Entretiens sur l'architecture
Il y a un an et plus, sollicité par des amis et des confrères, je me décidais à ouvrir un atelier et à préparer un cours public d'architecture. La chose ne me paraissait importante que pour ceux qui voudraient bien entrer dans l'atelier ou assister au cours. Je crus donc naïvement qu'il suffisait de louer un atelier et de me préparer à faire un cours oral du mieux qu'il me serait possible; mais, dans la république des arts (république à la façon de celle de Venise) , les affaires ne se traitent pas si facilement. D'abord, de toutes parts, on m'offrit des salles pour faire mon cours, chacun voulait m'envoyer des élèves. Quand je fus prêt, les salles ne l'étaient pas; on m'engagea à faire quelques démarches, je reçus beaucoup de bonnes paroles , mais rien de décisif. Or, je suis un détestable solliciteur : après quelques tentatives peu répétées, je l'avoue, je rentrai chez moi et j'attendis tranquillement. J'eus bientôt la raison de ce refroidissement graduel. A l'École des beaux-arts, à la Bibliothèque impériale, des professeurs voulurent bien me faire l'honneur d'attaquer mes tendances par mesure préventive. Se fondant sur un ouvrage spécial que je publie en ce moment, et dont le cadre n'eml^rasse qu'une des phases de l'aride l'architecture, un professeur d'archéologie, fort versé dans l'étude de l'antiquité grecque, homme d'esprit etde savoir, crut devoir considéi'er cet ouvrage comme un exposé de doctrines exclusives , et funestes par
O. H. HIUL UBWARY
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conséquent. Le savant professeur ne me pardonne pas surtout (nous ne savons pourquoi) de faire connaître un art étranger à ses études, mais qui nous appartient aussi bien que l'art grec appartenait aux Grecs, l'art romain aux Romains. En nous contestant une propriété très-légitime cependant, et dont les titres sont bons et faciles à vérifier, l'auteur de la spirituelle boutade dont cet ouvrage fut l'objet n'opposait à mon opinion qu'une affirnicition contraire. C'est beaucoup certainement; mais pour nous qui avons le compas dans la main et la géométrie à notre service , ce n'est pas assez. Peut-être, avant de protester au nom de la civilisation attaquée, de se déclarer son champion, eût-il été plus simple de reconnaître si, en elTet, les barbares sont aux portes. Un cri d'alarme, jeté lorsque les ennemis n'existent pas ou que leurs forces et moyens d'attaque ne sont pas reconnus, ne peut que causer du désordre dans une armée.
De tous côtés, mes amis me signalaient une levée de boucliers, une lutte acharnée; de part et d'autre on espérait voir rompre force lances. Le bruit est ennemi de l'étude ; j'aime l'étude, je déteste le bruit. Je laissai donc passer cet orage, qui, ne trouvant rien à renverser, en fut pour ses éclats et ses foudres perdus ; je renfermai le texte préparé de mon cours dans mon portefeuille et pensai à d'autres affaires. Aujourd'hui, je laisse bien volontiers la chaire à ceux qui l'occupent avec un talent auquel je ne prétends pas atteindre et une autorité incontestable.
Notre art ne gagne rien à ces combats stériles, engagés sur des mots plutôt que sur des faits , et les artistes y perdent un peu de ce bon sens dont nous avons tous grand besoin. Mais il est de ces principes éternellement vrais que chacun doit faire briller, suivant ses forces, au-dessus des passions d'école , si vite oubliées et si peu dignes d'occuper les hommes sincères. Renonçant à une chaire qui, je le sais, ne serait qu'une arène, à des luttes que mes travaux ne me permettent pas de soutenir et que je crois au moins inutiles, je me suis décidé à livrer à mes amis, à mes confrères, à mes élèves et à mes correspondants de piovincc et de l'étranger dont les sympathies et les encouragements me sont un appui si précieux, ces Enlreiiens sur r Architecture. Les lecteurs bienveillants que je viens de citer, et ceux même qui probablement onl besoin de trou\ cr un adversaire afin d'avoir une occasion de manifester leur zèle pour ce qu'ils déclarent être la bonne cause, celle de la civilisation et du progrès, reconnaîtront, je l'espère, que je cherche avant toute chose la vérité, et que si l'on peut me faire un reproche, c'est de n'appai'tenir à aucune école. Il est vrai que c'est le moyen de les avoir toutes contre soi.
De noire temps, on n'admet que les spécialités, on ne suppose pas qu'un savant, qu'un artiste, (ju'un homme de lettres puisse se mouvoir
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dans un large cerclo; on s'est habitué, au contraire, à enfermer cliacun dans un espace étroit qu'il ne peut IVancliir sans ])erdr(i une grande partie de sa valeur aux yeux du public. Si, par exemple, un artiste, dans le cours de sa carrière , a manifesté certaines préférences (et qui n'en a point ?) , aussitôt il est classé, étiqueté, oserais-je dire ; on ne le consulte, on ne l'emploie, on ne le considère comme capable que lorsfju'il s'agit de l'objet de ses préférences. Protesterait-il contre ces limites, (jue l'opinion impose à ses connaissances et à ses goûts, qu'on ne voudrait pas le croire. Ses adversaires , ou ceux qui se regardent comme tels, s'il veut faire un pas vers eux, se hiîtcnt de le rejeter en dedans du cercle étroit tracé autour de lui, car chacun croit avoir un intérêt à tailler la part de son prochain aussi petite que possible, quitte à la déclarer nuisible, envahissante, si elle vient à s'agrandir. Ces sentiments me paraissent manquer de justesse dans l'intérêt général des sciences, des arts et des lettres, de justice pour les personnes. Je n'entreprendrai pas cependant ici la critique de sentiments auxquels j'ai cru longtemps devoir me soumettre : la part que l'on voulut bien me laisser parut probablement trop large, puisqu'elle a été vivement attaquée.
Si j'hésitai à produire des idées générales sur l'architecture, c'est que je me posais ce dilemme : « Ou mon enseignement se tiendra en dedans du cercle dans lequel on me suppose enfermé , et cet enseignement sera étroit, plus dangereux qu'utile; ou je sortirai de ce cercle, et l'on ne m'accordera plus la confiance que tout auteur ou professeur doit inspirer à ceux qui le lisent ou l'écoutent, s'il veut que ses leçons soient profitables. »
De là les scrupules qui m'ont arrêté longtemps ; de là ces hésitations que l'insistance bienveillante de quelques-uns de mes confrères a pu vaincre. Déterminé par la trop bonne opinion de ceux-ci, touché de ce que beaucoup de personnes ne pratiquant et n'ayant jamais pratiqué l'architecture veulent bien prendre la peine de nous l'enseigner en chaire ou dans leurs écrits, considérant que parmi nos confrères, ceux qui ont acquis le plus d'autorité seuls gardent le silence sur leur art, ou à peu près, ne nous font point part de leur savoir, et paraissent attendre que la lumière se fasse, j'ai osé entreprendre cette nouvelle tâche, non sans crainte; car, suivant ma manière de voir, faire un cours d'architecture, c'est embrasser un vaste champ d'études, c'est fouiller dans l'histoire des peuples, examiner leurs institutions et leurs mœurs, rendre compte des influences diverses qui les ont élevés ou qui les ont conduits à la décadence. Se borner à faire passer devant les yeux de lecteurs attentifs les formes d'architecture des peuples dont nous connaissons les arts, sans indiquer
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les raisons d'cxistor de ces formes, leurs rapports avec le génie des nations, leurs influences relatives ; sans chercher le pourquoi des divers systèmes auxquels ces formes se sont soumises, c'était faire une compilation stérile des nombreux ouvrages que chacun peut se procurer facilement aujourd'hui, ou du moins consulter dans nos bibliothèques publiques ; c'était ne rien enseigner à ceux qui possèdent ces ouvrages et jeter la confusion dans l'esprit des jeunes gens qui entrent dans la carrière. Or la confusion est funeste dans l'enseignement des arts, comme dans tout autre : nous ne l'éprouvons que trop aujourd'hui. Se borner à enseigner seulement une de ces formes de l'architecture en dédaignant les autres, ou les laissant sciemment dans l'oubli, c'était commettre une action d'autant plus condamnable à mes yeux, que je n'ai cessé un seul instant de la blâmer chez les autres. On ne sera donc point surpris si j'ai douté de mes forces et si je ne suis entré qu'avec crainte dans cette voie non frayée, hérissée de difficultés.
Une seule chose me soutient et me donne bon espoir, c'est le respect que je professe pour la vérité, l'amour pour un art qui a pris tous les instants de ma vie et n'a cessé d'être pour moi l'objet d'un culte, quelles que soient son origine et sa forme. Je nie suis dit : «Mes leçons n'auraientelles d'autre résultat que d'habituer la jeunesse studieuse au respect pour les efforts de nos devanciers, de lui apprendre à juger, non sur des préventions, mais après un examen réfléchi, de propager l'esprit de méthode parmi les artistes, que j'aurais rendu un grand service, » Je sais combien les nouvelles générations d'architectes sont désireuses d'apprendre et de savoir , combien les discussions stériles sont peu de leur goût, comme elles sont pénétrées de l'esprit pratique de notre époque qui connaît la valeur du temps, qui demande un enseignement libéral, vivifiant, exempt de préjugés. C'est dans ce sens que j'entends écrire sur l'architecture ; en cherchant la raison de toute forme, car toute forme a sa raison, en indiquant les origines des principes divers et leurs conséquences logiques, en analysant les productions les plus complètes de ces principes et les montrant ainsi avec leurs qualités et leurs défauts ; en faisant ressortir les applications que nous pouvons faire aujourd'hui des arts anciens, car les aris ne meurent pas , leurs principes restent vrais à travers les siècles, l'homme est toujours le même; si ses mœurs et ses institutions se modifient, son esprit ne change pas ; sa faculté déraisonner, ses instincts, ses sensations partent de la même source , aujourd'hui comme il y a vingt siècles ; il est mû par les mêmes désirs, les mêmes passions, et les langages divers qu'il emploie lui servent à exprimer perpétuellement les mêmes idées, à réclamer la satisfaction des mêmes besoins. Je dois le