‹ Entretiens populairesChapitre 7 sur 8 · DE L'UTILITE · texte numérisé non relu

DE L'UTILITE

Messieurs,

Autrefois, dans ce beau et bon pays de France, favorisé du ciel sous tant de rapports, les hommes étaient divisés en classes entièrement distinctes, entre lesquelles les conditions d'existence étaient si différentes, matériellement et légalement, qu'à la religion près,

qui les proclamait tous enfants du même Père et à ce titre, égaux devant lui, on aurait pu les croire d'espèces diverses et complètement étrangères les unes aux autres. Cependant, cette inégalité, cette différence, si tranchées entre les habitants de la France, n'étaient que la suite de la barbarie des vieux âges :

c'était la conséquence fatale de l'inféodation oppressive du vaincu par le vainqueur, c'était le résultat du règne brutal de la force tenant lieu de droit : ce fut l'origine des castes et de leurs privilèges : à ceux-ci, la servitude et le dur labeur de la glèbe, à ceux-là, les richesses fruits de la conquête et de la violence, à eux la domination absolue! Mais

quand ces vaincus, infériorisés par la guerre, las de souffrir dans la misère et dans l'oppression, poussés par la nécessité, furent devenus actifs et industrieux, après qu'à force de travail et de privations, ils eurent ramassé un peu d'or; ils s'essayèrent à secouer le joug sous lequel ils gémissaient

POUR LES OUVRIERS. 17t)

. depuis si longtemps ; ils réclamèrent d'abord leur affranchissement, puis le partage de la puissance, et enfin, le jour où ils reconnurent qu'ils seraient les plus forts, si au nombre ils joignaient l'énergie , ils se dressèrent contre les iniquités du passé, et renversant, par une irruption terrible, oppresseurs et privilèges , ils firent la Révolution !

C'est alors que l'on vit accourir de tous les points du territoire, des hommes chargés par le pays lui-même de réaliser ses aspirations, de le régénérer, de lui donner une constitution. C'est alors que se créa cette grande Assemblée nationale, qui prit plus tard le nom de Constituante et qui proclama en tête de ses travaux, cette formule noblement réparatrice :

« Tous les enfants du sol de la France « sont citoyens Français et tous les citoyens « Français sont égaux devant la loi. »

Mais cette égalité si hautement réclamée alors, maintenue depuis par tant d'efforts et

de sacrifices, consacrée aujourd'hui à tout jamais, au prix de tant de sang versé; cette égalité, en faisant disparaître de notre société l'infériorité devant la loi, ne résolut que la première moitié du grand problème de l'émancipation des classes inférieures; car tout en jouissant de cette égalité devant la loi, pourquoi des millions de Français croupissent-ils encore dans un esclavage cent fois plus avilissant que celui dont la Constituante les a légalement affranchis ! C'est que la solution de la seconde moitié de ce vaste problème est de beaucoup la plus longue et la plus laborieuse. C'est que, dans l'œuvre de transformation d'une société comme la nôtre, rien de durable ne s'accomplit et ne se consolide qu'avec le temps et l'aide de Dieu; si la durée n'est pas certaine, le progrès n'est qu'un vain mot 1 N'oublions pas que l'immense fait qui se produisit d'abord, à l'avènement de la Révolution de 1 789, ne fut que l'explosion, l'éruption du volcan po-

pulaire dont la lave brûlante renversa, entraîna, anéantit, dans sa course irrésistible, l'édifice élevé par les âges précédents : mais sur tant de ruines, quand il fallut reconstruire , alors la réforme politique dut faire place à la réforme sociale, et cette dernière qui ne parvient à s'établir qu'à la condition d'être pacifique, prudente et mesurée dans sa marche, ne peut avancer que lentement parce que sa route est encombrée, hérissée d'obstacles, qu'il lui a fallu, qu'il lui faut encore, arracher un à un. Il y a quatre-vingts ans qu'elle y travaille et pourtant c'est à peine si elle est parvenue à déblayer le terrain et à rassembler les matériaux du monument qu'elle a mission d'édifier dans l'avenir.

Elle fait appel à tous les dévouements, à tous les cœurs. Elle dit à ceux qui sont favorisés des dons de l'intelligence et de l'éducation : « Voyez ces hommes, vos semblables, vos frères devant Dieu, qui vivent dans

l'ignorance et dans les habitudes grossières qu'elle engendre, qui n'ont d'autres plaisirs, d'autres délassements, que ceux des passions brutales ou fangeuses, qui sont venus au monde pour aimer et pour jouir comme vous des bienfaits que, dans son inépuisable bonté, la main de Dieu verse sans cesse sur la terre et qui haïssent et souffrent dans la misère ou dans l'abjection, parce qu'abrutis par l'ignorance, ils manquent à leurs destinées ! » Elle dit aux deshérités du siècle : « Allez au-devant des hommes de bonne volonté qui vous apportent la lumière, abordez-les sans arrière-pensée, comme sans envie, instruisez- vous, élevez votre esprit, vous élèverez votre âme. Peut-être avez-vous apporté en naissant d'admirables facultés qui restent ensevelies dans les ténèbres, donnez-leur l'essor et prenez place à ce banquet auquel la civilisation vous convie. »

vous tous, Français du dix-neuvième siècle, ouvriers des villes et des campagnes,

nies concitoyens, mes compatriotes, mes frères, serez-vous sourds à cet appel de la réforme sociale et répudierez-vous l'héritage glorieux que vous ont légué nos pères!

Les temps sont venus, que les destinées s'accomplissent!... Réunissez- vous donc tous dans cette même pensée, mettez en commun la seule richesse qui puisse être partagée indéfiniment sans s'amoindrir, lascicrice! que ceux qui possèdent ce trésor, le livrent sans compter, ils s'enrichiront au lieu de s'appauvrir; que ceux qui en ont été privés jusqu'à présent, y puisent à pleines mains; en s'éclairant, ils ouvriront leurs cœurs aux sentiments de dignité et de respect pour eux-mêmes, de justice et d'amour pour les autres hommes, d'admiration et de reconnaissance pour le Créateur !

Alors la Révolution, semblable à ce fleuve géant dont rien ne peut arrêter l'essor impétueux et qui ne rentre dans son lit qu'après avoir fécondé les campagnes inondées

d'abord par ses flots déchaînés ; alors la Kévolution aura terminé son œuvre et la France libre enfin, calme, heureuse et fière sera réellement la grande nation !

Maintenant, messieurs, que nous sommes tous bien d'accord sur le but à poursuivre, du moins j'aime à me le persuader, il nous reste à chercher quels sont les moyens les plus sûrs pour l'atteindre.

Par qui l'instruction doit-elle être donnée aux ouvriers?

En quoi consistera-t-elle?

Sous quelle forme leur sera-t-elle présentée?

C'est ici que commencent les vraies difficultés delà tâche, et je n'ai certainement pas la téméraire prétention de les résoudre toutes. Laissez-moi seulement vous dire d'abord ce qui a été fait sous le rapport des études scientifiques pour les ouvriers, puis vous signaler les résultats obtenus, et enfin vous

indiquer nos aspirations et nos espérances.

Ce n'est pas d'aujourd'hui, messieurs, que l'on comprend toute l'importance de l'instruction populaire. Descartes, ce grand penseur dont le nom rappelle tout un système et dont le système est toute une révolution philosophique, Descartes avait dit quelque part, « Il faut ouvrir des enseignements aux gens de métier, aux artisans : »

mais sa proposition n'aboutit pas et cet esprit initiateur ne trouva d'écho que parmi les lettrés de l'école. On sait quelle a été sa prodigieuse influence sur l'Université de France et celles d'Allemagne et d'Angleterre, au dix-septième siècle.

Après Descartes , parut un autre homme dont le nom justement honoré est presque devenu légendaire, c'est Vaucanson, qui avait formé en 1775 rue de Charonne, à l'hôtel Mortagne, une collection publique de machines, dont il démontrait les principes et les usages aux ouvriers accourus de tous côtés pour recueillir la parole du

maître. Attaqué depuis plusieurs années d'une cruelle maladie, il mourut, dit l'un de ses biographes, en expliquant à ses élèves les procédés qu'il venait d'imaginer pour la fabrication de sa chaîne sans fin :

Ne perdons pas de temps, leur disait-il, car je ne vivrai peut-être pas assez pour vous exposer toute mon idée. C'est en effet au milieu de ces occupations qu'il termina sa vie et ses souffrances le 21 novembre 1782. Mourir ainsi, c'était mourir comme le soldat, au champ d'honneur! Après lui, sa galerie de machines fut en partie dispersée, les intendants du commerce s'emparèrent de celles relatives aux manufactures; et ce qui resta devint plus tard le noyau de la collection du Conservatoire des arts et métiers.

Accueillons, messieurs, avec sympathie, ce nom de Conservatoire des arts et métiers qui apparaît pour la première fois dans le cours de notre entretien.

POUR LES OUVRIERb. 183

Lorsque la tourmente révolutionnaire fut en partie apaisée, la Convention nationale rendit le 9 vendémiaire an m un décret portant :

1° Qu'un dépôt public de machines modèles, outils, dessins, descriptions et livres dans tous les genres d'arts et métiers, serait établi à Paris, dans les bâtiments appartenant à l'État.

2° Que des démonstrateurs chargés d'expliquer les principes de construction et l'emploi des machines, outils, etc., seraient attachés à ce dépôt qui prendrait le nom de Conservatoire des arts et métiers.

3° Qu'un dessinateur serait adjoint aux démonstrateurs et que le comité des arts et de l'agriculture devrait se concerter avec celui des finances pour le choix du local convenable.

Une commission fut en effet nommée; mais elle n'avait pu encore fonctionner utilement lorsque le 29 fructidor an îv, le

Directoire proposa au conseil des Cinq-Cents d'affecter au Conservatoire des arts et métiers l'ancien couvent du prieuré de Saint- Martin-des-Champs. La proposition fut repoussée par motif d'économie et l'Institut national fut chargé de la conservation des collections formant le fonds du dépôt du Conservatoire, lesquelles se composaient en grande partie de la collection des machines et modèles de l'Académie des sciences au Louvre et de celles réunies par Vaucanson à l'hôtel Mortagne pour l'instruction publique et gratuite des gens de métiers et artisans, comme avait dit Descartes. Enfin le 12 germinal an vu, les efforts des premiers commissaires, qui n'avaient pas abandonné l'idée féconde d'arriver à l'instruction des ouvriers par la vue, la démonstration et l'emploi des machines elles-mêmes, furent couronnés de succès. Le Conservatoire organisé suivant le décret de l'an m, fut installé dans l'abbaye Saint-Martin,

ayant pour démonstrateurs B. Leroy, Conté, Molard et pour dessinateur Beuvelot. Conté, désigné plus tard pour l'expédition d'Egypte, fut remplacé par Grégoire qui avait été rapporteur du projet, Leroy fut remplacé à son tour par Montgolfier, et à partir de ce moment, l'enseignement fut donné régulièrement dans les galeries de l'ancien prieuré, l'église servant aux expériences et aux démonstrations concernant les machines de grande dimension.

Les choses étaient dans cet état, lorsqu'en 1806, le ministre de l'intérieur Champagny conçut la généreuse pensée de joindre à l'enseignement donné aux ouvriers et contre-maîtres ou patrons, celui de leurs apprentis, et il créa dans ce même Conservatoire une école dont les jeunes élèves, pris dans la classe ouvrière, étaient désignés par les maires et les préfets de l'empire. Cette école devint bientôt florissante; véritable école professionnelle, elle n'ad-

mettait que les apprentis âgés d'au moins quatorze ans, sachant lire, écrire et connaissant les quatre premières règles de l'arithmétique. Comme vous le voyez, messieurs, notre société pour l'enseignement professionnel de 1865 ne poursuit pas une chimère; on peut même dire, à sa louange, qu'elle cherche seulement à faire revivre du vieux-neuf.

L'empire comprenant quelle était l'importance de l'établissement naissant et voulant perfectionner la filature de la laine et du coton en même temps que hâter la création de la filature mécanique du lin et du chanvre, joignit à l'enseignement du Conservatoire, une école théorique et pratique de filature pour toutes les sortes de matières textiles. Les collections de machines furent mises à la disposition des maîtres et des élèves; et on dit même à ce sujet, que le célèbre Jacquart s'inspira pendant son séjour dans cette école de filature, de cer-

taines inventions de Vaucanson dont les précieux modèles se voient encore aujourd'hui dans les galeries. En outre, Napoléon I er ouvrit un concours dont le prix était d'un million de francs , pour le meilleur procédé à découvrir dans la filature du lin et du chanvre à la mécanique.

Il a été gagné, ce prix; mais disons-le avec un profond sentiment de tristesse, celui qui l'a mérité, celui qui a réalisé, qui a même dépassé le programme, Philippe de Girard, est mort, sans avoir obtenu le prix qui lui était dû ! Il est mort dans un état voisin de la misère, lui l'inventeur d'une industrie qui enrichit aujourd'hui des villes tout entières! Après s'être vu dérober son invention, après avoir été contraint de se cacher pour échapper aux poursuites de ses créanciers, de s'expatrier, après avoir erré en Autriche, en Pologne, l'infortuné Philippe de Girard passe en Angleterre et reconnaît à Manchester et à

ni

Leeds ses procédés exploités dans les grandes filatures qui font la richesse de ces contrées. Il re'clame, mais en vain; sa voix n'est pas même entendue ! Cependant l'exposition de 1844 s'approche, le moment est des plus favorables pour revendiquer ses droits ; mais qui prendra soin de ce vieillard isolé sur la terre étrangère, sans fortune et sans appui ? qui osera se charger de faire triompher la vérité contre tant d'ennemis intéressés à l'étouffer? ah! j'ai hâte de vous le nommer, ce défenseur généreux : ce fut François Arago ! l'un des plus populaires et des plus patriotes, parmi les savants dont notre pays s'honore. «Venez, »

écrivait l'illustre Arago à l'infortuné Girard, « ne craignez pas de reparaître ici , vos « soixante-dix ans vous mettent à l'abri « de la contrainte par corps; venez, je « serai l'œil par lequel vous verrez, je serai « le bâton qui vous aidera à marcher, et « après vingt-neuf ans d'iniquités révol-

« tantes, je confondrai vos spoliateurs de- « vant le tribunal de l'opinion publique « et je vous ferai rendre justice, sinon par « vos contemporains, au moins par la pos- « térité! »

De tous ces enseignements fondés au Conservatoire, un seul survécut à la chute du premier Empire, ce fut l'école des jeunes élèves, apprentis et autres; celui-là subsiste même encore aujourd'hui, après avoir subi bien des vicissitudes. Néanmoins la sage mesure adoptée dès sa création a été maintenue : l'École est gratuite, les élèves y viennent à dix heures et en sortent à deux heures et demie, ils rentrent alors chez leurs parents ou chez leurs maîtres et là reprenant le travail de l'atelier, ils peuvent mener de front les études théoriques de l'école et les exercices pratiques de l'apprentissage. Heureuse combinaison, qui réalise les avantages des écoles d'arts et métiers en évitant de graves inconvénients

dont le moindre n'est pas celui du casernement et en conservant pour beaucoup de ces jeunes gens, l'inappréciable bienfait de la vie de famille. On sait, en effet, que la plupart des jeunes sujets qui fréquentent l'école du Conservatoire, sont les fils d'industriels appartenant à nos quartiers populeux et travaillant par eux-mêmes. C'est ici le lieu de rappeler d'ailleurs, que M. Sellières, M. Emile Dollfus, M. Schneider et tant d'autres devenus des hommes considérables dans l'industrie, sont anciens élèves de cet établissement qui, organisé sur cette base, a été très-florissant et qui peut rendre encore d'immenses services quand on le voudra, sans qu'il soit pour cela nécessaire d'aller chercher des renseignements ou des modèles à suivre chez nos voisins.

La Restauration elle-même avait bien senti tout le parti qu'on pouvait tirer d'une pareille institution, en la développant et en reprenant une partie des anciens errements,

lorsqu'en 1819, elle créait, par une ordonnance royale, trois chaires, l'une de chimie, l'autre de mécanique et la troisième, d'économie industrielle, qui furent confiées à MM. Clément-Désormes, Charles Dupin et J.-B. Say. Ces trois chaires étaient destinées à former un enseignement supérieur, complément naturel de celui existant, lequel comprenait, comme je crois l'avoir déjà dit : l'arithmétique, la géométrie, la géométrie descriptive et ses applications, fé description des machines, des engrenages, le dessin des machines et de l'architecture, le lavis, l'ornement, la figure, le dessin des étoffes brochées et façonnées et enfin la bibliographie des machines. Quant à rétablir les anciens démonstrateurs, l'ordonnance de 1819 n'en parla pas. Seulement le célèbre physicien M. Charles, dont le précieux cabinet de physique avait été joint aux collections, se chargea d'en démontrer les appareils et de reproduire les principales

expériences de physique applicables à l'industrie.

Une disposition de cette ordonnance créait d'ailleurs douze bourses de mille francs chacune, destinées à faire donner dans le Conservatoire une éducation spéciale à des jeunes gens peu aisés, chez lesquels ou aurait constaté une aptitude toute particulière pour l'industrie. C'était comme un retour aux premières idées en faveur de la jeunesse des ateliers; malheureusement cette mesure fut la dernière de ce genre et à partir de 1829, époque où le directeur fut changé, la pauvre école délaissée de plus en plus, manquant presque de local, ne fit que végéter et languir. L'enseignement supérieur a pris au contraire un développement considérable. Toutefois, sans contester les importants services qu'il lui rend journellement, l'industrie parisienne, se reportant au passé, peut lui reprocher d'avoir étouffé en partie l'enseignement plus modeste, il

est vrai, mais non moins utile et à coup sûr, aussi populaire, qui l'avait précédé dans le cloître de la vieille abbaye Saint-Martin.

En prenant possession de sa ebaire, M. Charles Dupin connaissait bien toute l'étendue de la charge qui lui incombait. Il venait de visiter l'Angleterre, il avait été frappé des efforts considérables déployés par les Anglais pour répandre l'instruction parmi leurs ouvriers; et envoyant les résultats obtenus, il avait pu signaler l'infériorité de la France, dans la plupart des branches industrielles communes aux deux nations. Aussi s'appliqua-t-il dès son début, il faut le reconnaître, à se rendre digne de ses nouvelles fonctions, en cherchant à élever les secours à la hauteur des besoins qu'il avait constatés.

Déjà, en inaugurant les cours créés en l'an ni pour reconstituer l'enseignement national, Monge avait dit dans un magnifique langage :

« Pour tirer la nation française de la dépendance où elle a été jusqu'à présent de l'industrie étrangère, il faut premièrement diriger l'éducation nationale vers la connaissance des objets qui exigent de l'exactitude, ce qui a été totalement négligé jusqu'à ce jour, et accoutumer les mains de nos ouvriers au maniement des instruments de tous les genres, qui servent à porter la précision dans les travaux et à mesurer ses différents degrés. »

« 11 faut en second lieu, rendre populaire la connaissance d'un grand nombre de phénomènes naturels, indispensables aux progrès de l'industrie, et profiter pour l'avancement de l'instruction générale de la nation, de cette circonstance heureuse dans laquelle elle se trouve, d'avoir à sa disposition les principales ressources qui lui sont nécessaires. » Et plus loin, à l'occasion delà géométrie descriptive , il ajoute : « Il est nécessaire de la faire entrer, dans le plan

d'une éducation nationale. Elle est nonseulement propre à exercer les facultés intellectuelles d'un grand peuple et à contribuer par là au perfectionnement de l'espèce humaine, mais encore elle est indispensable à tous les ouvriers dont le but est de donner aux corps certaines formes ; » et àproposdes machines; « il faut, dit-il, que la représentation et la détermination des éléments des machines deviennent familiers à tous, afin que l'homme, mettant à contribution par leur moyen les forces de la nature, ne se réserve pour ainsi dire, dans ses opérations, d'autre travail que celui de son intelligence. » M. Charles Dupin, s'inspirant de ces nobles pensées, se fit le missionnaire de l'œuvre commencée par son illustre maître ; il provoqua ses camarades des divers services publics, nos anciens de l'École Polytechnique, à former une sorte de croisade contre l'ignorance et la routine.

C'est alors qu'à son instigation, on vit

s'ouvrir sur divers points de notre pays, à Nevers , à Lyon , à Amiens , à Lille, à Strasbourg, à Metz, des cours de géométrie et de mécanique appliquées aux arts industriels. Les ouvriers Messins n'ont sans doute pas oublié qu'ils doivent leur supériorité dans la construction des machines , aux précieuses leçons que leur prodiguaient avec autant de zèle que de patriotisme, les membres les plus renommés de l'École et de l'Académie de Metz, Bardin, Woisard, Bergery, Lemoine, et le plus considérable de tous, celui qui est aujourd'hui l'une des gloires les plus pures de la science, l'ancien captif de Saratoff, le vénérable général Poncelet ! Généreuse et patriotique propagande dont les dissensions et les troubles civils ont pu parfois arrêter l'essor, mais qui enfin s'est continuée jusqu'à ce jour par les efforts persévérants de l'association à laquelle je m'honore d'appartenir, de l'association Polytechnique dont le

tes.

dévouement n'a pas failli à la tâche et qui, née en juillet 1830, compte aujourd'hui trente-cinq années de services rendus à la nohle cause de l'instruction populaire, sous la direction du digne chef qu'elle s'est donné, de cet homme de cœur dont la vie entière n'est qu'une longue suite de bonnes actions, de mon honorable ami — (Ici l'orateur profondément ému en portant ses regards sur le président, M. Perdonnet, est interrompu par les bravos enthousiastes de l'auditoire.)

Tel est, messieurs, l'aperçu historique, trop long peut-être, de ce qui a été tenté en faveur de l'enseignement industriel. Entraîné par le récit des faits, je ne vous ai cependant encore parlé que des ouvriers des villes, permettez-moi de vous entretenir pendant quelques instants des ouvriers des campagnes.

Où en sont-ils en matière d'instruction et qu'a-t-on fait pour eux?

La loi de 1833, véritable base de l'instruction primaire en France, a prescrit la fondation d'une école par commune rurale, avec des cours du soir pour les adultes, et pourtant combien de communes en sont encore privées! D'un autre côté, dans celles qui se sont conformées à la loi, combien y en a-t-il qui l'ayent fait assez largement pour satisfaire réellement aux besoins de leur population? Le nombre en est si faible que c'est à ne pas le croire. Étonnezvous donc de voir dans un rapport daté du 15 mars 1865, qu'en France, près d'un tiers des conscrits ne sait pas lire, que 36 pour 100 des futurs conjoints déclarent à l'officier municipal chargé de les unir, qu'ils ne savent pas signer leur nom; et qu'enfin, un quart des enfants ne va pas à l'école !

C'était donc une pensée de vrai patriote qui animait M. Duruy, lorsque dans un rapport resté célèbre, il demandait au Corps

législatif de décréter I'instruction obligatoire. Oui, monsieur le ministre, vous étiez dans le vrai; le temps des légionnaires romains est passé sans retour, et si la loi française veut que chaque citoyen soit soldat et électeur, elle doit vouloir aussi que chaque électeur sache lire et écrire ! L'instruction est comme les grands chemins destinés à mettre en communication des contrées qui s'ignorent ; c'est par elle que la fraternité reliera entre eux les gens des villes et ceux des campagnes, en faisant disparaître partout l'égoïsme brutal et la cupidité farouche. Ne sont-ils pas les uns et les autres, membres solidaires de cette grande famille qui constitue la nation? La solidarité, c'est la force d'un pays, c'est le lien des sociétés humaines ! Dans les villes, au moins, rien que par l'effet du milieu dans lequel chacun s'agite, la civilisation pénètre, bon gré malgré, jusqu'à travers les couches les moins éclairées ; mais au fond des provinces,

comment atteindra-t-elle les individus éparpillés en dehors des centres ? Ici la lumière et le progrès, là-bas les ténèbres et l'engourdissement! Comment établir une communion d'idées entre tous ces travailleurs, enfants de la même patrie?

Comment ?

Par l'instruction donnée partout et à tous !

Par le maître et par le livre,

Par l'école et par la bibliothèque,

Par des instituteurs nomades, s'il le faut, et par des livres portés et prêtés à domicile.

Et surtout, que là où le budget de la commune fait défaut, là où les subsides de l'Etat sont insuffisants, que l'initiative privée s'ingénie à créer des moyens, des ressources; elle en trouvera si elle est convaincue de la grandeur, j'allais dire de la sublimité de son œuvre !

Demandez et l'on vous donnera,

Frappez et l'on vous ouvrira,

Cherchez et vous trouverez, a dit le divin Maître ! Avec l'instruction, viendront la moralité et le bien-être, dans toutes les classes de la population. Pour qu'une nation, qui est en possession du suffrage universel, obéisse d'elle-même à la loi qu'elle s'est donnée, pour qu'elle le puisse en effet, pour qu'elle améliore sans bouleversement ses institutions, il faut qu'elle s'éclaire, qu'elle se moralise, en haut comme en bas, dans toutes ses parties! Les meilleurs, les vrais, les seuls gendarmes à opposer aux mauvaises passions, aux doctrines venimeuses, ce sont les lumières !

C'est là que doivent tendre les efforts des sociétés modernes, et n'hésitons pas à le dire, si c'estlà ce qu'on appelle l'avènement de la démocratie, cette démocratie-là, Messieurs, c'est la bonne !

Mais qu'enseignera-t-on en dehors du programme de l'instruction primaire, aux ouvriers agricoles? c'est ce que nous verrons

dans une prochaine conférence, laissez-moi terminer celle-ci, déjà si longue, par quelques mots sur la condition des femmes d'ouvriers à notre époque.

Quand sous Louis XIV, Labroyère disait:

on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, il faisait le navrant tableau de la vie des paysans ; s'il revenait aujourd'hui parmi nous, il reconnaîtrait qu'elle s'est beaucoup améliorée, grâce à la révolution : mais que dirait-il, s'il parcourait nos cités manufacturières, s'il pénétrait dans les fabriques où les femmes sont employées, et s'il voyait le sort qui leur est fait ! s'il visitait les ateliers des quartiers populeux,__où la petite industrie entasse ces pauvres instruments humains dont elle exploite l'activité; si, en sortant des magasins somptueux où s'étalent les riches ajustements et le luxe des parures, s'il montait dans la mansarde où se confec-

tiennent ces merveilles, ou s'il descendait dans la caverne souterraine qu'on appelle le sous-sol, et où pendant le jour, la nuit, pendant bien des heures enfin, les malheureuses ouvrières du riche magasin n'ont à respirer que l'air impur de la cave et du ruisseau, s'épuisant de travail à la clarté du gaz, qui leur brûle les yeux et déchire leur poitrine : que dirait-il , grand Dieu !

il dirait: honte et misère à ce dix-neuvième siècle , qui' prétend être celui du progrès, et qui permet que chaque matin la femme soit contrainte à fuir sa demeure, son mari, ses enfants, pour aller s'engouffrer dans l'un de ces enfers où elle use sa vie à la poursuite d'un salaire qui ne suffit même pas à l'alimenter !

Et le soir, quand l'ouvrière des fabriques; harassée de fatigue, miraculeusement échappée aux dangers que le moindre instant de distraction lui fait courir parmi les formidables appareils qui l'entourent,

auprès de ces machines meurtrières dont elle est l'esclave, en attendant qu'elle en devienne la victime; quand l'ouvrière revient le soir à ce logis, désert depuis le matin; quand elle ranime à la hâte les cendres du foyer pour préparer le chétif repas du mari et des enfants ; de nouvelles souffrances l'attendent encore, souffrances morales, qui achèvent d'user son courage et ses forces : le mari, qui ne voit que les soucis de la famille sans en savourer les douceurs; le mari ne rentre pas, il s'éloigne et va chercher. ailleurs, au cabaret sans doute, l'oubli du présent ou les distractions coupables, et souvent même l'abrutissement.

Non, la jeune fille, l'épouse, la mère, ne doivent pas quitter la maison, ou c'en est fait de la famille ! et, qu'on ne nous parle pas des crèches et des asiles comme d'un palliatif à ces misères, nous répondrions que ces institutions ont été inspirées par une intention très-louable sans doute, mais peu

éclairée, car elles sont elles-mêmes un des plus actifs dissolvants de la famille.

Non, le remède à tant de maux est ailleurs que dans les établissements charitables, c'est encore dans l'instruction populaire bien comprise et largement donnée qu'on le trouvera. Que dans cette direction, comme dans les autres, un professorat volontaire se recrutant parmi toutes les personnes dévouées au bien de l'humanité, prenne l'initiative, ou plutôt, profite de l'exemple si noblement donné par la Société pour l'enseignement professionnel des femmes; qu'on forme dans toutes les villes industrielles, des écoles professionnelles de jeunes filles; que tout en y recevant un bon enseignement élémentaire, les élèves apprennent à fond quelqu'une de ces mille petites industries qui exigent un certain talentet qu'elles peuvent exercer sous le toit paternel ; alors, elles se mettront en état d'aider de leur gain, les besoins du ménage, sans être

206 DES ÊTEDES SCIENTIFIQUES.

obligées de fréquenter la fabrique, ce lieu de perdition pour la plupart d'entr'elles; et enfin, lorsqu'à leur tour, elles deviendront épouses et mères, elles resteront au foyer domestique pour lequel Dieu les a faites.

Là, tout en élevant ses enfants, tout en prenant soin du bien-être de chacun, la femme rendue à sa destinée, peut sansquittersamaison, gagner par son travail, un supplément au salaire que rapporte de l'atelier ce mari dont elle partage l'existence, et dont elle est redevenue la compagne!

QÇ*9^

Messieurs,

Les témoignages de sympathie avec lesquels vous avez accueilli mes paroles dans la conférence de dimanche dernier, nous ont prouvé une fois de plus, à mes amis et à moi, que l'Association polytechnique était bien réellement en communion d'idées avec la population ouvrière, que ses membres étaient bien dans la voie où doivent marcher les hommes dévoués, d'es-

prit et de cœur, à la sainte cause du progrès, et je vous en remercie en leur nom et au mien.

C'est en effet, dans cette conviction que nous puisons notre force et notre soutien ; ce qui n'était qu'une espérance en 1830, à notre début, est devenu aujourd'hui une réalité; enfin c'est là ce qui nous donne qualité, pour venir vous dire, après trentecinq ans d'efforts mis en commun : ouvriers de toutes professions, venez à nous avec confiance; nous voulons vous éclairer et non vous égarer; nous sommes des hommes de bonne foi et de bonne volonté; nous n'avons qu'un seul ennemi, V ignorance, nous lui avons déclaré une guerre acharnée; nous le combattons sans relâche, parce que l'ignorance est la source de la misère et de l'abrutissement, parce qu'elle est l'auxiliaire des mauvaises passions, parce qu'enfin l'ignorance est l'instrument sur lequel s'appuient les propagateurs équivoques de doctrines

malsaines, pour retarder, sinon pour empêcher l'avènement paciGque de la réforme sociale, de cette grande oeuvre, dont l'accomplissement a été légué par leurs pères, aux hommes du dix-neuvième siècle. Or, je le demande à ceux d'entre vous qui, nous acceptant pour guides, ont déjà engagé le combat : ne sentent-ils pas que l'horizon de l'avenir devient plus vaste et moins sombre, à mesure que leur esprit s'agrandit et s'éclaire? C'est qu'en effet, nous venons vous apporter la vraie lumière dans la mesure où nous la possédons! Ouvriers de l'idée, travailleurs comme vous, après avoir labouré de notre mieux le champ de la pensée, nous venons fraternellement partager avec vous le fruit de notre labeur, la science, ce pain de l'âme auquel tout être humain a droit devant Dieu.

Peut-être que notre enseignement fera surgir une de ces aptitudes privilégiées qui enrichissent la société par leurs décou-

210 DES ÉTUDKS SCIENTIFIQUES

vertes fécondes, et déjà plus d'une fois, nous avons eu cette bonno fortune ; ainsi que vous l'a dit, dans une circonstance récente, une voix plus autorisée que la mienne 1 :

mais ce n'est là qu'une faible partie du but que nous nous sommes proposé, nos vœux tendent plus haut! C'est aux masses surtout que nous faisons appel, c'est elles que nous voulons affranchir, par la diffusion de l'instruction, de l'état d'ilotisme auquel l'ignorance les condamne ; en nous efforçant ainsi de faire monter les couches inférieures sans abaisser les sommets, nous tâchons de réaliser dans notre sphère d'activité, hélas, trop restreinte, cette formule qui résume les aspirations de notre époque : lumière, moralité, bien-être.

Oui, à mesure que la lumière se répand, la moralité s'épure, le bien-être s'établit et

1. M. Daruy, distribution des prix 1865, a cité le* travaux de M. Rumkorfr, etc.

imJtié

la réforme sociale s'opère. Napoléon I er a dit, le vieux système est à bout, le nouveau nest point assis : c'était vrai quand il l'a dit, mais que de chemin les idées ont fait depuis! On a compris que dans le vieux système, le travail, le talent et le capital, étaient en état de guerre et que cette lutte funeste ne pourrait engendrer que l'appauvrissement général et la désaffection entre les citoyens, tandis que dans le nouveau système, ces trois grandes puissances sont en état d'harmonie et qu'alors leur action combinée devient l'âme et le lien de notre société dont elle assure le repos et la prospérité.

On a compris qu'un gouvernement populaire comme le nôtre, se composait des existences individuelles réparties sur tous les points du territoire, que dès lors sa valeur se formait de la somme des valeurs particulières de chacunes de ces individualités, que c'était à l'accroissement de cette

valeur qu'il fallait parvenir, qu'enfin le moyen consistait à :

Chasser l'ignorance,

Honorer le travail,

Remplacer l'antagonisme par l'esprit d'association.

Nos pères disaient : misère humaine à Dieu ramène,- et suivant eux, dépouiller l'homme de son humanité, c'était le faire tendre à la perfection; tandis qu'au contraire, une voix secrète nous dit que plus l'homme est homme, plus il se répand sur l'humanité par la science et par l'art, meilleur est l'homme 1

Instruisons-le donc, mais rappelons ici ce que nous avons déjà dit dans la précédente conférence : nous laissons à l'école primaire le soin de donner la première instruction consistant dans la lecture, l'écriture, la pratique du calcul élémentaire, et quelques notions de grammaire française, et nous ne parlons ni de la morale, ni

de la religion, parce que ces deux grands sujets d'étude nous conduiraient en dehors du cadre tracé dans ces entretiens. Nous supposons donc un adulte, un homme, possédant à peu près ces premières notions et cherchant à les étendre. Nous lui conseillerons d'abord de reprendre l'étude de sa langue. Dans un pays de suffrage universel, tout citoyen doit parler correctement et d'une manière intelligible. Nous lui conseillerons aussi de reprendre l'arithmétique et ses applications, et de se rendre habile à l'emploi du système métrique, cette admirable conception dont l'enfantement fut un titre de gloire pour notre pays, à une époque déjà si riche en gloire pour la nation française. Nous y joindrons la géométrie pratique, qui est la science des formes et des mesures, et le dessin son auxiliaire naturel, le dessin d'imitation et le dessin graphique, le dessin, ce langage figuré que rien ne remplace et qui se substitue si souvent avec avan ■

tage à la parole ou à l'écriture : le dessin qui nous révèle tout le parti que nous pouvons tirer de ces deux instruments, l'oeil et la main, dont la nature nous a merveilleusement doués et dont l'étude devrait commencer dès l'école primaire. Pourquoi l'enfant n'apprendrait-il pas à dessiner en même temps qu'il apprend à écrire?

A ces notions de première nécessité, ajoutons l'histoire et la géographie. Gardonsnous de négliger ou de séparer ces deux sciences, leur connaissance est indispensable à un peuple digne de jouir de la liberté dans l'ordre, au milieu du vaste mouvement qui transforme les sociétés modernes, alors que nous voyons la vapeur et l'électricité, comme deux courants irrésistibles, renverser toutes les barrières, marcher à la conquête du globe et en mêlant les populations diverses, préparer l'unification des générations futures I En même temps que l'ouvrier des villes

rOUR LES OUVRIERS.

aussi bien que celui des campagnes s'instruira sur ces matières, nous lui présenterons dans un autre ordre d'idées, l'étude des choses, des faits, des phénomènes naturels, et pour cela nous nous efforcerons de lui rendre familier le groupe des notions premières qui forment la préface obligée du grand livre de la nature : c'est-à-dire la physique, la chimie et l'histoire naturelle éhmentaires, ces trois précieux flambeaux sans lesquels l'homme, perdu dans les ténèbres de l'erreur et des préjugés, ne pourrait déchiffrer un mot de cet admirable livre toujours ouvert devant lui et dans lequel la divinité se révèle à chaque page. 11 est d'ailleurs bien entendu que nous ne présenterons ces sciences d'observation, qui sont laclef de toutesles autres, qu'avec beaucoup de mesure et surtout par la voie expérimentale. Enfin, nous terminerons notre programme par l'étude des principaux moteurs et par la démonstration de la construction

et de l'emploi des machines les plus usitées, depuis la machine à vapeur jusqu'à la charrue, choisissant nos exemples et nos expérimentations suivant les localités et leurs besoins, sans excepter les campagnes ; convaincus que nous sommes que la connaissance des machines est aussi nécessaire à l'industrie agricole qu'à aucune autre, et que remplacer les bras de t homme par l'emploi des machines dans le grand art de cultiver la terre, de recueillir et d'utiliser ses produits j est une des plus importantes questions de l'avenir. La houille et le fer, voilà désormais les vrais, les seuls esclaves du travail. Tout n'est-il pas perpétuellement en travail dans la nature? Le travail est donc la loi suprême, la loi de Dieu; mais le travail intelligent est le seul compatible avec la dignité de l'homme! Que dit l'évangile au chrétien :

« Prends ta croix, et marche ! »

Marchons donc comme une créature qui

pense, quia le respect de soi-même et de sa destinée future, et non comme une brute à forme humaine, non comme une véritable mécanique, agent matériel et périssable, dont les débris doivent être anéantis des qu'elle a cessé de servir.

Que si l'on nous demande comment concilierl'emploi des machines dont les frais de premier établissement d'entretien, etc., sont toujours coûteux, avec le morcellement incessant des terres arables, nous répondrons que les communes n'ont pour cela qua mettre leurs ressources jm commun, comme cela sefait déjà dans beaucoup d'endroits pour les machines abattre, pour les pressoirs, etc.; qu'elles n'ont qu'à former des sociétés coopératives agricoles, et qu'il faut enfin, qu'en agriculture comme dans le reste, l'esprit d'association, qui fertiliseet vivifie, remplace 'esprit d'antagonisme qui dessèche et anéantit ! C'est là que tendent les institutions que la France s'est données sous les auspices du

suffrage universel; c'est aux populations à le comprendre, et c'est à elles de s'organiser pacifiquement pour s'assurer le bien-être par le travail et par la solidarité. Oh ! si ces vérités étaient plus connues, si les comices agricoles se chargeaient de les répandre et s'efforçaient de les faire adopter, si elles étaient bien comprises, vous verriez cesser cette dépopulation des campagnes qui est un sujet de douleur et d'effroi pour les vrais •amis de l'humanité. Combien d'entre vous qui m'écoutez dans cette enceinte, retourneraient dans le pays qui les a vus naître, au lieu de s'entasser dans les villes où les atteignent tant de causes destructives de leur bien-être et de leur moralité; combien reporteraient dans les communes rurales, d'où sont sorties la plupart de nos familles, leur activité, leur intelligence, leurs moyens de production rendus féconds par le fonctionnement des sociétés coopératives. Oh! la vie aux champs, au grand air, au soleil, dans

une simple bourgade où chacun se connaissant, chacun pourrait se prêter secours, associer ses ressources à celles de ses voisins, où chaque chef de famille, protégé dans sa faiblesse par la puissance de l'association, n'étant plus contraint de se séparer de sa femme ni de disperser ses enfants pour les faire vivre, verrait avec joie tous les siens réunis autour du foyer, jouir en paix des fruits du travail commun, sous l'œil de Dieu qui les bénirait ! Quel doux rêve vous pourriez ainsi réaliser! Mais je m'aperçois, peutêtre un peu tard, que je me suis laissé entraîner en dehors de mon sujet principal, le programme de nos cours d'ouvriers, et j'ai hâte d'y rentrer. Aux divers enseignements que j'ai déjà indiqués nous ajoutons des cours de législation usuelle, de comptabilité commerciale, d'hygiène et d'arboriculture. Quant au cours de chant, je ne le mentionne pas, parce qu'il se fait généralement dans toutes les localités pourvues d'un

instituteur primaire et que dès lors nous n'avons plus à nous en occuper. — On comprend, sans qu'il soil nécessaire d'en développer les motifs, que l'hygiène et la législation usuelle doivent s'enseigner jusques dans les plus petites localités sans exception, tandis que les deux autres cours, la comptatabilité et l'arboriculture, ne doivent pas être professés partout indistinctement.

Mais des cours entièrement libres, sans rapports établis entre le professeur et les élèves, sans direction pour ceux-ci qui sont abandonnés à eux-mêmes, ne constituent pas un véritable ensemble d'enseignement; ils peuvent offrir des distractions utiles, des délassements honnêtes, mais ils resteront presque stériles. Il faut pour qu'il en soit autrement que les professeurs puissent s'assurer des progrès de leurs élèves, les exercer par des exemples bien choisis, les interroger sous forme de causerie (si un examen leur fait peur); il faut que le professeur ait

à sa disposition des appareils, des modèles, des dessins, des reliefs, qu'il ne se borne pas à des démonstrations théoriques fondées sur le raisonnement seul, mais qu'il y joigne l'expérimentation, la pratique, le spectacle des faits!... Il faut qu'il résume ses leçons en une sorte de table des matières, de programme qui, remis à chaque élève lui servira de guide pour repasser et qui lui indiquera les livres les plus répandus qu'il pourra consulter au besoin; car ce serait folie que de compter sur les notes que l'auditeur pourrait prendre au cours.

Mais où et comment l'ouvrier se procurerat-il ces livres que le professeur lui conseillera ?

Dans la BIBLIOTHÈQUE populaire, qui sera l'annexe indispensable de tout centre d'enseignement, qui sera ouverte tous les jours et principalement les dimanches et fêtes, et qui prêtera des livres que chacun pourra emporter chez lui , moyennant cer-

taines garanties qui feront l'objet d'un règlement variable selon les localités, les besoins et les ressources des populations.

A propos des bibliothèques, permettez-moi, messieurs, une petite digression. En réclamant pour les ouvriers des villes et des campagnes, la fondation de bibliothèques populaires, je n'ai pas seulement en vue l'utilité qu'en tirera l'enseignement dont nous nous entretenons, mon but est plus général et d'une plus haute portée.

Voyez ce qui a lieu en Angleterre. Dans les centres industriels comme dans les communes rurales, partout vous trouvez des reviens, des magazines, des recueils illustrés, se rattachant à quelques branches des connaissances utiles. Partout abondent des publications qui tiennent le lecteur au courant de tout ce qui se fait en découvertes de tout genre, en explorations de toutes sortes, d'un bout du monde à l'autre. 11 semble que pour l'Anglais, l'univers soit

son domaine Rien de ce qui s'y passe ne

doit lui rester étranger.

En France, au contraire, à l'exception des journaux politiques ou non, quels sont les écrits périodiques , quelles sont les revues , les magasins illustrés, les recueils industriels ou agricoles dont nos ateliers se montrent avides ou seulement curieux? Quels sont les livres d'histoire et de voyages, de morale et de théâtre, de littérature sérieuse ou légère, auxquels la population s'intéresse? Hélas, j'ai honte de le dire, la population ne s'intéresse en général qu'à un las de productions malsaines, dont les étalages des libraires sont inondés et qu'on lui vend 5 ou 10 centimes la livraison, sous le nom de pittoresques, à cause des prétendues illustrations dont on les accompagne. Cette littérature de pacotille se compose en grande partie de romans plus ou moins absurdes, plus ou moins immondes, et c'est là dedans qu'aux descriptions d'une société impos-

sible, aux récits des meurtres, des adultères, des enlèvements, des scènes d'orgie ou de brigandage, reproduits par une gravure impudique, nos jeunes ouvriers des deux sexes vont chercher leurs distractions, orner leur esprit et former leur cœur. C'esÙ cette source presque toujours impure qu'ils vont puiser leurs inspirations, pour apprendre à se conduire eux-mêmes dans la vie. C'est par de semblables lectures qu'ils complètent l'instruction qu'ils ont ébauchée à l'école primaire dans leur enfance, heureux encore, quand l'ignoble argot ou le langage des bagnes, n'est pas un appât de plus offert par la spéculation éhonlce à la curiosité des lecteurs qu'elle alimente !

Toutefois il est vrai de dire qu'en fait d'empressement sympathique pour la littérature verte, ou pour les chants malhonnêtes et leurs dignes interprètes, les gens du monde donnent l'exemple aux simples plébéiens? Indépendamment des secours

puissants que les bibliothèques populaires prêteront à l'instruction des adultes, elles exerceront une influence précieuse dans l'intérieur des ménages, en réveillant les anciennes habitudes, trop effacées aujourd'hui, de la vie de famille, cette sauvegarde contre l'égoïsme qui mine la société actuelle jusque dans ses fondements. Il est facile de prévoir que bientôt les perfectionnements introduits dans la construction des moteurs, produiront un changement considérable dans l'exercice des industries pratiquées dans les villes, en permettant à beaucoup d'ouvriers d'abandonner les grandes fabriques, d'avoir l'atelier chez eux, et là, de se livrer à leur travail au sein de la famille, dans leur propre domicile. Ainsi par exemple, vous connaissez tous la machine Lenoir, ce moteur portatif qui met à votre service, quelque soit l'étage de la maison, une force motrice aussi réduite que vous pouvez le désirer et cela sans ébranlement,

sans secousse, sous un volume qui n'excède pas celui d'un meuble ordinaire. Il vous suffit, pour vous en servir à votre volonté, de brancher une conduite de gaz sur le tuyau qui vous amène votre éclairage.

Qu'on se représente dans ces conditions, une famille composée du père, de la mère et de plusieurs enfants. Vienne l'heure du travail, le père et l'aîné des fils, s'il est en âge, sont à l'établi, la mère se livre à quelque besogne du ménage, comme l'entretien du linge, etc., la fille est occupée d'une de ces industries en rapport avec son sexe et dont l'école professionnelle lui a donné le talent, les autres enfants rentrent de l'école, et alors l'un deux, ou au besoin la mère, fait une lecture à la portée de tous, intéressante pour tous, puisée dans les livres prêtés par la bibliothèque populaire. Ou bien si la nature du travail, le degré de sérieux qu'il exige ou le bruit qu'il occasionne, n'ont pas permis la lecture à haute

voix, c'est alors aux moments de repos, ou bien à la fin de la journée, ou encore pendant les heures du dimanche que le mauvais temps ne permet pas de consacrer soit à la promenade, soit aux distractions extérieures, que chacun des membres de la famille peut se donner à lui-même ou procurer aux autres le plaisir toujours attrayant d'une émotion en commun, causée par une lecture attachante qui devient le sujet des préoccupations et de la conversation de la famille.

Je ne sais plus qui a dit cette grande vérité, qu'un bon livre est un ami auprès duquel on a toujours quelque chose d'utile à recueillir et dont on ne se lasse jamais I

Et pour les ouvriers des campagnes, dans les longues veillées de l'hiver, quelle ressource, quel trésor, qu'une bibliothèque jointe aux cours d'adultes! quels services rendrait alors un petit nombre de bons livres mis à la portée de toute la population d'un village! comme ces cultivateurs plus

éclairés, apprécieraient mieux les avantages de leur condition! alors plus d'émigration, alors la vie en famille au pays natal, — « et pour traiter en passant (dit l'un des auteurs de la bibliothèque utile 1 ), la question de l'extension de l'enseignement parmi les populations agricoles, je dis que si, par un bon « et large enseignement professionnel, le « métier de laboureur devenait ce qu'il doit « être, le plus intellectuel et le plus attrayant « des métiers; si la vie spirituelle, vigou- « reusement provoquée, se développait aux « champs, par et pour le travail des champs, « le produit s'en ressentirait bientôt; d'au- « tre part, le capital, qui déserte obstiné- « ment la terre en compagnie de l'esprit , « lui reviendrait certainement avec l'esprit, « et l'existence pourrait bien alors paraître « au paysan beaucoup plus douce et beau- « coup moins humble aux champs qu'à la « ville.... »

Page 1