CXLII e Lettre Persane
lâchée pour l'ombre; et jamais il n'a été plus vrai de dire que les extrêmes se touchent.
Sur l'erreur de Midas il semble, au premier abord, qu'il n'y ait guère à dire, et que l'exemple de ce roi aux longues oreilles soit une leçon plus que suffisante. Nous le savons bien, en vérité, que l'or et l'argent ne se boivent ni ne se mangent, qu'on ne s'en abrite ni ne s'en chauffe, et qu'à ne vouloir jamais toucher à son trésor l'avare, comme dit la Fontaine, ne vit pas moins « en gueux » que Diogène dans son pauvre tonneau. L'or et l'argent, sans doute, en tant que métaux, sont de la richesse, et ils sont de la richesse aussi en tant que monnaie. Ils sont des moyens de satisfaction directe, puisqu'ils répondent par euxmêmes à des besoins réels et comportent de nombreux et parfois importants emplois.
Ils sont des moyens de satisfaction indirecte, puisqu'ils deviennent, grâce à l'en-
semble de leurs qualités naturelles, des agents énergiques et commodes de distribution — de consommation et de production par conséquent, — et que par cet office ils contribuent puissamment à l'abondance commune. Mais de là à être la richesse, la richesse par excellence, la richesse unique, quelle distance, et qui ne sent qu'on pourrait à la rigueur se passer de bijoux et d'ustensiles d'or et d'argent, qu'on pourrait même se passer de monnaie métallique; mais qu'on ne se passerait pas de ce qu'on appelle à bon droit les nécessités de la vie? Combien de choses, obscures et parfois de basse apparence, occupent dans ce monde une place non-seulement plus grande, mais plus importante et plus haute, que les plus brillantes! Les plus communes ne sontelles pas souvent les plus utiles, les plus recherchées, les plus réellement précieuses?
Le fer, ce nerf de l'industrie, ce tranchant delà main humaine, ne passe-t-il pas, dans
l'ordre du vrai mérite, de beaucoup avant l'or, encore bien que celui-ci, à l'envisager par ses qualités industrielles, soit loin d'être un métal à dédaigner? Tous les placers de la Californie valent-ils au fond un bon champ de blé? Et qu'est-ce, au point de vue de l'utilité réelle, que la plus riche mine de Golconde à côté du moindre gisement de combustible? A la première exposition universelle de Londres, en 1 851 , un diamant d'une éblouissante beauté, le kobénoor, attirait tous les regards. En face de cette « montagne de lumière, » l'œil étonné rencontrait une informe masse noire, et sur cette masse il lisait cette inscription, tracée par les ouvriers qui l'avaient placée là : « Voilà le grand Kohénoor de l'Aneleterre. » La devise était vraie autant que fière; ce bloc de houille, extrait des entrailles du sol britannique, était en effet le symbole de la puissance industrielle du pays ; et, pour qui savait le suivre à travers ses transfor-
mations et ses emplois divers, c'était bien réellement de la lumière, de la chaleur et de la force.
Le professeur, après avoir signalé Terreur, cherche à l'expliquer, et il en montre la source précisément dans cette propriété qu'ont les métaux de devenir , par leur fonction monétaire, les représentants habituels de la richesse. Ils procurent tout ; il est donc naturel qu'ils soient recherchés de tout le monde. Ils donnent prise sur les biens effectifs ; il est donc vrai que, dans un milieu bien pourvu, ou est réellement riche quand on les possède en quantité suffisante.
Ils sont le terme auquel se rapportent toutes les estimations ; c'est donc par leur moyen que s'évaluent et se comparent le3 fortunes.
De là à croire que c'est en eux qu'elles consistent, la pente est facile et elle a été suivie. Un peu de réflexion, cependant, suffit pour avertir que c'est une illusion. Toute unité, pour avoir un sens , doit nécessairement
être de même ordre que les quantités auxquelles elle sert de mesure. L'unité de poids est un poids ; l'unité de volume est un volume ; l'unité de richesse est une richesse.
C'est une raison sans doute pour qu'elle soit recherchée pour elle-même; et en ce sens il est excessif de dire que le numéraire ne soit qu'un instrument purement conventionnel de numération. Mais ce n'est pas une raison pour le préférer au reste, puisque son principal mérite est de conduire au reste; et il est au moins étrange de se figurer que, pour accroître l'actif national, il n'y ait qu'à accroître l'unité sur laquelle on le calcule. Il est étrange, quand toute marchandise vaut en raison de sa rareté , de croire la monnaie affranchie de cette loi ; et de ne pas songer que, si le stock métallique s'élève, la valeur de chaque portion s'abaissera d'autant, comme une fraction dont on multiplie simultanément les deux termes, en sorte que le bénéfice sera nul. Il est étrange,
enfin, de ne faire aucune distinction entre les échanges réels, dans lesquels la monnaie intervient effectivement comme (intermédiaire) etcomme valeur, mais dans lesquels pourtant elle passe et repasse, comme la navette entre les mains du tisserand, et ces évaluations bien différentes dans lesquelles elle ne figure que comme chiffre, à l'état abstrait. 11 se peut, bien que ce soit une hypothèse forcée, qu'à tel ou tel moment un particulier possède tout son avoir en espèces sonnantes. Pour une société, c'est inconcevable. La France, d'après les meilleurs calculs, n'a guère que 4 milliards de monnaie; l'Angleterre n'en a pas moitié ; et sur la surface entière du globe on en trouverait à peine 1 8 ou 20 milliards. Qu'est-ce que ce chiffre à côté de la richesse réelle ? Le seul revenu annuel de ces deux nations le dépasse heureusement de beaucoup; et il est permis de penser, cependant, qu'elles ont plus besoin d'aliments ou d'étoffes que de pièces de métal.
D'ailleurs, facile ou non, excusable ou grossière, l'erreur a été à peu près universelle, et pendant plusieurs siècles, elle a inspiré en grande partie la politique de l'Europe.
Elle a inspiré surtout celle de l'Espagne, éblouie par la découverte des riches gisements de l'Amérique, et trop aisément séduite à la pensée de s'assurer une prépondérance définitive en gardant pour elle seule les flots de ce Pactole qu'elle venait d'ouvrir. Les autres nations ont suivi ; et le monde, pendant trois siècles, n'a fait autre chose que se disputer l'or et la terre de l'or. Les guerres lointaines , comme les luttes de tarifs, n'ont guère été autre chose ; et c'est à bon droit qu'un des plus éminents représentants de la diplomatie moderne, d'Hauterive, les a flétries indistinctement du nom de « guerres de l'avarice. »
Quel a été le résultat, s'écrie le professeur, après avoir rappelé les phases principales de cette désastreuse histoire de la
Balance du Commerce ; depuis l'interdiction faite aux mineurs espagnols d'exploiter les métaux vils de leur pays pour les contraindre, par la misère, à aller exploiter au delà des mers les métaux nobles de l'Amérique, jusqu'à la peine de mort partout édictée, pour retenir en dedans des frontières les matières et les espèces d'or et d'argent ; depuis les odieux pillages des Pizarre et des Cortez, jusqu'à l'extermination des Indiens et à l'esclavage des nègres; depuis les prohibitions et les primes jusqu'aux plus absurdes rigueurs de ce système colonial qui condamnait F Amérique à réserver à l'Europe ses cafés et ses sucres et à tirer d'elle ses grains, ses étoffes, ses meubles et même ses balais de bouleau !
Le résultat, ce fut l'appauvrissement réciproque , et à proportion précisément de l'ardeur de ces efforts insensés ; l'épuisement du nouveau monde et l'oppression de l'ancien. Le résultat, ce fut la décadence des co-
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lonies et la ruine des métropoles; la lèpre de l'esclavage et ses expiations tant de fais terribles. Le résultat, ce fut, pour l'Espagne notamment, une malédiction visible et croissante, qui fit retomber sur elle la ruine portée par elle au delà des mers. Le résultat, c'est que, sur ce sol jadis si florissant de la mère patrie, non-seulement l'ancienne et fructueuse exploitation des mines, mais les fabriques, les métiers, l'agriculture, furent promptement délaissés. C'est que, de restriction en restriction et de protection en protection,, l'Espagne vit s'évanouir peu à peu cette initiative et cette vigueur qui, avant la découverte du nouveau monde, avaient placé la péninsule à un si baut rang devant l'Europe, et qu'à la vieille fierté castillane se substituèrent simultanément la mendicité des cours et celle des grands chemins. Le résultat, enfin, c'est la décadence si vivement peinte dans ces quelques lignes d'un éloquent contemporain :
« Sous Charles-Quint et Philippe II, l'Espagne veut dominer le monde. Elle écrasait l'Europe et l'Amérique, regorgeait d'or, et couvrait la mer de ses vaisseaux et la terre de ses vieilles bandes espagnoles qui formaient alors la meilleure infanterie de l'Europe. Eh bien! en une vie d'homme, en GO ou 80 ans , par la seule force du venin terrible et de l'inévitable malédiction attachée à l'orgueil de la domination, voici ce qu'était devenue l'Espagne. Affamée, dépeuplée, descendue à 6 millions d'habitants, elle était réduite à 13 galères pour toute marine et à 20 mille hommes indisciplinés pour armée. En moins d'un siècle, cette écrasante puissance était tombée de tout à rien. Telle est.la force des lois de Dieu. Qui s'exalte sera humilié! Qui prend l'épée périra par l'épée ' ! »
Mais cet or, du moins, cet or qui avait