ET DE SON ROLE DANS LE DEVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE DES SOCIÉTÉS
Mesdames, Messieurs.
Il en est des sujets comme des hommes, qu'il ne faut pas, vous le savez, juger sur l'apparence. Les uns promettent plus qu'ils ne tiennent; les autres tiennent plus qu'ils ne promettent. Celui dont je vais essayer de vous entretenir est, j'ose le dire, du
nombre de ces derniers. Il semble spécial, aride, technique, propre tout au plus à intéresser les hommes d'étude ou les hommes d'affaires; et c'est en réalité un sujet d'un intérêt universel, d'une importance capitale, et qui ne saurait, sans des dangers d'une véritable gravité, demeurer, comme il l'a trop été jusqu'à ce jour, obscurci et défiguré par le préjugé et par l'erreur. « Hostilités permanentes des nations, conflits commerciaux, altérations des espèces, banqueroutes déguisées, assignats, papier-monnaie, plans chimériques de rénovation financière et sociale; telle est, écrivait récemment un des maîtres de la science 1 , la triste postérité d'une idée fausse au sujet de la monnaie. » Si ces paroles sont vraies, (et vous ne serez bientôt que trop convaincus de leur vérité), de quelle urgence n'est-il pas de nous faire, sur une matière
Volowski, dans son Étude sur Nicole.
de telle conséquence, des idées complètement exactes et nettes?
Mais la chose est-elle facile ? Et n'est-ce pas à moi une grande témérité d'aborder, avec si peu de temps pour la remplir, une tâche si délicate? On peut le croire quand o'i entend celui des économistes contemporains qui a excellé à rendre non-seulement clairs, mais attrayants, les plus difficiles problèmes, l'incomparable Bastiat, se lamenter de ne pouvoir éclaircir celui-ci « qu'au prix d'une longue et fastidieuse dissertation que personne, dit-il, ne lira. » Maison se rassure lorsque, lisant le ravissant pamphlet : Maudit Argent ! on trouve, au lieu de l'ennui annoncé, la plus agréable en même temps que la plus solide des leçons, un chef-d'œuvre de verve, d'esprit, de précision et degrâce.On ne refaitpas les chefsd'œuvre, il est vrai ; et Dieu me préserve d'avoir à l'égard de celui-ci aucune prétention de ce genre. Mais on peut au moins
s'en autoriser et s'en servir ; et quand une fois la voie est ouverte et l'exemple donné, les plus faibles, sans présomption et sans imprudence, peuvent essayer de la parcourir à la suite des plus forts.
Qu'est-ce donc que lamonnaie? nous demanderons-nous à notre tour. Quelle est, dans le vaste et complexe mécanisme de la société humaine, la fonction propre de ce rouage qui y tient si visiblement tant de place? Cette fonction, nous l'aurons, en deux mots, suffisamment énoncée quand nous aurons dit que la monnaie est l'instrument par excellence, l'instrument spécial de l'échange, Et nous en aurons du même coup fait entrevoir l'étendue et l'importance, puisque l'échange, nous le savons, est le fond même des relations sociales; puisque c'est par lui et par ses développements que la vie individuelle se conserve et s'étend en devenant la vie collective; puisque l'homme, considéré au point de vue économique, a
pu être défini rigoureusement : un animal qui échange. Échanger des idées et échanger des services ou des objets qui représentent des services, tous nos rapports avec nos semblables peuvent, en fin de compte, être ramenés à ces deux faits : et c'est ce qu'exprimait parfaitement en quelques mots, dès le siècle dernier, le père du célèbre Mirabeau : « Les deux plus grandes inventions des hommes, disait-il, sont l'écriture et la monnaie; la langue commune des idées et la langue commune des intérêts. »
De ces deux langues, sans lesquelles en effet tout serait confusion et désordre, nous laisserons, pour le moment, la première qui n'est évidemment pas de notre sujet; mais nous remonterons, si vous le voulez bien, à la naissance de la seconde. Nous la trouverons, je vous en avertis, bien humble à son début. Mais plus d'un grand fleuve sort d'une faible source ; et il n'est rien de tel, pour suivre sans confusion les évolutions suc-
cessives d'un phénomène, que de l'avoir saisi dans sa simplicité primitive.
Deux hommes sont en face l'un de l'autre.
L'un a du blé, et il en a plus qu'il n'en peut manger jusqu'à la récolte prochaine : l'autre a du bois, et il en a plus qu'il n'en peut brûler pendant l'hiver. Celui-ci, à côté de son combustible dont il ne sait que faire, est exposé à mourir de faim; et celui-là, en face de ses provisions qui excèdent ses besoins, n'est nullement assuré de ne pas mourir de froid. Que feront-ils, pour parer à ce double danger? Ce que firent, dans un cas analogue, ces deux malheureux dont Florian nous a conté l'histoire, Y Aveugle et le Paralytique. « A nous deux, » se diront-ils, eux aussi,
Nous possédons le bien à chacun nécessaire.
Il ne s'agit que de nous en servir en « nous aidant mutuellement. » Ils s'aideront,
en conséquence, de leurs excédants. Ils troqueront, pour employer le mot consacré, une certaine quantité de ce blé, superflu pour l'un, contre une certaine quantité de ce bois superflu pour l'autre; et d'un même coup deux choses inutiles deviendront utiles et deux besoins non satisfaits pourront l'être.
C'est beaucoup, et c'est assez déjà pour faire bénir l'opération qui assure de tels résultats. Ce n'est pas tout, pourtant; et là ne s'arrêtent pas les avantages de cette opération. Elle ne procure pas seulement l'apaisement immédiat des besoins actuels ; elle facilite et assure en même temps l'apaisement ultérieur des besoins à venir : elle crée un ressort, en créant un intérêt; et introduit dans l'existence humaine un élément nouveau d'activité et de prévoyance. Du moment où des objets inutiles par eux-mêmes peuvent procurer des objets utiles, ils acquièrent une utilité indirecte qui suffit à en rendre la possession désirable et précieuse.
Une valeur est conférée ainsi à ce qui par soi-même était sans valeur. Il y a incitation à créer, à conserver, non-seulement pour son compte, mais pour le compte d' autrui ; et la solidarité humaine, une fois éprouvée dans le présent, s'étend aussitôt vers l'avenir. Que de choses déjà dans cette première forme de l'échange, dans le troc simple !
Elles n'y sont guère malheureusement qu'en germe; et l'échange, sous cette forme, n'est susceptible que de faibles développements. Il est fondé sur l'annulation de deux besoins par la compensation de deux excédants correspondants. Or, dans combien decas cette correspondance pourra- t-elle être exactement rencontrée? J'aurai trop de blé; et ce ne sera pas du blé, mais des vêtements, que désirera celui qui pourrait me fournir le bois dont j'aurais besoin moi-même. Il me faudra donc, avant de m'adresser à celui-ci, avoir recours à un troisième, à un quatrième, à un cinquième peut-être, arri-
ver par des échanges provisoires à l'échange définitif, et convertir ainsi le troc simple en un troc circulaire auquel sa complication enlèvera une bonne partie de ses avantages.
Et puis, lorsqu'on sera ainsi arrivé plus ou moins aisément à mettre enfin en regard les choses à échanger et les besoins à satisfaire, y aura-t-il équivalence même approchée entre ces choses ? Pourront- elles, selon les cas , se fractionner ou se réunir en lots convenables. Comment, par exemple, celui qui n'aura à donner qu'un cheval, ou un bœuf, pourra-t-il, avec cet animal, se procurer le panier, la bêche, le litre d'huile ou de vin dont il aura besoin? Ou le troc est condamné à rester à l'état rudimentaire dans lequel nous venons de le voir; ou, s'il doit devenir facile, rapide, exact, et par suite fréquent, il faut qu'un organe spécial vienne lui conférer ces qualités nouvelles et indispensables. Il faut qu'entre les besoins qui se chercheni mais
qui s'ignorent, entre les excédants qui doivent s'annuler et qui cependant ne se compensent pas exactement, intervienne un moyen tout à la fois de se rencontrer et de s'évaluer, un trait d'union toujours visible, un intermédiaire toujours prêt, un équivalent toujours accepté. Où trouver cet équivalent, sinon dans une marchandise d'un débit courant, et d'une valeur unanimement reconnue; qui prenne aisément la place de toutes les autres parce qu'elle les procure toutes; et qui, constituant pour son détenteur un gage assuré et aisément réalisable, permette à l'homme qui ne sait pas encore à quel besoin il appliquera plus tard ses ressources actuellement disponibles, de les mettre, dès maintenant, sans crainte d'être frustré., au service des besoins d'autrui ? Cette marchandise commune, grâce à laquelle l'échange, au lieu d'être immédiatement complet comme dans le troc, va se décomposer en deux opérations dis-
tinctes et parfois fort éloignées l'une de l'autre — la vente ctY achat; — c'est précisément la monnaie. C'est, vous le voyez, un dénominateur commun donné aux valeurs; ou, comme le disait dans un remarquable passage le jurisconsulte romain Paul, une substance qui, moyennant certaines précautions « permet de subvenir aux difficultés de l'échange par l'identité de ï évaluation. » Ce n'est pas au hasard, nous allons le voir, que les métaux généralement appelés précieux ont été, d'un accord unanime, adoptés par tous les peuples pour la matière première de cet équivalent universel, de ce dénominateur commun. Mais ce n'est pas du premier coup non plus, personne ne l'ignore, que la monnaie s'est constituée sous la forme que nous lui connaissons tous aujourd'hui; et un certain nombre d'objets, d'un usage plus ou moins général, d'une valeur plus ou moins incontestable, en ont, à diverses époques et en différentes
régions, tenu plus ou moins longtemps la place et rempli l'office. On cite, entre autres, le sel, la morue, le cacao, le sucre, le poivre, le rhum, le cuir, les fourrures, et, dans quelques villages d'Ecosse et de France même, les clous dont la production était la spécialité de ces villages. Au temps de la conquête saxonne en Angleterre, c'étaient des esclaves, appelés monnaie vivante. Plus tard ce fut le tabac ou le blé dans les colonies de l'Amérique du nord.
Et c'est encore aujourd'hui, dans quelquesunes des régions de l'Afrique explorées par le célèbre Livingstone, le mètre de calicot écru ou l'anneau de laiton d'un certain poids qui sert d'unité de valeur dans toutes les transactions. De ces monnaies primitives, celles qui ont joué le rôle le plus important sont le blé et le tabac. Le blé était légalement reçu dans l'État de Massachussets vers le milieu du siècle dernier ; et le tabac, seule monnaie de la Virginie
dès le début du dix-septième siècle, y a conservé ce caractère jusqu'au milieu du dix-huitième. En 1748 encore le budget du clergé anglican dans cette colonie était réglé en tabac, et arrêté à 60000 livres, à raison de 2 pences la livre.
Il est difficile que ces monnaies primitives ne nous paraissent pas aujourd'hui quelque peu étranges; et nous serions assez embarrassés en effet si nous devions désormais n'en plus avoir d'autres. Il n'en est pas moins vrai qu'elles rendaient de grands services; et que, par rapport au troc direct, elles étaient un progrès d'une haute importance.
Elles permettaient cette décomposition de l'échange en deux parties dont je parlais tout à l'heure ; elles mettaient à la disposition du vendeur, comme à celle de l'acheteur, une contre-valeur d'un placement toujours assuré ; elles rendaient ainsi la vente et l'achat toujours possibles, et elles donnaient, par conséquent, aux relations des
hommes et à leurs efforts pour pourvoir aux besoins du présent ou parer à ceux de l'avenir, un degré nouveau d'activité et d'énergie.
Mais, à côté de ces avantages, de graves inconvénients subsistaient, et il est à peine nécessaire de les indiquer. La valeur de la marchandise ainsi prise pour contre-valeur commune était réelle, incontestable; et par conséquent c'était un gage positif. Mais cette valeur était mobile, rapidement mobile, et par conséquent c'était un gage peu sûr. C'était, d'ailleurs, dans la plupart des cas, un gage d'une estimation délicate, d'une conservation embarrassante et onéreuse, d'un placement difficile; et par conséquent l'acceptation comme la transmission ne s'en pouvait faire, à beaucoup près, avec cette promptitude et cette liberté qui caractérisent aujourd'hui la circulation des espèces. On ne reçoit pas, sans examen, un sac de blé ou une balle de tabac comme un
sac d'éeus; on ne le laisse pas de même dormir dans un coin sans crainte des vers et de la moisissure ; et on ne le passe pas avec la même facilité de main en main.
Par ces diverses raisons, ces premières monnaies pouvaient suffire aux échanges restreints d'une peuplade ou d'une tribu; elles ne pouvaient, en aucune façon, se prêter à cette expansion indéfinie des transactions qui embrasse pour ainsi dire le temps et l'espace. Pour que ce progrès nouveau se réalisât, pour que tout homme, à toute heure, en tout lieu, pût être assuré de puiser sur le marché commun les choses dont il a besoin et enhardi à se défaire de celles dont il peut se passer, il fallait une contrevaleur plus certaine et plus maniable, un gage plus précis, plus stable, plus réalisable tout à la fois. Cette contre-valeur plus parfaite, ce gage plus sûr, cet intermédiaire plus actif, les hommes l'ont rencontré dans les métaux précieux. Ils ont trouvé
en eux, non pas assurément une monnaie parfaite, mais au moins une monnaie à tous égards supérieure à toutes les autres; et c'est par une réunion manifeste et unique de mérites spéciaux que s'explique, sans aucune espèce de caprice, l'emploi universel de ces métaux comme instrument des échanges.
Nous avons dit que la première qualité requise pour cet office est d'être un équivalent, mais un équivalent sérieux, c'est-àdire une valeur dont l'acceptation ne puisse jamais faire doute. Ce qu'on ne reçoit que pour s'en défaire doit être, avant tout, de défaite assurée. Et, puisque la vente consiste à se dessaisir, au profit d'autrui, d'un « bon tiens » dont on est bel et bien en possession, on ne saurait, à moins de vouloir faire un marché de dupe, se contenter, en vue du remplacement par l'achat, d'un « tu l'auras » problématique. La seule garantie contre une telle mésaventure se
trouve, évidemment, dans une compensation actuelle et effective par la remise immédiate d'une marchandise de même importance. C'est ce que n'ont pas aperçu les gens, en trop grand nombre, qui se sont figuré qu'une « matière quelconque, »
pourvu qu'elle eût été agréée par la puissance publique et revêtue par elle de signes et de dénominations conventionnels , pouvait constituer une monnaie digne de ce nom. Mais c'est ce que la pratique de tous les temps, en dépit des théories et des rêves de toute espèce, démontre de la façon la plus péremptoire. C'est ce que Turgot, au siècle dernier, énonçait avec l'autorité de son génie, dans cette phrase demeurée proverbiale : « Toute marchandise est monnaie, et toute monnaie est d'abord marchandise. »
Et c'est ce qu'avait exprimé avant lui, avec plus de vivacité peut-être, l'homme précisément qui a fait faire à la France la plus triste et la plus décisive expérience des
dangers d'une monnaie fictive, le célèbre Law. « Je ne saurais comprendre, a dit un jour ce téméraire innovateur, qu'aucun pays voulût recevoir pour une valeur ce qui ne serait pas estimé égal à la chose pour laquelle on le donnerait, ni comment celte valeur imaginaire pourrait être maintenue. »
L'or et l'argent, ai-je besoin de le démontrer, ne sont pas des valeurs imaginaires, et ils satisfont visiblement à cette première condition. Ils sont estimés et recherchés pour eux-mêmes, à raison de leurs; qualités et de leurs usages propres, et indépendamment de toute affectation au service monétaire. Ils ont , à part cet office, un prix courant comme métaux, et ce prix n'est que bien faiblement affecté par les frais de monnayage ou de refonte. Ce prix n'est pas, il est vrai, dans la plupart des cas au moins, fondé sur des besoins de première nécessité; mais il l'est au moins sur des besoins universels. A toute époque, en tout
pays, les métaux précieux ont été recherchés et le seront. C'est, en un mot, une marchandise qui a cours partout et en tout temps. C'est, déplus, une marchandise dont le cours, très-variable à de grands intervalles, ne peut, à raison de la lenteur de sa production , de sa durée presque indéfinie, de sa mobilité extrême et de l'étendue de son marché, subir, dans de courts espaces de temps, que de faibles oscillations.
Mais ce n'est pas assez d'une valeur incontestable et certaine : il faut une valeur considérable, puisqu'il s'agit d'une marchandise qui doit à la fois passer de main en main avec facilité, s'expédier à peu de frais au loin, ou se garder sans embarras et sans détérioration. Si nous cherchons à nous représenter par la pensée l'idéal d'une monnaie parfaite, nous songeons involontairement à une valeur en quelque sorte infinie, se conservant et se déplaçant sans effort, et dont chacun pourrait dire à peu près ce que
disait un sage de l'antiquité des trésors accumulés dans son intelligence : « Je porte tout avec moi. »
Les métaux précieux, leur nom le dit, possèdent cette seconde qualité. Ils coûtent cher : et ils coûtent cher parce qu'ils représentent beaucoup de travail; parce que, quoiqu'on ait pu dire de la richesse fabuleuse de certaines mines d'or et d'argent, ce n'est pas sans de grandes dépenses et d'énergiques efforts qu'on arrive à se procurer ces parcelles brillantes qui constituent la matière première des pièces de monnaie. Il faut se donner du mal, et beaucoup de mal, pour arracher aux entrailles de la terre, pour extraire du roc ou pour séparer du sable aride ces trésors que doivent ensuite se disputer les mains des hommes. La vente et l'achat sont libres, au moins chez nous. Donc, quand en place d'un objet cédé par vous on vous cède une pièce d'or ou d'argent de même valeur, cela
signifie que cette pièce de monnaie, avant d'arriver jusqu'à la main qui la met dans la vôtre, a coûté précisément autant de travail et de peine que l'objet contre lequel elle se donne. 11 faut cela pour la garantie du vendeur; et il faut cela aussi pour que la monnaie n'ait pas le caractère encombrant et antimonétaire qu'avait imposé à la sienne, avec plus de logique que de bon sens, le législateur trop vanté de la rude et grossière Lacédémone,.
Mais il y a, direz-vous, des objets plus rares que les métaux précieux, plus recbercbés , plus cbers , plus faciles à transporter. C'est vrai; tel diamant peut valoir 100 fois, 1000 fois, et davantage, son pesant d'or ou d'argent. Mais cette valeur si grande, de quoi dépend-elle ? De la forme, de Y eau, de mille détails que le vulgaire est incapable d'apprécier. Elle varie d'une pierre à l'autre; elle change par la taille, par un accident, par une tache; elle
croît ou décroît, enfin, toutes choses égales d'ailleurs, dans des proportions bien autres que celles des poids , (dans le rapport de leurs carrés, ou à peu près) ; et il faut, pour ainsi dire, à chaque fois, une expertise spéciale. Est-ce dans de telles conditions qu'une marchandise peut devenir une contre-valeur d'un usage courant?
Il en est, nous le savons tous, autrement des métaux précieux. Leur valeur (quand ils sont purs), est exactement proportionnelle à leur poids, et sans aucun rapport avec leur volume ou leur provenauce. Un kilogramme de poudre d'or vaut une pépite d'un kilogramme: et, comme dit le proverbe vulgaire : « les morceaux en sont bons. » De là des facilités qui ne sauraient être suppléées ; et notamment celle de les réunir ou de les diviser sans perte selon les besoins.
Ils ont, d'ailleurs, une autre qualité fort importante, dont manquent plus ou moins
les autres marchandises précieuses : ils sont inaltérables ou peu s'en faut. L'argent n'est attaqué que par un très-petit nombre d'agents chimiques. L'or ne l'est que par un procédé de laboratoire, par ce mélange artificiel de deux puissants acides que l'on nomme l'eau régale. Encore cette altération n'est-elle qu'apparente, puisque ces métaux sont ce que la chimie appelle des corps simples. Ils sont disséminés ou dissimulés dans des dissolutions, des combinaisons ou des alliages : mais sous ces apparences qui les cachent ils subsistent dans leur natuTe première; et il suffit toujours d'opérations promptes, faciles et peu dispendieuses, pour les faire reparaître avec leurs caractères essentiels et dans toute leur pureté.
Par la même raison ils ont une autre qualité, que ne possèdent pas les pierres précieuses, que ne possédaient pas davantage les denrées diverses d'abord employées
comme monnaies, et dont l'importance est aisée à comprendre : ils sont homogènes.
Un sac de blé et un autre sac de blé, une balle de coton ou de tabac et une autre balle de la même substance sont ou peuvent être des choses de nature et de qualité fort différentes; et rien ne ressemble moins à du vin que du vin. Aussi ne peut-on traiter de ces marchandises qu'à la condition de s'y connaître plus ou moins, et en ayant soin de désigner la partie dont on traite, ou tout au moins de préciser les conditions de provenance, d'année, de poids ou de saveur sans lesquelles elles n'ont rien de déterminé. De l'or est de l'or , de l'argent est de l'argent , de quelque part qu'ils viennent.
Quand on a dit tel poids de celui-ci ou de celui-là, on a tout dit/ et nulle équivoque n'est possible.
Il reste une difficulté, pourtant; relativement secondaire, mais réelle. Il faut peser; et de plus, si l'on doute de la pureté
du métal, en vérifier le titre. C'est ce qu'on a commencé par faire chez tous les peuples, et c'est pour cela que les noms primitifs des monnaies sont tous des noms de poids.
On le fait encore dans quelques contrées dont les habitudes diffèrent des nôtres ; et dans la Chine, par exemple, chaque commerçant porte avec lui sa balance et sa pierre de touche et fait à chaque fois le compte du métal qu'il donne ou reçoit.
C'est un procédé sûr; mais ce n'est pas précisément un procédé commode. Il prend du temps, et il ne laisse pas que de coûter quelque chose; car on a beau faire, on déforme et l'on use à la longue des lingots qu'on éprouve si souvent. Aussi a-t-on cherché de bonne heure à s'affranchir de ces vérifications répétées, et l'on y est arrivé en revêtant la monnaie d'emr officielles. Supposez que vous soy£ et que devant vous un homme d'p&ë b&$iïelé et d'une probité au-dessus de totft 1 se
vienne de peser et d'estampiller à sa marque le lingot qu'on vous offre ; il est probable que vous vous en rapporterez à lui, et que vous vous dispenserez de recommencer le même travail. Mais si la marque était de telle nature que le lingot ne pût être altéré sans qu'elle fût atteinte ; si de plus la garantie attestée par cette marque était telle que personne n'en pût suspecter raisonnablement ni la sincérité ni la compétence, votre confiance se s'étendrait-elle pas tout naturellement à d'autres, et le métal, ainsi revêtu d'une attestation en bonne forme, ne pourrait-il pas, sans vérification nouvelle, passer de main en main sur la foi de son estampille? C'est ce qu'on a pensé, et c'est ce que, dans la plupart des pays civilisés, on a cherché à réaliser en confiant le monnayage à la puissance publique, en le soumettant tout au moins à sa surveillance et à son contrôle. Dans ce système les métaux destinés à la circulation monétaire sont
façonnés d'après des types déterminés en poids et en titre. Des empreintes spéciales, obtenues par le frappage ou par la gravure, et de manière à défier autant que possible la contrefaçon et l'altération, indiquent et certifient ce poids et ce titre; et cbacun, sous la foi de la puissance publique, peut, avec un léger examen, donner et recevoir pour ce qu'ils sont réellement ces lingots officiels, qui prennent le nom générique de pièces de monnaie. Mais encore ces précautions exigent-elles certaines conditions, et tous les métaux, qui ne le sait, ne s'y prêtent pas également. Les uns, comme le platine, sont trop durs et trop difficiles à travailler; les autres, comme le plomb, sont trop mous et trop promptement endommagés par le frottement. L'or et l'argent, malléables, ductiles, faciles à fondre, à graver, à frapper, et cependant d'une résistance et d'une durée considérables, répondent parfaitement à toutes ces exigences.
Soutenus par une petite quantité d'alliage, leur frai (c'est le mot consacré), est peu sensible, et par ce côté encore ils sont éminemment propres au rôle qui leur est attribué.
Vous voyez, par ces simples observations, quel est le rôle de l'État dans la fabrication de la monnaie. C'est un rôle de police, de surveillance, de probité, rien de plus; et n'est-ce pas bien assez? On dit souvent, je le sais, que l'État fait la monnaie ; qu'il lui donne non-seulement garantie, mais valeur; et que par suite il reste maître d'en modifier le cours comme il est seul en droit d'en restreindre ou d'en accroître la quantité par des refontes ou par des émissions nouvelles.
Ce sont là, Messieurs, des erreurs profondes et des erreurs non moins fatales à la considération et à l'autorité légitime de la puissance publique, qu'à la sincérité des transactions et au développement des affaires privées. Non, l'État ne fait pas la monnaie; il la con-
trôle et la certifie. Représentant de la foi publique, témoin et garant de la foi privée, il reconnaît, après épreuve convenable, que tel morceau de métal pèse tant, est au titre de tant; et il inscrit sur le disque ainsi vérifié la marque qui atteste ce poids et ce titre. C'est un passe-port qu'il délivre, en quelque sorte; un certificat qu'il donne au nom de la société entière. C'est une signature, une signature autbentique et sacrée entre toutes, signature qui engage envers tous et dont tous peuvent demander compte.
Le prince, disait dès le xrv e siècle l'un des plus sages conseillers du sage roi Charles V, Nicole Oresme, le prince ne crée pas la monnaie; « il ne fait que signer icelle de V impression honnête. » — « Si aucun, » disait-il encore, « donne son pain ou labeur de son propre corps pour pécune (argent) ; quand il reçoit icelle de telle manière, certes elle est purement sienne, pareillement comme estoit son pain ou labeur de son corps,
lesquels estoit en sa libre et franche puissance de le faire ou donner. » C'est pourquoi, conclut Oresme, et conclurons-nous sans hésiter avec lui, « la monnaie n'appartient pas aw prince, elle est a ceux qui l'obtiennent ; » pourvu qu'ils l'obtiennent honnêtement, bien entendu. Chacun, en conséquence, fait ce qu'il veut de la sienne; je dis absolument ce qu'il veut, comme de tout autre objetlegitimementacquis.il peut l'enfouir ou la jeter à l'eau ; la refondre ou l'exporter; la mettre en lingots ou la façonner en bijoux, sans que personne, à moins que la propriété ne soit un vain mot, ait rien à y voir. Une seule chose lui est interdite, mais l'est de la façon la plus absolue , c'est de l'altérer en quoique ce soit r et de la remettre après l'avoir altérée dans la circulation. Ce ne serait plus en effet user de son bien, ce serait porter subrepticement la main sur le bien d'autrui. Ce serait abuser de la foi publique pour surprendre, à l'abri des mar-
ques extérieures qui l'attestent, la foi privée sans défense. Mais si cette fraude est coupable et funeste quand ce sont des particuliers qui l'exercent, comment pourrait-elle être innocente et inoffensive quand elle est pratiquée par les gardiens mêmes et par les représentants de la morale sociale? N'est-ce pas alors, pour employer les expressions énergiques d'Oresme, « un véritable brigandage public ? » Et pourtant, grâce à l'ignorance qui régnait sur ces matières, cette déplorable pratique a prévalu à peu près partout et à peu près en tout temps, presque jusqu'à nos jours ; c'est à peine si aujourd'hui, dans les pays les plus civilisés, la théorie qui la consacrait est définitivement abandonnée. Il n'y a pas dix ans qu'en France même, et dans de hautes régions administratives, on a paru songer sérieusement à déclarer en vigueur, pour effrayer le commerce des métaux précieux, les lois les plus sévères, les plus absurdes, qu'ait
entassées dans son inépuisable arsenal l'impitoyable manie de réglementation de l'ancien régime.
A l'appui de ces considérations le professeur invoque aussitôt le témoignage des faits; et, dans une rapide et vive revue, il met tour à tour sous les yeux de ses auditeurs les traits principaux de l'histoire de la monnaie depuis les jours de l'antiquité grecque et romaine jusqu'aux jours de la monarchie de Louis XIV et de Louis XV.
Nous ne pouvons malheureusement, reproduire cette revue sans dépasser les limites de notre cadre, et nous devons nous borner à quelques citations qui donnent une idée de cette longue succession de fautes et de souffrances.
A Rome, dans ce même Digeste où se trouve rapporté le beau passage du jurisconsulte Paul, une disposition interdit, sous peine de lèse-majesté, de refuser la monnaie « revêtue de l'effigie du prince, quels que
puissent être d'ailleurs le poids et le titre de cette monnaie. »
Il est impossible d'avouer plus effrontément qu'on se joue de la probité, et qu'on entend faire prendre par force pour valable ce qui ne l'est pas. On a remarqué qu'on pouvait presque juger du caractère des empereurs, par l'usage qu ! ils ont fait de ce monstrueux pouvoir; et l'empreinte menteuse des traits des Néron et des Domitien a, bien plus que celle des Trajan et des Marc Aurèle, possédé la vertu de changer en or les plus vulgaires métaux.
Pour faire justice de cette étrange façon d'entendre la dignité souveraine, il suffit de rappeler cette noble déclaration d'un roi barbare, le grand Théodoric. « Partout où est empreinte notre image, » disait ce généreux vainqueur des Romains dégénérés, « la bonne foi doit être entière; car à qui pourrait-on se fier si l'on est trompé officiellement en notre nom et à l'ombre de nos
traits? Qitodriam erit tutum si in nostra peccetur effigie ? »
Dans le moyen âge il est reçu que « le fait de monnaie » appartient exclusivement au prince ; et c'est, pour parler le langage de l'époque, un de ses droits régaliens par excellence, que le droit d' augmenter les monnaies. Il faut savoir seulement qu'augmenter signifie ici diminuer, soit en abaissant le titre, soit en réduisant le poids. A cet égard, les ordonnances des rois sont formelles, et Philippe de Valois, comme Jean le Bon, proclame nettement qu'au roi seul appartient « de faire monnayer telles monnaies, et donner tel cours, et pour tel prix, comme il nous plaît et comme bon nous semble. »
La pratique répond à la théorie, et, sous le règne de Jean le Bon, pour n'en citer qu'un, la valeur de la monnaie n'est pas changée moins de soixante-onze fois en dix ans, de 1351 à 1360." On compte notamment seize de ces changements dans la seule
année 1359; et l'on vit alors, au dire de Froissart, un tonnelet de harengs payé trente écus d'or. Reste à savoir ce que c'étaient que ces écus d'or; et bien fin en vérité serait celui qui le dirait : car les variations non -seulement étaient si fréquentes, mais elles avaient lieu avec une telle irrégularité, qu'il devenait presque impossible aux contemporains eux-mêmes de s'y reconnaître. Quand le roi payait, il faisait augmenter les monnaies. Quand on le payait, il les faisait diminuer. 11 espérait ainsi donner toujours moins et recevoir toujours plus que son dû. Mais la vérité est qu'il n'y trouvait guère son compte. Non-seulement ces variations perpétuelles, en jetant le désordre et la défiance dans toutes les transactions, entravaient, au grand détriment du trésor royal, l'essor de l'industrie et du commerce; mais la confusion était telle que celui même qui brouillait les cartes finissait par ne plus savoir où étaient les bonnes. Les chan-
Irfl
geurs seuls , grâce à d'incessantes vérifications, arrivaient à s'y reconnaître; et c'était là, pour le dire en passant, une des raisons de la grande puissance des Juifs et des Lombards en ces temps malheureux.
Ils mettaient (à un grand prix il est vrai), un peu d'ordre dans le désordre monétaire.
On connaît la gêne des dernières années de Louis XIV; le taux désastreux de ses derniers emprunts ; ses édits contre les rentiers ; ses avances à Samuel Bernard ; et les habiletés plus qu'équivoques au prix desquelles son ministre, Desmarets, vint à bout de trouver quelques millions pour de dernières fêtes. Peu après, la minorité de son petit-fils était aux prises avec la banqueroute. On remaniait les papiers du roi; on réduisait les créances ; on recourait enfin, à deux reprises, à la refonte générale de la monnaie.
Réduite une première fois de 43 pour 100, elleperdaitde nouveau, en \ 720, 50 pour 1 00
de sa valeur intrinsèque. Ce fut là, en France, la dernière augmentation proprement dite. Mais en 1779 encore le contrôleur général reprochait aux agents des monnaies de ne pas faire les pièces assez faibles pour que le roi y trouvât un bénéfice suffisant. En Espagne, en 1772 et 1786, on altérait la monnaie; et à Mexico les essayeurs publics recevaient avec leur diplôme un poids qui marquait 1 1 deniers bien qu'il n'en pesât que 10 et une fraction. La fraude faisait ainsi partie de leur charge. Quoi de plus significatif, d'ailleurs, que les anciens noms des monnaies? La livre française ne pesait, lorsque le franc a pris sa place, que le 87 e de son poids primitif. Et le maravédis d'Espagne, qui a commencé par contenir pour 17 à 18 fr. d'or, est tombé de chute en chute à 1 et demi centime de cuivre.
Voilà, dit le professeur, quel est l'entraînement de la routine et de l'empirisme !
Voilà où conduit l'ignorance, et voilà ce
qu'elle permet, ce qu'elle conseille même 1 car il faut se garder de l'excès jusque dans l'indignation la plus légitime ; et, quand nous'sommes scandalisés par les faits, ce n'est pas toujours une raison pour prendre les hommes en horreur et en haine. Le passé, aussi bien que le présent, a été mêlé de bien et de mal ; et l'avenir, quand il fera notre compte, y trouvera probablement aussi matière à étonnement. Plus d'un roi sans doute, en portant la main sur la monnaie, a su qu'il enlevait réellement à ses sujets, une part de leur patrimoine. Mais plus d'un aussi, comme on le voit par de naïfs aveux, a cru leur épargner par là la charge d'une augmentation d'impôts. Il faut bien avouer, pour être franc, que l'ignorance commune les poussait dans cette voie. Savoir ce qu'on paye et dire carrément ce qu'on demande, c'est le seul procédé sûr, en même temps que digne. Mais combien y a-t-il que l'on commence à s'en douter? Combien y a-t-il
que le rôle de la monnaie n'est plus un mystère ? Et la science économique, qui a jeté sur ce sujet, et sur celui de l'impôt, les premières lumières, est-elle encore si con ; nue ?
Et maintenant, dit en terminant le professeur, n'êtes-vous pas curieux de savoir ce qu'étaient, à côté de ces altérations officielles de la monnaie, les altérations privées. Ne vous demandez-vous pas ce que pouvait être, en présence de tant de falsifications publiques, la répression des falsifications occultes? Qui ne croirait y rencontrer au moins quelques traces d'hésitation et d'embarras ? Les rois n'étaient-ils pas les patrons, en quelque sorte, de la corporation des faux monnayeurs ; et pouvai3nt-ils ne ressentir pas, pour leurs obscurs confrères, sinon une bienveillance bien vive, au moins quelque indulgence mêlée de scrupule ?
Hélas! ils avaient contre eux, bien plutôt, les ressentiments implacables de monopo-
leurs que toute concurrence exaspère ; et la législation sur le faux monnayage était, d'un bout à l'autre de l'Europe, d'une atrocité qu'on a peine à croire.
Chilpéric III, en 744, ordonne de couper le poing aux faux monnayeurs ; et Louis le Débonnaire, en 819, Charles le Chauve, en 864, renouvellent cette disposition cruelle. Le bon mais rigide saint Louis leur fait crever les yeux. La plupart des coutumes provinciales prononcent contre eux la peine de mort; et tantôt c'est par le bûcher, tantôt par l'eau bouillante que cette mort leur est donnée. Sous Richelieu, une chambre spéciale, une chambre ardente, est instituée à l'Arsenal; et de 1610 à 1633 on ne compte pas moins de cinq cents condamnations. Enfin, jusqu'à la Révolution française, la mort est maintenue. La Constituante, le 25 septembre 1 791 , y substitue quinze années de travaux forcés. Mais ce n'est là qu'un adoucissement passager. La
In II
peine capitale reparaît dans le Code pénal de 1810, pour ne disparaître de nouveau que lors de la révision de 1832, où elle est remplacée par les travaux forcés, à perpétuité ou à temps. Je dois ajouter que tout le inonde n'a pas vu du même œil cette révision; et que plus d'un criminaliste, aujourd'hui encore, regrette ce qu'il appelle « l'affaiblissement de la répression. »
Et pourtant il faut bien dire les choses comme elles sont, au risque de scandaliser peut-être quelques-uns de ces partisans opiniâtres de la sévérité à outrance : certes, c'est un crime, un grand et inexcusable crime, que l'altération de la monnaie ; car c'est une atteinte directe portée à la confiance mutuelle et à la sécurité des transactions, une fraude et un dol des plus dangereux. Mais ce n'est qu'un vol, après tout :
un vol dirigé contre toutes les bourses indistinctement, et contre lequel, par conséquent, toutes les répulsions se soulèvent; un vol
détestable et détesté ; une escroquerie ; mais rien de plus; un acte moins coupable, en somme, que bien des faits de violence et d'immoralité vus avec indulgence par la loi , et trop souvent avec complaisance par l'opinion.
Et c'était pour cet acte que la plus terrible des peines, la peine irréparable, était prodiguée avec les aggravations les plus odieuses; que les échafauds et les roues étaient en permanence ; et que le bois et l'eau cuisaient à l'envi la chair humaine?
La faim, peut-être, avait poussé à mal des pauvres diables , opérant obscurément au fond de quelque caverne; ilsavaientcédéparfois à l'exemple donné d'en haut, ou s'étaient laissé séduire à l'appât des énormes bénéfices rendus possibles par les altérations officielles. Et, pendant que la foule se repaissait de leurs tortures, ceux-là mêmes dont l'exemple les avait entraînés , ceux au nom desquels la justice sociale les frappait, les
gardiens officiels de la prpbité commune et de la commune confiance, à l'abri de la puissance suprême et dans tout l'éclat de son prestige, pratiquant en grand, d'une façon plus dommageable cent fois, les mêmes procédés de fraude et de dol ; non-seulement foulant aux pieds effrontément la richesse et la conscience des peuples commis à leur garde, mais se vantant d'exercer un des droits inaliénables de leur souveraine puissance. Quel contraste ! Et comment la morale publique n'en eût-elle pas été atteinte ? Quelle barbarie aussi! Quel luxe, nonseulement inutile, mais dangereux, de rigueurs et de châtiments! Est-ce que la justice sociale est une vengeance ; ou serait-ce que la bête humaine ne peut être réellement domptée que par la terreur ? On le disait, en effet, au temps où la torture s'appelait la question ; où les chevalets et les tenailles étaient les moyens usuels d'information et d'instruction; où, à défaut de preuves, les
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condamnations paraissaient suffisamment motive'es par de « véhéments soupçons. »
Était-ce bien la crainte que l'on inspirait, la crainte salutaire qui corrige? Était-ce la douceur des mœurs ? Hélas ! c'était bien plutôt la haine de cette société qui se plaisait à frapper si fort et si aveuglément; c'était le mépris de la vie humaine, si légèrement sacrifiée aux moindres ressentiments et aux moindres alarmes; c'était le mépris du droit surtout, de ce droit dont faisaient si peu de cas ceux qui étaient chargés de le représenter. On a beau dire, l'excès ne sert de
rien; et la première des leçons c'est l'exemple. Nous respirons tous, au moral comme au physique, l'atmosphère commune au sein de laquelle nous sommes plongés ; et, quand c'est une atmosphère de dureté, d'arbitraire et de colère, il est impossible que nous y puisions des sentiments de douceur, de justice et de paix. Voilà pourquoi , avec leurs pénalités excessives, les siècles passés n'ont
pas eu plus de sécurité réelle que le nôtre ; et voilà pourquoi, en adoucissant le châtiment, en le proportionnant surtout, en le rendant plus certain , plus inévitable, plus clairvoyant, on n'affaiblit pas la répression, on la fortifie. Voilà pourquoi enfin, pour en revenir à l'objet spécial qui nous occupe, et dont ces réflexions, je l'espère, ne vous paraîtront pas m'avoir trop éloigné ; voilà pourquoi, Messieurs, la puissance publique aurait eu tout à gagner, quoi que pussent lui dire d'imprudents conseillers, à donner le bon exemple d'abord , en ne faisant que de la monnaie irréprochable, et à se montrer moins extrême, en même temps que plus vigilante, dans la poursuite d'abus et de crimes pour lesquels elle s'était enlevé le droit d'être sans pitié.
J'en reste là, Messieurs, pour aujourd'hui du moins ; car ma tâche est vaste et il s'en faut, malheureusement, qu'elle soit achevée.
C'est même, à bien dire, la partie la plus
importante qui me reste à remplir. Certes, en discutant devant vous, dans ce premier entretien , les erreurs qui , pendant les siècles passés, ont coûté si cher aux gouvernements et aux nations, je n'ai pas cru faire uniquement de la critique rétrospective ; et, les idées plus vraies que j'ai essayé de vous exposer ne sont pas encore , malheureusement, de celles qui n'ont plus besoin d'être rappelées. Bien peu de gens, cependant, j'aime à le croire, en sont encore à cet égard aux anciennes doctrines. Bien peu, Dieu merci! songeraient à revendiquer ouvertement pour la puissance publique le droit de fixer à son gré le cours de la monnaie. Bien peu, si une altération quelconque était proposée, songeraient à excuser une telle atteinte à la foi publique. Mais d'autres illusions subsistent, parentes de celles-là, et non moins dangereuses peut-être, quoique plus spécieuses. Il se débite sur les fonctions du papier, sur celles du crédit , sur la na-
ture véritable de la richesse publique et privée , des énormités qui circulent partout, et dont bien peu d'esprits parviennent à se préserver entièrement. Il serait plus qu'étrange qu'il n'y en eût aucune trace dans les vôtres ; et je crois, en conséquence, ne remplir que mon devoir vis-à-vis de vous en les abordant, autant que me le permettra l'insuffisance du temps, sans hésitation et sans détours, dans notre seconde réunion.
Qj^or?
J'aborde, ainsi que je l'ai annoncé, l'examen des erreurs les plus accréditées aujourd'hui encore au sujet de la monnaie.
Mais la liste de ces erreurs est longue, bien longue, hélas! et nombreuses sont les formules sous lesquelles elles se sont tour à tour produites. Force m'est donc de choisir, et de n'appeler, pour plus de brièveté, votre attention que sur les principales. Ce choix, par bonheur, est facile, et comme tracé d'avance. Toutes les idées
fausses en celte matière se ramènent, quand on Jes analyse d'un peu près, à deux illusions en apparence contradictoires ; et chacune de ces illusions se trouve, précisément, avoir été personnifiée dans une fiction célèbre. C'est, d'un côté, la vieille fable du roi Midas, victime du don fatal qu'il a reçu des dieux de changer en or tout ce qu'il touche, et réduit à maudire cette richesse implacable au milieu de laquelle il meurt de faim. C'est, d'un autre côté, l'histoire toute moderne du fils d'Éole, entreprenant de faire accepter par les hommes, en échange de ce qu'ils ont le plus estimé jusqu'à lui, l e vent fugitif dont ses outres sont remplies; criant sur tous les tons aux peuples éblouis de la Bétique de « quitter » en hâte « l e pays des vils métaux » pour venir à sa suite « dans l'empire de l'imagination; „ et , lorsqu'il voit s'affaiblir en eux par l'expérience l'engouement irréfléchi des premiers jours,
substituant avec une impatience et une irritation croissantes les ordres aux conseils, et s'évertuant à ranimer par la force cette « vivacité d'imagination » que la persuasion n'a pu soutenir. La première de ces fictions, c'est l'image de cette confusion naïve des métaux précieux avec la richesse, qui pendant des siècles n'a cessé d'ensanglanter le monde. La seconde, — dans laquelle Montesquieu 1 s'est plu à rappeler, en quelques traits piquants, la curieuse histoire de Law et de ses fameuses tentatives financières, — c'est la peinture de cette aberration plus raffinée qui nie jusqu'aux services les plus réels de ces métaux, et prétend substituer à ce qu'elle appelle « la royauté usurpée de l'or » le règne absolu d'une valeur de pure convention, le papier-monnaie. D'une part comme de l'autre, vous l'allez voir, c'est la proie