‹ Entretiens d'Ariste et d'Eugène, par le père Bouhours;Chapitre 31 sur 33 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

MONSIEUR, Vous verrez dans cette lettre de quelle manière notre auteur juge des autres auteurs, et je crois

(à) Ce n’est pas Bouhours qui le dit, c’est Balzac. Bouhours se contente de le rapporter,

que vous avouerez aussi bien que moi qu'il y a dans les jugements qu’il prononce une briéveté d’oracle, avec une netteté sans pareille.

Balzac, dit-il en un mot, #7 faut le lire et ne pas trop limiter.

Voiture, son style n’est pas toujours fort exact ni fort châtié. |

Costar, sa défense de Voiture est son chef-d'œuvre, ses autres livres ne sont pas si fins n1 si corrects que celui-la.

D’Ablancourt et La Chambre, tout ce qu'ils ont mis en lumière mérite fort d’être lu.

Voilà, Monsieur, qui est court et clair autant qu'il peut l'être. Mais je connais de fort honnêtes gens qui disent que cela devait être un peu moins clair et un peu plus long, parce qu’il n’est pas toujours nécessaire de dire si promptement ni si ouvertement ce que l’on pense, comme quand il dit un peu après, en parlant du secrétaire de l’Académie : 2! y a dans tout ce qu'il fait un air d'honnête homme qui me plaît infiniment. On n’en doute point, et le secrétaire de l’Académie plaît à bien d’autres. On ne reprochera pas à l’auteur d’avoir trop d’estime pour un homme qui mérite celle de toutes les personnes qui le connaissent, mais c’est qu’enfin les façons de parler dont cet auteur se sert : cela me plaît, cela ne me plaît pas, ne sauraient jamais plaire au public, et il est assez

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difficile de s’imaginer qu’un honnête homme qui aurait ainsi parlé à un ami particulier prît plaisir ensuite de le redire à toute la terre dans une impression publique. Car enfin entre amis, où les paroles doivent être aussi libres que les pensées, ce n’est qu'une liberté honnête et permise ; mais en public et quand tout le monde en est témoin,

c'est une conduite qu'il serait assez difficile d’ac-

corder avec la modestie.

C’est ainsi qu'ils raisonnaient, et je leur fis cette objection. Je pense, Messieurs, que vous ne prenez pas garde que c’est ici un entretien familier, où les choses doivent être dites familièrement et que sans cela 1l ne serait point ce qu'il est.

Le grand mal, me répondirent-ils en riant, que

cet entretien ne fût pas si familier et qu'il fût un peu plus raisonnable ! I] faut avouer, poursuivirentils, que vous avez là une admirable pensée, comme s’il était permis d’être moins discret en dialogue qu’en toute autre manière d'écrire, sous prétexte que l’on fait dire ses propres pensées à deux per-

sonnes imaginaires qui n’ont jamais été ! On sait:

bien que ces fictions sont permises, qu’elles sont même ingénieuses et que les plus grands hommes de l’antiquité s’en sont servis, mais leur usage ne doit être que pour dire les choses avec plus de faci-

lité, plus de netteté, plus d'agrément, mais non pas:

pour les dire avec moins de discrétion et de retenue.

C'était, Monsieur, le sentiment de ces personnes-là, mais vous savez que chacun a le sien, et ce n’est pas là celui de notre auteur, qui continue toujours comme 1l a commencé. L'Histoire de l’Académie française, dit-il, est un des hvres que j'aime le plus. Le discours sur les œuvres de Sarrasin est une très belle chose. Et pourquoi cela ? Parce que répond-il, je l'ai lu plusieurs fois et l'ai toujours lu avec plaisir. Pour moi, j'aimerais autant dire : Car tel est notre plaisir. Aussi bien, ajoutait un de ces Messieurs, son plaisir lui tient lieu de raison. Il ne cite que cela et il ne parle pas même de l’approbation publique qu’ont eue les livres qui lui plaisent. Quelle façon de juger, continuaient-ils, toute absolue et indépendante de toute raison ! J'avais beau leur représenter que, dans les matières qui ne touchent point l'État ni la religion, on est assez libre de dire ce que l’on veut. Il est vrai, me répliquaient-ils, que cela n’est pas défendu par les lois du royaume, sous peine d’être traité comme hérétique ou séditieux, mais certainement l'honnêteté et la bienséance, qui sont des lois naturelles, le défendent sous peine de passer pour peu discret et peu retenu. Et enfin, quoi que l’on prétende et que l’on objecte, on sait bien que les esprits sages et judicieux mettent toujours une très grande différence entre penser les choses et les dire.

Les pensées sont secrètes, me disaient ces mêmes personnes, elles sont intérieures, cachées au fond de l'esprit qui les forme, inconnues à tous les autres. Enfin on pense dans soi, on pense pour soi, et alors on peut agir avec toute liberté, sans considérer autre chose que le vrai et le faux. Car le seul devoir que l’homme est obligé de se rendre à soi-même quand 1l pense, c’est de tâcher à ne point tomber dans l’erreur d’un faux jugement ; mais, lorsqu’après avoir pensé il s’agit de parler et de se faire entendre aux autres, ce n’est point assez que les choses que l’on veut dire soient conformes à la vérité, 1l faut encore qu’elles soient proportionnées aux temps, aux lieux, aux personnes et à toutes les circonstances qui forment la bienséance, cette vertu si nécessaire à ceux qui parlent ou qui écrivent.

Ils m'en dirent encore bien davantage, mais il faut que je me hâte de vous nommer les auteurs que le nôtre approuve à peu près de la même sorte que les précédents.

L'auteur de la préface qui a été depuis peu mise au commencement des œuvres de Balzac.

L'auteur de la préface de la nouvelle traduction de l'Énéide. |

L'auteur des Réflexions ou Maximes morales.

L'auteur du discours qui a été mis «? la tête de ces Réflexions.

LE à DS RE RE SC US RE AD LE 10 D MD D eV APPENDICE 229

L'auteur des Conversations qui parurent l'an passé.

L'auteur des œuvres que nous avons attendues longtemps et dont les Plaidoyers sont la principale partie.

L'auteur de la Préface d'un de ses amis sur de fort beaux Panégyriques.

L'auteur de l'Histoire sainte sur le Nouveau Testament.

L'auteur des Observations sur les poèmes d’'Homère et de Virgile.

À l'entendre ainsi proclamer tant de noms différents, il semble, dit-on, que l’on est à la tragédie de quelque collège et que l’on voit sur le théâtre cet auteur régent qui donne les prix au son de la trompette.

Voici encore quelques livres qu’il nomme et qu'il approuve de même : La morale du sage.

L’apologétique de Tertullien. Le discernement de l'âme et du corps. Le discours physique de la parole. Les actions publiques d’un célèbre prédicateur. La guide des pécheurs de Grenade, par Girard. Les paraphrases sur les Epîtres de saint Paul.

Hé ! comment, me dit un de mes amis, a-t-il pu mettre ce dernier livre avec les autres ?

Pourquoi non ? lui disje. N'est-ce pas un excellent livre, et qui a une grande réputation? Ce n'est point pour cela, me répliqua-t-il, mais

parce qu'il a eu le malheur de ne plaire pas à une personne que l’auteur cite et qu’il appelle un des plus judicieux critiques de notre temps. Cependant ce critique si judicieux soutient positivement que le livre des Paraphrases sur saint Paul ne mérite pas d’être nommé l'ouvrage d’un homme, mais d’une petite femme, mulierculae, et, par conséquent il faut de nécessité ou que ce livre ne soit pas bon ou que le critique ne soit pas judicieux. L’un et l’autre est également contre notre auteur et c’est à lui de s’en défendre comme il pourra.

Cependant on trouve que cette petite contradiction ne lui vient point mal à propos dans le même temps que, s’érigeant en juge souverain de tous les auteurs, il s’imagine mettre les uns dans le temple de la gloire et effacer les autres de la mémoire des hommes, selon qu'il les écrit ou qu’il ne les écrit pas dans son livre.

Voilà justement comme doit agir un homme qui veut se faire dire ses vérités. Car, après qu'il a ainsi prononcé son jugement et qu'il a réglé et arrêté à son gré le nombre de ses bons auteurs, alors le public, qui vient là-dessus et qui ne voit pas tous ceux pour qui il a de l’estime, ne manque point de s’en prendre au juge prétendu et d’en dire librement sa pensée. On demande pourquoi il n'a pas nommé tels et tels livres, Où est, dit-on,

celui-ci ? où est celui-là ? Il n’a pas seulement parlé de ce catéchisme si estimé où le grand cardinal de Richelieu a écrit les plus profonds mystères de la relig'on avec tant de netteté et d’éloquence.

Il ne dit rien des œuvres de M. le Garde des Sceaux Du Vair, à qui la langue française est redevable de tant d’ornements.

Il a supprimé l'Histoire de Henri le Grand par M. de Péréfixe, archevêque de Paris, où la vérité parle avec une éloquence digne de-la vérité.,

Il n’a pas marqué les plaidoierie;s de M. Le Maître, ni ces fameux panégyriques qui ont été admirés de toute la France et qui dureront autant que le nom du grand Chancelier pour qui ils ont été faits. Il n’a rien dit non plus ni des belles traductions de M. Giry, ni des savants discours de M. Sillon, ni de tant de beaux ouvrages de ces Messieurs de l’Académie, ni même des sentiments de cette illustre compagnie sur le Cid, et, comme s’il était jaloux et ennemi de la gloire de la France, il ne nomme que dix ou douze auteurs dans un siècle où elle a produit un si grand nombre d’excellents hommes en toutes sortes de sciences. Aprèsftela vous pouvez juger si l’on parle librement d’un faiseur de catalogue et si l’on fait difficulté de l’appeler de tous les noms qu'il mérite. | . Pour moi, à vous dire vrai, j'ai toujours regardé

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cette entreprise de juger ainsi publiquement et absolument comme un moyen de ne plaire à personne ni même à ceux qu'on loue. Et en effet, ce n’est pas, ce me semble, un grand plaisir pour un homme d’esprit d'entendre un nouvel auteur qui lui dit avec je ne sais quel air : Ce que vous faites me plaît infiniment. Ÿe serais d'avis qu'on lût la préface que vous avez écrite. Cet ouvrage est votre chef-d'œuvre, les autres ne sont pas si fins ni si corrects. Car voilà comme loue notre auteur, et en vérité on se passe bien aisément de telles louanges.

Que pensez-vous, dit-il, de ces sohtaires qui ont tant écrit depuis vingt ans ? Tout le monde sait de qui il entend parler et il ne sert de rien ici d’en savoir davantage ni d'examiner s’il y a quelque cause particulière qui l’oblige de les critiquer plutôt que d’autres. Je ne m’en mets nullement en peine ; je n’examine que son livre, et ce que je ne trouve point là, je ne le cherche point ailleurs.

Voici donc comme il se répond à lui-même : Ÿe lour fais justice, dit-il, car il la faut faire à tout le monde. Ce car 1l la faut faire à tout le monde donne une méchante idée. On dirait que l’auteur ne leur fait justice que malgré lui et que, s’il était Sermis de ne la pas faire à tout le monde, il serait fort aise de s’en dispenser à leur égard. Je n’examine point cela par les maximes de la morale, mais vous m'avouerez que, selon les règles de la critique,

l’auteur a fait une faute de n’avoir pas caché sa passion, parce que jamais une passion ne doit paraître dans un jugement.

Il s'attache ensuite à critiquer la traduction de l’Imitation de Fésus-Christ et je ne veux pas dire absolument qu’il n’a pas dû le faire ; mais, puisqu'il y a tant d’autres livres qui s’offraient à lui sur toutes sortes de matières, on ne peut pas douter qu'il n’eût mieux fait de ne toucher point à celuici et de le laisser tout entier à la piété publique.

Que si l’on veut absolument en venir à la critique, on doit au moins y garder une grande modération et ne traiter qu'avec respect des mots qui sont en quelque façon consacrés par la sainteté des choses qu’ils signifient. On ne saurait alors trop considérer que les différents sujets demandent des expressions différentes et que, s’il y a selon l’auteur des façons de parler qui sont propres à la conversation, il peut à plus forte raison y avoir aussi des manières de s’exprimer particulièrement destinées à la dévotion. |

Je vous puis assurer, Monsieur, que je ne vous écris rien en tout cela que je n’aie appris des plus honnêtes gens. Et c’est pourquoi je ne conçois point ce que l’auteur trouve à redire à ces expressions : conserver son âme dans la privation des douceurs, rendre son âme vide de l'affection de toutes les créatures, et quelques autres semblables qui

sont les plus simples dont on se puisse servir dans la dévotion et dans la théologie mystique.

Je demande aussi à des personnes d’esprit et même de l’Académie quel mal il y a dans ces autres mots que l’auteur condamne : resserrement, déchirement, brisement, obscurcissement, attiédissement, enivrement, et ils me répondent que ce sont de fort bons mots, qu’ils sont fort propres, même dans les matières physiques et encore plus dans les choses morales, parce qu’ils expriment tout à fait bien les différents états du cœur humain, qui est le principal sujet de la morale. |

Que s’il y a quelques autres mots à quiil manque un peu d’usage, ce n’est pas, ce me semble, un s1 grand sujet de raillerie et d'exclamation. Des personnes habiles trouvent des mots nouveaux fort raisonnables et bien pleins de sens, ils les exposent au public et les hasardent pour tâcher d’enrichir la langue. Y a-t-il là quelque chose qui mérite que l’auteur s’écrie publiquement : Bon Dieu ! quelle façon de parler ! quel langage l'‘cela m'est insupportable, et tout ce qu’une précieuse ROUEFALE dire ?

On sait bien que dans les langues il faut que la raison cède à l’usage, mais cela n'empêche pas qu'on ne puisse aussi essayer peu à peu. d'y accommoder l’usage à la raison, puisque sans cela les langues ne peuvent jamais être parfaites.

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