‹ Entretiens d'Ariste et d'Eugène, par le père Bouhours;Chapitre 7 sur 33 · PAVCE ANG OUEN FE K A'N'C AI SE · texte numérisé non relu

PAVCE ANG OUEN FE K A'N'C AI SE

— À ce compte, repartit Ariste, ceux qui raffinent éternellement sur le langage sont bien ridicules. — Ils le sont encore plus que vous ne pensez, répliqua Eugène, et pour moi, je ne sache rien qui dégoûte davantage les personnes raisonnables que le jargon () de certaines femmes qui se servent à toute heure d’expressions extraordinaires, et qui dans une conversation disent cent” fois un mot qui ne fera que de naître.

. Pour plaire, ajouta-t-il, il ne faut point avoir trop envie de plaire, et pour parler bien français, il ne faut point vouloir trop bien parler. Le beau langage ressemble à une eau pure et nette qui n’a point de goût, qui coule de source, qui va où sa pente naturelle la porte, et non pas à ces eaux artificielles qu’on fait venir avec violence dans les jardins des grands et qui y font mille différentes figures. Car la langue française hait encore tous les ornements excessifs : elle voudrait presque que ses paroles fussent toutes nues, pour s'exprimer plus simplement ; elle ne se pare qu’autant que la nécessité et la bienséance le demandent.

D'alta beltä, ma sua beltà non cura, O tanto sol quant'honestà s’en fregi (P).

(a) Langage convenu, non incorrect.

(b) Le Tasse fait le portrait de Sophronie, renfermée dans Jérusalem, vierge « d’une beauté souveraine ; mais cette beauté, qu’elle dédaigne, ne lui sert qu'à parer sa vertu. » (Jérusalem délivrée, ch. 11).

Cette simplicité qu’elle cherche lui fait haïr la composition des mots. Elle ne sait ce que c’est que de faire un mot d’un nom et d’un verbe, ou de deux noms joints ensemble. Le sommeil charmesouci, le ciel porte-flambeaux, le vent chasse-nue, l'abeille suce-fleurs, les fleurs souefve-flairantes, les Dieux chévre-pieds, sont des dictions (à) ‘monstrueuses dans le langage moderne. Il y a {ongtemps que nous avons banni toutes ces sortes d’adjectifs de notre prose et de nos vers. Et pour les substantifs, il n’est demeuré, ce me semble, que crèvecœur, boutefeu et quelques autres en petit nombre qu'on a jugés nécessaires. Que si notre langue n’a rien en cela du génie de la langue grecque, qui doit ses principales beautés à la composition, elle a beaucoup du génie de la langue hébraïque, qui n’a presque point de composés.

Sa simplicité paraît aussi en ce qu’elle suit avec beaucoup de soin ce qu’on appelle communément phrases À. Les expressions simples et communes lui sont plus agréables ; et pour les phrases dont elle use, elle veut que les termes qui les composent soient propres et bien choisis ; qu’il y ait de la proportion entre eux ; qu'ils soient faits en quelque façon l’un pour l’autre et que leur alliance soit autorisée par l’usage ; de sorte qu’il n’y a rien de

(8) Mots.

2 mm

4 LA LANGUE FRANÇAISE 58 plus contraire à la pureté du langage que de ne pas bien assembler ces termes ni rien de plus aisé que de faire une méchante phrase de deux bons mots.

— Ce que vous dites, ajouta Ariste, me fait souvenir d’une illustre personne à qui notre siècle doit une partie de sa politesse, et qui n’a pas peu contribué à l’embellissement de notre langue. On lui montra un jour je ne sais quelle pièce française où les règles de la pureté, dont nous parlons, n'étaient pas fort bien observées, et on lui demanda son sentiment sur quelques phrases particulières. Ces mots-la, dit-elle en souriant, sont, je crois, bien étonnés de se voir ensemble, car apparemment ils ne s’y sont jamais vus.

— Mais pour vous dire tout ce que je pense de la naïveté de notre langue, continua Eugène, il faut que je vous dise une remarque que j'ai faite il y a longtemps, et que d’autres ont faite aussi bien que moi !. C’est que la langue française est peut-être la seule qui suive exactement l’ordre naturel, et qui exprime les pensées en la manière « qu’elles naissent dans l’esprit. Je m'explique et je vous prie de m’entendre. Les Grecs et les Latins ont un tour fort irrégulier : pour trouver le nombre et la cadence qu’ils cherchent avec tant de soin, ils renversent l’ordre dans lequel nous imaginons les choses ; ils finissent le plus souvent

leurs périodes par où la raison veut qu’on les commence. Le nominatif, qui doit être à la tête du discours selon la règle du bon-sens, se trouve presque toujours au milieu ou à la fin. Par exemple, au lieu de dire naturellement et régulièrement comme nous : César a vaincu Pompée dans la bataille de Pharsale, ils disent en leur langage : De Pharsale dans la bataille a vaincu Pompée César.

Les Italiens et les Espagnols font à peu près le même : l’élégance de ces langues consiste en partie dans cet arrangement bizarre, ou plutôt dans ce désordre et cette transposition étrange de mots. Il n’y a que la langue française qui suive la nature pas à pas, pour parler ainsi ; et elle n’a qu’à la suivre fidèlement pour trouver le nombre et l'harmonie que les autres langues ne rencontrent que dans le renversement de l’ordre naturel.

La merveille est que dans la poésie même, où

toutes les langues ont plus de liberté, elle garde cet ordre autant qu’elle peut. Elle ne condamne pas à la vérité dans un poème héroïque les transpositions légères qui donnent aux vers de la grâce et de la force, mais elle condamne, dans toutes sortes de poésies, les transpositions violentes, et qui rendent les vers rudes et obscurs.

— Votre remarque est judicieuse et bien fondée, » répondit Ariste. Mais n’avez-vous point aussi

Re -

HANBANGUENFRÆNCATSE 57

remarqué, poursuivit-il, que de toutes les prononciations la nôtre est la plus naturelle et la plus unie ? Les Chinois et presque tous les peuples de l'Asie chantent ; les Allemands râlent ; les Espagnols déclament ; les Italiens soupirent ; les Anglais sifflent. Il n’y a proprement que les Français qui parlent ; et cela vient en partie de ce que nous ne mettons point d’accents sur les syllabes qui précèdent la pénultième : car ce sont’ces sortes d’accents qui empêchent que le discours ne soit continué d’un même ton.

— Mais d’où vient, pensez-vous, dit Eugène, que les femmes en France parlent si bien ? N’estce pas parce qu'elles parlent naturellement et sans nulle étude ? — Il est vrai, reprit Ariste, qu’il n’y a rien de plus juste, de plus propre et de plus naturel que le langage de la plupart des femmes françaises. Les mots dont elles se servent semblent tout neufs et fait exprès pour ce qu’elles disent, quoiqu'ils soient communs (à) ; et si la nature ellemême voulait parler, je crois qu’elle emprunterait leur langue pour parler naïvement.

— Disons encore, ajouta Eugène, que la langue française a un talent particulier pour exprimer les plus tendres sentiments du cœur. Cela paraît jusque dans nos chansons, qui sont si passionnées

(3) Communs à tout le monde,

et si touchantes, et où le cœur a bien plus de part

que l'esprit, quoiqu’elles soient infiniment spiri-

tuelies ; au lieu que la plupart des italiennes et des espagnoles sont pleines de galimatias et de phébus : le soleil et les étoiles ne manquent guëre d’y entrer. Je dirais presque que notre langue est la langue du cœur et que les autres sont plus propres à exprimer ce qui se passe dans l’imagination, que ce qui se passe dans l’âme. Le cœur ne sent point ce qu’elles disent, et elles ne disent point ce que le cœur sent.

Cette naïveté, qui est le propre caractère de notre langue, est accompagnée d’une certaine clarté que les autres langues n’ont point. Il n’y a rien de plus opposé au langage d’aujourd’hui que les phrases embarrassées, les façons de parler ambiguës, toutes les paroles qui ont un double sens, ces longues parenthèses qui rompent la liaison des choses, le mauvais arrangement des mots, lorsqu'on ne garde pas bien l’ordre naturel dont nous parlions tout à l'heure et qu’on met quelques termes entre ceux qui se suivent naturellement.

— Il faut avouer, dit Ariste, que les transpositions sont un étrange embarras dans les autres langues. L’obscurité de leurs auteurs vient de là en partie : on a souvent de la peine à en démêler le sens, parce que le sens et les paroles ne s’ac-

cordent pas. Ainsi je comprends aisément que notre construction régulière ne contribue pas peu à la netteté du style et à la clarté du discours. C’est aussi pour l’amour de cette netteté et de cette clarté que notre langue répète quelquefois les mêmes mots et qu’elle n’oublie jamais les articles, qui Ôtent l’équivoque et qui déterminent le sens.

— Mais ce que j’admire le plus en elle, dit Eugène, c’est qu’elle est claire sans être trop étendue. Il n’y a peut-être rien qui soit moins à son goût que le style asiatique !. Elle prend plaisir à renfermer beaucoup de sens en peu de mots:

La brièveté lui plaît ; et c’est pour cela qu’elle ne peut supporter les périodes qui sont trop longues, les épithètes qui ne sont point nécessaires, les purs synonymes ? qui n’ajoutent rien au sens, et qui ne servent qu’à remplir le nombre. En quoi elle est beaucoup plus exacte que la langue latine même, qui ne hait pas les synonymes ni les longues périodes ; et en cela elle est aussi bien différente de la langue grecque qui, outre les synonymes et les longues périodes, a tant d’épithètes inutiles et tant de particules superflues. Le premier soin de notre langue est de contenter l’esprit et non pas de chatouiller l’oreille. Elle a plus égard au bon sens qu’à la belle cadence. Je vous le dis encore une fois, rien ne lui est plus naturel qu’une brièveté raisonnable. Et cela est fondé en quelque

façon sur notre humeur : car le langage suit d’ordinaire la disposition des esprits ; et chaque nation: a toujours parlé selon son génie. Les Grecs, qui étaient gens polis et voluptueux, avaient un langage délicat et plein de douceur. Les Romains, qui n’aspiraient qu’à la gloire, et qui semblaient n’être nés que pour gouverner, avaient un langage noble et auguste ; ce qui a fait dire à un Père de l’Église que la langue latine est une langue fière et impérieuse, qui commande plutôt qu’elle ne persuade. Le langage des Espagnols se sent fort de leur gravité et de cet air superbe qui est commun à toute la nation. Les Allemands ont une langue rude et grossière ; les Italiens en ont une molle et efféminée, selon le tempérament et les mœurs de leur pays. Il faut donc que les Français, qui sont . naturellement brusques, et qui ont beaucoup de vivacité et de feu, aient un langage court et animé, qui n’ait rien de languissant. Aussi nos ancêtres À, qui étaient plus prompts que les Romains, accourcirent presque tous les mots qu'ils prirent de la langue latine ; et pour les monosyllabes, qui ne peuvent être abrégés, ou ils n’y changèrent rien du tout, ou ils les changèrent en d’autres monosyllabes : ainsi ils conservèrent 57, non, plus, tu, es, est, etc. ; et ils firent de me, te, vos, nos, etc., mot, Lot, vous, nous, etc.

Au reste, nous avons trouvé le secret de joindre

L'ACLANGUEUPRAINCAISE 61

la brièveté non seulement avec la clarté, mais encore avec la pureté et la politesse. Les autres langues ne s’accommodent guère d’un style coupé. Sénèque et Tacite, qui donnent dans ce style-là, et qui abandonnent tout à fait celui de Cicéron et de Tite-Live, n’ont pas toute la pureté ni toutes les grâces de leur langue. Thucydide, qui est de tous les historiens grecs le plus serré et le plus précis, n’est pas seulement obscur d'ordinaire, mais encore, si nous nous en rapportons à Denys d'Halicarnasse, il se sert quelquefois de façons de . parler fort vicieuses. Parmi les Italiens, le Malvezzi 1, qui a une manière d'écrire concise et sentencieuse, n’écrit pas selon les règles de l’Académie della Crusca. Pour les Espagnols, vous savez que - tous leurs auteurs sont diffus et que leur langue demande une grande étendue de pensées et de paroles. Mais parmi nous, ceux qui écrivent le mieux ont un style également serré et poli : ils joignent dans le français la pureté de César et la fermeté de T'acite. Leurs paroles tiennent quelque chose de celles des oracles ; sans en avoir l'obscutité ni l'embarras, elles en ont la brièveté et la force. Ce caractère paraît admirablement dans quelques ouvrages de Balzac, de Voiture, de Sarrasin et de Costar. Voilà un des plus considérables avantages de notre langue sur toutes les autres, et particulièrement sur la langue castillane,

62 ENTREMRENS

— Vraiment, dit alors Ariste en riant, si Charles-w Quint revenait au monde, ïl ne trouverait pas fort bon que vous missiez le français au-dessus du castillan, lui qui disait que, s’il voulait parler aux M dames, il parlerait italien ; que, s’il voulait parler aux hommes, 1l parlerait français ; que, s’il voulait M parler à son cheval, il parlerait allemand ; mais que, s’il voulait parler à Dieu, il parlerait espagnol. — Il devait dire sans façon, reprit Eugène, que le M castillan était la langue naturelle de Dieu, comme le dit un jour un savant cavalier de ce pays-là, qui « soutint hautement dans une bonne compagnie M qu’au paradis terrestre le serpent parlait anglais ; « que la femme parlait italien ; que l’homme parlait M français ; mais que Dieu parlait espagnol. — Plût M à Dieu, repartit Ariste, que les choses se fussent passées de la sorte ; car enfin, si le serpent et Eve eussent parlé deux langages différents, peut-être “ qu’ils ne se seraient pas entendus ; mais, par malheur pour nous, ils ne s’entendirent que trop M bien ; et c’est ce qui me fait un peu douter de la vérité de l’histoire. ;

— Après tout, continua Eugène, Charles- ni Quint avait une grande idée de notre langue : il la croyait propre pour les grandes affaires, et il l’appelait langue d'État, selon le témoignage du Cardinal Duperron 1. C’est peut-être pour cel qu'il lui fit l’honneur de se servir d’elle dans a

PAR PEAR CCE ERA IN C'APSE 63

plus célèbre action de sa vie. L'histoire des guerres

de Flandres nous apprend qu’il parla français aux

États de Bruxelles, en remettant tous ses royaumes entre les mains de Philippe IT. — Mais accordons à l’empereur et au cavalier castillan, repartit Ariste, que leur langage est le langage des dieux, pourvu qu'ils nous accordent que le nôtre est le langage des hommes raisonnables qui n’ont rien de grossier et de barbare.

— Voilà en deux mots le portrait de notre langue, répliqua Eugène : j'ajoute seulement, pour expliquer votre pensée, que le français est infiniment éloigné de la rudesse de toutes les langues du Nord, dont la plupart des mots écorchent le gosier de ceux qui parlent, et les oreilles de ceux qui écoutent. Ces doubles æ, ces doubles ss, ces doubles kk, qui règnent dans toutes ces langues-là, toutes ces consonnes entassées les unes sur les autres sont horribles à prononcer et ont un son qui fait peur. Le mélange des voyelles et des consonnes dans le français fait un eflet tout contraire. Nous n'avons point d’aspiration forte, ni aucune de ces lettres que les doctes nomment Guiturales. Ïl n’y a rien de plus agréable à l'oreille que notre e muet, que toutes les autres langues n’ont point, et qui finit la plupart de nos mots. Il fait les rimes féminines, qui donnent une grâce singulière à notre poésie. Nous prononçôns l’x doucement

et comme une simple voyelle, au lieu que les étrangers le prononcent comme o, qui a un son. bien plus rude. Nous avons de la peine à souffrir la rencontre des voyelles qui ne se mangent(2) point, quand elle a quelque chose de choquant ; et nous avons mieux aimé établir un solécisme en disant non âme, mon épée, que de dire, selon les règles de la grammaire, ma âme, ma épée. En prononçant plusieurs mots, nous changeons oi en e, pour en rendre la prononciation plus aisée et plus coulante. Ainsi, quoique nous écrivions paroître, Jaisoit, croyance, nous prononçons parétre, faiset, créance. |

Ajoutez à cette douceur des lettres et des mots le nombre et la cadence des périodes. Car, quoique notre langue ait plus égard au sens qu’à la cadence, comme je disais tout à l’heure, elle ne laisse pas d’être aussi nombreuse que les langues anciennes. Il y a dans le style de nos bons auteurs je ne sais. quoi d’harmonieux qui flatte l’esprit et l’oreille en même temps ; si bien que la langue française a tout ensemble la majesté de la langue latine et la douceur de la langue grecque.

Mais, parce que les musiques trop douces ne plaisent guère et que les grandes délicatesses sont insipides, notre langue a soin d’éviter dans la

(%) Qui ne s’élident point,

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prose les cadences trop mesurées, les vers ou les demi-vers qui se suivent, les chutes molles et languissantes à la fin des périodes. Ses paroles ne sont pas toutes de soie, comme celles dont un sage politique voulait qu’on se servit en parlant aux princes, ni toutes de miel, comme celles d’un auteur grec ! qui a été appelé pour cela voix de miel et langue de miel. Ce qu’elle a de doux et de délicat est soutenu par ce qu’elle a de fort et de mâle. Ainsi elle n’a n1 la dureté de la langue allemande, ni la mollesse de la langue italienne ; et -on peut la comparer à ces anciennes héroïnes, qui avaient toute la douceur de leur sexe et toute la force du nôtre, et qui de plus n'étaient pas moins chastes que vaillantes. Car c’est encore par là que notre langue leur ressemble.

Quoique nos mœurs ne soient peut-ètre pas plus pures que celles de nos voisins, notre langue est beaucoup plus chaste que les leurs, à prendre ce mot dans sa propre signification. Elle rejette non seulement toutes les expressions qui blessent la pudeur et qui salissent tant soit peu l’imagination, mais encore celles qui peuvent être mal inter-. prêtées ; sa pureté va jusques au scrupule, comme celle des personnes qui ont la conscience fort tendre, et auxquelles l’ombre même du mal fait horreur ; de sorte qu’un mot cesse d’être du bel usage et devient barbare parmi nous, dès qu’on

ExTr. AR. | | | 5

0 À 0. 4 6 ne nee mme von | 66 ENTRETIENS

lui peut donner un mauvais sens. L'italien et l’es-

pagnol n’ont garde d’être si sévères n1 si scru-.

puleux.

— Je conclus de tout ce que nous avons dit jusqu’à cette heure, poursuivit Ariste, que les trois langues modernes qui ont le plus de vogue dans le monde n’ont guère de rapport l’une avec l’autre. — Il est vrai, dit Eugène, que leurs caractères sont aussi différents que si elles n'avaient pas la même origine. Car, pour vous dire encore un mot là-dessus et pour vous exprimer par des comparaisons sensibles tout ce que je pense de ces trois langues, qui viennent toutes trois du latin comme de leur source, l'espagnol, à mon avis, ressemble à ces fleuves dont les eaux sont toujours grosses et agitées, qui ne demeurent guère renfermés dans leur lit, qui se débordent souvent,

et dont les débordements font un grand bruit

et un grand fracas. L'italien est semblable à ces ruisseaux qui gazouillent agréablement parmi les cailloux, qui serpentent dans des prairies pleines de fleurs, qui s’enflent néanmoins quelquefois jusqu’à inonder toute la campagne. Mais la langue française est comme ces belles rivières qui enrichissent tous les lieux par où elles passent, qui, sans être ni lentes ni rapides, roulent majestueusement leurs eaux et ont un cours toujours égal.

—— Maïs puisque la langue latine, reprit Ariste,

PERD LAN GUESS FRSATNIC ÆTSE 67

est la mère de ces trois langues, ne pouvons-nous pas dire encore que ce sont trois sœurs qui ne se ressemblent point, et qui ont des inclinations fort contraires, comme il arrive souvent dans les familles (1) ? Je ne vous dirai pas précisément laquelle des trois est l’aînée, car le droit d’aînesse n'y fait rien, et nous voyons tous les jours des cadettes qui valent bien leurs aînées. Ainsi, pour . ne parler que de leurs génies, sans rien décider de leur naissance, il me semble que la langue espagnole est une orgueilleuse qui le porte haut, qui se pique de grandeur, qui aime le faste et l’excès en toutes choses. La langue italienne est une coquette toujours parée et toujours fardée, qui ne cherche qu’à plaire, et qui se plaît beaucoup à la bagatelle. La langue française est une prude (2), mais une prude agréable, qui, toute sage et toute modeste qu’elle est, n’a rien de rude ni de farouche. C’est une fille qui a beaucoup de traits de sa mère, je veux dire de la langue latine. Je n’entends pas par la langue latine la langue qu’on parlait au temps de Néron et sous les autres empereurs qui le suivirent : j'entends celle qu’on parlait au temps d’Auguste, dans le siècle de la belle latinité, et je dis que notre langue, dans la perfection où elle est, a beaucoup de rapport avec la langue latine

(8) Au sens favorable,

de ce temps-là. Pour peu qu’on les examine toutes deux, on verra qu’elles ont le même génie et le même goût, et que rien ne leur plaît tant qu’un discours noble et poli, mais pur, simple, naturel et raisonnable.

— Je croyais, dit Ariste, que la langue italienne eût plus de conformité avec la langue latine que la nôtre. Car, outre qu’elle a retenu la plupart des terminaisons latines, elle a° succédé dans toute l'Italie à la langue des anciens Romains. — Si j'osais vous dire ma pensée là-dessus, répondit Eugène, je vous dirais qu’il n’y a peut-être rien de plus opposé au langage de César et de Cicéron que celui qu’on parle maintenant à Rome ; et que, comme les Italiens sont un peu différents de ces illustres Romains qui étaient autrefois les maîtres

du monde, l'italien n’a pas trop de convenance

avec cette fameuse langue romaine qui était la langue de l’Empire sous le règne des premiers Césars. La langue qu’on parle présentement en Italie est d’autant moins semblable à celle de l’ancienne Rome qu’elle en est une corruption plus sensible ; et si elle lui ressemble en quelque chose, ce n’est pas tant comme une fille ressemble à sa mère, que comme les singes ressemblent à l’homme, sans avoir rién de ses qualités ni de sa nature. Cette ombre de ressemblance est un défaut plutôt qu’une perfection. Les singes seraient moins

difformes et moins ridicules, s'ils ne nous ressemblaient point du tout. Ce n’est pas dans les terminaisons et précisément dans les mots que la langue française est conforme à la langue du siècle d’Auguste ; c’est particulièrement dans le style et dans ce caractère de majesté, de politesse, de pureté et de bon sens qui se remarque aux auteurs de ce temps-là, et aux bons écrivains de celui-ci.

Je pourrais ajouter que notre langue est capable de toutes choses, aussi bien que la latine et la grecque. Nous avons non seulement des lettres, des pièces de théâtre et des satires qui valent bien celles des Grecs et des Romains, mais aussi des harangues, des panégyriques et des plaidoyers qui approchent assez de l’éloquence d'Athènes et de Rome ; et si nous n’avons point encore d’his-

toire générale qui vaille celle de Tite-Live, ni de

poème épique qui soit de la force de l’Énéide, j'ose dire, quoi que vous en pensiez, que ce n’est pas tant la faute de la langue que celle des historiens et des poètes. Si tel que je connais avait entrepris d'écrire l’histoire de France et de com-

- poser un poème héroïque, peut-être que nous

égalerions les anciens et que nous aurions en un même auteur notre l'ite-Live et notre Virgile. — Érasme n'avait pas si bonne opinion de notre langue que vous, dit Ariste, lui qui disait que, quand il voulait parler d’une matière solides

il parlait latin, mais que, quand il voulait parler de bagatelles, il parlait français ou hollandais. — Je pourrais vous répondre, reprit Eugène, que notre langue n’était pas dans la perfection où elle est, lorsqu'Érasme a dit cela. Mais j'aime mieux . dire qu’un étranger n’est pas un bon juge de ces sortes de choses ; qu’un Hollandais a bien la miñe de confondre le français avec le wallon, et qu’un M homme qui à fait le procès au maître de la langue

latine l ne doit pas être écouté quand il parle «

mal de la nôtre. |

— Après tout, répartit Ariste, notre langue étant aussi pauvre qu’elle est, je ne sais comment vous osez la faire tant valoir et là mettre en parallèle avec la latine, que Cicéron estime plus riche que la Grecque. — Croyez-moi, répliqua Eugène, … la langue française n’est pas si pauvre que l’on « pense. Ceux qui se plaignent de sa pauvreté devraient peut-être se plaindre de leur ignorance ou de la stérilité de leur esprit. Car enfin elle est abondante en toutes sortes de termes et de façons de parler. Elle en a pour le discours familier et pour l’éloquence, pour le style médiocre et pour M le style sublime, pour le sérieux et pour le bur- : lesque, pour la chicane même et pour les affaires. On ne demeure jamais court, on exprime tout ce qu’on veut en notre langue, quand on la sait bien.

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Il n’y a point d’art dont nous n’ayons les mots propres ; mais il y en a deux dont les Français seuls semblent avoir une connaissance parfaite, selon la remarque d’un savant homme ! du siècle nassé. Ces deux arts sont la vénerie et la fauconnerie. Comme les Français s’y sont adonnés de tout temps plus que les autres nations et que nos rois y ont toujours pris plaisir, parce que ce sont des divert:ssements nobles et des exercices qui servent d'apprentissage à la guerre, la langue française a des mots singuliers (2) pour exprimer tout ce qui regarde l’un et l’autre. Les anciennes langues ont fort peu de termes de vénerie en comparaison de là nôtre ; les Italiens et les Espagnols ne font que bégayer au prix de nous, quand ils parlent de la chasse des bêtes fauves. Pour la fauconnerie, elle a été inconnue aux Grecs et aux Latins, de la manière dont nous la pratiquons. T'ous leurs livres ne peuvent pas seulement fournir un mot propre pour la nommer, bien loin de nous en apprendre. tous les termes. La plupart des langues étrangères sont assez pauvres en ces sortes de mots. Il n’y a proprement que la langue française qui ait de quoi parler à fond d’un exercice si divertissant et si noble ; et cela vient apparemment de ce que les Français ont inventé, ou du moins perfec-

(2) Particuliers,

tionné cet art, qui était en vogue dans la France dès le temps de Chilpéric, au rapport de Grégoire de Tours, et dont la noblesse française a toujours fait une profession particulière, témoin le proverbe ancien :

D'oiseaux, de chiens, d'armes, d'amours, Pour un plaisir mille doulours.

Témoin encore le vieux Roman des Oiseaux, composé par Gaces de la Vigne !, gentilhomme de mérite, qui florissait sous le règne de Philippe de“ Valois ; sans parler du hvre de Gaston Phébus, où toutes les choses qui appartiennent à la chasse de l'oiseau sont décrites si exactement. Notre” langue a profité plus que vous ne pensez de ces exercices ; car certains termes propres de la vénerie et de la fauconnerie ont été transportés. ailleurs fort élégamment, comme suivre les traces, étre aux abois, rendre les derniers abois, prendre l'essor, leurre, leurrer, prendre le change, réclamer ?, etc. Savez-vous bien que le mot de mais se dit proprement du faucon ou d’un autre oiseau de proie qui n’a point encore volé et qui a été pris au nid ? Hagard* est opposé à mais en langage de chasse, quoique, dans le langage ordinaire, 1h signifie quelque autre chose que déniaisé. Savezvous bien encore que débonnaire 4 est un mot tiré“ de cet art, et. qu'il vient, selon Henri Estienne,

LA LANGUE FRANÇAISE me de bonne et d’aire, qui signifie le nid de l'oiseau, comme qui diroit de bon lieu, de bonne naissance et de bon naturel ? Je ne vous dis rien d’émérillonné, et de hobereau! ; car ces mots-là ne sont pas trop du bel usage, et l’on ne s’en sert guère qu’en plaisantant dans le discours familier, pouf marquer un esprit éveillé etun petit gentilhomme de campagne.

Mais outre les termes de ces deux beaux arts dont nous venons de parler, il n’y à peut-être que notre langue qui ait des termes pour signifier tout ce qui appartient à la monnaie ; et si je ne craignais de vous fatiguer, je vous ferais un détail dont vous seriez surpris ; car j'ai eu autrefois la curiosité de lire les livres et de consulter les experts sur cette matière. — Quand je n'aurais jamais oui parler de grenaille n1 de flan, dit Ariste, Je vous en croirais sur votre parole. Mais avec tout cela, ajouta-t-il, il vaudrait mieux que notre langue ne fût pas si riche en termes de chasse et de monnaie, et qu’elle le fût un peu plus en d’autres termes essentiels et nécessaires au commerce de la vie. Car enfin, à ne nous point flatter, 1l y a bien des choses que nous ne saurions dire qu'avec plusicurs paroles, parce que le mot propre nous manque.

— À la vérité, reprit Eugène, il nous manque quelques mots propres ; mais notre langue ne mérite pas pour cela le reproche que vous lui faites. Autrement la langue latine serait une langue

pauvre, car, toute riche qu’elle est, elle manque de beaucoup de termes que nous avons et qui sont assez communs. Elle ne peut exprimer en un mot reconnaissance, ingratitude, remercîment, indifférence, et froideur à l'égard d’une personne ; frafcheur, frais, intéressé, désintéressé, désintéressement, préférence, préséance, conquérant, conquêtes, intrigues; compliment, possible, impossible, indépendant, insolvable, etc. Je parle toujours de la langué du siècle d’Auguste, avec laquelle j'ai comparé la nôtre. Je pourrais néanmoins étendre ce que je dis au latin des siècles suivants, nonobstant la corruption qui commença à s’introduiré alors dans la langue ; car, si vous y avez fait réflexion, l’abondance n’est pas toujours la marque de la perfection des langues. Elles s’enrichissent à mesure qu’elles se corrompent, si leur richesse consiste précisément dans la multitude des mots, ce qui arrive par le peu de soin qu’on apporte à choisir les termes propres et usités, et par la liberté qu’on se donne de dire tout ce qu’on veut, sans avoir égard à l'usage ni au génie de la langue. Ainsi, à mesurer la richesse dé la langue latine par le nombre des locutions, elle était plus riche sous Domitien et sous Trajan que sous les premiers empereurs. Suétone, T'acite, Pline le Jeune ont des termes et des phrases qui ne se trouvent point dans Cicéron, ni même dans Sénèque. /Zmpossibilis,

dont Quintilien se sert sans façon, n’était pas un mot latin dans le temps que la langue latine était : florissante ; de sorte que, pour dire en ce temps-là qu’une chose était impossible, il fallait prendre un tour, ét exprimer avec une phrase ce que nous disons en un mot.

— Mais ces termes possible, impossible, indépendant, reconnaissance, ingratitude, etc., viennent du latin, dit Ariste ; notre langue ne les a pas de son fonds ;: ce sont des biens étrangers .qui né lui appartiennent päs. — Quand cela serait, repartit Eugène, il ne s’ensuit pas que notre langue soit aussi pauvre que vous dites. Un prince qui a beaucoup d’or et d’argent dans ses coffres ne laisse pas d’être riche, quoique cet or et cet argent ne naissent pas dans les terres de son État. Ceux qui volent le bien d’autrui s’enrichissent à la vérité par des voies injustes, mais ils s’enrichissent néanmoins ; et je n'ai jamais oui dire que les partisans fussent moins à leur aise après avoir beaucoup pillé. Mais nous n’en sommes pas en cés termes-là. Nous parlons d’une fille qui jouit de la succession de sa mère, c’est-à-dire de la langue française, qui tient sa naissance et ses richesses de la langue latine. Que si cette fille a fait valoir par son industrie et par son travail le bien que sa mère lui a laissé en partage ; si un champ qui n’apportait rien est devenu fertile entre ses mains ; si elle a trouvé

dans une mine des veines qu’on n’y avait pas encore découvertes ; je ne vois pas, à vous dire vrai, qu’elle en soit plus pauvre ni plus misérable.

Au reste, les mots que nous n'avons pas sont remplacés par des expressions si belles et si heureuses qu'on n'a pas sujet de regretter ce qui nous manque. Mais, parce que pour être riche ce n’est pas assez d’avoir précisément ce que la nécessité demande, et qu’il faut avec cela avoir quantité de choses dont on puisse se passer, outre les termes communs et nécessaires, nous en avons de rares et d’exquis, qui, comme des habits précieux, servent non seulement à revêtir, mais encore à orner les pensées ; nous avons de plus mille tours et mille manières pour exprimer une même chose.

— Cependant, dit Ariste, on a. retranché de notre langue une infinité de mots et de phrases, et apparemment cela ne l’a pas enrichie. — Ne pensez pas voussen moquer, répliqua Eugène :

c’est par ce retranchement qu’on l’a perfectionnée et qu'on en a fait une langue également noble et délicate. La nature ne donne pas la délicatesse et la dernière perfection aux choses qu’elle produit ; elle laisse faire cela aux arts. C’est à l’industrie (a) des hommes à purifier les métaux, à polir les marbres et les pierres précieuses. Cela ne se fait

(à) Activité, habileté.

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qu’en retranchant ce qu’il y a de grossier dans ces minéraux. On démêle l'or de la terre, et on lui Ôte sa crasse pour le rendre pur ; on ‘donne mille coups de ciseau à une pièce de marbre, pour en faire une belle statue ; il faut tailler et nettoyer un diamant, afin qu'il ait cette pureté et ce feu qui fait tout son prix. Ainsi pour polir, pour épurer, pour embellir notre langue, il a fallu nécessairement en retrancher tout ce qu’elle avait de rude et de barbare. Nous devons un si utile retranchement aux soins de l’Académie française, qui se proposa pour but dès sa naissance de nettoyer la langue des ordures qu’elle avait contractées dans la bouche du peuple et parmi des courtisans ignorants ou peu exacts. C’est ce qu’elle dit elle-même dans le discours de son projet qu’elle présenta au Cardinal de Richelieu, un peu avant son établissement ; et c’est aussi ce qu’elle . fit ensuite avec tant de succès qu’on peut dire de cette illustre compagnie qu’en retranchant de notre langue de vieux mots et de vieilles phrases elle y a ajouté de nouvelles beautés et de nouveaux ornemens ; ce qui a été assez bien exprimé par une devise qui a pour corps une lime, et pour âme ces paroles :

Addit dum detrahit (à),

(a) Elle ajoute à mesure qu'elle retranche.

— Si le bonhomme Henri Estienne vivait encore, dit Ariste en riant, il ne saurait pas fort bon gré à Messieurs de l’Académie d’avoir fait le procès à celui et à 1celle et d’avoir condamné absolument ans, jaçoit, comme ainsi soit que, etc., lui qui, pour faire valoir l’abondance de la langue, fait une liste des mots français qui signifient avare: et en compte jusqu’à onze ou douze, qui sont, si je m'en souviens bien, avaricieux, échars, taquin, tenant, trop-tenant, chiche, chiche-vilain, pincemaille, racle-denare, serre-denier, pleure-pain, serremiette. — Eh, mon Dieu ! interrompit Eugène, que dites-vous là ? Si la langue française n’était riche qu’en ces sortes de mots, ce serait en vérité une pauvre langue : cela s’appelle étaler des haillons, et non pas faire montre de ses richesses. Ce n’est pas avoir appauvri la langue que d’en avoir retranché ces vilains mots. On n’est pas moins riche pour avoir tout son bien en pierreries, et, à mon avis, ce n’est pas une marque d’indigence de s’être défait d’une infinité de choses inutiles et embarrassantes. Mais comme les langues ressemblent non seulement aux statues, dont l’on retranche toujours quelque chose pour les achever, mais encore aux tableaux où l’on ajoute toujours quelque chose pour les finir, on a beaucoup enrichi la langue française depuis quelques années, soit en faisant des mots nouveaux et de nouvelles

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LA LANGURF FRANCAISE 79

phrases, soit en renouvelant quelques termes et quelques phrases qui n'étaient pas fort en usage.

— Vous me feriez plaisir, dit Ariste, de m'apprendre quelques-unes de ces expressions nouvelles ; car, ayant demeuré assez longtemps dans les provinces et même hors du royaume, elles ne seront peut-être pas venues jusqu'à moi. — Si vous n’en avez rien appris, répliqua Eugène, ni par le commerce des honnêtes gens de province qui vont à Paris presque tous les ans et qui en rapportent toutes les nouveautés, ni par la rencontre des personnes de condition qui ont passé par ce pays en voyageant, ni par les lettres de vos amis, vous les avez assurément inventées vousmême, ou bien elles vous ont été inspirées, car vous vous en servez tous les jours en parlant et en écrivant, comme si vous n’étiez jamais sorti de

Paris. — Comme je m'en sers, reprit Ariste, sans

m'en apercevoir et sans y entendre finesse, vous m'obligerez de me les faire connaître, et de me dire précisément quelles sont ces façons de parler qui ont cours parmi les personnes polies. — Celle dont vous venez de vous servir en est une, repartit Eugène. On dit à cette heure fort élégamment : Je n’y entends point finesse, il y entend finesse. On dit encore : Il m'en a fait finesse, pour dire : il ne m'en a point parlé, il m’en a fait un mystère.

. Le mot de finesse a une signification plus étendue

qu'il n’avait au temps passé. Il ne signifiait autrefois qu’artifice, subtihté, fausse prudence ; il signifie maintenant délicatesse, perfection. Ainsi l’on dit: finesse d'esprit, finesse de l’art ; cet ouvrage a toute la finesse de l’art. Ce mot au pluriel n’a, ce me semble, que son ancienne signification : de méchantes finesses ; toutes ses finesses ont été découvertes. |

Fin s'étend encore plus loin que finesse. Il n’y a rien de plus commun que de dire : Il en fait le Jin ; vous avez beau en faire le fin ; un esprit fin, un goût fin, un discernement fin, une raillerie fine, un sourire fin, des yeux fins, une taille fine, un cheval fin, etc. Ajoutez à cela le neutre fin et l’adverbe finement : Il pense finement les choses, il entend tout finement ; 1l sait le fin de la langue ; voilà le fin de l’affaire ; peu de gens savent le fin du Cabinet.

Vous savez qu'exactitude, emportement, habileté, plaisanterie, pruderie, brusquerte, connaisseur, désintéressement, contretemps, intrépide, intrépidité, férocité, féliciter, pester, disculper, insoutenable, incontestable, insurmontable, sont des termes assez nouveaux.

Il y a plusieurs mots anciens auxquels on a donné des significations toutes nouvelles. Je ne Sais Si Je pourrai m'en souvenir ; en voici quelquesuns qui me viennent.

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On a toujours dit : avoir égard à son honneur ; avoir égard à toutes les circonstances d’une affaire. Mais on ne dit que depuis peu : avoir des égards ; il a de grands évards pour elle. Égard se prend encore en un autre sens : nous jugeons des choses non par ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais psr ce qu’elles sont à notre égard ; il est civil à mon égard ; à cet égard je ne crois pas tout ce qu'on dit.

On se.dit à toute heure dans un sens nouveau. Car pour dire : Je vous en serai obligé, je ferai mon devoir, n’oubliez pas au moins ce que je fais pour vous, nous disons, en parlant et en écrivant familièrement : Or vous en sera obligé, on fera son devoir, n’oubliez pas au moins ce qu’en fait pour vous.

Quoique délicat, délicatesse, délicatement aient toujours été en usage, on ne s’en est pas toujours servi comme l’on s’en sert : un esprit délicat, une raillerie délicate, une pensée délicate ; c’est une affaire délicate ; tenir une conduite délicate avec quelqu'un. Il a beaucoup de délicatesse dans l'esprit ; 1l sait toutes les déhicatesses de la langue. À raisonner un peu délicatement.

On ne disait pas aussi au temps de Coëffeteau et de Malherbe : raisonner Juste, parler juste, chanter juste, un esprit juste, un discours juste. .

Ménager est un des mots que nous avons le plus

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fait valoir. On ne dit pas seulement : ménager les esprits du peuple ; ménager les bonnes grâces du prince ; ménager les intérêts de ses amis ; ménager une affaire ; ménager une entrevue ; ménager son feu dans la poésie ; ménager sa santé, sa fortune, son crédit; maison dit encore:seménager, pour dire: user avec réserve de son crédit ; se ménager avec quelqu'un ; #énager ses amis, pour dire : ne leur être pas importun ; ménager la faiblesse d’une personne ; ne ménager personne, pour dire :

n'avoir de la complaisance pour personne, traiter tout le monde rudement ; il n’y a plus rien à ménager avec lui. Un de nos meilleurs écrivains dit, en parlant d’un discours fort éloquent et fort poli : Les figures y sont merveilleusement ménagées. Un autre dit, en parlant d’une belle peinture : Jamais la lumière et l’ombre n’ont été plus judicieusement #énagées.

On dit aussi avoir des #1énagements pour quelqu’un ;il a de grands rénagements pour elle. Cette façon de parler est de la Cour ; mais elle n’est pas fort établie, et les plus savants dans la langue ne la peuvent ouir qu'avec peine. Cela me fait croire qu’elle ne durera pas, non plus qu’avoir de la considération dans le monde et s’attirer de la considération, quoique mille gens parlent de la sorte ; car enfin ces phrases, à les bien examiner, ne sont pas trop françaises. On dit bien : être en

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grande considération dans le monde, pour dire : . être estimé et considéré ; mais avoir de la considération signifie proprement : considérer les choses, et non pas être considéré des autres. Un homme qui a de la considération, c’est un homme qui prend garde à ce qu'il fait. |

Tourner et tour étoient inconnus 1l y a quelques années dans la signification qu'ils ont maintenant. Tour de visage, tour de vers, tour d'esprit ; il a un tour d'esprit fort agréable ; il donne un beau tour à ce qu'il dit ; le our de l'expression, le four de la langue française est bien différent de celui de la langue latine ; il écrit en prose d’un four galant et fort naturel. Un esprit bien tourné, mal tourné ; il a l'esprit tourné à la bagatelle ; quand on est {ourné de la sorte. Tourner bien un vers, fourner toutes ses pensées du côté de la guerre ; les choses pnt tourné heureusement ; {ourner la conversation du côté qu’on veut ; la conversation fourna sur le sérieux ; fourner ses imaginations plaisamment ; tourner une chose en raïllerie, {ourner une personne en ridicule. Ce dernier mot n’est pas fort ancien, non plus que sérieux dans un genre neutre. On n’a pas toujours dit : traiter quelqu'un d’un urand sérieux, prendre son sérieux ; trouver le ridicule d’une chose.

Le mot de fonds est fort en usage : J’ai un grand fonds de paresse ; je fais un grand fonds sur votre

parole ; faites fonds sur moi ; je connais son fonds ; des gens qui ne sont pas sûrs de leur fonds.

Ce mot de gens tout seul est un vieux mot que nous avons renouvelé : Je me connais un peu en gens ; vous n'avez guère de charité pour les gens.

Sür et sûreté se disent fort. C’est un coup sûr ; c’est jouer à coup s#r ; c’est un homme s#r ; il est sûr de son fait; prendre ses séretés. On dit encore : prendre ses précautions, se précautionner. On ne saurait prendre trop de précautions dans une affaire aussi importante que celle-là. Les gens sages doivent se précautionner contre les accidents de la fortune, contre la mort.

Le mot de mesures est à peu près de même âge. Prendre ses mesures pour réussir dans une affaire ; prendre bien ses mesures ; prendre de fausses mesures ; 1l n’y a point de mesures à prendre avec des esprits fourbes ; il a rompu toutes mes mesures ; garder des mesures ; il ne garde point de mesures. On dit aussi : garder toutes les bienséances.

Honneur, honnéteté, honnétetés, honnête, malhonnête, honnêtement, règnent fort dans le langage d’aujourd’hui. Il a de l’honneur, il a beaucoup d'honneur, il a bien de l’honnéteté, il m’a fait bien des honnétetés ; cela est bien honnête, pour dire : cela est fort obligeant, fort généreux, fort civil ; cela est malhonnête, pour dire le contraire ; c’est un #alhonnête homme ; un procédé honnête ;

c’est une personne avec qui il faut prendre une conduite plus honnête ; des sentiments honnêtes, il a agi en cela fort honnétement.

Comme il n’y a pas fort longtemps qu’on dit : faire des honnétetés, il n’y a pas aussi fort longtemps qu'on dit : faire des amitiés ; il m'a fait mille amitiés ; faites-lui bien des amitiés de ma part. On dit aussi : faites-moi une amitié, pour dire : faites-moi une grâce. Néanmoins en n’emploie guère ces façons de parler hors de la conversation, et elles ont lieu tout au plus dans les billets. Peut-être qu'avec le temps elles seront reçues dans toutes sortes de styles ; car vous devez remarquer en passant que, comme c’est dans la conversation que naissent d'ordinaire les termes nouveaux, ils y demeurent quand ils ne périssent pas un peu après leur naissance, ce qui leur arrive assez souvent ; ils y demeurent, dis-je, jusaues à ce qu’un long usage leur fasse perdre entièrement le caractère de la nouveauté.

Vous devez encore remarquer qu’il faut user avec beaucoup de réserve, dans la conversation même, des termes qui ne font que de naître, et qu'on doit s’abstenir presque également des locutions trop vieilles et trop nouvelles, les mots et les phrases d’une langue étant à peu près comme les fruits, qui ne valent rien ni pourris ni verts, et qui ne sont point de bon goût, s’ils ne sont mûrs.

Compie et compter sont fort usités dans un certain sens : Je vous tiendrai compte de tout ce que vous ferez pour lui ; je mets toutes ses obligations sur mon compte ; j'ai lu le livre d’un tel, je n’y ai pas trouvé mon compte. Je compte pour rien la faveur des grands ; quand on aime bien une personne, où compte pour rien tout le reste ; vous pouvez compter sur moi; je comple sur votre amitié.

Soutenir n’a pas toujours eu une signification aussi simple que celle qu’il a. On dit fort aujourd'hui : soutenir une négociation importante ; soutenir son caractère, son personnage ; soutenir la conversation ; soutemr ses paroles par ses actions ; se soutenir ; dans les grandes afflictions on a besoin de toute sa force pour se soutenir. Les vers de Desportes se soutiennent encore, pour dire : ils sont encore beaux à présent. Ce qui paraitrait en un autre une entreprise hardie et inconsidérée est soutenu en lui par sa probité ; sa harangue, soutenue de la vigueur de son zèle et de la réputation de sa vertu, etc., dit un bon auteur ; un discours soutenu.

Détruire, gâter, empoisonner, envenimer, sont devenus de beaux mots en devenant métaphoriques. Des gens qui se détruisent eux-mêmes par leur mauvaise conduite ; détruire une personne dans l'esprit d’une autre ; l’absence ne m'’a-t-elle

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