LES
D'AUISTE Eï D'EUGÈXE
LA LANGUE FRANÇAISE (a)
ARISTE et Eugène se trouvèrent si bien de leur première conversation qu'ils retournèrent dès le lendemain au bord de la mer. Dès qu'ils se furent un peu écartés d'une compagnie que le beau temps avait attirée à la promenade, et qui était composée des plus honnêtes gens de la ville, — Si nous savions bien la langue du pays, dit Ariste, nous ne serions pas si solitaires que nous sommes. — L^n ami de votre sorte, répliqua Eugène, vaut toutes les compagnies du monde ; et pour moi, depuis que nous sommes ensemble, je ne me suis point encore
(*) Ariste et Eugène, qui se sont rencontrés dans une « ville maritime» des Flandres, ont eu un premier entretien sur ii la mer ».
Les noies iiuinêrotées sunt rciwuijécs à lu fin du s^olumet
Kmtk. Au. 3
avisé de faire réflexion sur la langue du pays ni sur notre solitude.
— Ce que vous dites est fort obligeant,- repartit Ariste ; mais après tout, ajouta-t-il, c'est une chose assez fâcheuse que de ne savoir point la langue d'un pays où l'on doit vivre quelque temps. Car outre qu'on ne peut entrer dans les sociétés agréables, ni être d'aucune partie de divertissement, on se trouve à toute heure dans d'étranges embarras, faute de se faire bien entendre et d'entendre bien les autres. — Les truchements, dit Eugène, peuvent nous servir en ces rencontres. — Ne me parlez point de truchements, répondit Ariste ; ils ne sont pas d'un si grand secours que vous pensez : la plupart de ces truchements de profession ne savent presque pas la langue des étrangers auxquels ils servent d'interprètes ; c'est pitié de voir comme ils altèrent et comme ils estropient, si j'ose parler ainsi, les choses qu'ils veulent faire entendre, et qu'ils n'entendent pas quelquefois eux-mêmes. De plus, c'est, ce me semble, une grande sujétion que de ne parler jamais que par la bouche d 'autrui ; car, si vous perdez un moment votre interprète, il vaudrait autant que vous devinssiez tout d'un coup sourd et muet. Enfin, pour moi, comme je suis toujours dans le dessein de voyager, si j'avais quelque chose à demander à Dieu pour la commodité de la vie, je crois que je
lui demanderais le don des langues, ou du moins un peu du génie de ce Postel ^y si renommé au siècle passé par la connaissance des langues, et qui se vanta un jour, en présence de Charles IX, de pouvoir aller sans truchement jusqu'au bout du monde.
— Toutes vos raisons, dit alors Eugène, ne me donneront pas l'envie d'apprendre le Flamand : je laisse à votre docteur ces connaissances infinies qui l'ont fait passer de son temps pour un prodige. Je craindrais, poursuivit-il en riant, que si je venais à parler tant de sortes de langues, on ne me prît dans le monde pour un possédé. — Au moins vous seriez bien aise, dit Ariste, que toutes les langues fussent réduites à une seule, et que tous les peuples s'entendissent comme nous nous entendons et comme ils s'entendaient autrefois. — Je n'en serais pas fâché, répliqua Eugène, pourvu que notre langue fût cette langue universelle, et que toute la terre parlât français. — Vous avez raison de prendre ce parti-là, répondit Ariste ; car, parlant aussi bien que vous faites, vous perdriez trop, si l'on ne parloit plus qu'allemand ou bas breton. Mais vous n'avez rien à craindre de ce côté-là, ajouta-t-il ; vous devez plutôt espérer que vos souhaits seront un jour accomplis. On parle déjà français dans toutes les cours de l'Europe. Tous les étrangers qui ont de
l'esprit se piquent de savoir le français ; ceux qui haïssent le plus notre nation aiment notre langue ; dans le pays où nous sommes, les personnes de qualité en font une étude particulière, jusqu'à négliger tout à fait leur langue naturelle, et à se faire honneur de ne l'avoir jamais apprise. Les dames de Bruxelles ne sont pas moins curieuses de nos livres que de nos modes ; le peuple même, tout peuple qu'il est, est en cela du goût des honnêtes gens ; il apprend notre langue presque aussitôt que la sienne, comme par un instinct secret qui l'avertit malgré lui qu'il doit un jour obéir au Roi de France, comme à son légitime maître.
— C'est une chose fort glorieuse à notre nation, dit Eugène, que la langue française soit en vogue dans la capitale des Pays-Bas avant que la domination française y soit établie. La langue latine a suivi les conquêtes des Romains ; mais je ne vois pas qu'elle les ait jamais précédées. Les nations que ces conquérants avaient vaincues apprenaient le latin malgré elles ; au lieu que les peuples qui ne sont pas encore soumis à la France apprennent volontairement le français. La gloire du Roi y contribue peut-être autant que celle de ses prédécesseurs. Les langues suivent d'ordinaire la fortune et la réputation des Princes. Les heureux succès de Charles-Quint tirent que de son temps
les beaux esprits d'Italie apprirent l'espagnol, et les grandes qualités de François P^ rendirent cclcBrc la langue française lorsqu'elle était encore à demi barbare. Que doit faire présentement pour ime langue polie et parfaite la grandeur d'un monarque comme le nôtre, qui réunit en sa personne le bonheur de Charles-Quint et le mérite de François P^ ?
— Mais, pour revenir à ce que je disais, reprit Ariste, il n'y a guère de pays dans l'Europe où l'on n'entende le français ; et il ne s'en faut rien que je ne vous avoue maintenant que la connaissance des langues étrangères n'est pas beaucoup nécessaire à un Français qui voyage. Où ne va-t-on point avec notre langue ? — C'est lui donner des bornes trop étroites que de la renfermer dans l'Europe, dit Eugène ; elle a cours parmi les sauvages de l'Amérique et parmi les nations de l'Asie les plus civilisées. Une lettre écrite d'Ispahan porte en termes exprès que la proposition qui a été faite depuis peu au Roi de Perse par les ambassadeurs de notre incomparable monarque pour l'établissement du commerce entre ce royaume-là et la France fait que les Persans étudient le français avec une ardeur incroyable. Je ne sais même si les Chinois et les Japonais ne l'étudient pas aussi, depuis qu'il y a des Français parmi eux. Quoi qu'il en soit, si la langue fran-
çaise n'est pas encore la langue de tous les peuples du monde, il me semble qu'elle mérite de l'être. Car, à la bien considérer dans la perfection où elle est depuis plusieurs années, ne faut-il pas avouer qu'elle a quelque chose de noble et d'auguste, qui l'égale presque à la langue latine et la relève infiniment au-dessus de l'italienne et de l'espagnole, les seules langues vivantes qui peuvent raisonnablement entrer en concurrence avec elle ?
■ — J'avais cru jusques à cette heure, interrompit Ariste, que la majesté était le caractère de la langue castillane. — Croyez-moi, reprit Eugène, il y a bien à dire ('^) entre la majesté et le faste, entre la fausse et la véritable grandeur. Je tombe d'accord avec vous qu'il n'y a rien de plus pompeux que le castillan : il n'a presque pas un mot qui n'enfle la bouche et qui ne remplisse les oreilles. Il donne de grands noms aux petites choses, témoin ses Maravedisi^), ses Pimpollos, ses Gusarapas, ses Relampa^^os , ses Palanqidnes, et mille autres mots de cette nature. Il semble que les Espagnols parlent moins pour se faire entendre que pour se faire admirer, tant leurs manières de parler sont hautes et magnifiques. Il ne faut qu'ouvrir leurs livres pour être persuadé de ce
(^) Il y a bien de la difïérciice entre... (b) Menues pièces de monnaie ; rejetons, pousses; vers d'eau ; éclairs ; portefaix.
que je dis. J'en lisais un l'autre jour qui débute par une expression merveilleuse : Que el Heroe platique incomprehensibilidades de caudal. Cet incomprehensihilidades sonne bien haut : cela signifie en bon français qu'un sage prince doit se conduire de sorte que personne ne le pénètre. L'auteur espagnol poursuit sur le même ton, et, pour dire que c'est une grande habileté de se faire connaître sans se laisser comprendre, il s'exprime ainsi : Gran treta en el arte de entendidos ostentarse al conocimiento ^ pero no a la compréhension. Y a-t-il, à votre avis, de la grandeur et de la majesté à tout cela ? La noblesse d'une langue dépend-elle précisément* du nombre des syllabes et de l'enflure des paroles ? Est-on de plus belle taille pour être monté sur des échasses ? A-t-on meilleure mine quand on a le visage bouffi ? Pour moi, je n'entends jamais ces mots et ces expressions de la langue castillane que je ne me souvienne du Mançanarès. On dirait, à entendre ce grand mot, que la rivière de Madrid est le plus grand fleuve du monde ; et cependant ce n'est qu'un petit ruisseau, qui est le plus souvent à sec et qui, si nous en croyons un poète castillan, ne mérite pas d'avoir un pont. Je me souviens des vers espagnols, et vous ne serez peut-être pas fâché de les apprendre en passant :
Duelele de es sa puenie Mauçanares,
Mira que dize por si la gentc,
Que no ères rin para média pjiente,
Y rpip eJIa es puriite para frein ta tuares i^].
Voilà ce que c'est que le Ivlançanarès, et voilà aussi à peu près ce que c'est que la langue espagnole. Des termes vastes et résonnants, des expressions hautaines et fanfaronnes, de la pompe et de l'ostentation partout. Il n'en est pas de même de notre langue. Ses mots sont d'une grandeur raisonnable, comme ceux de la langue latine ; ses expressions sont nobles et modestes tout ensemble; elle fuit les façons de parler basses et les proverbes, jusque dans le discours familier ; mais elle abhorre aussi les termes ampoulés et le phébus jusque dans le style sublime. Elle a de quoi soutenir les matières les plus fortes et de quoi élever les plus faibles : le bon sens et la bienséance l'accompagnent partout. Enfin je trouve presque autant de différence entre elle et la langue espagnole qu'il y en a entre une reine de théâtre, qui doit toute sa majesté à la magnificence de ses habits, et une véritable reine, laquelle a dans toute sa personne je ne sais quel air majestueux qui la
(a) Déplore, ô Manzanarès, un toi pont ; considère qnc les gens se disent que tu n'es pas une rivière à porter un pont, même de dimensions moyennes et que le tien pouirait servir à franchir trente mers. (Gongora.]
fait toujours paraître ce qu'elle est, quelque habit qu'elle porte et quelque action qu'elle fasse. Vous savez ce que dit le Tasse de son Ilerminie habillée en bergère et occupée aux exercices de la vie champêtre :
y on copre hahito i>il la nohil luce,
E quanto è in lei cVallero e di gentile :
E juor la maestà regia iraluce
Per gli afti ancor de l'essercitio humile {^).
— Mais la langue italienne, dit Ariste, n'a rien de cette vaine grandeur et de cet orgueil que vous reprochez à la langue espagnole. — Je l'avoue, reprit Eugène ; mais avouez aussi qu'elle va dans une autre extrémité, et qu'en s'éloignant de la gravité et du faste elle tombe dans le ridicule. Car enfin elle n'a presque rien de sérieux : cet enjouement, qui lui semble si naturel, approche de la badinerie ; la plupart de ses mots et de ses phrases sentent un peu le burlesque. Y a-t-il rien de plus folâtre que ces diminutifs qui lui sont si familiers ? Ne dirait-on pas qu'elle ait dessein de faire rire avec ces fanciulletto fanciiillino ; bambino, bambiîicllo, bambinelliicio ; huometto^ huomicino, huo-
[^] Son pauvre vêtement ne voile pas sa noblesse ni son éclat, ni tout ce qu'elle a d'altier et de généreux ; et au dehors la majesté royale transparaît, même dans rcxercice de ses humbles travaux [Jérusalem délivrée, ch. vu).
micello ; dottoretfo, dottorino, dottorello, dottoruzzo ; vecchîno, vecchietto, vccchiettino, vecchiuzzo, vecchiarello ? («) Ajoutez à cela les mêmes terminaisons qui reviennent si souvent, et qui font une rime perpétuelle dans la prose. Le discours est quelquefois tout en A et quelquefois tout en O ; ou du moins les O et les A se suivent de si près qu'ils étouffent le son des / et des £", qui de leur côté font aussi en quelques autres endroits une musique assez mal plaisante.
Ne faut-il pas confesser après cela que, si l'espagnol est propre à représenter le caractère des matamores, l'italien semble fait pour exprimer celui des charlatans } Le français est exempt de tous ces défauts : il garde un juste tempérament entre ces deux langues : comme il n'a rien de la gravité orgueilleuse de l'une, il n'a rien aussi de la puérilité et des badineries de l'autre. Les fontelette, mo?itagnette, oyselet, ruisselet^ etc., qui étaient des délicatesses dans le style de nos vieux auteurs, ne se peuvent supporter dans le langage d'aujourd'hui : on se mioquerait bien maintenant d'un poète qui dirait avec Belleau :
Le gentil rossignolet Doucelet,
(^) Dérivés à sufllxcs péjoratifs ou afîcrtuoux do fanciullo, petit garçon; hamhino, enfant; iionto, homme; flottore, docteur; veccliio, vir-ux.
Découpe dessous l'ombrage Mille (redons babillards,
Frélillards, Au doux chant de son ramage.
De tous les diminutifs adjectifs qui ont été si en vogue autrefois, je n'en sais pas un qui soit denieuré dans le bel usage. Nous avons horreur de mignardelette , hlondelette^ etc. Pour les substantifs, outre cuvette, clochette et quelque autre terme de cette sorte, je ne sache guère qu'amourette que nous ayons retenu. Car quoique tablette, lancette, et plusieurs autres mots de cette rime aient le caractère de diminutifs, ils n'en ont pas la signification, non plus que bassinet et inantelet. Ainsi on ne dit pas une tablette, pour dire une petite table, ni une lancette, pour dire une petite lance. A la vérité, à prendre ces mots dans leur première origine, ils sont des diminutifs de table et de lance ; mais., à regarder ce qu'ils signifient maintenant selon l'usage, ils ne passent point pour des diminutifs dans la langue, non plus que fleurette, qui a perdu sa signification propre, et qui n'a plus que celle que la galanterie lui a donnée. Je dis le même de bassinet et de mantelet : on dit le bassinet d'un fusil et le mantelet d'un carrosse ; mais on ne dit pas bassinet pour dire un petit bassin, ni mantelet pour dire un petit manteau, si ce n'est en parlant de celui que les évêques portent en des
jours de cérémonie. Enfin, si nous avons quelques diminutifs d'une autre espèce, comme aiglon y bécassine y pigeonneau, etc., nous en avons peu, et nous n'avons pas la liberté d'en faire selon notre caprice, comme les Italiens, qui en font autant qu'il leur plaît et qui se plaisent tant à en faire.
Pour les rimes, notre langue ne les peut souffrir dans la prose, et elle n'a pas de peine à les éviter, parce que les terminaisons de ses mots sont fort différentes. Au reste, elle ne les évite pas seulement dans la chute des périodes et dans la fin des membres qui composent les périodes ; elle les évite encore dans le commencement et dans la suite du discours ; et Vaugelas a fort bien remarqué qu'il ne faut que deux ou trois mots qui aient un même son pour rendre une période vicieuse. Mais la langue française ne se contente pas, dans la perfection où elle est, de rejeter les terminaisons tout à fait semblables ; elle se garde même de tout ce qui approche de la rime, et de ce qu'on appelle consonnances, comme amertume et fortune, soleil et immortel. En quoi elle a peu de rapport, non seulement avec la langue italienne, mais encore avec la langue latine, qui affecte quelquefois ces sortes de rimes, jusqu'à s'en faire une espèce d'ornement qu'elle met au nombre de ses figures. Notre langue est encore ennemie du jeu des paro-
les et de ces petites allusions (») que la langue italienne aime tant.
— A ce que je vois, dit Ariste, notre langue est bien plus sérieuse que je ne pensais. — Elle l'est autant qu'elle le doit être, reprit Eugène. Avec toute sa majesté, elle est gaie et enjouée en de certaines rencontres, mais il y a toujours de l'honnêteté et de la sagesse même dans sa gaieté et dans son enjouement. Ses plaisanteries et ses débauches, si j'ose parler de la sorte, sont comme celles de ces personnes raisonnables qui ne s'oublient jamais, et à qui rien n'échappe contre la bienséance, quelque liberté qu'elles se donnent. Dans nos bagatelles, dans nos folies ingénieuses, dans tout ce qu'on appelle jolies choses, que de noblesse, que d'élévation, que de bon sens ! Notre langue y est en quelque façon plus admirable que dans les grands ouvrages, où la matière la soutient, où les choses donnent de la force et de ta dignité aux paroles.
Mais ce qu'il y a de plus merveilleux en notre langue, ajouta-t-il, c'est qu'étant si noble et si majestueuse, elle ne laisse pas d'être la plus simple et la plus naïve (t») langue du monde.
(*) Allusion, « figure qui se fait par un petit jeu de mois qui sont presque semblables ». (Furclière).
(b) yaïf, nai\>eté, naï^enienl doivent être interprétés ici et ailleurs par naturel^ naturellement.
Vous voulez bien que, pour vous faire mieux entendre ma pensée, je vous fasse souvenir que les langues n'ont été inventées que pour exprimer les conceptions de notre esprit, et que chaque langue est un art particulier de rendre ces conceptions sensibles, de les faire voir et de les peindre ; de sorte que, comme les talents des peintres sont divers, les génies des langues le sont aussi. Il y a des peintres qui excellent en portraits, et qui expriment jusqu'aux mœurs et aux sentiments des personnes qu'ils peignent. Il y en a d'autres qui, quelque habiles qu'ils soient, ont de la peine à attraper cet air qui distingue un visage de l'autre : leurs couleurs sont éclatantes, leurs traits (») sont hardis ; il y a de l'esprit et une grande beauté d'imagination en tout leur dessein ; mais ils n'observent pas exactement toutes les proportions que la portraiture demande, et leurs portraits ne sont pas fort ressemblants. Il en est de même à peu près des langues : il y en a quelques-unes qui ne sont pas heureuses à peindre les pensées au naturel. Telle est entre autres la langue espagnole. Elle fait pour l'ordinaire les objets plus grands qu'ils ne sont et va plus loin que la nature ; car elle ne garde nulle mesure en ses métaphores ; elle aime passionnément l'hyperbole et la porte jusqu'à
('ij Leur di'à.^in, par opposition au dcanciii, c'est-à-diro à la conception, à la composition.
l'excès, de sorte qu'on pourrait dire que cette figure est la favorite des Castillans, comme on a dit que l'ironie était la favorite de Socrate. Leurs livres sont pleins de ces métaphores hardies et de ces hyperboles excessives. Un de leurs plus célèbres auteurs ^ appelle un grand cœur un cœur géanty coraçon gigante ; et celui d'Alexandre, un archicœur, dans le coin duquel le monde que nous habitons était si à l'aise qu'il y restait encore de la place pour six autres : Archicoraçon, pues cupo en un rincon del, todo este mundo holgadamente ^ dexando lugar para ctros sets.
Un bon poète de ce pays-là ^ dit froidement qu'il ne veut plus soupirer, parce qu'il craint que ses soupirs, étant tout de feu, n'embrasent le ciel, la terre, et la mer :
Dexo de sospirar, por que recela Que siendo mis sospiros esparcidos, Como del pecho salen encendidos Ahrasavan la tieria, mar y cielo.
Voilà le génie espagnol. La langue italienne ne réussit guère mieux à copier les pensées. Elle n'enfle peut-être pas tant les choses, mais elle les embellit davantage. Elle songe plus à faire de belles peintures que de bons portraits ; et, pourvu que ses tableaux plaisent, elle ne se soucie pas trop qu'ils ressemblent. Elle est de l'humeur de ces peintres fantasques qui suivent bien plus leur
caprice^qu'ils n'imitent la nature; ou, pour mieux dire, ne pouvant parvenir à cette imitation en quoi consiste la perfection des langues, aussi bien que celle de la peinture, elle a recours à l'artifice et fait à peu près comme cet apprenti qui, ne pouvant exprimer les charmes et les traits d'Hélène, s'avisa de mettre beaucoup d'or à son tableau, ce qui fit dire à son maître qu'il l'avait fait ^ riche, ne l'ayant pu faire belle. Car cette langue ne pouvant donner aux choses un certain air qui leur est propre, elle les orne et les enrichit autant qu'elle peut. Mais ces ornements et ces enrichissements ne sont pas de véritables beautés. Toutes ces expressions italiennes, si fleuries et si brillantes, sont comme ces visages fardés qui ont beaucoup d'éclat et qui n'ont rien de naturel. Il est vrai que ces belles expressions ont de quoi surprendre, et même quelquefois de quoi plaire ; mais, après tout, ce sont de fausses beautés, et, pour peu qu'on ait les yeux bons, on ne s'en laisse pas éblouir.
Il y a d'autres langues qui représentent naïvement tout ce qui se passe dans l'esprit ; et entre celles qui ont ce talent, il me semble que la langue française tient le premier rang, sans en excepter la grecque et la latine. Il n'y a qu'elle, à mon gré, qui sache bien peindre d'après nature et qui exprime les choses prcciscment comme elles sont.
Elle n'aime point les exagérations, parce qu'elles altèrent la vérité ; et c'est pour cela sans doute qu'elle n'a point de ces termes qu'on appelle superlatifs^ non plus que la langue hébraïque. Car Grandissime^ Bellissime, Hahilissime^ dont les provinciaux et même quelques gens de la cour se servent, ne sont point français ; et pour Illustrissime ^ Sérénissime^ Révérendissime^ Généralissime y ce sont des termes établis pour marquer les qualités des personnes et non pas pour exagérer les choses.
Notre langue n'use aussi que fort sobrement des hyperboles, parce que ce sont des figures ennemies de la vérité ; en quoi elle tient de notre humeur franche et sincère, qui ne peut souffrir la fausseté et le mensonge.
Pour la métaphore, elle ne s'en sert que quand elle ne peut s'en passer ou que les mots métaphoriques sont devenus propres par l'usage. Surtout elle ne peut supporter les métaphores trop hardies ; et nous ne sommes plus au temps du zénith de la vertu, du solstice de l'honneur et de V apogée de la gloire. Comme les jeunes personnes, quelque bien faites qu'elles soient, ne plaisent point aux honnêtes gens si elles n'ont de la retenue et de la pudeur, les métaphores les plus agréables ne sont point au gré de notre langue si elles ne sont fort modestes. Elle choisit bien Entr. Ar. i
celles dont elle use ; elle ne les tire pas de trop loin et ne les pousse pas trop loin aussi ; elle les conduit jusqu'à un terme raisonnable : en quoi elle est encore bien différente de ses voisines, qui portent toujours les choses à l'extrémité. Car, par exemple, si elles s'embarquent une fois en amour, elles ne manquent pas de prendre aussitôt pour phare le flambeau de l'amour même, et pour étoile polaire les yeux de la beauté dont elles parlent ; elles font voler les désirs à pleines voiles, à la faveur du vent de l'espérance ; elles agitent le navire de l'âme des tourbillons de la crainte, et c'est grand hasard si elles ne le font échouer à la fin contre le rocher d'un cœur insensible.
Ces m^étaphores continuées de la sorte, ou ces allégories dont les Espagnols et les Italiens font leurs délices, sont des figures extravagantes parmi nous. Au reste, notre langue est si réservée dans l'usage des métaphores qu'elle n'ose employer celles qui sont un peu fortes si elle ne les adoucit par si fose dire ; pour parler ainsi ; pour user de ce terme ; s'il tri' est peimis de tri* exprimer de la sorte.
Ce qu'il y a de remarquable en ceci, et ce qui fait voir plus que tout le reste la simplicité de la langue française, c'est que sa poésie n'est guère moins éloignée que sa prose de ces façons de parler figurées et métaphoriques. Les vers ne nous plaisent point s'ils ne sont naturels. Nous avons
fort peu de mots poétiques, et le langage des poètes français n'est pas, comme celui des autres poètes, fort différent du commun langage. Nos Muses, bien loin d'être libres et emportées, comme celles d'Italie et d'Espagne, sans parler ici ni des Grecs ni des Latins, nos Muses, dis-je, sont si -sages et si retenues qu'elles ne se permettent aucun excès. Elles n'ont garde de s'abandonner à cette fureur qui, toute divine qu'elle est, fait dire aux autres assez souvent bien des folies. — Ne serait-ce point pour cela, dit Ariste, que les poèmes épiques réussissent si peu en notre langue ? Car, comme ces sortes d'ouvrages demandent beaucoup de feu et d'enthousiasme, des imaginations hardies, des expressions poétiques et fort élevées au-dessus de la prose, il se peut bien faire que, le génie de la langue française ne s 'accordant guère avec tout cela, nos plus excellents poètes ne peuvent parvenir, en ce genre de poésie, à la perfection où les Grecs, les Latins et les Italiens même sont parvenus. — Quoi qu'il en soit, reprit Eugène, il est certain que le style métaphorique n'est bon parmi nous ni en prose ni en vers.
— Si cela est, dit Ariste, ceux qui n'appellent jamais les choses par leur nom, et qui ne parlent que par métaphore, ne parlent pas' trop bien français. — Ils sont aussi éloignés du caractère de notre langue, répliqua Eugène, que les masques,
qui courent les rues pendant le carnaval avec des habillements bizarres, sont éloignés de nos modes. Mais comme la langue française aime fort la naïveté, poursuivit-il, elle ne hait rien tant que l'affectation. Les termes trop recherchés, les phrases •('^) trop élégantes, les périodes même trop compassées lui sont insupportables. Tout ce qui sent l'étude, tout ce qui a l'air de contrainte la choque ; et un style affecté ne lui déplaît guère moins que les fausses Précieuses déplaisent aux gens de bon goût, avec toutes leurs façons et toutes leurs mines. Elle n'affecte jamais rien ; et, si elle était capable d'affecter quelque chose, ce seroit un peu de négligence, mais une négligence de la nature de celle qui sied bien aux personnes propres (b), et qui les pare quelquefois davantage que ne font les pierreries et tous les autres ajustements :
Bclla ancor chiiicolta (c).
Savez-vous bien que notre langue souffrirait plutôt des barbarismes que des afféteries, et qu'un Allemand qui écorche le français nous fait moins de peine qu'un faux bel-esprit qui ne dit que de beaux mots ?
(•'••) Expressions, locutions, (b) Eléfj^anU'S distiiij^uée?, (cj y Ucllcj t-ncoru que négligée tit
— A ce compte, repartit Ariste, ceux qui raffinent éternellement sur le langage sont bien ridicules. — Ils le sont encore plus que vous ne pensez, répliqua Eugène, et pour moi, je ne sache rien qui dégoûte davantage les personnes raisonnables que le jargon {^) de certaines femmes qui se serv^ent à toute heure d'expressions extraordinaires, et qui dans une conversation disent cent fois un mot qui ne fera que de naître.
Pour plaire, ajouta-t-il, il ne faut point avoir trop envie de plaire, et pour parler bien français, il ne faut point vouloir trop bien parler. Le beau langage ressemble à une eau pure et nette qui n'a point de goût, qui coule de source, qui va où sa pente naturelle la porte, et non pas à ces eaux artificielles qu'on fait venir avec violence dans les jardins des grands et qui y font mille différentes figures. Car la langue française hait encore tous les ornements excessifs : elle voudrait presque que ses paroles fussent toutes nues, pour s'exprimer plus simplement ; elle ne se pare qu'autant que la nécessité et la bienséance le demandent.
D'alia beltà, ma sua bel là non cura, O ianto sol quant'lwnestà s'en fregi [^).
(^) Langage convenu, non incorrect.
(b) Le Tasse fait le portrait de Sophronio, renfermée dans Jérusalem, vierge « d'une beauté souveiaine ; mais cette beauté, qu'elle dédaigne, ne lui sert qu'à parer Sfi vertu. » [Jérusalem déli<^rée^ ch. 11).
Cette simplicité qu'elle cherche lui fait haïr la composition des mots. Elle ne sait ce que c'est que de faire un mot d'un nom et d'un verbe, ou de deux noms joints ensemble. Le sommeil charmesouci, le- ciel porte-flambeaux, le vent chasse-?iue^ l'abeille suce-fleurs, les fleurs souefve- flairantes, les Dieux chèvre-pieds, sont des dictions («) monstrueuses dans le langage moderne. Il y a longtem.ps que nous avons banni toutes ces sortes d'adjectifs de notre prose et de nos vers. Et pour les substantifs, il n'est demeuré, ce me semble, que crèvecœur, houtefeu et quelques autres en petit nombre qu'on a jugés nécessaires. Que si notre langue n'a rien en cela du génie de la langue grecque, qui doit ses principales beautés à la composition, elle a beaucoup du génie de la langue hébraïque, qui n'a presque point de composés.
Sa simplicité paraît aussi en ce qu'elle suit avec beaucoup de soin ce qu'on appelle communément phrases ^. Les expressions simples et communes lui sont plus agréables ; et pour les phrases dont elle use, elle veut que les termes qui les composent soient propres et bien choisis ; qu'il y ait de la proportion entre eux ; qu'ils soient faits en quelque façon l'un pour l'autre et que leur alliance soit autorisée par l'usage ; de sorte qu'il n'y a rien de
(»j Mots.
plus contraire à la pureté du langage que de ne pas bien assembler ces termes ni rien de plus aisé que de faire une méchante phrase de deux bons mots.
— Ce que vous dites, ajouta Ariste, me fait souvenir d'une illustre personne à qui notre siècle doit une partie de sa politesse, et qui n'a pas peu contribué à l'embellissement de notre langue. On lui montra un jour je ne sais quelle pièce française où les règles de la pureté, dont nous parlons, n'étaient pas fort bien observées, et on lui demanda son sentiment sur quelques phrases particulières. Ces mots-là, dit-elle en souriant, sont, je crois, bien étonnés de se voir ensemble, car apparemment ils ne s'y sont jamais vus.
— Mais pour vous dire tout ce que je pense de la naïveté de notre langue, continua Eugène, il faut que je vous dise une remarque que j'ai faite il y a longtemps, et que d'autres ont faite aussi bien que moi ^. C'est que la langue française est peut-être la seule qui suive exactement l'ordre naturel, et qui exprime les pensées en la manière qu'elles naissent dans l'esprit. Je m'explique et je vous prie de m'entendre. Les Grecs et les Latins ont un tour fort irrégulier : pour trouver le nombre et la cadence qu'ils cherchent avec tant de soin, ils renversent l'ordre dans lequel nous imaginons les choses ; ils finissent le plus souvent
leurs périodes par où la raison veut qu'on les commence. Le nominatif, qui doit être à la tête du discours selon la règle du bon sens, se trouve presque toujours au milieu ou à la fin. Par exemple, au lieu de dire naturellement et régulièrement comme nous : César a vaincu Pompée dans la bataille de Pharsale, ils disent en leur langage : De Pharsale dans la bataille a vaincu Pompée César.
Les Italiens et les Espagnols font à peu près le même : l'élégance de ces langues consiste en partie dans cet arrangement bizarre, ou plutôt dans ce désordre et cette transposition étrange de mots. îl n'y a que la langue française qui suive la nature pas à pas, pour parler ainsi ; et elle n'a qu'à la suivre fidèlement pour trouver le nombre et l'harmonie que les autres langues ne rencontrent que dans le renversement de Tordre naturel.
La merveille est que dans la poésie même, où toutes les langues ont plus de liberté, elle garde cet ordre autant qu'elle peut. Elle ne condamne pas à la vérité dans un poème héroïque les transpositions légères qui donnent aux vers de la grâce et de la force, mais elle condamne, dans toutes sortes de poésies, les transpositions violentes, et qui rendent les vers rudes et obscurs.
— Votre remarque est judicieuse et bien fondée, répondit Ariste. Mais n'avez-vous point aussi
remarqué, poursuivit-il, que de toutes les prononciations la nôtre est la plus naturelle et la plus unie ? Les Chinois et presque tous les peuples de l'Asie cHantent ; les Allemands râlent ; les Espagnols déclament ; les Italiens soupirent ; les Anglais sifflent. Il n'y a proprement que les Français qui parlent ; et cela vient en partie de ce que nous ne mettons point d'accents sur les syllabes qui précèdent la pénultième : car ce sont ces sortes d'accents qui empêchent que le discours ne soit continué d'un même ton.
— Mais d'où vient, pensez-vous, dit Eugène, que les femmes en France parlent si bien ? N'estce pas parce qu'elles parlent naturellement et sans nulle étude ? — Il est vrai, reprit Ariste, qu'il n'y a rien de plus juste, de plus propre et de plus naturel que le langage de la plupart des femmes françaises. Les mots dont elles se servent semblent tout neufs et fait exprès pour ce qu'elles disent, quoiqu'ils soient communs (^) ; et si la nature ellemême voulait parler, je crois qu'elle emprunterait leur langue pour parler naïvement.
— Disons encore, ajouta Eugène, que la langue française a un talent particulier pour exprimer les plus tendres sentiments du cœur. Cela paraît jusque dans nos chansons, qui sont si passionnées
(*) Communs à tout le monde.
et si touchantes, et où le cœur a bien plus de part que l'esprit, quoiqu'elles soient infiniment spirituelles ; au lieu que la plupart des italiennes et des espagnoles sont pleines de galimatias et de phébus : le soleil et les étoiles ne manquent guère d'y entrer. Je dirais presque que notre langue est la langue du cœur et que les autres sont plus propres à exprimer ce qui se passe dans l'imagination, que ce qui se passe dans l'âme. Le cœur ne sent point ce qu'elles disent, et elles ne disent point ce que le cœur sent.
Cette naïveté, qui est le propre caractère de notre langue, est accompagnée d'une certaine clarté que les autres langues n'ont point. Il n'y a rien de plus opposé au langage d'aujourd'hui que les phrases embarrassées, les façons de parler ambiguës, toutes les paroles qui ont un double sens, ces longues parenthèses qui rompent la liaison des choses, le mauvais arrangement des mots, lorsqu'on ne garde pas bien l'ordre naturel dont nous parlions 'tout à l'heure et qu'on met quelques termes entre ceux qui se suivent naturellement.
— Il faut avouer, dit Ariste, que les transpositions sont un étrange embarras dans les autres langues. L'obscurité de leurs auteurs vient de là en partie : on a souvent de la peine à en démêler le sens, parce que le sens et les paroles ne s'ac-
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cordent pas. Ainsi je comprends aisément que notre construction régulière, ne contribue pas peu à la netteté du style et à la clarté du discours. C'est aussi pour l'amour de cette netteté et de cette clarté que notre langue répète quelquefois les mêmes mots et qu'elle n'oublie jamais les articles, qui ôtent l'équivoque et qui déterminent le sens. — Mais ce que j'admire le plus en elle, dit Eugène, c'est qu'elle est claire sans être trop étendue. Il n'y a peut-être rien qui soit moins à son goût que le style asiatique ^. Elle prend plaisir à renfermer beaucoup de sens en peu de mots* La brièveté lui plaît ; et c'est pour cela qu'elle ne peut supporter les périodes qui sont trop longues, les épithètes qui ne sont point nécessaires, les purs synonymes 2 qui n'ajoutent rien au sens, et qui ne servent qu'à remplir le nombre. En quoi elle est beaucoup plus exacte que la langue latine même, qui ne hait pas les synonymes ni les longues périodes ; et en cela elle est aussi bien différente de la langue grecque qui, outre les synonymes et les longues périodes, a tant d'épithètes inutiles et tant de particules superflues. Le premier soin de notre langue est de contenter l'esprit et non pas de chatouiller l'oreille. Elle a plus égard au bon sens qu'à la belle cadence. Je vous le dis encore une fois, rien ne lui est plus naturel qu'une brièveté raisonnable. Et cela est fondé en quelque
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façon sur notre humeur : car le langage suit d'ordinaire la disposition des esprits ; et chaque nation a toujours parlé selon son génie. Les Grecs, qui étaient gens polis et voluptueux, avaient un langage délicat et plein de douceur. Les Romains, qui n'aspiraient qu'à la gloire, et qui semblaient n'être nés que pour gouverner, avaient un langage noble et auguste ; ce qui a fait dire à un Père de l'Eglise que la langue latine est une langue hère et impérieuse, qui commande plutôt qu'elle ne persuade. Le langage des Espagnols se sent fort de leur gravité et de cet air superbe qui est commun à toute la nation. Les Allemands ont une langue rude et grossière ; les Italiens en ont une molle et efféminée, selon le tempérament et les mœurs de leur pays. Il faut donc que les Français, qui sont naturellement brusques, et qui ont beaucoup de vivacité et de feu, aient un langage court et animé, qui n'ait rien de languissant. Aussi nos ancêtres ^, qui étaient plus prompts que les Romains, accourcirent presque tous les mots qu'ils prirent de la langue latine ; et pour les monosyllabes, qui ne peuvent être abrégés, ou ils n'y changèrent rien du tout, ou ils les changèrent en d'autres monosyllabes : ainsi ils conservèrent si, tiofi, plus, tu, es, est, etc. ; et ils firent de me, te, -vos, ?ios, etc., moi, toi, vous, 7ious, etc.
Au reste, nous avons trouvé le secret de joindre
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la brièveté non seulement avec la clarté, mais encore avec la pureté et la politesse. Les autres langues ne s'accommodent guère d'un style coupé. Sénèque et Tacite, qui donnent dans ce style-là, et qui abandonnent tout à fait celui de Cicéron et de Tite-Live, n'ont pas toute la pureté ni toutes les grâces de leur langue. Thucydide, qui est de tous les historiens grecs le plus serré et le plus précis, n'est pas seulement obscur d'ordinaire, mais encore, si nous nous en rapportons à Denys d'Halicarnasse, il se sert quelquefois de façons de parler fort vicieuses. Parmi les Italiens, le Malvezzi ^, qui a une manière d'écrire concise et sentencieuse, n'écrit pas selon les règles de l'Académie délia Crusca. Pour les Espagnols, vous savez que tous leurs auteurs sont diffus et que leur langue demande une grande étendue de pensées et de paroles. INIais parmi nous, ceux qui écrivent le mieux ont un style également serré et poli : ils joignent dans le français la pureté de César et la fermeté de Tacite. Leurs paroles tiennent quelque chose de celles des oracles ; sans en avoir l'obscurité ni l'embarras, elles en ont la brièveté et la force. Ce caractère paraît admirablement dans quelques ouvrages de Balzac, de Voiture, de Sarrasin et de Costar. Voilà un des plus considérables avantages de notre langue sur toutes les autres, et particuHèrement sur la langue castillane.
— Vraiment, dit alors Ariste en riant, si Charles- Quint revenait au monde, il ne trouverait pas fort bon que vous missiez le français au-dessus du castillan, lui qui disait que, s'il voulait parler aux dames, il parlerait italien ; que, s'il voulait parler aux hommes, il parlerait français ; que, s'il voulait parler à son cheval, il parlerait allemand ; mais que, s'il voulait parler à Dieu, il parlerait espagnol. — îl devait dire sans façon, reprit Eugène, que le castillan était la langue naturelle de Dieu, comme le dit un jour un savant cavalier de ce pays-là, qui soutint hautement dans une bonne compagnie qu'au paradis terrestre le serpent parlait anglais ; que la femme parlait italien ; que l'homme parlait français ; miais que Dieu parlait espagnol. — Plût à Dieu, repartit Ariste, que les choses se fussent passées de la sorte ; car enfin, si le serpent et Eve eussent parlé deux langages différents, peut-être qu'ils ne se seraient pas entendus ; mais, par malheur pour nous, ils ne s'entendirent que trop bien ; et c'est ce qui me fait un peu douter de la vérité de l'histoire.
— Après tout, continua Eugène, Charles- Quint avait une grande idée de notre langue : il la croyait propre pour les grandes affaires, et il l'appelait langue d'État^ selon le témoignage du Cardinal Duperron ^. C'est peut-être pour cela qu'il lui fit l'honneur de se servir d'elle dans la
plus célèbre action de sa vie. L'histoire des guerres de Flandres nous apprend qu'il parla français aux États de Bruxelles, en remettant tous ses royaumes entre les mains de Philippe IL — Mais accordons à l'empereur et au cavalier castillan, repartit Ariste, que leur langage est le langage des dieux, pourvu qu'ils nous accordent que le nôtre est le langage des hommes raisonnables qui n'ont rien de grossier et de barbare.
— Voilà en deux mots le portrait de notre langue, répHqua Eugène : j'ajoute seulement, pour expliquer votre pensée, que le français est infiniment éloigné de la rudesse de toutes les langues du Nord, dont la plupart des mots écorchent le gosier de ceux qui parlent, et les oreilles de ceux qui écoutent. Ces doubles iv, ces doubles ss, ces doubles kk, qui régnent dans toutes ces langues-là, toutes ces consonnes entassées les unes sur les autres sont horribles à prononcer et ont un son qui fait peur. Le mélange des voyelles et des consonnes dans le français fait un effet tout contraire. Nous n'avons point d'aspiration forte, ni aucune de ces lettres que les doctes nomment Gutturales. Il n'y a rien de plus agréable à l'oreille que notre e muet, que toutes les autres langues n'ont point, et qui finit la plupart de nos mots. Il fait les rimes féminines, qui donnent une grâce singuUère à notre poésie. Nous prononçons Vu doucement
et comme une simple voyelle, au lieu que les étrangers le prononcent comme 0//, qui a un son bien plus rude. Nous avons de la peine à souffrir la rencontre des voyelles qui ne se mangent (a) point, quand elle a quelque chose de choquant : et nous avons mieux aimé établir un solécisme en disant mon âme^ mo?î épée^ que de dire, selon les règles de la grammaire, ma âme, ma épée. En prononçant plusieurs mots, nous changeons oi en e, pour en rendre la prononciation plus aisée et plus coulante. Ainsi, quoique nous écrivions paraître , faisoit, croyance, nous prononçons par être, faiset, créance.
Ajoutez à cette douceur des lettres et des mots le nombre et la cadence des périodes. Car, quoique notre langue ait plus égard au sens qu'à la cadence, comme je disais tout à l'heure, elle ne laisse pas d'être aussi nombreuse que les langues anciennes. Il y a dans le style de nos bons auteurs je ne sais quoi d'harmonieux qui flatte l'esprit et l'oreille en même temps ; si bien que la langue française a tout ensemble la majesté de la langue latine et la douceur de la langue grecque.
Mais, parce que les musiques trop douces ne plaisent guère et que les grandes délicatesses sont insipides, notre langue a soin d'éviter dans la
\^) Qui ne s'élideiil poiiil.
prose les cadences trop mesurées, les vers ou les demi-vers qui se suivent, les chutes molles et languissantes à la fin des périodes. Ses paroles ne sont pas toutes de soie, comme celles dont un sage politique voulait qu'on se servît en parlant aux princes, ni toutes de miel, comme celles d'un auteur grec ^ qui a été appelé pour cela voix de miel et langue de miel. Ce qu'elle a de doux et de délicat est soutenu par ce qu'elle a de fort et de mâle. Ainsi elle n'a ni la dureté de la langue allemande, ni la mollesse de la langue italienne ; et on peut la comparer à ces anciennes héroïnes, qui avaient toute la douceur de leur sexe et toute la force du nôtre, et qui de plus n'étaient par, moins chastes que vaillantes. Car c'est encore par là que notre langue leur ressemble.
Quoique nos mœurs ne soient peut-être pas plus pures que celles de nos voisins, notre langue est beaucoup plus chaste que les leurs, à prendre ce mot dans sa propre signification. Elle rejette non seulement toutes les expressions qui blessent la pudeur et qui salissent tant soit peu l'imagination, mais encore celles qui peuvent être mal interprêtées ; sa pureté va jusques au scrupule, comme celle des personnes qui ont la conscience fort tendre, et auxquelles l'ombre même du mal fait horreur ; de sorte qu'un mot cesse d'être du bel usage et devient barbare parmi nous, dès qu'on Entr. Ar. 6
lui peut donner un mauvais sens. L'italien et l'espagnol n'ont garde d'être si sévères ni si scrupuleux.
— Je conclus de tout ce que nous avons dit jusqu'à cette heure, poursuivit Ariste, que les trois langues modernes qui ont le plus de vogue dans le monde n'ont guère de rapport l'une avec l'autre. — Il est vrai, dit Eugène, que leurs caractères sont aussi différents que si elles n'avaient pas la même origine. Car, pour vous dire encore un mot là-dessus et pour vous exprimer par des comparaisons sensibles tout ce que je pense de ces trois langues, qui viennent toutes trois du latin comme de leur source, l'espagnol, à mon avis, ressemble à ces fleuves dont les eaux sont toujours grosses et agitées, qui ne demeurent guère renfermés dans leur lit, qui se débordent souvent, et dont les débordements font un grand bruit et un grand fracas. L'italien est semblable à ces ruisseaux qui gazouillent agréablement parmi les cailloux, qui serpentent dans des prairies pleines de fleurs, qui s'enflent néanmoins quelquefois jusqu'à inonder toute la campagne. Mais la langue française est comme ces belles rivières qui enrichissent tous les lieux par où elles passent, qui, sans être ni lentes ni rapides, roulent majestueusement leurs eaux et ont un cours toujours égal.
— Mais puisque la langue latine, reprit Ariste,
est la mère de ces trois langues, ne pouvons-nous pas dire encore que ce sont trois sœurs qui ne se ressemblent point, et qui ont des inclinations fort contraires, comme il arrive souvent dans les familles O ? Je ne vous dirai pas précisément laquelle des trois est l'aînée, car le droit d'aînesse n'y fait rien, et nous voyons tous les jours des cadettes qui valent bien leurs aînées. Ainsi, pour ne parler que de leurs génies, sans rien décider de leur naissance, il me semble que la langue espagnole est une orgueilleuse qui le porte haut, qui se pique de grandeur, qui aime le faste et l'excès en toutes choses. La langue italienne est une coquette toujours parée et toujours fardée, qui ne cherche qu'à plaire, et qui se plaît beaucoup à la bagatelle. La langue française est une prude (^i), mais une prude agréable, qui, toute sage et toute modeste qu'elle est, n'a rien de rude ni de farouche. C'est une fille qui a beaucoup de traits de sa mère, je veux dire de la langue latine. Je n'entends pas par la langue latine la langue qu'on parlait au temps de Néron et sous les autres empereurs qui le suivirent : j'entends celle qu'on parlait au temps d'Auguste, dans le siècle de la belle latinité, et je dis que notre langue, dans la perfection où elle est, a beaucoup de rapport avec la langue latine
(*) Au sens favorable.
de ce temps-là. Pour peu qu'on les examine toutes deux, on verra qu'elles ont le même génie et le même goût, et que rien ne leur plaît tant qu'un discours noble et poli, mais pur, simple, naturel et raisonnable.
— Je croyais, dit Ariste, que la langue italienne eût plus de conformité avec la langue latine que la nôtre. Car, outre qu'elle a retenu la plupart des terminaisons latines, elle a succédé dans toute l'Italie à la langue des anciens Romains. — Si j'osais vous dire ma pensée là-dessus, répondit Eugène, je vous dirais qu'il n'y a peut-être rien de plus opposé au langage de César et de Cicéron que celui qu'on parle maintenant à Rome ; et que, comme les Italiens sont un peu différents de ces illustres Romains qui étaient autrefois les maîtres du monde, l'italien n'a pas trop de convenance avec cette fameuse langue romaine qui était la langue de l'Empire sous le règne des premiers Césars. La langue qu'on parle présentement en Italie est d'autant moins semblable à celle de l'ancienne Rome qu'elle en est une corruption plus sensible ; et si elle lui ressemble en quelque chose, ce n'est pas tant comme une fille ressemble à sa mère, que comme les singes ressemblent à l'homme, sans avoir rien de ses qualités ni de sa nature. Cette ombre de ressemblance est un défaut plutôt qu'une perfection. Les singes seraient moins
difformes et moins ridicules, s'ils ne nous ressemblaient point du tout. Ce n'est pas dans les terminaisons et précisément dans les mots que la langue française est conforme à la langue du siècle d'Auguste ; c'est particulièrement dans le style et dans ce caractère de majesté, de politesse, de pureté et de bon sens qui se remarque aux auteurs de ce temps-là, et aux bons écrivains de celui-ci.
Je pourrais ajouter que notre langue est capable de toutes choses, aussi bien que la latine et la grecque. Nous avons non seulement des lettres, des pièces de théâtre et des satires qui valent bien celles des Grecs et des Romains, mais aussi des" harangues, des panégyriques et des plaidoyers qui approchent assez de l'éloquence d'Athènes et de Rome ; et si nous n'avons point encore d'histoire générale qui vaille celle de Tite-Live, ni de poème épique qui soit de la force de l'Enéide, j'ose dire, quoi que vous en pensiez, que ce n'est pas tant la faute de la langue que celle des historiens et des poètes. Si tel que je connais avait entrepris d'écrire l'histoire de France et de composer un poème héroïque, peut-être que nous égalerions les anciens et que nous aurions en un même auteur notre Tite-Live et notre Virgile.
— Erasme n'avait pas si bonne opinion de notre langue que vous, dit Ariste, lui qui disait que, quand il voulait parler d'une matière solide^
il parlait latin, mais que, quand il voulait parler de bagatelles, il parlait français ou hollandais. — Je pourrais vous répondre, reprit Eugène, que notre langue n'était pas dans la perfection où elle est, lorsqu 'Erasme a dit cela. Alais j'aime mieux dire qu'un étranger n'est pas un bon juge de ces sortes de choses ; qu'un Hollandais a bien la mine de confondre le français avec le wallon, et qu'un homme qui a fait le procès au maître de la langue latine ^ ne doit pas être écouté quand il parle mal de la nôtre.
— Après tout, repartit Ariste, notre langue étant aussi pauvre qu'elle est, je ne sais comment vous osez la faire tant valoir et la mettre en parallèle avec la latine, que Cicéron estime plus riche que la Grecque. — Croyez-moi, répliqua Eugène, la langue française n'est pas si pauvre que l'on pense. Ceux qui se plaignent de sa pauvreté devraient peut-être se plaindre de leur ignorance ou de la stérilité de leur esprit. Car enfin elle est abondante en toutes sortes de termes et de façons de parler. Elle en a pour le discours familier et pour l'éloquence, pour le style médiocre et pour le style sublime, pour le sérieux et pour le burlesque, pour la chicane même et pour les affaires. On ne demeure jamais court, on exprime tout ce qu'on veut en notre langue, quand on la sait bien.
Il n'y a point d'art dont nous n'ayons les mots propres ; mais il y en a deux dont les Français seuls semblent* avoir une connaissance parfaite, selon la remarque d'un savant homme ^ du siècle passé. Ces deux arts sont la vénerie et la fauconnerie. Comme les Français s'y sont adonnés de tout temps plus que les autres nations et que nos rois y ont toujours pris plaisir, parce que ce sont des divertissements nobles et des exercices qui servent d'apprentissage à la guerre, la langue française a des mots singuliers (^) pour exprimer tout ce qui regarde l'un et l'autre. Les anciennes langues ont fort peu de termes de vénerie en comparaison de la nôtre ; les Italiens et les Espagnols ne font que bégayer au prix de nous, quand ils parlent de la chasse des bêtes fauves. Pour la fauconnerie, elle a été inconnue aux Grecs et aux Latins, de la manière dont nous la pratiquons. Tous leurs livres ne peuvent pas seulement fournir un mot propre pour la nommer, bien loin de nous en apprendre tous les termes. La plupart des langues étrangères sont assez pauvres en ces sortes de mots. Il n'y a proprement que la langue française qui ait de quoi parler à fond d'un exercice si divertissant et si noble ; et cela vient apparemment de ce que les Français ont inventé, ou du moins perfec-
(*) Particuliers.
tionné cet art, qui était en vogue dans la France dès le temps de Chilpéric, au rapport de Grégoire de Tours, et dont la noblesse française a toujours fait une profession particulière, témoin le proverbe ancien :
D'oiseaux, de chiens, d'armes, d'amours, Pour un plaisir mille doulours.
Témoin encore le vieux Roman des Oiseaux ^ composé par Gaces de la Vigne ^, gentilhomme de mérite, qui florissait sous le règne de Philippe de Valois ; sans parler du livre de Gaston Phébus, où toutes les choses qui appartiennent à la chasse de l'oiseau sont décrites si exactement. Notre langue a profité plus que vous ne pensez de ces exercices ; car certains termes propres de la vénerie et de la fauconnerie ont été transportés ailleurs fort élégamment, comme suivre les traces, être aux abois ^ rendre les derniers abois ^ prendre V essor, leurre, leurrer, prendre le change, réclamer'^, etc. Savez- vous bien que le mot de niais se dit proprement du faucon ou d'un autre oiseau de proie qui n'a point encore volé et qui a été pris au nid ? Hagard ^ est opposé à niais en langage de chasse, quoique, dans le langage ordinaire, il signifie quelque autre chose que déniaisé. Savezvous bien encore que débonnaire ^ est un mot tiré de cet art, et qu'il vient, selon Henri Estienne,
de bonne et d'aire, qui signifie le nid de l'oiseau, comme qui diroit de bon lieu, de bonne naissance et de bon naturel ? Je ne vous dis rien à' émérillonné , et de hobereau ^ ; car ces mots-là ne sont pas trop du bel usage, et l'on ne s'en sert guère qu'en plaisantant dans le discours familier, pour marquer un esprit éveillé et un petit gentilhomme de campagrie.
Mais outre les termes de ces deux beaux arts dont nous venons de parler, il n'y a peut-être que notre langue qui ait des termes pour signifier tout ce qui appartient à la monnaie ; et si je ne-craignais de vous fatiguer ^ je Vous ferais un détail dont vous seriez surpris ; car j'ai eu autrefois la curiosité de lire les livres et de consulter les experts sur cette matière. — Quand je n'aurais jamais ouï parler àç^ grenaille ni de Ran, dit Ariste, je vous en croirais sur voire parole. Mais avec tout cela, ajouta-t-il, il vaudrait mieux que notre langue ne fût pas si riche en termes de chasse et de monnaie, et qu'elle le fût un peu plus en d'autres termes essentiels et nécessaires au commerce de là vie. Car enfin, à ne nous point flatter, il y a bien des choses que nous ne saurions dire qu'avec plusieurs paroles, parce que le mot propre nous manque.
— A la vérité, reprit Eugène, il nous manque quelques mots propres ; mais notre langue ne mérite pas pour cela le reproche que vous Jui faites. Autrement la langue latine serait une langue
pauvre, car, toute riche qu'elle est, elle manque dé beaucoup de termes que nous avons et qui sont assez communs. Elle ne peut exprimer en un mot reconnaissance, ingratitude, remercîment, indifférence, et froideur à l'égard d'une personne ; fraîcheur, frais, intéressé, désintéressé, désintéressement, préférence, préséance, conquérant, conquêtes, intrigues, compliment, possible, impossible, indépejidant , insolvable, etc. Je parle toujours de la langue du siècle d'Auguste, avec laquelle j'ai comparé la nôtre. Je pourrais néanmoins étendre ce que je dis au latin des siècles suivants, nonobstant la corruption qui commença à s'introduire alors dans la langue ; car, si vous y avez fait réflexion, l'abondance n'est pas toujours la marque de la perfection des langues. Elles s'enrichissent à mesure qu'elles se corrompent, si leur richesse consiste précisément dans la multitude des mots, ce qui arrive par le peu de soin qu'on apporte à choisir les termes propres et usités, et par la liberté qu'on se donne de dire tout ce qu'on veut, sans avoir égard à l'usage ni au génie de la langue. Ainsi, à mesurer la richesse de la langue latine par le nombre des locutions, elle était plus riche sous Domitien et sous Trajan que sous les premiers empereurs. Suétone, Tacite, Pline le Jeune ont des termes et des phrases qui ne se trouvent point dans Cicéron, ni même dans Sénèque. Impossibilis^
dont Quintilien se sert sans façon, n'était pas' un hfiot latin dans le temps que la langue latine était florissante ; de sorte que, pour dire en ce temps-là qu'une chose était impossible, il fallait prendre un tour, et exprimer avec une phrase ce que nous disons en un mot.
- — Mais ces tetnies possible^ impossible^ indépen^ danti reconnaissance, ingratitude , etc., viennent du latin, dit Ariste ; notre langue ne les a pas de son fonds ; ce sont des biens étrangers qui ne lui appartiennent pas. — Quand cela serait, repartit Eugène, il ne s'ensuit pas que notre langue soit aussi pauvre que vous dites. Un prince qui a beaucoup d'or et d'argent dans ses coffres ne laisse pas d'être riche, quoique cet or et cet argent ne naissent pas dans les terres de son État. Ceux qui volent le bien d'autrui s'enrichissent à la vérité par des voies injustes, mais ils s'enrichissent néanmoins ; et je n'ai jamais ouï dire que les partisans fussent moins à leur aise après avoir beaucoup pillé. Mais nous n'en sommes pas en ces termes-là. Nous parlons d'une fille qui jouit de la succession de sa mère, c'est-à-dire de la langue française, qui tient sa naissance et ses richesses de la langue latine. Que si cette fille a fait valoir par son industrie et par son travail le bien que sa mère lui a laissé en partage ; si un champ qui n'apportait rien est devenu fertile entre ses mains ; si elle a trouvé
dans une mine des veines qu'on n'y avait pas encore découvertes ; je ne vois pas, à vous dire vrai, qu'elle en soit plus pauvre ni plus misérable.
Au reste, les mots que nous n'avons pas sont remplacés par des expressions si belles et si heureuses qu'on n'a pas sujet de regretter ce qui nous manque. ^lais, parce que pour être riche ce n'est pas assez d'avoir précisément ce que la nécessité demande, et qu'il faut avec cela avoir quantité de choses dont on puisse se passer, outre les termes communs et nécessaires, nous en avons de rares et d'exquis, qui, comme des habits précieux, servent non seulement à revêtir, mais encore à orner les pensées ; nous avons de plus mille tours et mille manières pour exprimer une même chose.
— Cependant, dit Ariste, on a retranche de notre langue une infinité de mots et de phrases, et apparemment cela ne l'a pas enrichie. — Ne pensez pas vous en moquer, répliqua Eugène : c'est par ce retranchement qu'on l'a perfectionnée et qu'on en a fait une langue également noble et déhcate. La nature ne donne pas la délicatesse et la dernière perfection aux choses qu'elle produit ; elle laisse faire cela aux arts. C'est à l'industrie (") des hommes à purifier les métaux, à polir les marbres et les pierres précieuses. Cela ne se fait
(*) AcLivilé, habile Lé.
qu'en retranchant ce qu'il y a de grossier dans ces minéraux. On démêle l'or de la terre, et on lui ôte sa crasse pour le rendre pur ; on donne mille coups de ciseau à une pièce de marbre, pour en faire une belle statue ; il faut tailler et nettoyer un diamant, afin qu'il ait cette pureté et ce feu qui fait tout son prix. Ainsi pour polir, pour épurer, pour embellir notre langue, il a fallu nécessairement en retrancher tout ce qu'elle avait de rude et de barbare. Nous devons un si utile retranchement aux soins de l'Académie française, qui se proposa pour but dès sa naissance de nettoyer la langue des ordures qu'elle avait contractées dans la bouche du peuple et parmi des courtisans ignorants ou peu exacts. C'est ce qu'elle dit elle-même dans le discours de son projet qu'elle présenta au Cardinal de Richelieu, un peu avant son établissement ; et c'est aussi ce qu'elle fit ensuite avec tant de succès qu'on peut dire de cette illustre compagnie qu'en retranchant de notre langue de vieux mots et de vieilles phrases elle y a ajouté.de nouvelles beautés et de nouveaux ornemens ; ce qui a été assez bien exprimé par une devise qui a pour corps une lime, et pour âme ces paroles :
Addit dum deirahit {^).
(a) Elle ajoute à mesure qu'elle retranche.
— Si le bonhomme Henri Estienne vivait encore, dit Ariste en riant, il ne saurait pas fort bon gré à INIessieurs de l'Académie d'avoir fait le procès à icelui et à icelle et d'avoir condamné absolument ains, jaçoit, comme ai?m soit que, etc., lui qui, pour faire valoir l'abondance de la langue, fait une liste des mots français qui signifient avare et en compte jusqu'à onze ou douze, qui sont, si je m'en souviens bien, avaricietix, échars, taquin, tenant, trop-tenant, chiche, chiche-vilain, pincemaille, racle-denare, serre-denier , pleure-pain, serremiette. — Eh, mon Dieu ! interrompit Eugène, que dites-vous là ? Si la langue française n'était riche qu'en ces sortes de mots, ce serait en vérité une pauvre langue : cela s'appelle étaler des haillons, et non pas faire montre de ses richesses. Ce n'est pas avoir appauvri la langue que d'en avoir retranché ces vilains mots. On n'est pas moins riche pour avoir tout son bien en pierreries, et, à mon avis, ce n'est pas une marque d'indigence de s'être défait d'une infinité de choses inutiles et embarrassantes. Mais comme les langues ressemblent non seulement aux statues, dont l'on retranche toujours quelque chose pour les achever, mais encore aux tableaux où l'on ajoute toujours quelque chose pour les finir, on a beaucoup enrichi la langue française depuis quelques années, soit en faisant des mots nouveaux et de nouvelles
phrases, soit en renouvelant quelques termes et quelques phrases qui n'étaient pas fort en usage. — Vous me feriez plaisir, dit Ariste, de m'apprendre quelques-unes de ces expressions nouvelles ; car, ayant demeuré assez longtemps dans les provinces et même hors du royaume, elles ne seroilt peut-être pas venues jusqu'à moi. — Si vous n'en avez rien appris, répliqua Eugène, ni par le commerce des honnêtes gens de province qui vont à Paris presque tous les ans et qui en rapportent toutes les nouveautés, ni par la rencontre des personnes de condition qui ont passé par ce pays en voyageant, ni par les lettres de vos amis, vous les avez assurément inventées vousmême, ou bien elles vous ont été inspirées, car vous vous en servez tous les jours en parlant et en écrivant, comme si vous n'étiez jamais sorti de Paris. — Comme je m'en sers, reprit Ariste, sans m'en apercevoir et sans y entendre finesse, vous m'obligerez de me les faire connaître, et de me dire précisément quelles sont ces façons de parler qui ont cours parmi les personnes polies. — Celle dont vous venez de vous servir en est une, repartit Eugène. On dit à cette heure fort élégamment : Je n'y entends point finesse, il y entend finesse. On dit encore : Il m'en a fait finesse, pour dire : il ne m'en a point parlé, il m'en a fait un mystère. Le mot de finesse a une signification plus éteadue
8o ENTRETIENS
qu'il n'avait au temps passé. Il ne signifiait autrefois qu artifice, subtilité, fausse prudence ; il signifie maintenant délicatesse, perfection. Ainsi l'on dit finesse d'esprit, j^w^^^^ de l'art ; cet ouvrage a toute la finesse de l'art. Ce mot au pluriel n'a, ce me semble, que son ancienne signification : de méchantes finesses ; toutes ses finesses ont été découvertes.
Fin s'étend encore plus loin que finesse. Il n'y a rien de plus commun que de dire : Il en fait le fin ; vous avez beau en faire \q fin ; un esprit ^w, un goût fin, un discernement fin, une raillerie fine, un sourire fin, des yeux fins, une taille fine, un cheval ^«, etc. Ajoutez à cela le neutre^// et l'adverbe finement : Il pense finement les choses, il entend tout finement ; il sait le fin de la langue ; voilà le fin de l'aft'aire ; peu de gens savent le fin du Cabinet.
Vous savez qu'exactitude, emportement, habileté, plaisanterie, pruderie, brusquerie, connaisseur , désintéressement, contretemps , intrépide, intrépidité , férocité, féliciter, pester, discidper, insoutenable , incontestable, insurmontable, sont des termes assez nouveaux.
Il y a plusieurs mots anciens auxquels on a donné des significations toutes nouvelles. Je ne sais si je pourrai m'en souvenir ; en voici quelquesuns qui me viennent.
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On a toujours dit : avoir égard à son honneur ; avoir égard à toutes les circonstances d'une affaire . Mais on ne dit que depuis peu : avoir des égards ; il a de grands égards pour elle. Égard se prend encore en un autre sens : nous jugeons des choses non par ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais par ce qu'elles sont à notre égard ; il est civil à mon égard ; à cet égard je ne crois pas tout ce qu'on dit.
On se dit à toute heure dans un sens nouveau. Car pour dire : Je vous en serai obligé, je ferai mon devoir, n'oubliez pas au moins ce que je fais pour vous, nous disons, en parlant et en écrivant familièrement : On vous en sera obligé, on fera son devoir, n'oubliez pas au moins ce ç\\iQn fait pour vous.
Quoique délicat^ délicatesse^ délicatement aient toujours été en usage, on ne s'en est pas toujours servi comme l'on s'en sert : un esprit délicat, une raillerie délicate y une pensée délicate ; c'est une affaire délicate ; tenir une conduite délicate avec quelqu'un. Il a beaucoup de délicatesse dans l'esprit ; il sait toutes les délicatesses de la langue. A raisonner un peu délicatement.
On ne disait pas aussi au temps de Coëffeteau et de Malherbe : raisonner juste, parler juste y chanter yW^, un esprit ^W^, un àxscowxs juste.
Ménager est un des mots que nous avons le plus Entr. Ar. 6
fait valoir. On ne dit pas seulement : ménager les esprits du peuple ; méfiager les bonnes grâces du prince ; ménager les intérêts de ses amis ; ménager une affaire ; ménager une entrevue ; ménager son feu dans la poésie ; méiiager sa santé, sa fortune ^ son crédit; mais on dit encore: se ?nénager, pour dire: user avec réserve de son crédit ; se ménager avec quelqu'un ; ménager ses amis, pour dire : ne leur être pas importun ; ménager la faiblesse d'une personne ; ne ménager personne, pour dire : n'avoir de la complaisance pour personne, traiter tout le monde rudement ; il n'y a plus rien à ménager avec lui. Un de nos meilleurs écrivains dit, en parlant d'un discours fort éloquent et fort poli : Les figures y sont merveilleusement ménagées. Un autre dit, en parlant d'une belle peinture : Jamais la lumière et l'ombre n'ont été plus judicieusement ménagées.
On dit aussi avoir des nmiagements pour quelqu'un ; il a de grands ménagements pour elle. Cette façon de parler est de la Cour ; mais elle n'est pas fort établie, et les plus savants dans la langue ne la peuvent ouïr qu'avec peine. Cela me fait croire qu'elle ne durera pas, non plus qu'avoir de la considération dans le monde et s'attirer de la considération^ quoique mille gens parlent de la sorte ; car enfin ces plirases, à les bien examiner, ne sont pas trop françaises. On dit bien : être en
grande considération dans le monde, pour dire : être estimé et considéré ; mais avoir de la considération signifie proprement : considérer les choses, et non pas être considéré des autres. Un homme qui a de la considération^ c'est un homme qui prend garde à ce qu'il fait.
Tourner et tour étoient inconnus il y a quelques années dans la signification qu'ils ont maintenant. Tour de visage, tour de vers, tour d'esprit ; il a un tour d'esprit fort agréable ; il donne un beau tour à ce qu'il dit ; le tour de l'expression, le tour de la langue française est bien différent de celui de la langue latine ; il écrit en prose d'un tour galant et fort naturel. Un esprit bien tourné, mal tourné ; il a l'esprit tourné k la bagatelle ; quand on est tourné de la sorte. Tourner bien un vers, tourner toutes ses pensées du côté de la guerre ; les choses ont tourné heureusement ; tourner la conversation du côté qu'on veut ; la conversation tourna sur le sérieux ; tourner ses imaginations plaisamment ; tourner une chose en raillerie, tourner une personne en ridicule. Ce dernier mot n'est pas fort ancien, non plus que sérieux dans un genre neutre. On n'a pas toujours dit : traiter quelqu'un d'un grand sérieux^ prendre son sérieux ; trouver le ridicule d'une chose.
Le mot dQ fonds est fort en usage : J'ai un grand fonds de paresse ; je fais un grand fonds sur votre
parole ; iaitts fonds sur moi ; je connais son fo?ids ; des gens qui ne sont pas sûrs de leur/o«^.
Ce mot de ge^is tout seul est un vieux mot que nous avons renouvelé : Je me connais un peu en gens ; vous n'avez guère de charité pour les gens.
Sûr et sûreté se disent fort. C'est un coup sûr ; c'est jouer à coup sûr ; c'est un homme sûr ; il est sûr de son fait ; prendre ses sûretés. On dit encore : prendre ses précautions^ se précautionner . On ne saurait prendre trop de précautions dans une affaire aussi importante que celle-là. Les gens sages doivent se précautionne?- contre les accidents de la fortune, contre la mort.
Le mot de mesures est à peu près de même âge. Prendre ses mesures pour réussir dans une affaire ; prendre bien ses ?nesures ; prendre de fausses mesures ; il n'y a point de mesures à prendre avec des esprits fourbes ; il a rompu toutes mes mesures ; garder des inesures ; il ne garde point de mesures. On dit aussi : garder toutes les bienséances.
Honneur^ honnêteté^ honnêtetés, honnête, maU honnête^ honnêtement, régnent fort dans le langage d'aujourd'hui. Il a de V honneur, il a beaucoup à' honneur, il a bien de V honnêteté, il m'a fait bien des honnêtetés ; cela est bien honnête, pour dire : cela est fort obligeant, fort généreux, fort civil ; cela est malhonnête, pour dire le contraire ; c'est un malhonnête homme ; un procédé honnête ;
c'est une personne avec qui il faut prendre une conduite plus honnête ; des sentiments honnêtes^ il a agi en cela fort honnêtement.
Comme il n'y a pas fort longtemps qu'on dit : faire des honnêtetés^ il n'y a pas aussi fort longtemps qu'on dit : faire des amitiés ; il m'a fait mille amitiés ; faites-lui bien des amitiés de ma part. On dit aussi : faites-moi une amitié^ pour dire : faites-moi une grâce. Néanmoins en n'emploie guère ces façons de parler hors de la conversation, et elles ont lieu tout au plus dans les billets. Peut-être qu'avec le temps elles seront reçues dans toutes sortes de styles ; car vous devez remarquer en passant que, comme c'est dans la conversation que naissent d'ordinaire les termes nouveaux, ils y demeurent quand ils ne périssent pas un peu après leur naissance, ce qui leur arrive assez souvent ; ils y demeurent, dis-je, jusques à ce qu'un long usage leur fasse perdre entièrement le caractère de la nouveauté.
Vous devez encore remarquer qu'il faut user avec beaucoup de réserve, dans la conversation même, des termes qui ne font que de naître, et qu'on doit s'abstenir presque également des locutions trop vieilles et trop nouvelles, les mots et les phrases d'une langue étant à peu près comme les fruits, qui ne valent rien ni pourris ni verts, et qui ne sont point de bon goût, s'ils ne sont mûrs.
Compte et compte^' sont fort usités dans un certain sens : Je vous tiendrai compte de tout ce que vous ferez pour lui ; je mets toutes ses obligations sur mon compte ; j'ai lu le livre d'un tel, je n'y ai pas trouvé mon compte. Je compte pour rien la faveur des grands ; quand on aime bien une personne, on compte pour rien tout le reste ; vous pouvez compte}' sur moi ; je compte sur votre amitié.
Soutenir n'a pas toujours eu une signification aussi simple que celle qu'il a. On dit fort aujourd'hui : soutenir une négociation importante ; soutenir son caractère, son personnage ; soutenir la conversation ; soutenir ses paroles par ses actions ; se soutenir ; dans les grandes afflictions on a besoin de toute sa force pour se soute fur. Les vers de Desportes se soutiennent encore, pour dire : ils sont encore beaux à présent. Ce qui paraîtrait en un autre une entreprise hardie et inconsidérée est soutenu en lui par sa probité ; sa harangue, soutefiue de la vigueur de son zèle et de la réputation de sa vertu, etc., dit un bon auteur ; un discours soutenu.
Détruire, gâter y empoisonner, envenimer, sont devenus de beaux mots en devenant métaphoriques. Des gens qui se détruisent eux-mêmes par leur mauvaise conduite ; détruire une personne dans l'esprit d'une autre ; l'absence ne m'a-t-elle
point détruit dans votre cœur ? A ce que je vois, je ne suis pas encore détruit dans votre esprit ; cette modération qu'ils affectaient dans leurs paroles était détruite par leurs actions.
Ses réflexions gâtent ses premières pensées ; la Cour ne l'a point gâté. On dit dans la conversation : Vous le gâtez, en parlant d'une personne pour qui on a beaucoup de bonté ; laissez-moi faire, je ne gâterai rien ; cela ne gâtera rien.
Les médisants empoisomient, enveniment tout, jusqu'aux actions les plus innocentes ; des louanges empoisonnées ; un cœur envenimé.
Air est tout à fait du bel usage : Il a Vair d'un homme de qualité ; il a Vair noble, il a bon air, il a méchant air ; cela a méchant air ; il s'habille, il danse de bon air ; il y a dans tous ses ouvrages un air de poHtesse qui le distingue des autres ; de Vair dont il s'y prend, il réussira.
Façonner, façonnier, façon, sont d'autres mots à la mode : C'est trop façonner ; c'est une grande façonnier e ; elle a mille petites façons qui lui siéent bien ; faire des façons ; je ne fais point de façons avec vous ; agir sans façon ; il se met sans façon au nombre des beaux esprits.
— Vous pourriez, ce me semble, ajouter manière à façon, interrompit Ariste, car ce mot est aussi fort en vogue. — Il y a été beaucoup plus qu'il n'y est, répliqua Eugène. A force de dire à toute
heure : cL la belle manière, il m'a obligé de lahellc manière, il danse de la belle înanière, je l'ai grondé de la belle manière, on s'est lassé de cette « belle manière >^ et on l'a abandonné au peuple, qui le dit encore comme une belle phrase. On dit à la Cour et dans le beau monde : Il a des manières agréables ; il affecte des manières d'agir tout à fait bizarres ; il a quelque chose de rude dans sa viaîiière ; on se fait à la Cour une 7namère d'esprit qui juge plus finement des choses ; il a de l'esprit à sa manière, il a assez l'esprit de la manière d'un tel.
Cet assez est du nouvel usage. Cela est assez de mon goût ; j'entre assez dans son sentiment. Trop en est aussi : Je ne vous suis pas trop obligé de votre procédé ; je ne suis pas trop d'avis.
Entrer a plusieurs significations fines : Entrer dans le sens de quelqu'un ; entrer dans la pensée d'un auteur ; entrer dans le monde, un jeune homme qui entre bien dans le monde ; entrer en confidence avec une personne ; entrer dans les secrets, dans les plaisirs, dans les intérêts de quelqu'un ; entrer dans une affaire, pour dire : s'y engager ; entrer dans les considérations de l'avenir ; je ne veux entrer dans aucun détail avec vous ; le latin n entre guère dans le commerce du grand monde ; on a beau lui représenter, etc., il n entre point là-dedans. En parlant d'une chose qui a
contribué à la disgrâce d'une personne, on dit fort bien : il y entre un peu de cela. En parlant d'un homme qui ne dit mot en compagnie, on dit : il neutre point dans la conversation, il v\ entre dans rien.
S'embarquer a beaucoup de grâce, et est fort de la Cour dans un sens métaphorique. S'embarquer dans une affaire ; il s'est embarqué un peu légèrement, pour dire : il s'est engagé ; embarquer quelqu'un dans une entreprise périlleuse. On dit aussi depuis peu : embarquer quelque chose ; j'ai embarqué l'affaire, l'affaire est embarquée ; mais cette dernière phrase n'est pas encore fort reçue.
Les engagements du monde, prendre des engageme?its avec quelqu'un sont des termes de nouvelle création, aussi bien que partie et prendre le parti : Le meilleur parti pour moi est de faire une honnête retraite ; j'ai pris le parti de me taire; quel parti prenez-vous } pour dire : quelle résolution prenez-vous ? vous prenez le mauvais parti ; il n'y a point d'autre parti à prendre que de pousser les choses à l'extrémité.
Pousser est aussi nouveau dans une certaine signification : Pousser les gens à bout ; ne me poussez pas ; pousser une matière ; cela est trop poussé. On dit aussi : cela est outré.
Sacrifier et sacrifice sont à la mode : Sacrifier ses amis ; il m'a sacrifié ; sacrifier une personne à
une autre. J'ai vu toutes vos lettres, il m'en a fait un sacrifice ; je lui ai fait un grand sacrifice, pour dire : J'ai renoncé en sa considération à quelque chose de fort agréable ou de fort utile.
Doimer se dit depuis quelque temps en plusieurs façons fort élégantes : donner dans le sens de quelqu'un ; donner dans le galimatias. L'apostrophe est une admirable figure quand on s'en sert à propos ; tous les jeunes esprits y donnent d'abord, dit un bon auteur. Donner un méchant jour aux actions d'une personne ; donner dans le panneau ; il a dœmé dedans ; il y a donné de tout son cœur, en parlant d'une personne qui croit légèrement ; je ne donne pas là-dedans, pour dire : je ne crois pas cela ; donner à tout ; donner aux apparences. Cette dernière phrase a deux significations, l'une garder les dehors ; et l'autre, se laisser persuader par les apparences.
Je ne vous dis rien de dupe, de chapitre, àe fort et de force. Vous n'ignorez pas qu'on dit communément : Je n'en suis pas la dupe ; ne croyez pas que je sois votre dupe : il a été pris pour dupe.
Il m'a parlé longtemps sur votre chapitre ; il "est savant sur le chapitre de la guerre ; je ne vous dis rien sur ce chapitre.
Je lui ai dit des choses un peu fortes ; ce que vous dites^est un peu fort ; cela est fort. On voit peu d'amis de sa force ; il n'y a point d'homme
au Palais de sa force ; deux discours d'une même force.
Voici encore d'autres façons de parler assez nouvelles : Briller dans la conversation. Il y a des gens qui ont beaucoup d'esprit et qui n^ brillent point dans la conversation.
Etre co7itent àt soi. Je ne serais pas content de moi, si je ne vous avais servi en cette rencontre ; elle est fort contente d'elle-même, en parlant d'une femme qui a bonne opinion d'elle ; je n'ai pas mal réussi dans cette affaire, je suis assez content de moi.
Se savoir bon gré de quelque chose. Je me sais bon gré de vous avoir dit mes sentiments ; vous devez vous savoir bon gré de n'avoir point répondu à ses injures.
Rendre des soins y des assiduités ^ de bons offices à une personne. Bon office vaut mieux que service en quelques endroits. Par exemple, pour parler honnêtement à une personne d'autorité de qui l'on a besoin, il faut lui demander un bon office et non pas un service.
— Il me semble, interrompit Ariste, avoir ouï dire à des gens qui venaient de Paris : demander excuse ; je vous demande excuse. — C'est une phrase ridicule, répliqua Eugène : tout le peuple s'en sert ; mais ceux qui parlent bien demandent toujours pardon et jamais excuse.
On dit élégamment, continua-t-il, se désaccoutumer d'une personne. Quand on aime bien les gens , on ne saurait s'en désaccoutumer .
Aller, venir à ses fins. C'est un homme qui va à ses fins ; il n'y a rien qu'il ne fasse pour venir â ses fins.
Se démêler d'une affaire ; démêler une intrigue ; on ne sait comment démêler cela ; je n'ai pas encore bien démêlé les sentiments que j'ai pour vous ; je n'ai pu vous démêler dans la foule.
Distinguer les personnes de mérite, en faire distinction. On est bien aise d'être distingué ; des gens de basse naissance qui se distinguent par leur esprit et par leur savoir.
S^ attirer de l'estime, des reproches, de méchantes affaires. Je lui ai dit des choses fâcheuses ; mais il se les est attirées.
Se déchaîner^ déchaînement. Les peuples se déchaînent, sont déchaînés contre les favoris. C'est un déchaînement horrible contre lui, en parlant d'une personne dont on parle mal dans toutes les compagnies.
Raffiner, raffinement. Il raffine trop ; il ne faut pas tant raffiner sur le langage. Les raffinements de l'amour-propre, de la politique ; ce sont des raffinemeîits ridicules.
S'entêter, entêtement. Les honnêtes gens ne s'entêtent point. Nous autres, gens de livres, dit
un de nos bons auteurs, nous sommes sujets à nous entêter de ce que nous souhaitons. Un homme entêté de son mérite. C'est un furieux entêtement.
Étudier le goût, l'humeur des gens ; étudier un homme.
Savoir son monde ; savoir vivre. C'est un homme qui sait son monde ^ qui sait vivre.
Le savoir faire est encore plus nouveau. Un homme qui a du savoir faire ; il en est venu à bout par son savoir faire. Quoique ce terme exprime assez bien, les personnes qui parlent le mieux ne peuvent s'y accoutumer ; il n'y a pas d'apparence qu'il subsiste, et je ne sais même s'il n'est point déjà passé. Aussi est-il fort irrégulier, et même contre le génie de notre langue, qui n'a point de substantifs de cette nature.
On dit depuis quelques années : c^est un homme tout d'une pièce^ en parlant d'un homme qui n'a point d'adresse ni de complaisance, et qui ne sait point s'accommoder au temps ni aux personnes. C'est un homme naturel^ pour dire : un homme trop franc et un peu simple.
Je ne sais quand je parviendrai à être de vos amis ; il est enfin parvenu à lui plaire.
Il en use bien, il en use mal avec moi ; il en use le mieux du monde.
Cela me passe^ pour dire : je n'entends rien à
cela. On ne vous passera rien, pour dire : on ne vous pardonnera rien.
. Je sais bien à quoi m'en tenir ; je m'en tiens à ce que vous dites. On ne peut pas tenir contre tant d'honnêteté, contre de si bonnes raisons.
Quand on est sur ce pied-lk, quand on s'est mis sur ce pied-lk, on ne craint rien ; les choses sont sur ce pied-lk ; je ne le regarde pas sur le pied de bel esprit ; il est à la Cour sur un bon pied.
J'ai été bien mortifié de ne vous point dire adieu ; il a reçu une mortification sensible ; donner une mortification à quelqu'un. Un ambitieux mortifié.
Ses services passés vous doivent répondre de lui ; ce que vous venez de faire pour moi me répond de votre cœur.
Je ne puis me défendre de l'aimer, de le servir.
Se reprocher quelque chose. On doit être content quand on n'a rien à se reprocJier.
Cela m'est revenu de plusieurs endroits, pour dire : J'ai appris cela de plusieurs personnes. Ceux qui ont le plus étudié la langue trouvent quelque chose à dire à cette phrase ; mais elle ne laisse pas d'avoir cours.
Quand on a une fois perdu son crédit, on n'en revient pas, on a de la peine à en revenir ; je. n'en reviens pas, pour dire : je suis fort étonné.
Elle a été défaite au premier mot qu'on lui a
dit, en parlant d'une personne qui a perdu contenance. Il ne faut rien pour le défaire^ c'est-à-dire pour l'embarrasser. Des personnes dont l'une,défait l'autre, pour dire : dont l'une obscurcit le mérite de l'autre. On dit aussi : dont l'une efface l'autre.
Les apparences sont contre vous. C'est apparemment ce qu'il prétendait ; apparemment il fera, tous ses efforts pour en venir à bout.
Il est mal aisé de vous dire à combien d'usages on a mis iQytrh^ faire.
On dit tous les jours : faire des avances ; après les ava7ices qu'il a faites, je ne puis pas lui refuser mon amitié ; faire toutes les avances.
Faire une malice à quelqu'un ; elle fait milles malices agréables à ses amis.
Faire un contretemps ; il a fait un étrange contre-, temps.
Faire les premiers pas, faire les premières démarches. Ce n'est pas à moi à faire les prem.iers pas ; j'ai fait la première démarche. Faire un faux pas, une fausse démarche.
— Dit-on toujours faire figure^ poursuivit Aristc ? Faire à la Cour et dans le monde une grande, une petite, une bonne, une méchante, une belle et une pauvre figure ? — Tout cela se dit encore par quelques gens, répliqua Eugène : mais les personnes intelligentes l'évitent jusque dans la
conversation, ou ne le disent que par raillerie.
Tout le monde dit : se faire hormeury se faire un mérite de quelque chose. Il se fait honneur de l'amitié d'un tel. Il se fait honneur d'avoir parlé hardiment. Je ne prétends pas me faire un mérite de cela auprès de vous.
Se faire des plaisirs ^ des chagrins. Je me fais de grands plaisirs de peu de chose ; il se fait des chagrins de tout.
Se faire des affaires ^ pour dire : se causer de l'embarras, s'attirer des déplaisirs. Il y a des gens qui se font des affaires de gaieté de cœur. Vous vous êtes fait une affaire ; je me suis fait sans y penser une méchante affaire. On dit dans la conversation : c'est une affaire, pour dire : c'est une chose difficile ; ce n'est pas une affaire, pour dire : c'est une chose aisée.
Vous voyez que je vous dis confusément et sans aucun ordre tout ce que ma mémoire me présente. — Comme toutes ces façons de parler n'ont nulle liaison entre elles, répondit Ariste, il importe peu quel ordre on leur donne. — Cette façon de parler, 71' ont nulle liaison, est fort usitée et digne de remarque, poursuivit Eugène.
On dit dans le discours familier et on écrit dans le beau style : Je n'ai fiulle aliaire, il n'a ?iulle lidélité, il n'a nulle application. Ces deux négatives, qui n'affirment pas comme en latin, ont de la
grâce et s'accommodent à notre langue, qui aime deux négatives ensemble ^, selon une des remarques de Vaugelas. Ainsi nous disons élégamment : je ne nie pas que je ne l'aie dit.
Ces mots fâcheux^ misérable^ aisé, régulier^ comédien, flatté, touché, touchant, entendu, habile, sont nouveaux dans le sens et dans le tour qu'on leur donne quelquefois.
C'est un fâcheux ; le monde est plein de fâcheux ; les fâcheux.
C'est un misérable, pour dire : c'est un homme sans mérite ; cela est misérable, en parlant d'un ouvrage qui ne vaut rien.
Un esprit aisé ; des vers aisés ; une taille aisée.
Traits du visage réguliers ; les civilités les plus régulières ne sont pas les plus obligeantes ; un ami régulier ; une femme régulière. Ecrire à quelqu'un régulièrement toutes les semaines.
C'est un grand comédien, en parlant d'un homme dissimulé qui joue plusieurs personnages. On dit aussi : jouer la comédie, pour dire : n'agir pas sincèrement. •
Portrait flatté ; touché hardiment. Il y a dans cet ouvrage des endroits délicatement touchés.
Une lettre tendre et touchante ; une personne qui a quelque chose de fort touchant ; des manières touchantes.
Un bâtiment bien entendu ; cela est mal entendu^ Entr. Ar. 7
en parlant d'une chose faite sans art et contre les règles ; tout y était merveilleusement entendu, en parlant d'un fe.stin. Une personne entendue^ pour dire : intelligente et habile.
Habile a presque changé de signification. On ne le dit plus guère pour dire : docte et savant ; et on entend par un homme habile un homme adroit et qui a de la conduite. Malhabile est un mot nouveau qui signifie le contraire.
Ajoutez à cela solide, essentiel, réel. Un ami solide ; un homme essentiel ; des empêchements réels, pour dire : véritables.
Pénétration, naissance, naturel, ouverture, société, attachement, fête sont de notre temps, de la manière dont on s'en sert.
Homme d'une grande pénétration ; il a beaucoup de pénétration.
Il n'y a personne qui ait -une plus belle naissance pour les affaires ; il a une heureuse naissance, pour dire : il est bien né, il a de bonnes inclinations.
Il a beaucoup de naturel pour l'éloquence ; c'est iin beau 7iaturel, pour dire : c'est un beau génie ; Cicéron a plus de naturel que Démosthène.
Donner des ouvertures à quelqu'un dans une affaire ; il a de grandes ouvertures pour les sciences.
Une société de personnes agréables ; il est de notre société ; ils sont de même société, en parlant de personnes qui se voient souvent.
LA LANGUE FRANÇAISE 9g
Il a un attachement y pour dire : il aime une personne ; il a vécu jusqu'à cette heure sans atiacheme?it, pour dire ; sans rien aimer.
ha fête de Versailles ; donner une ftle. Ce mot mot est devenu profane, comme vous voyez. Voilà jusqu'où va le caprice et la tyrannie de l'usage. Il ne se contente pas de choquer souvent les règles de la grammaire et de la raison ; il ose même violer quelquefois celles de la piété. Après tout, je ne m'étonne pas trop de ce qu'un mot consacré à la religion a été profané de la sorte. Nous faisons bien d'autres profanations que celle-là. Mais je m'étonne fort de ce que trois ou quatre mots hyperboliques ont cours dans le langage ordinaire, nonobstant l'aversion que nous avons pouîr l'hyperbole. Je meurs d'envie,/^ meurs de peur, fenrage se disent à toute heure pour je désire, je crains fort, je suis fâché. Je meurs d'envie de le voir ; je mourais d'envie de savoir de vos nouvelles ; je meurs de peur qu'il n'ait pas reçu mon billet ;je mourais de peur qu'il ne fût parti. J'enrage d'avoir été pris pour dupe ; j'enrage de voir des ignorants qui décident.
Infiniment et étetmellement sont communs : Il a de l'esprit infiniment. Ils sont éternellement ensemble. A quoi on peut ajouter étrangement et admirablement : Je suis étrangement en peine. Cela vous sied admirablement.
il y a bien d'autres expressions nouvelles dont je ne puis pas me souvenir, sans parler de celles qu'on nomme précieuses, et qui ne sont pas tant de notre langue que de quelques femmes qui, pour se distinguer du commun, se sont fait un jargon particulier.
Mais, outre les richesses que notre langue a de son fonds, elle en a encore d'ailleurs. Elle emprunte tous les jours plusieurs mots des langues étrangères, comme les langues étrangères en empruntent d'elle. Car il y a eu de tout temps une espèce de trafic entre les langues, de même qu'ily en a entre les peuples ; et la nôtre ressemble en quelque façon à ces gentilshommes de certaines provinces privilégiées, lesquels, étant fort à leur aise, ne laissent pas d'augmenter leur revenu par la voie du commerce, sans que cela déroge en rien à leur noblesse ni à leur honneur.
Au reste, la langue française est riche non seulement en paroles, mais aussi en choses ; c'est-àdire qu'on trouve dans ses livres ce qu'il y a de plus excellent dans les sciences. Les traductions qu'on a faites en notre langue depuis quelques années nous rendent propres toutes les richesses des Grecs et des Latins. Les grands maîtres à qui nous devons ces traductions ont été si heureux à copier les anciens qu'on peut dire que les copies ne cèdent point aux originaux ; et pour moi, si je
LA LANGUE FRANÇAISE lOI
ne craignais de scanîlaliser les doctes, je ne ferais nulle difficulté de préférer V Alexandre de Vaugelas -'■ à celui de Quinte-Curce. "L'Apologétique ^ de Tertullien a dans le français une pureté et des grâces qu'il n'a pas dans le latin. Thucydide, Lucien et Tacite ne sont guère plus beaux en leurs langues qu'en la nôtre. Vous savez ce qu'un honnête homme de nos amis a dit de celui qui les a fait parler français ^.
L'illustre d' Ahlancourl repose en ce tombeau ; So7i génie à son siècle a servi de flambeau ; Dans ses jamcux écrits toute la France admire Des Grecs c^' des Romains les précieux trésors. A sa perte, on ne saurait dire Qui perd le plus, des vivants eu des morts.
Ajoutez à toutes nos traductions tant d'ouvrages composés par nos meilleures plumes sur les matières les plus solides et les plus sublimes ; tant de livres où la philosophie n'a rien de barbare, où tout est fleuri, jusqu'aux questions les plus épineuses.
Les Caractères des passions, VArt de connaître les hommes, les traités de la Lumière, de VIris, du Débordemejit du Nil^, etc., nous découvrent des secrets qui ont été cachés à Platon et à Aristote. Le Discernement de Vùm^ et du corps et le Discours physique de la Parole sont fort curieux et fort bien écrits : celui ^ qui a donné ces deux livres au
public a beaucoup de pénétration et de politesse.
Outre les traités savants qui paraissent tous les jours en notre langue, il se fait en plusieurs endroits des conférences et des assemblées savantes, où l'on traite de toutes sortes de matières, si bien qu'un Français peut aisément acquérir toutes les belles connaissances, sans autre secours que celui de sa langue naturelle. Ainsi, comme la France est si abondante en toutes choses que nous n'avons que faire des autres nations pour vivre, la langue française est si riche en toutes sortes de livres que nous n'avons pas besoin des autres langues pour être savants. Dites après cela que c'est une pauvre langue que la nôtre.
— Vous ne sauriez au moins nier, dit Aristc, que ce ne soit une langue fort changeante, puisque nous changeons de langage presque aussi souvent que de modes. Car enfin non seulement nous ne parlons pas comme parlaient Hugues Capet et saint Louis, mais nous ne parlons pas même comme parlaient François l^^ et Henri le Grand. Si nos ancêtres revenaient au monde, nous ne les entendrions pas ; il leur faudrait des truchements pour s'expliquer ; et la pitié est qu'ils auraient de la peine à en trouver parmi nous. Ils seraient plus étrangers en France que ne sont les Polonais et les IMoscovites. Les auteurs les plus polis des
derniers règnes nous font pitié. Les ouvrages qui ont été les délices et l'admiration de la vieille Cour sont le rebut des provinces et du peuple. Les mots et les phrases de ce temps-là sont comme ces habits antiques, dont on ne se sert que dans les mascarades et dans les ballets. Il se fait à toute heure des changements dans la prononciation, dans l'orthographe et dans le style. L'usage, qui est le roi ou le tyran des langues vivantes, est en France le maître du monde le plus impérieux et le plus bizarre. Il abolit souvent de bons mots sans raison ; il en établit quelquefois de mauvais contre la raison même ; il autorise jusqu'à des solécismes, selon la remarque de Vaugelas. En un mot la langue française tient beaucoup de la légèreté de l'humeur française ; et c'est un reproche que les étrangers nous font avec beaucoup de justice. Il n'en est pas de même de la langue italienne et de la langue espagnole. Elles se sentent en quelque manière de la constance et du flegme de leurs nations : elles ne savent ce que c'est que de changer.
— Je ne nie pas, répondit Eugène, que notre langue n'ait beaucoup changé depuis sa naissance. J'avoue même que l'ancien français a peu de rapport avec le français moderne, sinon en un point essentiel, à quoi vous n'avez peut-être pas pris garde : c'est que le langage de nos ancêtres
a beaucoup de la naïveté du nôtre, comme l'or chargé de crasse et de terre a l'essence de l'or le plus pur et le plus fin. Et cela paraît visiblement dans nos vieux auteurs qui, avec toute leur négligence, ont une naïveté admirable : de sorte qu'on prend autant de plaisir à les lire qu'à entendre un villageois de bon sens, qui parle mal à la vérité, mais qui parle naturellement. J'avouerai encore qu'au siècle passé le langage était si informe qu'il n'y avait ni choix, ni ordre, ni cadence dans les paroles, mais avec tout cela je ne puis avouer que le changement qui s'est fait dans notre langue soit un effet de la légèreté dont on nous accuse. Cela vient, à mon avis, d'un autre principe. Ce que les étrangers appellent un défaut de la langue française est la marque, ou plutôt la cause de la perfection où elle est parvenue.
Pour entendre ma pensée, il faut remonter à la source des choses dont nous parlons. Les langues ont leur naissance, leur progrès, leur perfection et même leur décadence, comme les empires. Vous savez que la langue grecque a eu ses différents âges ; qu'elle a été dans les faiblesses de l'enfance avant que d'être dans sa maturité et dans sa force ; qu'elle n'est parvenue à la perfection où elle était du temps d'Aristote, d'Isocrate et de Démosthène qu'après avoir souffert mille changements dans ses mots et dans ses phrases.
La langue latine, qui a été si longtemps la langue souveraine et universelle, a eu de faibles commencements, aussi bien que l'Empire romain. Ce n'était d'abord qu'un mélange ^ de la langue grecque et de celle du pays où les Romains s'établirent ; ou plutôt ce n'était qu'une corruption de ces deux langues. Il n'y avait rien de plus barbare, de plus rampant et de plus pauvre qu'elle, sous la domination des rois. Elle s'épura un peu dans les premiers temps de la république ; elle s'enrichit ensuite par le commerce qu'eurent les Romains avec les nations étrangères : elle changea tout à fait et se polit fort du temps de Térence, de Scipion et de Lélius, qui la cultivèrent avec beaucoup de soin. Mais son état florissant fut au temps de Cicéron et sous le règne d'Auguste.
Voilà à peu près le destin de notre langue. Ce n'était dans son origine qu'un misérable jargon, demi-gaulois, demi-latin et demi-tudesque. Dès que les Romains se furent rendus maîtres des Gaules ^, la langue romaine commença à y avoir cours, non seulement parmi Jes honnêtes gens, mais aussi parmi le peuple, soit que cela vînt de la complaisance des vaincus, qui crurent ne pouvoir se rendre agréables aux victorieux qu'en tâchant de parler leur langage, soit que ce fût un effet de la nécessité et de l'intérêt, les sujets ne pouvant avoir d'accès auprès de leurs maîtres