‹ Entretiens d'Ariste et d'Eugène, par le père Bouhours;Chapitre 8 sur 33 · DT · texte numérisé non relu

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LA LANGUE FRANÇAISE 87 point détruit dans votre cœur ? À ce que je vois, je ne suis pas encore détruit dans votre esprit ; cette modération qu'ils affectaient dans leurs paroles était détruite par leurs actions.

Ses réflexions gétent ses premières pensées ; la Cour ne l’a point gâté. On dit dans la conversation : Vous le gâtez, en parlant d’une personne pour qui on a beaucoup de honté ; laissez-moi faire, je ne gdterai rien ; cela ne gétera rien.

Les médisants empoisonnent, enveniment tout, jusqu'aux actions les plus innocentes ; des louanges empoisonnées ; Un CŒUT envenimé.

Air est tout à fait du bel usage : Il a l'air d’un homme de qualité ; il a l'air noble, il a bon air, il a méchant air ; cela a méchant arr ; il ‘s’habille, il danse de bon air ; il y a dans tous ses ouvrages un &r de politesse qui le distingue des autres ; de l'air dont il s’y prend, il réussira.

Façonner, façonnier, façon, sont d’autres mots à la mode : C’est trop façonner ; c’est une grande façonnière ; elle a mille petites façons qui lui siéent bien ; faire des façons ; je ne fais point de façons avec vous ; agir sans façon ; il se met sans façon au nombre des beaux esprits.

— Vous pourriez, ce me semble, ajouter s1awière à façon, interrompit Ariste, car ce mot est aussi fort en vogue. — Il y a été beaucoup plus qu’il n’y est, répliqua Eugène. A force de dire à toute

heure : d la belle manière, 1 m'a obligé de la belle mantère, 1l danse de la belle manière, je l'ai grondé de la belle maniere, on s’est lassé de cette « belle manière », et on l’a abandonné au peuple, qui le dit encore comme une belle phrase. On dit à la Cour et dans le beau monde : Il a des manières agréables ; il affecte des mamières d’agir tout à fait bizarres ; il a quelque chose de rude dans sa nanière ; on se fait à la Cour une manière d'esprit qui juge plus finement des choses ; il a de l’esprit à sa manière, il a assez l’esprit de la manière d’un tel.

Cet assez est du nouvel usage. Cela est assez de mon goût ; j’entre assez dans son sentiment. Trop en est aussi : Je ne vous suis pas trop obligé de votre procédé ; je ne suis pas #rop d’avis.

Entrer a plusieurs significations fines : Entrer dans le sens de quelqu'un ; entrer dans la pensée d'un auteur ; entrer dans le monde, un jeune homme qui entre bien dans le monde ; entrer en confidence avec une personne ; entrer dans les secrets, dans les plaisirs, dans les intérêts de quelqu'un ; entrer dans une affaire, pour dire : s’y engager ; entrer dans les considérations de l’avenir ; je ne veux entrer dans aucun détail avec vous ; le latin n'entre guère dans le commerce du grand monde ; on a beau lui représenter, etc., il n’entre point là-dedans. En parlant d’une chose qui a

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LA LANGUE FRANÇAISE 89 contribué à la disgrâce d’une personne, on dit fort bien : il y entre un peu de cela. En parlant d’un homme qui ne dit mot en compagnie, on dit :

il n'entre point dans la conversation, il n’entre dans rien.

S’embarquer a beaucoup de grâce, et est fort de la Cour dans un sens métaphorique. S’embarquer dans une affaire ; il s’est embarqué un peu légèrement, pour dire : 1l s’est engagé ; embarquer quelqu'un dans une entreprise périlleuse. On dit aussi depuis peu : embarquer quelque chose ; j'ai embarqué V'affaire, l'affaire est embarquée ; mais cette dernière phrase n’est pas encore fort reçue.

Les engagements du monde, prendre des engagements avec quelqu'un sont des termes de nouvelle création, aussi bien que parti, et prendre le parti : Le meilleur parti pour moi est de faire une honnête retraite ; j'ai pris le parti de me taire; quel parti prenez-vous ? pour dire : quelle résolution prenez-vous ? vous prenez le mauvais parti ; il n’y a point d’autre parti à prendre que de pousser les choses à l’extrémité.

Pousser est aussi nouveau dans une certaine signification : Pousser les gens à bout; ne me poussez pas ; pousser une matière ; cela est trop poussé. On dit aussi : cela est outré.

Sacrifier et sacrifice sont à la mode : Sacrifier ses amis ; 1] m'a sacrifié ; sacrifier une personne à

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une autre. J’ai vu toutes vos lettres, il m'en a fait un sacrifice ; je lui ai fait un grand sacrifice, pour dire : J’ai renoncé en sa considération à quelque chose de fort agréable ou de fort utile.

Donner se dit depuis quelque temps en plusieurs

façons fort élégantes : donner dans le sens de quelqu’un ; donner dans le galimatias. L’apostrophe est une admirable figure quand on s’en sert à propos ; tous les jeunes esprits y donnent d’abord, dit un bon auteur. Donner un méchant jour aux actions d’une personne ; donner dans le panneau ; il a donné dedans ; il y a donné de tout son cœur, en parlant d’une personne qui croit légèrement ; je ne donne pas là-dedans, pour dire : je ne crois pas cela ; donner à tout ; donner aux apparences. Cette dernière phrase a deux significations, l’une garder les dehors ; et l’autre, se laisser persuader par les apparences.

- Je ne vous dis rien de dupe, de chapitre, de fort et de force. Vous n’ignorez pas qu’on dit communément : Je n’en suis pas la dupe ; ne croyez pas que je sois votre dupe : il a été pris pour dupe.

Il m'a parlé longtemps sur votre chapitre ; il est savant sur le chapitre de la guerre ; je ne vous dis rien sur ce chapitre.

Je lui ai dit des choses un peu fortes ; ce que vous dites est un peu fort ; cela est fort. On voit peu d’amis de sa force ; il n’y a point d'homme

Le

au Palais de sa force ; deux discours d’une même force.

Voici encore d’autres façons de parler assez nouvelles : Briller dans la conversation. Il y à des gens qui ont beaucoup d'esprit et qui ne brillent point dans la conversation.

Etre content de soi. Je ne serais pas content de moi, si je ne vous avais servi en cette rencontre ; elle est fort contente d'elle-même, en parlant d’une femme qui a bonne opinion d’elle ; je n’ai pas mal réussi dans cette affaire, je suis assez content de moi.

5e savoir bon gré de quelque chose. Je me sais bon gré de vous avoir dit mes sentiments ; vous devez vous savoir bon gré de n’avoir point répondu à ses injures. |

Rendre des soins, des assiduités, de bons offices à une personne. Bon office vaut mieux que service en quelques endroits. Par exemple, pour parler honnêtement à une personne d’autorité de qui l'on a besoin, il faut lui demander un bon office et non pas un service.

— I] me semble, interrompit Aribtes avoir oui dire à des gens qui venaient de Paris : demander excuse ; je vous demande excuse. — C’est une phrase ridicule, répliqua Eugène : tout le peuple s'en sert ; mais ceux qui parlent bien demandent toujours pardon et jamats excuse.

On dit élégamment, continua-t-il, se désaccoutumer d’une personne. Quand on aime bien les gens , on ne saurait s’en désaccoutumer.

Aller, venir à ses fins. C’est un homme qui va à ses fins ; il n’y a rien qu’il ne fasse pour venir a ses fins.

Se déméler d’une affaire ; déméler une intrigue ; on ne sait comment déméler cela ; je n’ai pas encore bien démélé les sentiments que j'ai pour vous ; je n'ai pu vous déméler dans la foule.

Distinguer les personnes de mérite, en faire distinction. On est bien aise d’être distingué ; des gens de basse naissance qui se distinguent par leur esprit et par leur savoir.

S’attirer de l’estime, des reproches, de méchantes affaires. Je lui ai dit des choses fâcheuses ; mais il se les est attirées.

Se déchaïîner, déchaïnement. Les peuples se déchaïînent, sont déchaînés contre les favoris. C’est un déchaînement horrible contre lui, en parlant d’une personne dont on parle mal dans toutes les compagnies.

Raffiner, raffinement. X\ raffine trop ; il ne faut pas tant raffiner sur le langage. Les raffinements de l’amour-propre, de la politique ; ce sont des raffinements ridicules.

S’entêter, entétement. Les honnêtes gens ne

s’entêtent point. Nous autres, gens de livres, dit

Ce

un de nos bons auteurs, nous sommes sujets à nous entêter de ce que nous souhaitons. Un homme entété de son mérite. C’est un furieux entétement.

Étudier Le goût, l'humeur des gens ; étudier un homme.

Savoir son monde ; savoir vivre. C’est un homme qui sait son monde, qui sait vivre.

Le savoir faire est encore plus nouveau. Un homme qui a du savoir faire ; il en est venu à bout par son savoir faire. Quoique ce terme exprime assez bien, les personnes qui parlent le mieux ne peuvent s’y accoutumer ; il n’y a pas d'apparence qu'il subsiste, et je ne sais même s’il n’est point déjà passé. Aussi est-il fort irrégulier, et même contre le génie de notre langue, qui n’a point de substantifs de cette nature.

On dit depuis quelques années : c’est un homme tout d’une pièce, en parlant d’un homme qui n’a point d’adresse ni de complaisance, et qui ne sait point s’accommoder au temps ni aux personnes. C’est un homme saturel, pour dire : un homme trop franc et un peu simple.

Je ne sais quand.je parviendrai à être de vos amis ; il est enfin parvenu à lui plaire.

Il en use bien, il en use mal avec moi ; il en wse le mieux du monde.

Cela me passe, pour dire : je n’entends rien à

cela. On ne vous passera rien, pour dire : on ne

vous pardonnera rien.

. Je sais bien à quoi m'en tenir ; je m’en fiens à ce que vous dites. On ne peut pas tenir contre tant d’honnêteté, contre de si bonnes raisons.

Quand on est sur ce pied-là, quand on s’est mis sur ce pied-là, on ne craint rien ; les choses sont sur ce pied-là ; je ne le regarde pas sur le pied de bel esprit ; il est à la Cour sur un bon pied.

J'ai été bien #ortifié de ne vous point dire adieu ; il a reçu une smortification sensible ; donner une mortfication à quelqu'un. Un ambitieux mortifié.

Ses services passés vous doivent répondre de lui ; ce que vous venez de faire pour moi me répond de votre cœur.

Je ne puis me défendre de l’aimer, de le servir:

Se reprocher quelque chose. On doit être content quand on n’a rien à se reprocher.

Cela m'est revenu de plusieurs endroits, pour dire : J'ai appris cela de plusieurs personnes. Ceux qui ont le plus étudié la langue trouvent quelque chose à dire à cette phrase ; mais elle ne laisse pas d’avoir cours.

Quand on a une fois perdu son crédit, on n’en revient pas, on a de la peine à en revemr ; je n’en reviens pas, pour dire : je suis fort étonné.

. Elle a été défaite au premier mot qu’on lui a

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dit, en parlant d’une personne qui a perdu contenance. Il ne faut rien pour le défaire, c’est-à-dire pour l’embarrasser. Des personnes dont l’une défait l’autre, pour dire : dont l’une obscurcit le mérite de l’autre. On dit aussi : dont l’une efface l’autre.

Les apparences sont contre vous. C’est apparemiment ce qu’il prétendait ; apparemment il fera tous ses efforts pour en venir à bout.

Il est mal aisé de vous dire à combien d’usages on a mis le verbe faire.

On dit tous les iours : faire des avances ; après les avances qu’il a faites, je ne puis pas lui refuser mon amitié ; faire toutes les avances.

Faire une malice à quelqu'un ; elle fait mille malices agréables à ses amis.

Faire un contretemps ; il a fait un étrange coutretemps.

Faire les premiers pas, faire les premières démarches. Ce n’est pas à moi à faire les premiers pas ; j'ai fait la première démarche. Faire un faux pas, une fausse démarche.

— Dit-on toujours faire figure, poursuivit Ariste ? Faire à la Cour et dans le monde une grande, une petite, une bonne, une méchante, une belle et une pauvre figure ? — Tout cela se dit encore par quelques gens, répliqua Eugène ; mais les personnes intelligentes l’évitent jusque dans la

conversation, ou ne le disent que .par raillerie.

Tout le monde dit : se faire honneur, se faire un mérite de quelque chose. Il se fait honneur de l’amitié d’un tel. Il se fait honneur d’avoir parlé hardiment. Je ne prétends pas me faire un mérite de cela auprès de vous.

Se faire des plaisirs, des chagrins. Je me fais de grands plaisirs de peu de chose ; il se fait des chagrins de tout.

Se faire des affaires, pour dire : se causer de l'embarras, s’attirer des déplaisirs. Il y a des gens qui se font des affaires de gaieté de cœur. Vous vous êtes fait une affaire ; je me suis fait sans y penser une méchante affaire. On dit dans la conversation : c’est une affaire, pour dire : c’est une chose difficile ; ce n’est pas une affaire, pour dire : c'est une chose aisée.

Vous voyez que je vous dis confusément et sans aucun ordre tout ce que ma mémoire me présente. — Comme toutes ces façons de parler n'ont nulle liaison entre elles, répondit Ariste, il importe peu quel ordre on leur donne. — Cette façon de parler, n’ont nulle haison, est fort usitée et digne de remarque, poursuivit Eugène.

On dit dans le discours familier et on écrit dans le beau style : Je n'ai nulle affaire, il n’a nulle fidélité, 1l n’a sulle application. Ces deux négatives, qui n’afhrment pas comme en latin, ont de la

grâce et s’accommodent à notre langue, qui aime deux négatives ensemble !, selon une des remarques de Vaugelas. Ainsi nous disons élégamment : je ne nie pas que je ne l’aie dit.

Ces mots fécheux, misérable, aisé, régulier, comédien, flatté, touché, touchant, entendu, habile, sont nouveaux dans le sens et dans le tour qu’on leur donne quelquefois.

C’est un fdcheux ; le monde est plein de fécheux ; les fécheux.

C’est un misérable, pour dire : c’est un homme sans mérite ; cela est sisérable, en parlant d’un ouvrage qui ne vaut rien.

Un esprit aisé ; des vers aisés ; une taille añsée.

Traits du visage réguliers ; les civilités les plus régulières ne sont pas les plus obligeantes ; un ami régulier ; une femme régulière. Écrire à quelqu’un régulièrement toutes les semaines.

C’est un grand comédien, en parlant d’un homme dissimulé qui joue plusieurs personnages. On dit aussi : jouer la comédie, pour dire : n’agir pas sincèrement.

Portrait flatté ; touché hardiment. Il y a dans cet ouvrage des endroits délicatement touchés.

Une lettre tendre et fouchante ; une personne qui a quelque chose de fort fouchant ; des manières touchantes.

Un bâtiment bien entendu ; cela est mal entendu,

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