Entretiens (ÏAristeei d Eugène. Mais les doctes conversations sur le bien dire ne remplissaient pas tous ses loisirs. Il trouva le temps de composer sur la ville même un mémoire qui attira l'attention de Colbert. Celui-ci le chargea (1666) de surveiller, de guider comme précepteur particulier les études que faisait son fils aîné, Seignelay, au collège de Clermont.

Dès lors la carrière de Bouhours se dessine. Son premier écrit fut une œuvre de polémique. Les solitaires de Port-Royal venaient de publier à Mons, — en réalité à Amsterdam — une traduction du Nouveau Testament. Elle encourut les foudres de la cour de Rome et de l'arche-

vêque de Paris. Arnaud la défendit comme il savait le faire. Bouhours riposta avec beaucoup de bonheur dans sa Lettre à un seigneur de la cour (1668). Du coup l'attention fut attirée sur ce jeune religieux par qui, pour la première fois depuis les Provinciales, était relevé et tenu ferme le drapeau des Jésuites. Puis parurent, en 1671, les Entretiens. Ce fut un succès éclatant. L'ouvrage fut réimprimé coup sur coup, traduit en plusieurs langues ; enfin, suprême consécration de sa renommée, les jeunes lauriers de Bouhours obligèrent Port-Royal, inquiet, à prendre la plume.

Cette fois Bouhours avait trouvé sa voie : présenter sous forme de causeries aimables, un peu apprêtées, mais sans pédantisme, des remarques sur la langue. De telles études, disait-il luimême, supposent la connaissance des livres, mais aussi le commerce du monde. Il possédait la première ; le second ne lui fît pas défaut. Le succès de ses ouvrages lui ouvrait toutes les portes. Au surplus, il est le plus aimable des hommes ; il est indulgent ; il aime à plaire. Comme les personnages de ses dialogues, il a toujours le sourire aux lèvres. Au dire de Madame de Sévigné, « l'esprit lui sort de tous côtés ». Il possède les langues et les littératures espagnoles et italiennes ; il sait tourner

galamment des vers, imaginer des devises spirituelles. Bien plus, il a assez de douceur naturelle, il sait son monde assez pour pouvoir dans un salon coudoyer un janséniste sans entrer en frénésie. Aussi est-il assidu aux lundis du président de Lamoignon, où l'on disserte éloquemment : mais il est aussi des samedis de Madeleine de Scudéry, où l'on s'évertue à de délicates analyses sentimentales. Il y rencontre Conrart etPellisson ; ses collègues, le P. Rapin, le P. le Laboureur; d'autres encore, comme Huet, Mascaron et Flcchier. A travers la correspondance du temps, on le voit dans le cabinet de Racine et à la table de Boileau. Les grandes dames l'invitent à faire séjour à la campagne pour rétablir sa santé, et le bon Père se repose ainsi du régime austère de la communauté en menant la Aie de château. Parmi ces relations aimables se détache une véritable amitié : c'est celle qui l'unit à Bussy-Rabutin, amitié de tête, de cœur aussi, dans laquelle Bouhours apportait, adroitement dosé, tout ce qu'il fallait pour séduire ce grand seigneur si spirituel et si moqueur, si détaché de préjugés et de croyances, si aigri par les déconvenues d'une ambition exaspérée : jugement sûr, finesse ingénieuse, sagesse souriante.

Ainsi fait, Bouhours semblait marqué pour

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être heureux. Il le fut. Il se chamailla, il est vrai, sans trêve avec les Jansénistes, mais ces polémiques étaient de règle pour un jésuite, comme l'habit qu'il portait ; et, comme elles roulaient sur la langue et la grammaire, elles eurent pour effet non pas de l'aigrir, mais seulement de lui tenir l'esprit frais, alerte et en éveil.

Énumérer ses ouvrages, c'est faire la liste de ses succès. 11 publie, en 167^, ses Doutes sur la langue Jrançaisc proposes à Messieurs de F Académie française par un gentilhomme de province. L'année suivante paraissent les Remarques nouvelles sur la langue française, œuvre variée et amusante où les observations abstraites s'illustrent d'anecdotes. Dans un genre un peu plus sévère c'est, en 1687, La mcmière de bien penser dans les ouvrages d'esprit, dialogue encore, mais plus composé que les précédents. Il souleva des admirations ferventes, sur lesquelles nous ferions peut-être aujourd'hui quelques réserves. C'est, disait le protestant Basnage, un « recueil des plus beaux endroits des auteurs cousus par une main délicate avec des fils d'or et de soie ». Les pensées ingénieuses des cmciens et des modernes (1689) au contraire ne sont plus qu'un florilège 011 Bouhours collectionne sans commentaire et presque sans ordre des extraits

de toute sorte. Il reste à citer d'abord la Suite des remarques nouvelles sur la langue française, 1692,01111 reprend la critique du Nouveau Testament de Mons, ensuite sa propre version du Nouveau Testament de V. S. J.-C. , traduit en français selon la Vulgate, dont le premier volume parut en 1697, mais anonyme, larchevequo de Paris, du moins au dire des Jansénistes, ne jugeant pas son nom « assez grave pour être mis à la tête d'un livre si divin. »

Au fond, l'archevêque n'était qu'un peu trop dur. Ce qui distingue en effet Bouhours par dessus tout, c'est l'amour du beau langage, le sens exquis des nuances des mots, le goût de noter exactement l'évolution de l'usage. Làdessus il est un maître. « Il ne savait que le français », disait l'abbé de Longuerue. C'est peut-être vrai, mais il le savait bien. A ce titre Bossuet fait cas de son approbation ; Saint- Evremond, Lamoignon, Boileau, l'estiment au plus haut point ; La Bruyère réunit dans le même éloge ceux qui savent écrire u comme Bouhours et Babutin » ; Voltaire enfin lui donne accès dans le « temple du goût », derrière Pascal et Bourdaloue occupés à discuter sur l'union de l'éloquence et du raisonnement, tandis que notre auteur marque « sur Entr. Ar. g

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des tablettes les fautes de langage et toutes les négligences qui leur échappent >k Bouhours mourut le 27 mai 170a.

Les Entretiens d'Ariste et cT Eugène ont une portée plus étendue, traitent des sujets plus variés que les autres ouvrages de f3ouliours. Ils fournissent un témoignage utile pour l'histoire de tel ou tel mot, mais aussi, parleurs qualités et leurs défauts, parce qu'ils disent et ce qu'ils ne disent pas, ils aident à mieux sentir, à mieux goûter le grand siècle.

Dans le premier de ces entretiens, sur la Mer, l'auteur a réuni les affirmations, les hypothèses souvent aventurées et amusantes des anciens ou des modernes sur les marées par exemple. Le Secret (3'^ entretien)' est, dans l'ordre historique et moral, un lieu commun du même genre. On y reconnaît la survivance, avec le pédantisme en moins, d'un genre usé, la u leçon », qui avait fait lage au xvi^ siècle chez Guevara et Pierre Messie, 011 Montaigne lui-même, le Montaigne des débuts, s'était attardé dans des essais comme ceux des Menteurs, du Parler prompt ou tardif. Enfin le sixième dialogue, des Devises, est par excellence un divertissement de lettré et de mondain

fort à la mode, qui fui peut-être pour une bonne part dans le succès du livre, mais qui est pour nous sans conséquence.

Nous n'avons retenu des Enlreliens que les dialogues sur le Je ne sais quoi, sur le Bel esprit et sur la Langue française. Le premier est une chose très légère, mince d'étoffe, qui vaut surtout par l'aisance du tour, la délicatesse du style. On se le représente volontiers lu ou plutôt (( causé » chez Sapho. Toutefois il n'est pas indifférent de connaître cette face du talent joli et menu de Bouhours ; elle explique ce que l'air mondain fait gagner et fait perdre à certaine littérature du temps.

Le Bel esprit est autre chose, autre chose de plus relevé et de plus solide. On a cru pouvoir nommer ce dialogue à côté de VArt poétique. C'est faire à Bouhours bien de l'honneur, encore que sur plusieurs points il se rencontre avec Boileau. Or si cet entretien est imprimé à la fin de 1670, r.4r/ poétique n'est commencé qu'en 1669 et ne paraît qu'en 1674. — Bouhours professe que le bel esprit, — car, comme La Bruyère, il veut relever sinon la chose, du moins le mol du discrédit 011 il tombait — consiste essentiellement dans le discernement, dans le bon sens. Il le conçoit même d'une façon si large qu'il y fait rentrer le sens des grandes

alïaires et l'art de gouverner les hommes. Enfin, comme Boileau, il ne le sépare pas de certaines vertus, la modestie par exemple, qui sont la parure de l'homme d'esprit. Mais, si le (( bel esprit » n'est pour lui que le bon sens, c'est « le bon sens qui brille )) . Si celui-ci comporte la connaissance des « choses ». il n'exclut pas, loin de là, les « ornements». S'ildoitèlre (( fort », il sied aussi qu'il soit a fin » et y délicat » et u agréable » et « gracieux » et « fleuri ». Bouhours a essayé là de déterminer ce que nous appellerions l'esprit classique, le goût classique de la seconde moitié du xvir siècle. Il y a réussi en partie. Il donne la main à Boileau, mais en même temps il sourit, et de toutes ses grâces, à M**'^" de Scudéry. Ce n'est pas pour rien que l'abbé de la Chambre l'appelait « l'cmpeserir des muses ».

Le plus important, le meilleur aussi de ses Entreliens roule sur la langue française. — Certes ce serait un jeu pour les lecteurs modernes même les moins érudits de triompher des enfances que renferme l'essai entrepris par lui de l'histoire du français. Aussi n'est-ce pas cela qui l'intéresse. Ce qui l'occupe, ce n'est pas le passé de la langue : il n'en parle que sur la foi d'autrui et sans grande conviction peut-être. Ce qui le passionne, c'est l'état présent de celte

langue, ce sont ses qualités actuelles et vivantes, car il est occupé des mots plus que des choses, des phrases plus que des idées. Ainsi s'expliquent ses plagiats. Il emprunte des pages entières à E. Pasquier. Qu'importe, s'il dit en français ce que l'autre avait dit en « gaulois » ? 11 fait passer dans son entretien des fragments d'un de ses contemporains, d'un de ses collègues, le Laboureur. Il ne s'en excuse même pas. Il croit lui faire assez d'honneur en le traduisant en son joli style. Et il est fidèle à ses principes quand il déclare préférer V Alexandre de Yaugelas à l'original de Quinte-Curce. Ainsi encore s'explique ce fait dont nous autres, gens de peu de foi, nous serions tentés de demander sévèrement raison au croyant sincère qu il était : il ose critiquer, pour la langue et pour le style, des ouvrages de spiritualité. L'Imitalion de Jésus- Christ n'a peut-être pas eu de lecteur plus pénétré que lui. Que faire cependant, si le style des messieurs de Port-Royal lui gâte Y Imitation? C'est donc en styliste qu* il lit leur traduction. Il croit fermement en avoir le droit. Bien plus, non content de reprendre ce qu'ils ont fait, il veut montrer ce qu'il fallait faire. Grâce a lui l'Évangile s'exprima en beau style, et Ion put dire malicieusement qu'il y avait fait parler le Christ u a la Rabutine ».

Ainsi Bouhours est, avant tout, le continuateur de Yaugelas. C'est un spécialiste en fait de beau langage, ^e lui demandons pas" ce que peut-être il n'aurait su. ce que sûrement il ne voulait pas nous donner. 11 a en vue moins la littérature que la langue. Son métier, c'est de décider dans le domaine du bien dire. Il est expert en mots, en tours, en figures, rien de plus. Et la prose surtout l'intéresse. La poésie n'est pas son fait, le génie encore moins. 11 a des vues bien plus modestes. Il se propose d'enseigner à bien parler, à écrire nettement. Il pourrait à ce titre recommander à ses lecteurs des grammaires, des traités spéciaux, mais il veut leur épargner la fatigue et l'ennui. Gomme d'autre part.il a plus de confiance dans le commerce des gens du monde et des bons livres que dans les leçons magistrales, il leur conseille de pratiquer Conrart et Pellisson, Costar et Patru, et, parmi les traducteurs, d'Ablancourt et Cureau de la Cbambre,... car, il faut bien finir par l'avouer, il ne nomme pas Corneille, Pascal, Molière, Boileau. Racine. Passons condamnation sur Pascal. Admettons aussi qu'il ne méconnaît pas les autres, k Nous avons, dit-il, des pièces de théâtre etdes satires qui valentbien celles des GrecscldesKomains)). 11 a uiémc vengé Molière, dans une épitapho,

de ringratitude des Parisiens. Il n'importe. Il ne les a pas nommés, et cette omission le juge. Nous touchons là les limites de son goût.

Ce goût d'ailleurs se révèle ici encore puriste à l'excès. Bouhours, — il le dit lui-même — admire presque plus la langue dans les bagatelles que dans les choses sérieuses, parce que celles ci se soutiennent d'elles-mêmes. Il se félicite qu'elle n'aime ni la mièvrerie des diminutifs ni l'emphase des superlatifs. Il n'est pas jusqu'à cette régularité monotone de la construction française, déplorée par Fénelon, qui ne l'enchante. Il a horreur des images trop neuves, des figures trop fortes, comme de couleurs criardes et qui sont peuple.

Qu'il y ait là quelque chose de timide et de féminin, on ne saurait le nier, mais il' faut aussi, pour une part, y voir l'effet d'une raison exigeante. Plusieurs des défauts qui nous heurtent à la lecture xie ces dialogues sont voulus. Il faut y voir non une infirmité de nature, mais un système. Bouhours, qu'il s'en doute ou non, est, dans le domaine de la langue, un disciple de Descartes. Sa doctrine est faile de rationalisme. C'est ce rationalisme qui lui fait haïr les outrances, condamner toute recherche de

l'effet, aimer par dessus tout, comme il dit, « l'exactitude » . Le u langage des dieux » ne lui fait pas envie : ce quil lui faut, c'est « le langage des hommes raisonnables ». Peu lui importe que le français ait peu de mots, si les sens des mots sont nettement définis ; que le style manque de couleur et de relief, s'il a les vertus négatives qui plaisent, à la raison abstraite, mesure, clarté, pureté, convenance. Un des plus beaux titres de gloire de la langue française à son avis, c'est qu'elle est « sérieuse » . Bref, pour lui, le beau style, le style, c'est (( une eau pure et nette, qui n'a point de goût ».

Les Entretiens parurent en 1671, avec privilège en date du 2 décembre 1670. L'achevé d'imprimer est du i5 janvier 167 1. L'édition originale, dédiée au marquis de Seignelay, est un bel in-'4" de 3/i2 pages, imprimé chez u Sébastien MabreCramoisy, imprimeur du Roi, rue Saint-Jacques, aux Cigognes ». Elle fut rapidement épuisée. Une 2*^ édition annonçant « quelques corrections au chapitre des devises » parut la même année en 2 volumes in-12, avec l'avertissement suivant : « L'auteur a corrigé divers endroits qu'il n'a pas trouvés tout à fait à son

gré en les relisant ; il en a même changé quelques-uns qui ne lui semblaient pas mal et où des personnes fort raisonnables ne voulaient pas qu'il touchât, et il l'a fait parce qu'on Ta assuré que ces endroits ne plaisaient pas à tout le monde... » — En 1678, le libraire donne en un volume une « quatrième édition 011 les mots des devises sont expliqués », et dans laquelle ne se trouve pas l'avertissement cité plus haut. De i683 à 1691 sept autres éditions se succèdent à Paris, Amsterdam et ailleurs. Sept autres s'échelonnent entre 1708 et 1768.

De l'examen comparatif de ces textes il ressort que le choix de l'éditeur ne peut hésiter qu'entre l'édition originale in-4° et la deuxième édition in- 12 en 2 volumes. Cette dernière en effet présente des retouches de toute sorte reproduites avec plus ou moins de fautes dans les réimpressions postérieures. Ainsi la deuxième édition, à deux reprises, atténue ou supprime les jugements sévères portés sur l'italien et l'espagnol ; elle s'enrichit d'une remarque intéressante sur le bel air, d'une remarque inédite sur le mot sauver ; elle ajoute aux traductions publiées par d'Ablancourt celles des œuvres de Xénophon et de Plutarque, allusion évidente à l'abbé Tallemant ; elle consacre quelques lignes au Journal des Savaula...

Bref, s'il s'agissait de publier rédition la plus complète des Entretiens, il faudrait opter pour la seconde : mais celle-ci ne renferme pas seulement des additions. On y remarque des suppressions et aussi d'autres retouches que Bouhours n'a pas faites spontanément. Il a corrigé certains endroits qui, comme il le dit lui-même, u ne plaisaient pas à toiit le monde >).

La formule est un peu vague. Précisons-la. La personne à qui ces endroits ne plaisaient pas, et qui l'avait dit, et qui Lavait imprimé, était un avocat ami des Jansénistes, Barbier d'Aucour. Ses observations, fruit d'une critique méticuleuse et impitoyable, avaient pris la forme d'un petit volume qui eut lui aussi son succès : Sentiments de Cléante sur les Entretiens d' Ariste et d Eugène, Paris, P. Le Monnier, 1671. 200 pages in-12.

On a fait parfois de ce factura un éloge excessif. La Harpe dit que « c'est à très peu de chose près ce que la critique littéraire a produit de meilleur au xvii*" siècle. » Il va jusqu'à le rapprocher des P/'or///r^//e5. C'est liop. Voltaire se borne à dire de Bouhours : u II a fait de bons ouvrages dont on a fait de bonnes critiques. » On est d'ailleurs fondé à croire que Colbcrt trouva de sou goût les Sentiments de Ctéuuk,

car c'est justement à Barbier d'Aucour qu'il confia l'éducation de son second fils.

Nous avons cru bon de reproduire en appendice les morceaux les plus importants de deux des chapitres de Barbier. On verra par ces exemples que Tavocat, souvent, voit claii- et frappe juste. Il note, et non sans raison, Tair satisfait de lui-même avec lequel Tauteur traite son sujet, les emprunts indiscrets qu'il fait à différents auteurs, le vide de la pensée agréablement dissimulé sous une abondance facile, enfin la légèreté un peu cavalière du ton avec lequel ce religieux touche aux choses de la foi. Ce n'est pas que Barbier ait partout raison. Son goût à lui aussi est mesquin, et on ne voit pas qu'il ait reproché à Bouhours de n'avoir pas nommé Corneille. Plusieurs de ses remarques ne sont que des chicanes d'un misérable pédantisme. Parfois même on a — faut-il dire la surprise ? de constater que c'est le janséniste qui manque un peu de franchise et de bonne foi. Aussi, sur plusieurs points, Bouhours maintint son premier texte. Souvent aussi il lui arriva de désarmer par d'opportunes retouches ou par des explications complémentaires les critiques de son adversaire. C'est sur une observation de Baibier qu'il mentionne i)armi les bons ouvrages du siècle les Senlimenla de IWcadéinie

française sur le Cid. C'est parce que Barbier lui avait reproché d'appeler la grâce an Je ne sais quoi qu'il s'évertue ensuite à justifier ce mot par l'autorité de saint Augustin ; et si Barbier n'avait pas pris la plume, Bouhours n'aurait peut-être pas supprimé dans les deux phrases suivantes les deux propositions où figure imprudemment le mot amour : a Les conversations particulières ou V amour n'a point de part fatiguent presque toujours quand elles sont trop fréquentes ». u II faut que notre amitié soit plus forte que les amitiés ordinaires, puisque, toute vertueuse quelle est, elle Jait dans nous ce que l'amour fait dans les autres... »

Pour ces raisons, choisies entre beaucoup, nous devions reproduire non pas le texte de la deuxième édition, auquel a collaboré, si l'on peut dire, la malveillance de Barbier, mais celui de la première, oii s'épanouit, ignorante encore du danger, l'humeur aimable, la grâce mondaine, parfois un peu profane, du bon Père.

Nous avons reproduit le texte de l'édition originale avec toute l'exactitude possible. Nous avons pris simplement la liberté de rajeunir la ponctuation et l'orthographe.

Outre la thèse de G. Doncieux citée plus haut, on aura prolit à consulter, à propos des

Entretiens, le Port-Royal de Sainte-Beuve, V Histoire de la langue française (ï. IV, i"' partie) de F. \]vyinol elles Entretiens crilirjaes, Doutes et Remarques du P. Bouhours sur la langue française, par Rosset. Grenoble, 1908, 8^

re>é r a douant.

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