‹ Entretiens et méditations ecclésiastiquesChapitre 6 sur 40 · PREMIER ENTRETIEN · texte numérisé non relu

PREMIER ENTRETIEN

De l'importance de bien profiter des entretiens ecclésiastiques , et de la manière de les bien faire.

Les entretiens que nous commençons aujourd'hui sont destinés particulièrement pour les matières ecclésiastiques , et pour faire connoître aux personnes qui sont engagées ou qui ont dessein de s'engager dans cette sainte profession , l'excellence et les obligations de ce divin état. C'est un sujet que les SS. Pères ont toujours estimé extrêmement important ; et comme les Ecclésiastiques, selon leur doctrine, font la plus noble portion du corps de Jésus-Christ , prima et nobilis , et celle par conséquent dont la corruption seroit plus contagieuse et plus nuisible , ils ont cru aussi qu'il étoit de la dernière conséquence d'en prévenir le dérèglement; et qu'aussi on ne pouvoit rien faire de plus utile dans l'Eglise , que de travailler à les sanctifieret à les conduire à la perfection de leur état. Quand le clergé est florissant, dit saint Jean Chrysostôme, toute l'Eglise l'est aussi ; mais quand le clergé est dans le relâchement, les peuples tombent infailliblement dans le désordre : si sacerdotium integrum fuerit , tota Ecclesia Jïoret ; si autem corruptum fuerit , omnium virtus et fides marcida est ( Op. imp. in S. Math. ). Rien de plus avantageux à l'Eglise que de bons prêtres; mais rien de plus pernicieux à l'Eglise que de médians prêtres :

un prêtre sanctifié sanctifie le peuple, mais un prêtre corrompu ne manquera point de le corrompre : ma/a sacerdotumconversatioDomwicœptebis est miserabilis subversio ( S. Bem. ). C'est-à-dire, en un mot, dans le sentiment des SS. Pères, que tout le bien et le mal venant du temple et du plus profond du sanctuaire , des Ecclésiastiques et particulièrement des Prêtres , comme l'explique saint Chrysostôme, c'est là aussi qu'il faut plus particulièrement travailler pour y appliquer le remède ; et c'est ce que le Fils de Dieu nous fait connoître par sa conduite. 11 vient en ce monde pour sauver son peuple et sanctifier son Eglise : ut munâaret sibipopulum acceptabilem , et exhiberet m gloriïisam Ecclesiam non habentem maculam , ne(,ue mgam. Que fait-il pour ce datera? H commence dès ses premières prédications, dit S. Chrysostôme, à crier contre les Prêtres; il passe une grande partie de sa vie à les instruire ; il consacre ses derniers discours à ce même exercice ; et même après sa résurrection il revient encore pour s'entretenir avec eux de leurs devoirs. Pourquoi cela ? C'est , dit ce Saint , que commeunbonmédecin,Sa«c<aSa*roteammcemcan-

tator et medicus , il vient s'adresser d'abord à la source du mal , afin de le guérir : hoc ttat boni medici utm- «ressus adinfirmam cwilalem sanandam , prima ad originem morbi intenderet. Après cela je crois que vous n'aurez pas de peine à reconnoitre l'excellence et l'utilité du dessein que nous entreprenons. INous ny avons point d'autres vues que celles mêmes du tils de Dieu ; nous voulons y parler contre les Prêtres; nous voulons y instruire les Prêtres ; parler contre leurs désordres, les instruire de leurs fonctions ; mais néanmoins, au fond, parler toujours en leur faveur, puisque nous n'y avancerons aucune venté qui ne

tende ou à les entretenir dans leurs devoirs , ou à les retirer de leurs égaremens , c'est-à-dire, en un mot, à les sanctifier et à purifier cette source dont toute la sainteté doit découler dans l'Eglise. Telle est la vue générale que nous avons dans ces entretiens où, sans écouter les sentimens de la chair et du sang, sans écouter les principes de la sagesse humaine , où , sans faire attention à ce qu'en pourroient dire tant d'Ecclésiastiques trop lâches et qui trahissent eux-mêmes leur caractère, nous vous dirons simplement et clairement ce que nous croyons être nécessaire à votre perfection , selon ce que nous apprennent la tradition, les saints Canons et les SS. Pères. Mais avant d'entamer cette matière , j'ai cru que pour nous la rendre plus utile et pour prévenir la négligence que souvent on y apporte , il étoit important de vous montrer deux choses : la première , l'importance d'assister à ces entretiens avec fidélité et d'y apporter toute l'attention de votre esprit et tout l'effort de votre cœur , pour en tirer le plus de fruit qu'il vous sera possible ; la seconde, ce qu'il faut faire pour retirer ce fruit. C'est ce que nous avons dessein de vous expliquer aujourd hui dans ce premier discours.

Pour l'importance de ces entretiens et l'obligation que nous avons d'en bien profiter , je trouve trois motifs entre beaucoup d'autres qui sont, à mon avis, très-considérables sur ce sujet. Le premier est la qualité des matières que l'on y traite ; ce sont des matières cléricales, matières ecclésiastiques, matières , en un mot, qui sont pour nous de la dernière conséquence ; matières nécessaires pour le sa7iut , et c'est ce qui mérite qu'on y pense. Nous avons deux sortes d'obligations : obligations essentielles et indispensables , selon ces deux qualités cyue nous portons de Chrétiens

et d'Ecclésiastiques. Comme Chré lien s nous avons nos obligations , comme Ecclésiastiques nous avons nos devoirs ; selon ces deux qualités nos engagemens sont diflerens, et les uns et les autres sont nécessaires pour le salut. Acquittons-nous de nos devoirs comme Chrétiens et avec la même fidélité qu'ont fait les Saints , si nous manquons d'y satisfaire comme Ecclésiastiques, c'est assez pour nous perdre : tota ratio à a mn adonis est , mala administrât™ conditionis. N'être pas fidèle aux engagemens et aux charges de son état , il n'en faut pas davantage pour sa damnation. C'est, dit saint Grégoire , la source universelle de la perte des Chrétiens ; car Dieu les examine , les juge et les condamne non pas selon les obligations communes et générales, mais selon les engagemens propres et particuliers de leurs professions. Et c'est à quoi nous devons faire une sérieuse attention ; car nous sommes Ecclésiastiques , nous serons jugés selon les obligations ecclésiastiques ; Dieu nous demandera non-seulement si nous avons vécu en bons Chrétiens , mais encore si nous avons vécu en bons Ecclésiastiques ; et, après avoir examinési nous avons répondu à la sainteté du caractère qui nousa étéimprimédanslebaptème, dzscwfr"e^rszgz7/t<m Christianismi , comme dit S. Ephrem , il examinera en outre si nous avons répondu aux obligations du caractère qui nous a été imprimé dans le sacerdoce : discutietur sigillum sacerdotii. Si nous y avons été infidèles , nous serons réprouvés ; si nous y avons été fidèles, nous serons couronnés. Et c'est sur quoi , pour l'ordinaire, on passe trop légèrement , et sur quoi l'on ne fait point d'assez solides réflexions. On croit que c'est assez à un Ecclésiastique de s'instruire dans les matières chrétiennes et d'apprendre les pratiques de l'Evangile qui sont proposées à tout le monde ; on

se persuade qu'il lui suffit de mener une vie réglée , exempte seulement de crime et de scandale ; on dit que pour se sauver dans le clergé on n'est point obligé d'être plus saint ni de vivre autrement que les autres Chrétiens qui se sauvent parmi le peuple : on le croit, on se le persuade, on le dit; mais on se flatte et certainement on se trompe. C'est un aveuglement épouvantable, c'est une illusion toute évidente. Ce n'est point ce que nous apprennent les SS. Pores : Dieu , dit saint Ambroise , demande bien autre chose d'un clerc que d'un laïque : aliud enim est quod à clero reqyirit Deus , aliud ctuod à laico (S. Ambr. de dignit. Sacerd. ). Comme sa grâce est plus élevée , sa vie doit être aussi plus sainte : débet prœponderare vita sicut et prœponderat gratia ; et souvent ce qui ne seroit pas capable de perdre un homme ordinaire est suffisant pour perdre un Ecclésiastique : quod in laicis culpa non est , crimen est sacro ordine constituas. Voilà à quoi peut-être vous n'avez jamais suffisamment pensé , et ce que nous avons dessein de vous faire connoitre clairement dans ces entretiens : n'est-ce pas assez pour vous y rendre fidèles , la qualité des matières que l'on y traite , matières en premier lieu très- nécessaires pour le salut et fondamentales pour notre éternité? Quo prœstantior causa , eb débet esse cura aîtentior , dit S. Ambroise.

Mais ce qui doit encore nous obliger à redoubler de soins et d'ardeur , c'est que ces matières si importantes sont néanmoins les plus ignorées et les plus méprisées. C'est une chose incroyable que l'ignorance que l'on voit sur ce point. Il n'y a point de condition dans laquelle on ne connoisse ses devoirs : un magistrat sait ses emplois , un juge connoît ses charges , un capitaine voit ses fonctions , et il n'est

pas jusqu'au plus vil artisan qui ne sache à quoi l'oblige sou état; mais les obligations ecclésiastiques, qui sont les plus saintes, les plus relevées, les plus importantes , d'où dépend notre salut et le salut de tous les peuples , sont presqu'universellement ignorées, et d'une ignorance si prodigieuse et si extraordinaire, que les Ecclésiastiques même ne les connoissent pas. Demandez au plus simple artisan du monde à quoi l'oblige si profession ; demandez-lui quelles sont les règles de son état, ce qu'il doit faire et ce qu'il doit éviter; il n'y en a pas un qui ne vous réponde. Mais faites ensuite la même demande à un Ecclésiastique, informez-vous de lui de ses obligations , vous en trouverez fort peu qui vous les disent ; bien loin de les connoître , ils croient quelquefois n'en avoir point de particulières : leur ignorance va jusqu'à ce point d'aveuglement, qu'ils ne se persuadent même pas avoir d'autres obligations que celles des laïques. Peut-on voir une ignorance plus déplorable ? En vérité , si un artisan, prenezeelui que vous voudrez, quelquegrossier qu'il puisse être , avoit aussi peu de connoissance des règles de son art que nous en avons des obligations de notre état , qu'en dirions-nous ? Matières donc plus ignorées, mais en même temps plus méprisées , et plus méprisées en trois façons : i.° en ce qu'on ne les connoît point, comme nous venons de vous le dire: or, une telle ignorance de son devoir peut-elle être, a votre avis, sans quelque sorte de mépris? Plus méprisées , en second lieu , en ce qu'il n'y en a point qu'on étudie moins , et qu'on se mette moins en peine de connoître; on croit même que c'est perdre le temps que de les apprendre. On passera toute sa vie à lire l'histoire profane ; on veillera sans peine pour acquérir l'art de bien écrire et de bien parler

dans le monde; on travaillera avec plaisir pour les vaines connoissances que les Saints appellent les richesses des pécheurs et une vanité importune , et qui, au rapport de saint Augustin {de doctrina christiana , îib. 2. cap. 24. ), ne sont pleines que 'd'une curiosité empressée , d'un soin crucifiant , d'une mortelle servitude : plena morti feras curiositatis , cruciantis sollicitudinis et mortifères vaivtaîis : en un mot, on se sacrifiera volontiers pour les sciences ; mais pour ce qui regarde notre état, pour les saints Canons , pour les règles de la discipline ecclésiastique , pour les cérémonies que les SS. Pères , les Papes et les Conciles recommandent surtout aux Ecclésiastiques, en ne peut souffrir d'y donner la moindre partie de son temps ; on croit cette étude inutile , et bonne seulement pour ceux qui ne sont point capables des plus hautes connoissances. En vérité , cela peutil être sans mépris ? Mais plus méprisées, en troisième lieu , en ce que ceux qui les connoissent n'y font presque point d'attention dans la pratique ; et c'est là , a mon avis ,1e dernier degré de mépris : si ignorantes nulla excusatio tueatur , rjuanto magls cognitum despici periculosum est , dit Tertullien ! Bien loin d'en témoigner de l'estime , ils sont même souvent, les premiers à les combattre. Si vous ne le croyez pas, faites-en vous-même l'expérience , avancez une maxime ecclésiastique qui tende à vous établir dans la perfection , soit sur le détachement du monde , soit sur la fuite du siècle , soit sur la condamnation de ses maximes , à quoi les Ecclésiastiques sont plus particulièrement et plus étroitement obligés , et vous verrez que les Ecclésiastiques même seront les premiers à s'y opposer ; en sorte que ceux qui devroient défendre ces vérités et qui sont engagés par état à les

soutenir avec plus de vigueur , seront ceux qui ics contesteront avec plus de chaleur et d'emporterneni. Voyez où nous en sommes réduits! Matières donc plus méprisées.

Mais enfin , matières dont peut-être , et probablement même , nou; n'entendrons jamais parler lorsque nous serons sortis du séminaire. N'est-ce pas assez pour nous obliger à les écouter avec attention pendant que nous y sommes? Car enfin, hors des séminaires et de quelques communautés saintes que l'on voit à présent dans le clergé, de quoi parle-t-on , même parmi les Ecclésiastiques? Disputant de rébus ad beatam sitam non profuturis , dit S. Augustin , sic occupantes muhùm pretiosa et rébus salubribus impendenda tempo? a : on ne parle que de niaiseries , de bagatelles , et enfin on ne parle de rien moins que de son état. Et voilà le premier motif qui nous oblige à être fidèles à ces entretiens , et à ne pas nég'iger maintenant l'occasion que Dieu nous en donne , la qualité des matières que l'on y traite , matières les plus importantes , matières néanmoins les plus ignorées et les plus méprisées, et matières dont nous n'entendrons plus parler hors de la maison.

Non-seulement la qualité des matières que l'on traite dans ces entretiens nous oblige à y être fidèles et à y apporter beaucoup de soin , mais encore la qualité des personnes auxquelles on y parle ; ce sont des Ecclésiastiques. Car comme on n'y parle que des matières ecclésiastiques , on ne les traite aussi que devant des Ecclésiastiques , c'est-à-dire des personnes qui, pour l'ordinaire, profitent le moins de ce qu'on dit. Peut-être que ceci vous surprendra d'abord, mais je crois qu'il est important de vous expliquer ma penséeet de vous dire nettement la vérité. Non ut con-

fundam vos hœc dico , sed ut filios , sed ut fratres meos charissimos moneam ( Molina) : je ne dis pas ceci , mes Frères , pour vous faire confusion , ni pour porter jugement des personnes qui m'écoutent , mais seulement pour vous avertir en charité de ce qui arrive ordinairement , afin que vous en profitiez , et pour vous dire que si vous n'apportez un soin tout particulier , une vigilance extraordinaire , un zèle qui ne soit pas commun , vous n'en profiterez pas plus que beaucoup d'autres qui les ont écoutés. Une infinité ont écouté les mêmes matières, et une infinité n'en ont tiré aucun avantage. D'où vient cela ? ce sont des Ecclésiastiques , ils sont insensibles : si c'étoient des laïques , peut-être les auroit-on touchés.

On croit quelquefois qu'il n'y a pas beaucoup à profiter à prêcher au simple peuple. On s'imagine que leur esprit grossier n'est point capable des instructions qu'on leur donne , et souvent même , dans cette pensée, on ne prend cet emploi qu'à contre -cœur. Pour moi je pense qu'on profite encore moins à parler aux Prêtres. Et en effet , pensez-vous que si l'on avoit tenu un de ces esprits, quelque grossier qu'il put être , qu'il eut passé des années entières dans quelque lieu de retraite , qu'on eût pris tous les jours le soin de l'instruire , et que l'on eût travaillé à son avancement avec la même assiduité que l'on travaille à celui d'un Ecclésiastique dans un séminaire ; qu'on lui eut tous les jours dit et redit ce qu'il doit faire , qu'un eût pris soin de le reprendre de ses moindres défauts, de -l'avertir de ses plus légères imperfections , de le rappeler de ses égaremens , de le réchauffer dans ses tiédeurs , de le relever dans ses chutes , de l'exciter dans ses langueurs ; pensezvous, dis-je , qu'on n'y auroit pas beaucoup plus profité

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qu'à beaucoup d'Ecclésiastiques que nous y voyons tous les jours? Pour moi je n'en doute point , et je m'assure que vous-mêmes en conviendrez , si vous faites attention à trois obstacles qui se rencontrent dans la plupart des Ecclésiastiques , et qui les einpêcbent ordinairement de profiter de ce que l'on dit.

Le premier est qu'ils se croient assez savans et avoir assez de lumières ; et comme ils sont établis pour être la lumière des autres, ils ne croient pas être obligés d'en emprunter ailleurs pour se conduire; et ainsi ils méprisent aisément les instructions qu'on leur donne: credunt se esse sapientes ptœ monitoribus suis , dit Gerson , et pour cela , prœdicationes converfunt in fastidium et contemplum. Ils ne tout aucun état de ce qu'on leur dit , ils ne fécoutent que par manière d'acquit et en passant ; et ainsi n'approfondissant jamais ce qu'ils entendent , il ne faut pas s'éionner s'ils n'en retirent jamais beaucoup de fruit : nuncverb dicitis: quia videmus ipeccatum vestrum manet.

Secondement, c'est qu'ils ont peine à souffrir qu'on Tes avertisse, et ils sont honteux d'être repris, eux nui sont pour reprendre les autres : in contumeliam sacerdotum non de àivinis cultibus admonei >i, quod enim ipsi debent exigere , turpiter exiguntvr. Ainsi pour éviter cette confusion , ils ne s'appliquent jamais ce qu'on leur dit , et le détournent toujours adroitement pour le faire tomber sur quelqu'aufre : si l'on touche quelque défaut , c'est pour un tel , tel, ou tel; en sorte que, ne gardant rien pour eux, ils ne profitent pas plus que ceux qui, étant à table, donneroient toute leur portion à leur voisin.

Troisièmement , c'est que quand on particularise

tellement qu'ils croient que c'est pour eux en particulier qu'on parle, ils se persuadent, pour n'être point coupables , que tout ce que l'on dit n'est point d'une obligation si étroite , que ce n'est que pour la plus grande perfection. Il n'est pas même jusqu'aux obligations plus précises , qui sont décidées le plus clairement par les saints Canons , et décidées sous pehe d'anathème , qu'ils ne veuillent faire passer pour de simples conseils : malunt ex^ecrari legem quàrn emendare mentem ; malunt prœcepta oduse f/uàm vitia ( Salvian. hid. i. ). Voilà ce qui arrive communément parmi les Ecclésiastiques , et ce qui m'oblige de vous exhorter ici à apporter des dispositions qui ne soient pas communes ; autrement nous trouvant disposés comme les autres , nous n'en profiterons pas plus que les autres.

Enfin la qualité des chàtimens que nous devons rraindre si nous ne profitons de ces entretiens , est le troisième et le dernier motif, mais le plus pressant, pour nous obliger à y apporter une vigilance et un soin tout extraordinaires. J'en remarque trois principalement : le premier est celui dont il menace son peuple par le prophète Amos ( chap. 8. ) : Ecce dies veniunt , dicit Do minus , et mittam in eos non famem panis neque sitim aquœ, sed audiendi ver~ bum Dt.i : j'enverrai sur la terre une famine , dit Dieu dans sa colère , mais une étrange et cruelle famine, non pas de pain , mais de la parole de Dieu. Qu'est-ce à dire une famine de la parole de Dieu ? C'est-à-dire qu'il y en aura une si grande disette , qu'ils ne trouveront plus personne qui la leur annonce: audiendi. verbum Dei eam fore ptnuriam , ut nunqiuun valeant doctorem , etsi avidissimè quœsierint, reperire. Et voilà une des plus horribles malédictions

de la vengeance de Dieu et de son épouvantable justice. N'avoir plus personne qui instruise, qui corrige, qui avertisse , qui reprenne , c'est le moyen de tomber bientôt dans l'abîme de tous les maux. Nous le voyons dans les Juifs ; depuis que Dieu leur a entièrement retiré ses Prophètes , on ne voit parmi eux qu'une suite continuelle de malheurs : auparavant ils tombent souvent , Dieu les châtie de temps en temps, ei; de temps en temps ils se relèvent; mais depuis que la main de Dieu a été appesantie sur eux, et qu'en punition de ce qu'ils avoient méprisé sa parole , Dieu la leur retire et les en prive , ils tombent et ne se relèvent plus de leur chute. Or, voilà le malheur que vous devez craindre, si vous ne profitez de cette même parole qu'on vous annonce ; un temps viendra où vous voudrez bien l'entendre , et vous ne le pourrez plus , parce que vous ne serez plus en état de le faire , ou parce que vous ne trouverez p4us personne qui vous la prêche ; un temps viendra où vous voudriez bien trouver, pour éteindre votre soif, un Abraham qui vous donnât une goutte de ce torrent qui découle mainfenant sur vous en abondance ; et , par un juste jugement de Dieu et en punition de vos infidélités passées , vous ne le trouverez plus : qui semel verbum Dei fùBtidiunt , ne.qut si velint , deindè iîlud accipert meritb pussent ( S. Cyril. Alex, in cap. 8. Amos. ). C'est la tonduite ordinaire de Dieu , il prive de ses dons ceux qui les méprisent et qui n'en font pas bon usage. Et ne croyons pas que ceci soit tellement éloigné de nous : jetons seulement les yeux sur ces ordres qui, après avoir été tiès-ilorissans dans l'Eglise , et étant tombés insensiblement dans la décadence et le relâchement , se sont enfin trouvés dans une telle

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misère, que n'ayant plus personne entre eux pour les avertir et les reprendre , ils sont enfin tombe's dans la dernière désolation , jusque-là qu'on a été obligé de les abolir à cause de leurs déréglemens scandaleux. Je sais bien que nous n'avons pas la même chose à craindre pour l'état ecclésiastique , puisque sa durée doit être jusqu'à la fin du monde; mais à quoi nous servira que cet état ne périsse pas , si nous périssons dans cet état ? et nous y périrons infailliblement, si nous ne faisons profit de la parole de Dieu qu'on nous y prêche.

Voilà le premier châtiment que nous devons redouter : si nous ne profitons pas de ces entretiens 7 craignons que la parole de Dieu méprisée ne se retire. Mais ce châtiment , quoique très-iigoureux , n'est pas néanmoins le plus à craindre. En voici un second sans comparaison plus redoutable ; et si le premier Dieu le donne dans sa colère , nous pouvons dire qu'il donne celui-ci dans sa fureur : c'est lorsque nonseulement il retire ses prophètes et ceux qui pour- Toient nous enseigner sa parole , mais encore quand il permet qu'il y ait de faux prophètes , de faux docteurs et des personnes qui nous annoucent adroitement l'erreur et qui nous prêchent le mensonge. Oh! que pour lors il est ditiicile que l'on échappé ! Et c'est le châtiment de ceux qui n'ont pas profité de sa parole : eo quod chantatem christianitatis non receptrunt ut salvi fièrent , ideo mittet illis operationem erroris,ul credant mena icio : nous n'avons pas voulu croire ceux qui par charité nous annonçoient de la part de Dieu ses vérités, et en punition on nous annoncera des erreurs, et nous y donnerons créance. Nous n'avons pas voulu croire quand on lions a dit qu'un Ecclésiastique était obligé de porter

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la soutane et la tonsure, et nous trouverons des personnes qui nous diront que cela n'est point si nécessaire. Nous n'avons pas voulu croire quand on nous a dit qu'un Ecclésiastique devoit se séparer des divertissemens du siècle , qu'il devoit renoncer au monde et à ses maximes ; et nous en trouverons qui nous diront que cela seroit bon pour des solitaires , mais que des Ecclésiastiques qui vivent dans le monde doivent condescendre et s'accommoder à sa conduite. Nous n'avons pas voulu croire quand on nous a dit que la chasse étoit interdite aux Ecclésiastiques , et nous trouverons même d'habiles gens qui nous diront que c'est un divertissement honnête , et que cette défense n'étant plus en usage, on n'en doit faire aucun scrupule ; ainsi nous feroit-on passer pour conseil seulement, pour une chose de plus grande perfection , et même quelquefois pour un zèle sans science et trop rigoureux , ce qu'on nous pourroit dire des obligations leo plus certaines de notre état: vt in errorem inducantur , si Jieri potcst , electi. Châtiment épouvantable , d'où vient ensuite l'endurcissement qui est la troisième punition et le troisième malheur que nous devons craindre. Car après n'avoir fait aucun profit des entretiens et des avertissemens qu'on nous a donnés dans un séminaire , après avoir écouté ces personnes qui nous ont annoncé le mensonge , il n'y a presque plus de remède ; on ne peut se résoudre à revenir : apprehenderunt mendacium , dit le prophète Jérémie , et noluerunt rester ti; et si quelquefois on en revient, nous voyons qu'on y perd son temps , qu:on est incorrigible , que rien ne fait plus impression, enfin qu'on est dans l'endurcissement , c'est-à-dire, en un mot, qu'on y revient en portant sur son front le caractère de la

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réprobation. Tout cela ne suifit-il pas pour vous rendre fidèles aux entreliens que nous avons à vous faire ? la qualité des matièies vous y invite , la qualité des personnes vous en presse, la qualité des chàtimens vous en sollicite : n'est-ce pas assez pour vous convaincre ï

Mais que faut il faire pour y être fidèle et pour en profiter ? Nous pouvons distinguer trois temps auxquels il faut faire une particulière attention : le premier est avant l'entretien ; le second , pendant l'entretien , et le troisième , après l'entretien.

Avant l'entretien : il faut y venir avec un grand désir; et quel désir? désir d'en profiter; car sans cela nous n'en retirerons jamais beaucoup de fruit. Le désir ; disent les Saints , est l'appétit de l'ame. Vn homme qui se met à table sans appétit ne mange pas beaucoup de viande , elle le dégoûtera beaucoup ; et un homme qui entend la parole de Dieu sans grand désir en sentira bientôt le dégoût : cordis nostri desideria inhiant , ut de cibo vhœ aliquid sumant. C'est la première disposition , le désir.

.Non-seulement il faut y venir avec un grand désir, mais il faut l'écouter avec de grandes dispositions ; et c'est le second temps, pendant ^entretien. Or, je réduis ces dispositions à trois : attention , humilité , simplicité. i.° 11 faut écouter avec grande attention et fidélité, ce qui demande deux choses, être exact et ponctuel afin d'y être dès le commencement et afin de nous y rendre précisément à l'heure , et puis écouter avec une présence d'esprit particulière tout ce qu'on nous y dit.

2..0 Ecouter avec une profonde humilité , qui aura en nous deux grands effets : i.° elle nous fera déposer cette vaine opinion de science , et cette fausse imagi-

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nation , que nous en savons assez : 2.0 elle fera que nous nous appliquerons à ce qu'on nous dira , et ainsi nous mettra en état d'en profiter. Oh ! mais j'ai déjà tant étudié , j'ai vu toute la théologie ! Si vous l'avez toute vue , vous ne la savez pas toute , il y en a au moins encore un traité que vous ignorez , qui est celui de l'humilité. Ecoutez donc en second lieu avec humilité.

Enfin avec simplicité, comme un enfant, comme un religieux qui écoute sa règle ; si lorsqu'un religieux entend lire sa règle et ses constitutions, il disoit à chaque point : cela ne m'oblige pas sous peine de péché ; pour cela je n'y suis nullement obligé : celuici n'est que pour la plus grande perfection , et qu'ainsi à chaque point il donnât une semblable explication , qu'en diriez-vous ï Je ne sais pas ce que vous en diriez , mais je sais bien que vous pourriez dire avec justice et vérité : certainement s'il ne change , il sera un très-mauvais religieux. Ainsi lorsque nous vous parlerons des obligations ecclésiastiques , si à chaque chose que nous vous dirons , vous cherchez quelque défaite , vous recourez aux vaines distinctions que fournit l'amour-propre , certainement vous ne profiterez pas beaucoup de ces entretiens , et il n'y a guère d'apparence que vous soyez jamais bon Ecclésiastique. Que faut-il donc? simplicité pour recevoir avec docilité et soumission ce qui vous sera annoncé de votre devoir.

Enfin après l'entretien , qui est le troisième temps , il faut tâcher de faire trois choses : i.° ruminer ce qu'on a entendu, c'est lavis de S. Augustin : Quœ ctudistis cogitate , quid (h.xi , quœ manducastis ruminute ; sic enim eritis animalia munda et opta epulis Del. Et pour cela dire en soi-même au sortir

de l'entretien , et après avoir reçu cette manne , comme les Juifs disoient de celle que Dieu leur donna autrefois : Manhu quidest hoc l Mon Dieu ! quelles obligations et quelle sainteté! et de plus s'en entretenir même pendant les récréations. 2.0 Tacher d'en mettre quelque chose à part pour le pratiquer dès le jour même , c'est le conseil de saint Chrysostôme ( Hom. '62. , ex Gai. ). Obsecro ut quotidiè quisque seipsum scrutetur quid ex hodiernâ , quid ex proximâ îectione utilitatis atceperit. Aon, ait Dominus^ si audieritis oui laudaveritis verbum meum , sed si manseritis in verbo meo , verè discipuïi mei eritis, Quid est rnanere in verbo Dei, nisinuîlis tentationibus cedere (S. Aug. Serm. 48. de verbis Domini in Joan.)? 3.° Ne jamais contester ce qui regarde notre perfection : en ferons-nous jamais trop pour assurer notre salut?

De Vexcellence de Vêtat Ecclésiastique.

Je crois que nous ne pouvons mieux commencer les entretiens que nous avons à vous faire sur l'état Ecclésiastique , qu'en vous montrant d'abord l'excellence et les prérogatives de ce divin état. C'est , au sentiment et dans la pratique des Saints, le premier pas qu'on doit faire en cette matière ; et pour y procéder avec ordre et sans confusion , dit S. Ambroise , appliquez-vous à en connoître la dignité avant de descendre aux engagemens et aux obligations qu'on y contracte (Dignum est ut dignitas sacerdotuUs prias noscatur à nobis , deindè servetur à nobis. Libr. de Dignit. Sacei'd. cap. 12.. ) ; autrement nous serions en danger , dit le même Saint , de tomber dans la malédiction du Prophète ; et , ne connoissant

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pas Péminence de notre condition et l'honneur que Dieu nous a faiten nousy élevant, nous donnerions lieu à cet infâme reproche qu'on pourroit nous faire légitimement : Homo cùm in honore esset , non in tellexit; comparâtes est jumentis insipientibus , et similis factus est illis ( Psal.48.).

C'est ce qui m'oblige à vous parler aujourd'hui à fond de l'excellence de l'état ecclésiaslique , avant d'entrer dans le détail de ce que nous avons à traiter sur ce sujet ; mais, cornUie cette matière est d'une grande importance , ne vous étonnez pas si je vous demande la plus grande attention , et si je me sers pour cet effet de ces belles paroles dont un des plus grands Saints et des premiers Pères de l'Eglise se servit autrefois enpareille occasion : Quasi in gremio consacerdotum positus , ipsos alloquor sace.rdoies : audite me , beatissimi patres, et si dignum ducitis, sanctissimi patres , audite me , stirps levitiea , germen sacerdotale , propago sancti/icata , duces et redores gregis Chrisii , audite me rogantem vos pariter et timentem , et honorem sacerdntalem demonstrare votentr.m , ut cùm honoris vobis prœrogatwam monstramus , mérita etiam congrua reqwramus ( S. Ambr, ibid. ). Ecoutez-moi , mes cliers Frères , qui êtes engagés dans l'état ecclésiastique et dans le sacerdoce , ou qui avez dessein d'y être un jour élevés , écoutez-moi , mais avec une présence d'esprit et une préparation de cœur toute extraordinaire : et pourquoi ? parce que j'ai un avis important à vous donner , et que j'ai beaucoup à craindre en le donnant ; avis de la grandeur et dignité de votre état ; crainte que vous ne répondiez pas à une si haute dignité; deux choses qui demandent singulièrement votre attention , et sur lesquelles nous

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nous proposons d'appuyer tout ce que nous vous dirons dans ce premier entretien ; car nous tâcherons de le renfermer dans ces deux points : i.° Quelle est la dignité de cet état? 2.0 Que faut-il faire pour répondre à une si haute dignité ?

Pour bien connoitre et pénétrer à fond l'excellence de l'état ecclésiastique , je crois que nous ne saurions nous appuyer sur de plus solides fondemens que sur ceux que l'on emploie ordinairement pour relever les dirYérens états et les divers ordres qui paroissent avec plus d'éclat et de lustre, et qui sont estimés les plus considérables dans l'Eglise. Car quoique les SS. Pères aient eu une telle estime de l'état dont nous parlons, qu'ils l'aient cru incomparable , il est vrai néanmoins qu'encore que les autres ne lui puissent être comparés par une comparaison d'égalité ( nullis potest comparationibus adœquari, à\lS JeanChrysostôme), on peut toutefois le comparer à tous les autres états par une comparaison de prééminence , en taisant voir que ce qui les relève et les rend plus considérables , se trouve avec éminence et avec beaucoup d'avantage en celui-ci. Or , c'est ce qui nous est aisé de vous faire connoitre par les fondemens principaux dont on se sert pour relever les plus grands ordres. Je ne m'arrête qu'à trois qui me paroissent plus importans : le premier est leur institution ; le second , leurs privilèges et leurs pouvoirs ; le troisième , leurs emplois et leurs fonctions. Institution sainte, privilèges et pouvoirs singuliers, fonctions et emplois relevés , trois fondemens qui font connoitre la dignité de l'état ecclésiastique.

1 .° Institution sainte et adorable. C'est, dit S.Cyrille, la première source dont nous devons tirer l'excellence de notre état : prœclaram sacerdotii dignitatem dices ex eo cjubd nobile atque conspicuum habet.

initium. Or, y en a— t— il jamais eu dans l'Eglise , et

pourra-t-il jamais y en avoir qui soit plus noble , plus admirable et plus saint dans son institution ? Trois choses font une institution célèbre : i.° la qualité du fondateur ; 2..0 les circonstances extraordinaires qui l'accompagnent; S.0 la fin qu'il se propose. Or, tout cela est admirable dans l'institution de l'état ecclésiastique.

La qualité du fondateur. Qui a fondé cet état? Non mortalis quispiam , dit saint Chrysostôme (Lib. 3. de Sacerd. ) , non Angélus, non Ar ci h angélus , non quœvis alia ereata potentia , ordinemhunc instituit > ce n'est point l'effet d'une puissance créée , ce n'est point l'ouvrage dune simple créature , ce n'est point la production d'une autorité ordinaire, ce n'est point un homme , ce n'est point un Ange , ce n'est point un Archange; et qui donc? le Fils de Dieu , le Sauveur du monde , Jésus-Christ même qui l'établit ; et c'est ce qui mérite que l'on y pense.

Pour l'établissement politique et les états du monde, même les plus considérables , il en donne facilement la commission aux Grands du siècle , aux Souverains, aux Princes et aux Monarques. Pour les états et les ordres même les plus religieux et les plus saints qui sont dans l'Eglise , il s'en décharge sur ses fidèles serviteurs , et il en laisse le soin à ces grandes âmes que nous voyons en avoir été les patriarches et les instituteurs; il avoit même autrefois confié l'établissement de la synagogue à ses Anges , qu'il avoit bien voulu employer à ce dessein : legem dédit in dispositione Angelorum. Mais pour l'état ecclésiastique il ne le veut confier à personne ; il vient y travailler luimême, et ne craint point de descendre de son trône et de sa gloire pour l'établir. Et ne vous en étonnez

pas ; c'est un ouvrage qui lui est trop à cœur pour le confier à un autre ; c'est son chef-d'œuvre, et il veut aussi que ce soit l'ouvrage de ses mains : ipse fecit nos regnum et Sacerdotes Deo et Patri. Lorsqu'on parle de ces grands ordres religieux que les Saints ont établis dans l'Eglise , on en conçoit d'abord et avec raison de hautes ide'es ; pourquoi cela ? Oh ! c'est un saint François, dit-on, qui en est le fondateur; c'est saint Dominique ; c'est le grand saint Ignace, c'est l'incomparable saint Augustin. Cette pensée seule nous en donne de la vénération et de l'estime , la sainteté de celui qui l'a fondé ; et ce seroit une espèce d'impiété que de n'en avoir pas : la religion même nous y oblige ; si cela est , que sera-ce de l'état ecclé-* siastique ! état qui n'a pas seulement un Saint , mais le Saint des Saints pour fondateur; non pas une simple créature, mais Jésus-Christ même qui Ta établi, et dans des circonstances] si admirables, qu'elles font bien connoître et l'estime extraordinaire qu'il en fait , et l'état particulier que nous devons en faire.

J'en remarque trois entrautres qui sont, à mon avis, considérables , mais que je ne toucherai qu'en passant , pour n'être pas trop long. La première est la circonstance du temps ; la seconde sont les différentes attitudes où il se met pour faire cet établissement; la troisième est ce qu'il fait immédiatement après.

Pour le temps. Quand fait-il cet établissement ? La veille de sa mort , sur le point de retourner à Dieu son Père , au commencement de ses délaissemens , à l'entrée de son agonie : tous les Evangélistes le remarquent et nous y font faire à dessein une attention particulière. C'est pour nous avertir que ce qu'il va faire est important; car dans un temps si proche on ne traite que des affaires les plus importantes ; c'est

un temps où l'on se décharge des emplois communs , où on laisse les occupations ordinaires , où Ton ne s'applique qu'aux choses de conséquence. Dire donc que Jésus-Christ a fait cet établissement si proche de sa mort, c'est beaucoup dire, puisque c'est dire que c'est un des ouvrages des plus importans qu'il ait faits pendant sa vie. Lorsque le Fils de Dieu voulut donner une preuve efficace de la grandeur de la trèssainte Eucharistie , et qu'il voulut faire paroitre cet adorable sacrement comme le chef-d'œuvre de son amour envers les hommes , les SS. Pères remarquent qu'il choisit précisément le même temps pour 1 établir, parce que ,ne pouvant avoir alors aucune réserve pour ceux qu'il chérissoit , et ne s'occupant que des choses les plus importantes , en choisissant ce temps pour l'institution de ce divin Sacrement , il fit voir que c'étoit et le plus grand de ses miracles et la plus forte preuve de sa divine dilecticn. C'est la solide réflexion du grand saint Thomas ( opuaculo 5j , de institution e Eucharistiœ ) : Ut arctiùs charitatis hujus ir?iwnemitas fidelium cordibus infigeretur , in ultima cema quandb tvansiturus erat de hoc mundo ad Patrem , Sacramentum hoc instituit , tanquàm miraculorum ab ipso factorum maximum. Et voilà la première circonstance qui relève l'établissement de notre état.

INlais entrons, je vous supplie, dans le cénacle où Jésus-Christ fait cet établissement , et nous en verrons une bien plus surprenante ; ce sont les différentes attitudes où il se met pour travailler à cet ouvrage. Les Evangélistes en remarquent trois admirablement mystérieuses, et qui sont, à mon avis, capables de causer non-seulement aux hommes , mais même aux Anges , un profond étonnement : la première , il se lève

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en présence de ses Apôtres ; la seconde , il s'abaisse à leurs pieds ; la troisième , il s'anéantit entre leurs mains. Premièrement il se lève, surgit; pourquoi? c'est pour nous dire qu'il va se faire quelque chose d'important , et où il faudra qu'il emploie toute sa puissance. C'est le terme ordinaire et la manière de parler de l'Ecriture- Sainte; et l'Eglise même instruite à cette e'cole , lorsqu'elle demande à Dieu quelque grande grâce , quelque secours extraordinaire, lui dit de se lever -.exsurge, Domine; surge , Domine. Jésus-Christ se lève donc pour nous exprimer qu'il va faire un grand ouvrage, et c'est pourquoi l'Evangile même ne le remarque qu'après avoir dit qu'il savoit que son Père lui avoit donné toute puissance : sciens Jésus quia omnia dédit ei Pater in manus , surgit. Mais après s'être levé de la sorte , il s'abaisse aux pieds de ses Apôtres. Quel spectacle ! dans le ciel tout s'abaisse devant le Fils de Dieu , et sur la terre le Fils de Dieu s'abaisse devant les premiers Prêtres. Dans le ciel tout s'abaisse devant le Fils de Dieu pour reconnoitre ses grandeurs , et sur la terre le Fils de Dieu s'abaisse devant les premiers Prêtres pour faire paroître leur incomparable dignité : vide colla regum et principum submitti genibus Sacerdotum ; ad elcvationem manuum vestrarum regum capita inclinabuntur ( S. Ambr. de dignit. sacerd. Petr. Blés. Serm. 4- )• Qu'on ne s'étonne donc plus de voir les empereurs prosternés à leurs pieds ; qu'on ne s'étonne plus des soumissions que leur rendent les princes ; ce sont , à la vérité , des témoignages bien éclatans de la grandeur de leur état, que les SS. Pères ont admirés et comblés d'éloges ; mais n'est-ce pas une merveille bien plus étonnante que Dieu même abaissé à leurs pieds ?

Toutefois ce n'est pas tout encore ; car comme Jésus-Christ les considère déjà par avance honorés de la dignité du sacerdoce qui va leur être conférée , et revêtus de la personne et de l'autorité de Dieu son Père , il entre dans des sentimens de révérence et de respect ; et se mettant extérieurement devant eux en la manière qu'il étoit sans cesse en esprit devant son Père , non-seulement il s'abaisse à leurs pieds , mais il s'anéantit entre leurs mains. Y a-t-il rien qui puisse mieux faire connoître la dignité infinie de notre état ? Et quand nous n'en aurions point d'autres preuves que ces circonstances , ne seroit-ce pas assez pour nous faire conclure que c'est le chef-d'œuvre du Fils de Dieu et le plus grand de ses ouvrages ? Aussi voyons-nous qu'immédiatement après il sort du cénacle et s'en-^a à la mort , comme pour dire qu'après ce miracle où sa puissance et son amour étoient comme épuisés , il n'y avoit plus rien à attendre de lui en cette vie, et qu'il ne lui restoit plus qu'à mourir pour tout consommer : hœc respiciens Evangelista , cùm dilexisset suos , usque infinem dilexit eos.

Que les autres ordres recherchent après cela toutes les circonstances de leur établissement ; qu'ils rassemblent tout ce qu'il y a de plus prodigieux dans leur institution , qu'ils nous racontent toutes les merveilles qui les ont rendus plus remarquables dans l'Eglise , où en trouverons-nous un qui puisse être comparé à l'état ecclésiastique ? Un Dieu se lève , un Dieu s'abaisse , un Dieu s'anéantit pour fonder cet état ; il veut même le sceller de son propre sang. Avouons que c'est le miracle des miracles : miraculum stupendum ; non est invention taie opus in uni" yersis regnis.

La troisième chose qui relève l'institution de notre

état,.

état , c'est la noble fin que Jésus-Christ se propose en le fondant : cette fin n'est autre que d'avoir des personnes atfidées sous lesquelles il se cache , afin de se faire porter partout pour gagner ainsi tout le monde à Dieu son Père; en sorte qu'on peut dire de chaque personne engagée dans cet état , ce que saint Chrysostôme a dit à la louange d'un des premiers et des plus fervens Ecclésiastiques qui aient été dans l'Eglise : tabernaculum sub quo Christus munàum occupaturus latens ibat ; ce sont des tabernacles , disons mieux , ce sont des Sacremens qui renferment Jésus-Christ , et qui doivent le porter dans les esprits et dans les cœurs de tous les hommes ; dans les esprits , en l'exprimant en eux-mêmes , en le représentant parfaitement comme des images achevées de ce divin original ; dans les cœurs , en le produisant par la vertu toute -puissante des paroles que Dieu ieur met en bouche pour cet effet. Et voilà le dessein de Jésus- Christ dans cette institution : premièrement, que les Ecclésiastiques le représentent, qu'ils soient ses images, en un mot , qu'ils portent tellement tous ses traits , et qu'ils lui soient si semblables, qu'en les voyant on se représente Jésus-Christ, comme en voyant une copie bien faite on se représente l'original. Et c'est ce dessein que le Fils de Dieu même fil paroître dans l'institution des premiers Prêtres ; car immédiatement après les avoir ordonnés , ils se trouvèrent si semblables à Jésus-Christ , qu'on avuit peine à remarquer la différence, jusque-là qu'il fallut que Judas donnât un signe aux Juifs pour le reconnoiïre d'avec eux ; cela est remarquable. Les Juifs l'avoient vu sans doute assez souvent , il leur avoit parlé publiquement, il s'étoit exposé plusieurs fois au milieu d'eux, il les avoit tant de fois enseignés ! certainement ils ne

pou voient pas ne pas le connoitrc ; et néanmoins il faut que Judas leur donne un signe pour ne pas se inéprendre : pourquoi cela ï c'est que ces premiers Prêtres lui sont tellement semblables par la grâce du sacerdoce qu'ils viennent de recevoir, qu'étant avec eux , ils n'auroient pas pu le reconnoître. Tel est donc, en premier lieu , le dessein du Fils de Dieu dans l'institution de tous les Prêtres , de s'exprimer en eux , et d'en faire des images de ce qu'il est ; et c'est pour cela aussi qu'il ne les établit quren mourant , parce que pendant sa vie on n'eût eu que faire de ses copies, Porigiuai.étant présent. Il veut , en second lieu , que les Prêtres , en le représentant , le produisent en même temps dans leur cœur par la puissance et l'autorité qu'il leur donne; et voilà les deux fins admirables de l'établissement de notre état : pourra-t-il jamais y en avoir de plus nobles et de plus îelevées :'

Il est vrai que les ordres religieux peuvent se glorifier d'avoir les mêmes ; car Dieu les a suscités aussi dans l'Eglise et pour représenter son Fils, et pour le porter dans leurs cœurs , mais d'une manière bien différente de l'état ecclésiastique. Car si les ordres le représentent, ils ne sont pas pour le représenter tout entier, mais pour le représenter seulement en partie : un ordre sera pour représenter particulièrement une de ses vertus , un second , pour en représenter une autre ; en sorte que, comme dans le ciel les Anges sont tellement appliqués aux perfections divines , que chaque ordre en représente quelqu'une , et qu'ainsi les Séraphins expriment son amour , les Chérubins sa science , les Trônes sa fermeté , les Dominations son autorité, etc. ; il en est de même des ordres religieux dans l'Eglise , à legard des perfections et des vertus de Jésus-Christ ; chacun en représente quelqu'une.

Saint François exprime son amour pour ia croix , saint Benoit, sa solitude, saint Bruno, sa retraite , saint Ignace, son zèle ; mais il n'y en a point qui le représente tout entier; c'est le privilège de l'état ecclésiastique. Et c'est pourquoi cet état n'est point multiplié comme les autres; il est unique, parce qu'il suffit pour exprimer tout Jésus-Christ. Il le représente donc plus que tous les autres ; mais encore il le produit plus efficacement que tous les autres; car les autres, dans leur première institution, ne le produisent dans les cœurs que par exhortations et par exemples ; mais celuici le produit par la vertu que Dieu lui donne et qui rend sa parole efficace. Si maintenant ces ordres religieux entrent en participation de cette vertu et de cette même puissance , ce n'est qu'autant qu'ils entrent dans l'état ecclésiastique , qu'ils ont part à cette grâce ; de sorte que nous pouvons dire que, soit que nous considérions la sainteté de notre fondateur , soit les circonstances qui accompagnent notre institution , soit les fins qui l'ont fait établir , nous ne trouverons point dans le monde de plus admirable institution que celle de notre état. C'est donc en premier lieu l'état le plus saint dans son institution.

2..° C'est encore le plus excellent , si nous considérons la grandeur de son pouvoir et de ses privilèges ; pouvoir si grand , que Dieu n'en a jamais donné de pareil à aucun autre état, et que nous pouvons dire égaler celui de Dieu. Je vois une étrange merveille, dit saint Jean Chrysostôme à ce sujet ( Libr. 3. de Sacerd. ) : Dieu le Père a donné tout pouvoir à son Fiïs , et je remarque que tout ce pouvoir que le Fils a reçu , il le confère aux Prêtres : quœnam , quœso , }>o testas hâc major esse queat ? dodit Filio ; cœterùm video eamdem ipsam omnifariam potestatem

à Deo Filio Sarerdotibus traditam. Peut- on voir une plus grande puissance? Aussi les SS. Pères, et particulièrement S. Ephrein ( de Sacerd. ) , l'appellentils infinie. Voilà Je pouvoir qui est annexé à notre état, et que Dieu n'a pas même voulu donner aux Anges : potestatem quam DeusnequeAngeiis,nequeArcJiangelis datant esse volait , dit S. Chrysostôme : à Do~ minatore tenez acceperunt dominium supremum.

Ajoutez que ce pouvoir qui nous est conféré nonseulement surpasse tous les autres en lui-même , mais il nous est donné avec trois privilèges qu'on ne peut trouver ailleurs : le premier est que ce pouvoir n'est point limité ; le second qu'il ne peut être contesté; le troisième qu'il ne peut être révoqué. Et c'est ce qui ne se rencontre point dans les autres états , ni même dans les ordres religieux ; car tous les privilèges qu'on leur accorde , quelque considérables qu'ils puissent être, sont toujours bornés ; ils ne s'étendent que sur certaines personnes, dans de certains temps, ou à l'égard de quelques fonctions déterminées. Ils peuvent souvent être contestés, on peut douter quelquefois de leur validité, comme on le voit tous les jours. Enfin, ils peuvent être révoqués ; car celui qui les donne ne se lie pas les mains ; il a toujours droit de les supprimer quand il lui plaît ; mais pour If pouvoir donné à l'état ecclésiastique , premièrement il est d'une telle étendue , que Jésus-Christ même qui le donne ne le limite point , et ne le borne ni quant au temps, ni quant aux personnes, ni quant aux emplois. Quant au temps il s'étend dans tous les siècles , depuis la naissance de l'Eglise jusqu'à la fin du monde. Quant aux personnes, il s'étend sur toutes les créatures animées , inanimées ; il s'étend sur les corps et sur les âmes ; vous le savez , il s'étend même sur les

Ange? bons et mauvais , en chassant les uns , et obligeant les autres à venir adorer ce qu'il bénit. Disons plus , il s'étend jusque sur Jésus-Christ , puisqu'il le fait descendre du ciel, quand il lui plaît, par quatre paroles , et le tient entre ses mains pour en faire ce qu'il veut. Ajoutons qu'il s'étend sur Dieu même, puisqu'il a le pouvoir de l'apaiser, qu'il lui fait tomber la foudre des mains , et qu'il l'oblige à pardonner aux coupables. Quant aux emplois , ils les ont tous entre leurs mains : condamner , absoudre, avertir, châtier, reprendre, fortifier, nourrir, consoler. Pouvoir donc, en premier lieu . étendu , et privilèges singuliers ; ils ne sont point limités : per manus ipsorum fiunt oninia. Secondement , ils ne peuvent être contestés ; car c'est Jésus-Christ même qui les donne. On ne peut douter de la vérité des bulles qui les autorisent , car elles sont scellées dn sang du Fils de Dieu ; c'est l'Evangile même qui nous en rend témoignage : ainsi point de puissance dans le ciel , sur la terre et dans les enfers , qui ne soit obligée de s'y soumettre. Troisièmement enfin, \U ne peuvent pas être non plus révoqués , car la parole du Fils de Dieu y est engagée; ils sont aussi inébranlables que l'Eglise. Deus Sacerdotes sibi in œternum associait, dit saint lionaventure (de Eccles.hierarc. cap. 1. ), undè est ei œqualitas irrevoeabilis , non sicut via régi. Après cela, ne pouvons-nous pas dire que si notre état est le plus saint dans son institution , c'est aussi le plus étonnant dans ses pouvoirs et ses privilèges? O prœclara , d reverenda potestas vestra! certè non est potestas, post JJeum , sicut potestas veslra ; tant a potestas cui nihil in cœlo vel in terra vaîeat comparari !

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