A. Corbon, de V Enseignement professionnel, p
Je ne me fais pas illusion sur les difficultés d'exécution que présente la création des bibliothèques populaires sur toute l'étendue de la France. Elle est la même que celle qui se rattache à l'établissement des cours d'adultes dans les villes et dans les campagnes. Attendre del'Étatles moyens de réaliser et de' continuer partout cette œuvre immense, c'est attendre l'impossible; je le sais,, l'État n'y pourrait pas suffire : mais pourquoi donc toujours demander à l'État?
Ne saurons-nous donc jamais, comme les Anglais, nos rivaux, nous passer de l'État en pareille matière et nous adresser à l'initiative privée qui seule peut entreprendre et mener à bonne fin une aussi vaste opération ? Je l'ai déjà dit dans ma précédente conférence, je le répète aujourd'hui et d'autres, je l'espère, le répéteront comme moi, en tout lieu, en toute occasion : voulez-vous rendre l'instruction primaire obligatoire? demandez aux communes d'en faire les frais;
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voulez-vous propager l'instruction chez tes adultes? formez des associations; voulezvous y joindre l'établissement indispensable des bibliothèques populaires? créez des sociétés coopératives pour cette nourriture de l'esprit, comme vous proposez d'en former
pour la consommation alimentaire
Associez-vous, associez-vous ! Mais craignez dans vos associations une trop grande uniformité d'administration réglementaire qui n'est pas toujours compatible avec les usages, les aptitudes naturelles de telle ou telle localité. Excitez les sympathies particulières, mais craignez de les énerver en voulant les réglementer de trop près. Tenez compte des divers éléments que l'extrême vitalité de la vieille race gauloise s'est assimilés, mais qui pourtant ont encore conservé selon les contrées quelque trace de leur individualité première. Sachez seulement si ceux auxquels vous vous adressez sont de vrais amis du peuple. De ceux-là je ne
connais qu'une sorte, ce sont ceux dont le dévouement procède de la conscience et non de l'intérêt; c'est à ce caractère que vous les reconnaîtrez, et j'ai la confiance que le nombre en est assez grand en France pour que vous puissiez vous passer des secours officiels.
Ainsi, vous, ouvriers des cours de l'Association polytechnique, vous mes auditeurs dans cet amphithéâtre, qui vous empêcherait de former avec vos professeurs mes camarades, une société je dirai coopérative, puisque le terme est accepté? nous y apporterions notre science et notre dévouement, bien entendu à titre gratuit, vous ne voudriez pas nous enlever ce plaisir, notre seul mérite. Vous, nos élèves, vous fourniriez une faible rétribution qui, multipliée par votre grand nombre, permettrait d'acheter les appareils, les modèles, les dessins, les machines, etc., nécessaires à votre instruction, instruments de démonstration pra-
tique dont nous sommes privés, ce qui réduit, nous le sentons, notre enseignement à rester beaucoup trop théorique. Ne serait-ce pas là une association vraiment fraternelle ? Quel puissant levier nous donnerait cette simple combinaison ! Vous en avez un exemple récent. Demandez aux ouvriers de Lyon, quels heureux résultats ils obtiennent avec l'organisation de leur société d'enseignement professionnel du Rhône? Demandez à M. Charles Gaumont, leur honorable et dévoué secrétaire général? Ah! si je ne craignais de trop prolonger cette conférence, je reviendrais encore sur les merveilleux résultats obtenus en Angleterre, en progrès de tout genre, par l'action spontanée des individus. Je vous promènerais à Londres dans les galeries du Polytechnical Institut, auquel notre Conservatoire des arts et métiers ne peut rien opposer de comparable; je vous décrirais ces collections, ces machines, ces appareils de toutes sortes, que
des professeurs expliquent au public en les faisant fonctionner sous ses yeux, joignant constamment l'expérience au principe, prenant par exemple, le fer à l'état de minerai et le suivant dans toutes ses transformations, etc., etc. Ce large enseignement n'est-il pas fait pour susciter de puissantes vocations? Je vous dirais ce qui se passe aussi de l'autre côté de l'Atlantique, dans l'Union américaine, où le pouvoir fédéral, les États, les communes, les particuliers rivalisent de zèle pour répandre l'enseignement et ne reculent devant aucun sacrifice; je citerais des chiffres qui vous paraîtraient prodigieux, entre autres celui qui se rapporte à la seule ville de New- York, faisant pour les besoins de l'instruction primaire d'une population de 900000 individus, une dépense presque double de la subvention consacrée chez nous, en 1863, au même objet pour la France toute entière ! Et je vous demanderais si vous
croyez que notre paya doive s'en tenir aux simples ressources de son budget, en présence d'un pareil mouvement chez deux grandes nations qui peuvent d'un moment à l'autre se déclarer ses ennemies et qui sont à coup sûr ses rivales?
Mais écartons, je le veux, l'idée funeste de la guerre des champs de bataille; n'est-il donc pas une autre guerre dont les conséquences seraient également fatales pour la prospérité de notre chère patrie? Avez-vous oublié que l'industrie a aussi ses combats et ses conquêtes, et ne comprenez-vous pas que le libre échange est une véritable révolution commerciale qui doit tenir en éveil ceux qui seraient tentés de s'endormir sur l'oreiller de la routine?
Réveillez-vous donc, instruisez-vous par tous les moyens qui sont mis à votre disposition. Soyez avides de connaissances aussi bien dans votre métier ou dans votre art, que dans le reste; je suis homme, disait un
ancien, et je ne crois pas que rien de ce qui touche à F homme doive m'êlre étranger. No tombez pas dans cette erreur fatale et trop répandue, hélas ! parmi vous, qu'un ouvrier arrivé à un certain degré d'acquit dans sa profession, n'a pas besoin de se perfectionner; ou bien ce qui est encore plus général, qu'un ouvrier n'a pas à s'occuper de tout ce qui ne rentre pas dans le cadre étroit de ce qu'on lui a montré pendant son apprentissage^ comme si au contraire , l'homme vraiment intelligent ne devait pas, suivant le proverbe : avoir plusieurs cordes à son arc et se rendre capable de changer d'état au besoin, si celui qu'il exerce est moins avantageux que tel autre qu'il pourrait embrasser! Nous ne sommes plus, Dieu merci, au temps des jurandes et des maîtrises; instruisezvous partout et toujours, ne fût-ce que par patriotisme, si vous ne voulez pas que votre pays reste en arrière ou succombe dans la lutte. Remarquez bien que parmi les inven-
leurs qui ont doté le monde d'importantes découvertes, on trouve rarement un ouvrier s 'étant, dès ses premières années, dès son apprentissage, livré uniquement à la spéspécialité dans laquelle il s'est plus tard illustré. Voyez Philippe de Girard, Watt, Lebon, Franklin et tant d'autres dont les noms vous sont au moins connus et dont nous nous proposons de vous raconter l'histoire dans la suite de ces conférences, soit ici, soit dans d'autres localités où nous vous convions, vous et vos femmes : car vous devez bien penser que nos conférences n'étant pas des leçons, mais au contraire des causeries familières, nous n'avons garde d'en exclure celles qui font le charme et le bonheur de cette vie de famille qui est à nos yeux le premier des biens; mais nous leur répéterons en finissant ce que notre ami Évariste Thévenin leur disait l'année dernière, dans une conférence à Sceaux :
« Nées pour pacifier les luttes trop ai-
« dentés des hommes, les femmes ne sont « point faites pour combattre ; leur mission « n'est que paix et douceur. Nous vous souu haitons, mesdames, de vous contenter '( de faire régner sur votre foyer la conte corde et l'affection mutuelle. Sans doute, « il est des femmes à qui ne suffirait pas « ce rôle modeste ; il est parmi les femmes, « d'éclatantes individualités qui par leur « génie et leurs travaux peuvent, entre les « hommes et même au-dessus des hommes, « acquérir le premier rang. La littéra- « ture, la science, les arts, les voyages, « l'industrie ont écrit en lettres d'or sur « leur livre d'honneur plus d'un nom de « femme; mais si nous admirons ces bril- « lantes exceptions, gardons-nous de les « envier et rappelons-nous le cri échappé à « l'une d'elles, madame de Staël-Necker :
« les femmes ne peuvent acheter la gloire « qu'au prix de leur bonheur. Contentez-vous « donc, mesdames, d'un rôle qui doit vous
« suffire, loyez les institutrices de vos en - « fants, les guides affectueux de vos maris.
8 Élevez le niveau intellectuel et moral de « la société, et vous assurerez ainsi le « bonheur des êtres qui vous sont chers « et la grandeur de notre patrie 1 ! »
C'est en cela que consiste, nous le croyons, la véritable émancipation de la femme; à nous messieurs de la lui garantir en travaillant de tous nos efforts au triomphe du PROGRÈS, c'est-à-dire à l'amélioration de notre état social, par la diffusion des lumières et l'extinction de L'IGNORANCE.
1. Évariste Thévenin, Conférences de Sceaux. Introduction de la 5" série^f] «TSu*., populaires.