‹ Entretiens sur l'architecture (volume 3)Chapitre 2 sur 23 · AIX LECTEURS · texte numérisé non relu

AIX LECTEURS

(lire hautement, s'il est parmi mes lertmirs quelques personnes disposées à croire que je professe des doctrines profitables à une école plutôt c[u'à une autre, elles sont dans l'erreur, et mes entretiens le prouveront. Je n'ai pas pris la plume pour faire prévaloir un système ou réfuter des théories, et je laisse ce soin à ceux qui, croyant défendre les intérêts de l'art, n'obéissent, la plupart du temps, qu'aux passions du moment. J'entrevois un autre but : la connaissance du vrai, le dé\eloppcmcnt des principes immuables de notre art, appliqués diversement par des civilisations dillerentes entre elles. Je ne concluerai pas en faveur d'une des formes de l'architecture au préjudice des autres ; je ne concluerai pas non plus en disant : « Vous avez entendu!... choisissez. » Car ce ne serait pas conclure, et tout enseignement, pour être profitable, demande, sinon une conclusion, du moins une direction, une méthode. La jeunesse qui veut s'instruire avec l'idée de pratic[uer une science ou un art exige avec raison qu'on lui montre le chemin tracé, et le professeur qui signale toutes les voies, sans nous montrer la bonne, en nous prouvant qu'elle est la seule bonne, n'est pas un professeur : il met la confusion et l'ol^scurité dans les esprits qui sont venus chercher l'ordre et la clarté. Mais cette voie ne doit pas être une ornière : elle doit être lai'ge, libre pour tous, afin que chacun la puisse suivre d'après ses penchants, ses inspirations, son génie particulier. Cette voie, la seule bonne, la seule libre, la seule qui ne conduise pas à des déceptions, c'est celle qui est éternellement tracée par la raison humaine , c'est celle qui a été suivie avec des allures bien dillerentes par tous les artistes des belles époques de l'antiquité et des temps modernes.

« Examinez toutes choses, a dit saint Paul ', et retenez ce qui est bon. » Voilà ma devise, et j'y serai fidèle. Ceux qui ne me connaissent pas ont pu attaquer ce qu'ils me font l'honneur d'appeler mes doctrines. Je ne répondrai que par mon enseignement. S'il reste, on ne s'inquiétera guère d'ici à quelque temps des critiques anticipées dont il a pu être l'objet, de ces procès de tendance que l'on me fait. S'il doit tomber dans l'oubli, comme tant d'autres choses, à quoi bon répondre à des attaques dirigées contre une doctrine dont personne ne gardera le souvenir?

' I"' aux Tliessaloniciens.

Qu'est-ce que la barbarie? Qu'esl-ce que l'inl? L'art est-il dépendant ou indépendant de l'état de civilisation d'uu peuple? Quelles sont les conditions sociales les plus lavorables au développement des arts?

On a divisé, de notre temps, l'histoii-o de l'art en périodes d'éclat, de splendeur, et périodes de barbarie. On doit reconnaître qu'à certaines époques les arts se sont développés avec une singulière énergie, qu'ils ont été en honneur, cultivés et aimés, tandis que, dans d'autres temps, ils sont tombés dans l'indilTérence ou même le mépris, n'ont plus été cultivés et n'ont laissé que des traces vagues, à peine sensibles. Mais est-il raisonnable de confondre la barbarie des mœurs d'une nation ou d'une époque avec la barbarie de l'art? et n'est-ce point là une erreur qui résulte, comme tant d'autres, d'un jeu de mots ? Un peuple, à notre point de vue moderne, ne peut-il être barbare, c'est-à-dire sauvage, superstitieux, fanatique, déréglé dans ses mouvements, n'être gouverné que par des lois imparfaites, et cependant posséder des arts très-parfaits? L'homme civilisé, policé, tolérant, modéré dans ses goûts, instruit, tel que le peut produire notre société, est-il pour cela propre aux arts? La philosophie, des mœurs douces, la justice, la politesse, constituent un état dans lequel il fait bon vivre ; mais cet état peut n'être pas favorable au développement de l'art.

Le mot barbare ayant dans notre langue deux sens, signifiant, d'une

^0 KNTr.l'TlENS SIR I.'AnCniTECTURE.

part, sauvage, non ciiUivc, de rautre, cruel, un peuple très-barbaj-e peut être fort doux, un peuple très-civilisé peut être très-cruel, et par conséquent barbare.

La cruauté étant un instinct do la nature humaine que la civilisation parvient à réprimer plus ou moins, nous n'avons pas à nous occuper de ce genre de barbarie naturel à l'homme, d'autant que cet instinct n'a aucune influence sur les arts. L'histoire no nous donne que trop d'exemples d'actes de cruauté commis par des peuples chez lesquels les arts étaient arrivés à leur plus grand développement.

Pendant qu'on bâtissait le Parthcnon à Atliènes, les Grecs se livraient à toutes les cruautés de la guerre du Péloponèse. Pondant que les Romains s'amusaient, sous forme de passe-temps, à faire combattre entre eux des esclaves qui n'avaient aucune raison de se haïr et à jeter aux bètes des êtres humains au milieu du cirque pour distraire un peuple oisif et satisfaire sa curiosité sauvage, ils bâtissaient d'admirables monuments et civilisaient les peuples barbares. Plus tard, les chrétiens s'égorgèrent entre eux et se brûlèrent à propos d'une divergence d'opinion sur un dogme, sur l'interprétation d'un texte, et ils couvrirent l'Orient et l'Occident d'œuvres inimitables. En plein xvii' siècle, les Parlements envoyaient encore au bûcher dos fripons ou des fous qui se disaient sorciers, ce qui était cruel ; cependant ce siècle voyait s'élever Versailles, les Livalides, possédait des poètes et des artistes dont nous admirons cliaque jour les œuvres. On peut donc déblayer la discussion déjà du mot barbare pris dans le sens de cruel. Reste le mot barbare voulant dire non civilisé. Peut-on conclure de ce qu'un peuple n'est pas civilisé ou de ce que la civilisation chez lui n'est qu'élxuichée , que ses arts sont barbares? Nous ne le pensons pas.

Ce qu'il s'agit de démontrer lorsqu'il est question des arts, ce n'est pas si telle période de l'histoire de l'humanité fut plus ou moins civilisée qu'une autre, ou plus ou moins barbare, si l'on veut, mais si cette période fut plus ou moins favorable au développement des arts. 11 est certain que les branches diverses d'une civilisation ne poussent pas toutes h la fois ; les institutions, l'administration, les sciences, les lettres et les arts ne se développent pas parallèlement. Si ces expressions diverses du corps social devaient se développer parallèloment, nos institutions, notre administration , nos découvertes scientifiques étant supérieures à celles du xvii" siècle, par exemple, nos drames modernes et nos comédies devraient être meilleurs que les tragédies et les comédies de Racine et do Molière, nos peintres laisseiwiont bien loin derrière eux les ptMuIres de l'Italie au \vi'' siècle, car Jules H n'allait point en chemin de fer, et

PREMIEIl ENTRETIEN. H

Chaiies-Quinl if avait pas de télégraphes électrif[ues pour transmettre des ordres à toutes le provinces de son vaste enipii'e.

L'art a sa valeur indépendamment du milieu dans lequel il naît et" grandit ; l'art n'est pas barbare par cela seul qu'il est l'art. 11 a son enfance, qui peut promettre les plus beaux dé\eloppements; il a sa vieillesse, qui rappelle toujours ce qu'il a été ; il n'est réellement barbare que lorsqu'il s'avilit en mentant à ses principes, en les faussant ; que lorsqu'il s'asservit aux caprices de cette reine fantasque que nous appelons la Mode, qu'il devient le jouet d'une foule incertaine , sans convictions , et que, ne reflétant plus les mœurs d'un peuple, il n'est qu'un embarras, une affaire de curiosité ou de luxe.

Oui, l'art a une jeunesse et une décrépitude ; sa maturité est comme la maturité de toutes choses sur notre globe : un moment, un point, c'est-à-dire l'inappréciable intervalle entre le progrès et la décadence. L'art est-il barbare dans sa jeunesse? est-il barbare dans sa décrépitude ?

C'est ici la grande question L'homme et les nations ou les hommes

réunis par des mœurs et des institutions communes sont évidemment pliLs près de la barbarie absolue dans leur enfance qu'à l'apogée de leur civilisation; les nations tombent dans la barbarie lorsque s'usent tous les ressorts qui réunissent ces corps et qui établissent entre leurs parties l'harmonie et une juste, pondération, comme le vieillard chez qui les organes ne fonctionnent plus régulièrement tombe en enfance et ne jouit plus de la plénitude de ses facultés. L'art subit-il fatalement les mêmes révolutions ? Nous ne le croyons pas. Mais d'abord (car il faut s'entendre), qu'est-ce que I'art? Rien n'est tel que de définir les termes pour arriver à la connaissance de la vérité.

Nous ne donnerons pas de l'art une de ces définitions en deux ou trois lignes, dont le mérite consiste à faire ressortir la sagacité de leur auteur, mais qui sont comprises seulement par ceux qui en savent autant que lui. Nous croyons nécessaire de donner à notre définition une certaine étendue. Car beaucoup parlent des arts et seraient fort empêchés de dire ce que c'est que l'art.

Il y avait sept arts libéraux au moyen âge ; mais aujourd'hui plusieurs d'entre eux, comme la théologie, l'astronomie, la géométrie et la médecine ont pris rang parmi les sciences, à moins que la Sorbonne, I'Observatoire, l'ÉcoLE POLYTECHNIQUE et la Faculté ne réclament. Sous toutes réserves donc, nous déclarons ne parler ici que de la Musique, de I'Architecture, de la Sculpture et de la Peinture. Si nous les plaçons dans cet ordre , c'est que les hommes ont dû proférer des sons avant de se bâtir des maisons ; qu'ils ont dû bâtir des maisons avant de les sculpter.

12 ENTRETIENS SUR l/ARCniTECTlIRE.

c'était plus pressé, et les sculpter avant de les peindre, car il suffît d'un caillou aigu pour sculpter du bois ou du tuf ; mais pour extraire des couleurs des végétaux ou des minéraux, et les appliquer sur quoi que ce soit, il faut une suite de raisonnements et d'observations qui demandent un peu de temps. Nous avouerons, d'ailleurs, que si cet ordre clioque certaines susceptibilités, nous sommes prêt à en adopter un autre. Quant à la poésie et la mimique, elles vont nécessairement de pair avec la musique. Ces quatre arts sont frères, les deux premiers, la musique et l'architecture, jumeaux, car on remarquera qu'ils ne prennent pas leur origine dans l'imitation des objets naturels, comme la sculpture et la peinture.

Ce sont des besoins qui, pour se satisfaire, revêtent une forme soumise à certains instincts de l'âme humaine, instincts qu'une longue observation convertit en règles. L'homme a bien vite reconnu que la parole et les signes n'étaient pas des moyens assez complets pour exprimer tous les sentiments de son âme ; il a cherché à émouvoir ses semblables en donnant à sa voix certaines inflexions, certaines cadences, un rhythmc qui rendaient plus vivement sa pensée. On n'apprend pas aux enfants la mélopée, et même avant de savoir parler, ils expriment par des sons et un rhythme particuliers leurs désirs ou leurs sentiments, que ces enfants soient nés à Pékin ou à Paris.

Ils appuient cette mélopée et ce rhythme par des gestes expressifs compris de tous. C'est déjà de l'art. Les animaux n'ont pas une mimique pour appuyer leurs cris, qui d'ailleurs n'expriment que les sentiments immédiats, la joie, la douleur, la terreur, l'ennui. L'homme prévoit, espère, se souvient, et sa voix, suivant sa volonté, exprime des sentiments qu'il désire faire partager à ses semblables, bien que la cause ou l'objet de sa prévision, de son espérance ou de son souvenir, soit inconnue de ceux qui l' écoutent. Dites à cent personnes assemblées : « On pille vos maisons , on égorge vos femmes , » sur le ton que vous prendriez pour dire : « Allons souper, » personne ne bougera ; mais si la mélopée est d'accord avec vos paroles, si cette mélopée est appuyée d'un geste vrai, évidemment inspiré par le sentiment qui vous anime, vous verrez la foule s'émouvoir et sentir le contre-coup de votre propre indignation.

Et notez bien ceci (car c'est un point important) , cet art prin)itif agira bien plus sur des hommes primitifs que sur des hommes très-civilisés : ces derniers raisonneront ; votre accent sera-t-il pathétique, votre voix expressive, votre geste vrai et terrible, ils diront, sans se laisser dominer par l'art que vous aurez mis dans votre mélopée et votre mimique : « D'où tient-il cette nouvelle, qui n'a rien de vraisemblable? »

De la mclopcc à la mélodie le chemin est court, et la musique est née. Prenons maintenant l'architecture, à laquelle'nous avons donné le second rang d'ancienneté.

Élever une cahute avec des branches d" arbre n'est pas de l'art, c'est un besoin matériel rempli ; mais se creuser une demeure dans un escarpement de tuf, diviser ces hypogées en pièces de diverses grandeurs en raison du nombre ou des usages de ses habitants, laisser des piliers de réserve pour soutenir le plafond; donner à la tête de ces piliers une plus grande assiette , afin de passer sans danger du roc suspendu aux points d'appui isolés; puis peu à peu couvrir ces murs et piliers, réservés dans la masse , de gravures , de signes destinés à conserver le souvenir d'un événement, la naissance d'un enfant, la mort d'un père ou d'une femme, une victoire sur un ennemi, voilà déjà de l'art.

Il n'est pas besoin d'en dire davantage pour faire sentir que la musique, la poésie et la mimique, qui sont ses dérivés , et l'architecture sont les seuls arts dans lesquels l'homme primitif ait déployé certaines facultés créatrices qui tiennent à sa nature, au besoin qu'il éprouve de propager ses idées, de conserver ses souvenirs ou faire partager ses espérances, de les rattacher à un son ou à une forme.

La sculpture et la peinture sont à l'architecture ce que la mimique et la poésie sont à la musique, des dérivés, des conséquences nécessaires.

Un homme, plus intelligent et plus fort que ses voisins, a tué un lion ; il suspend sa dépouille au-dessus de la porte de la crypte qu'il habite. La dépouille du lion se détruit : il taille dans la pierre, comme il peut, quelque chose qui ressemble à un lion, afin que ses enfants et ses voisins conservent le souvenir de sa force et de son courage. Mais il veut que ce signe, destiné à perpétuer le souvenir de sa valeur, se voie de loin, attire les regards. Il a observé que la couleur rouge est , entre toutes , la plus éclatante ; il barbouille son lion sculpté en rouge. Cela veut dire pour tous : « C'est ici la demeure de l'homme puissant qui sait défendre lui et les siens. » Voilà de l'art; il existe là tout entier, complet, il n'a plus qu'à perfectionner les moyens d'exécution. Plus tard, notre héros primitif meurt, ses parents creusent dans le roc une loge pour y déposer sa dépouille, puis au-dessus ils font sculpter un homme combattant contre un lion ; la figure de l'homme sera grande, l'image du lion petite, car les parents du mort veulent que les passants sachent que leur père, leur époux, était un homme puissant. Certes, un petit homme qui tue un grand lion est plus courageux que l'homme de haute stature qui terrasse une bête sauvage de petite taille, mais c'est là une idée complexe qui n'entre pas dans l'esprit de l'artiste primitif. Dans tous les monuments

sculptés anciens, de l'Inde et même de l'Egypte, le vainqueur est représenté colossal et les ennemis qu'il défait sont des pygmées.

Si nous prenons ainsi les choses ab ovo, c'est afin de bien faire comprendre ce que c'est que l'art, et que l'art est indépendant dans son essence, sinon dans sa forme, du degré de civilisation d'un peuple.

Dans le vestibule de Saint-Pierre de Rome, le Bernin a placé la statue équestre de l'empereur Constantin, qui fit pendre son beau-père, étrangler son beau-frère, égorger son neveu, couper la tète à son fils aîné, étouffer sa femme dans un bain ; qui li\ ra aux bêtes tous les chefs francs vaincus sur les bords du Rliin, et acheva de détruire ce qui restait des institutions de la vieille Rome, qui ne s'en releva jamais.

En vérité , le lion rouge sculpté sur la porte du barbare ou le com- ])at figuré sur sa tombe sont plus conformes aux principes de l'art que n'est la statue de l'empereur Constantin dans le vestibule d'une église chrétienne ; le lion peut être une image informe, et la statue de Constantin une œuvi-e admirable, cela ne fait rien à la question, l'exécution étant étrangère aux priiwipes immuables de l'art. Mais (juand un peuple privilégié , en conservant religieusement ces principes immuables, joint à cela le goût du beau et les moyens pratiques d'en reproduire les formes sensibles , c'est alors qu'on peut dire : « Voilà un peuple artiste. » Ce peuple exista une fois, depuis que le monde se connaît, sur un coin de notre Europe orientale. Cependant, au point de vue politique, le peuple athénien peut passer pour un des plus fantasques ; ses institutions mobiles sont pour nous barbares ; il n'avait sur l'administration que des idées assez vagues et peu pratiques ; il ne tenait guère à sa parole; il maintenait l'esclavage; sa populace était envieuse et cupide ; ses chefs, fourbes la plupart et con-ompus ; il ne connaissait ni l'imprimerie, ni la vapeur, ni le télégraphe électrique, ni les chemins de fer, et cependant ses orateurs, ses poètes, ses philosophes, ses architectes et ses sculpteurs sont restés au-dessus de ce que les temps les plus ci\ilisés, nous compris, ont pu produire. Plus nous avancerons, et plus nous verrons qu'il ne faut pas se presser de conclure. Aiasi, puisque nous en sommes à parler des Grecs, il est certain que ce peuple n'avait, sur la structure du corps humain, que des idées incomplètes comparativement à celles que nous possédons aujourd'hui ; la science anatomique était poussée moins loin du temps de Périclès que du nôtre, et nous ne sachons pas qu'il y ait eu h Athènes des amphithéàtrca de dissection ; cependant, comment se fait-il que la statuaire grecque soit supérieure à celle de notre époque? Ceci dit sans vouloir déprécier le mérite de nos artistes tontemporains. L'art est donc indépendant de la science ; il est tout

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aulanl indcpeiidaiil ilc rétal politique d'un pays. La machine gouveincluoiitale de nos civilisations modernes est évidemment plus complète et mieux organisée que celle qui régissait les civilisations primitives de la Crrcce et de rarchipcl grec. Cela n empêche point Y Iliade et V Odyssée de demeurer au- dessus des poèmes passés et présents. L'art est donc indépendant de l'état politiciue d'une nation. Quelles que fussent la puissance de Rome et la grandeur de ses institutions, nous avons de bonnes raisons de douter que la police fût faite à Rome comme elle est faite à Paris, à Londres ou à Vieime. Du temps des empereurs même , on ne pouvait sortir de la ville éternelle sans escorte, et il eût été souvent dangereux de se rendre seul à sa villa des environs. Qu'était-ce donc dans les provinces? Aujourd'hui, chacun de nous peut faire seul le tour de la France et même d'une bonne pai'tie de l'Europe, sans risquer de rencontrer un voleur de grand chemin. Cependant Rome bâtissait, non-seulement à Rome, mais dans les Gaules, en Allemagne, en Espagne, en Afrique, en Asie, des monuments d'art empreints d'une grandeur magistrale qui en impose même aux esprits les plus grossiers. Si Auguste visitait Paris, il admirerait fort, certainement, notre police, l'orcb'e qui règne à toute heure du jour et de la nuit dans cette ville populeuse, les rouages compliqués mais invisibles de notre voirie municipale ; mais s'il allait à l'Opéra, il nous prendrait pour un peuple de marionnettes, et se demanderait comment des gens, ayant toutes leurs aises chez eux, peuvent se décider, sans y être contraints, à venir s'empiler pendant quatre heures dans une petite baraque de bois et de carton mal doré, pour entendre cent ou deux cents instrumentistes et chanteurs faisant un tapage infernal, et voir des danseuses tourner sur un espace de quelques mètres carrés au milieu de toiles peintes ; il se demanderait comment on a pu se décider à éclairer ces choses et ces gens de bas en haut, à leur mettre un soleil factice sous leurs pieds, contrairement à l'usage immémorial de la nature. S'il visitait nos gares de chemin de fer et la plupart de nos grands établissements d'utilité publique , ne croirait-il pas que nous sommes une nation nomade, et que nous élevons nos monuments d'une façon provisoire et assez légère pour pouvoir les transporter ailleurs quelque jour? Que dirait-il s'il nous voyait construire dans le même moment et dans la même ville des monuments, les uns couverts par des toits aigus, d'autres par des toits plats, des maisons sur des quilles de fer, et des palais dont les soubassements de pierre ont une épaisseur formidable? Certes, Auguste nous regarderait comme un peuple n'ayant aucune idée des arts... Il aurait tort. Mais l'art est donc indépendant de létut policé d'une nation...

16 KîNTRIiTlKN'S SUR L'ARCUITliCTCRK.

En me lisant, beaucoup diront : « Vous ne nous apprenez rien de neuf, ce sont là des vérités connues de tous » Si ce sont en effet des vérités connues; s'il est bien avéré que c'est la nature de la civilisation et non le degré de la civilisation qui produit les époques d'art, il faudrait une bonne fois prendre le parti de ne plus confondre les perfectionnements de la civilisation ou ceux de l'industrie avec le perfectionnement des arts ; il faudrait se contenter de juger les arts indépendamment des lois, des préjugés, des coutumes plus ou moins barbares d'un peuple ; de ne plus conclure de ce rju'uii peuple est superstitieux, fanatique, opprimé, que ses arts sont inférieurs à ceux de tel autre peuple, libéral, policé, bien gouverné ; il faudrait supprimer du langage ces formules banales telles que celle-ci, par exemple : «Les arts de ces temps de barbarie.... » , car les arts de ces temps de barbarie peuvent être supérieurs à ceux que possèdent des époques très-avancées dans la civilisation.

Si l'on nous dit, lorsque nous étudions une phase des arts antérieurs :

(( Vous nous faites rétrograder vers la barbarie , » le reproche peut

s'appliquer à toutes les périodes de l'art ancien, depuis les Indiens jusqu'au siècle de Louis XV, car personne, je le suppose, ne contestera que notre état social ne soit supérieur aux civilisations de ranliquilé, du moyen âge et des trois derniers siècles. Il faut être conséquents : ou les arts suivent pas à pas le progrès matériel et moral de la civilisation, et nous sommes dans le siècle le plus favorable aux arts , puisque nous jouissons, plus qu'en aucunautre temps, des bienfaits de la civilisation : donc il faut regarder relativement comme barbares tous les arts antérieurs; ou les arts sont indépendants de l'état de civilisation moral et matériel d'un peuple : donc il n'y a d'autre guide pour donner la préférence à une expression de Yart sur une autre que le goût ou le caprice de chacun. Or l'une et l'autre de ces deux conséquences rigoureusement déduites sont fausses. Les arts peuvent être très-développés et parfaits sous une civilisation très-imparfaite ; et pour se rendre un compte exact de leur valeur relative, il faut les juger d'après certaines lois dont nous aurons l'occasion d'indiquer Torigine, lois qui leur appartiennent en propre et sont indépendantes de l'état policé des nations.

Chez nous, plus que chez aucun autre peuple du monde civilisé, nous vivons pendant des siècles sur dos phrases banales, nous prenons pour des vérités incontestées et incontestables quel([ucs mots dits à la légère par un homme d'esprit complètement étranger à l'étude ou à la pratique de l'art, et répétés par plusieurs générations d'indilTérenls.

11 en est, en France, de certaines idées comme de ces mots corrompus par des nouri'ices et que les siècles répètent sans en chercher le véritable

rilEMJER liiMHETlliN. 17

sens. Arrive un honunc qui dit à la tuiilc : n Mais vous vous Irompez; vous appliquez à un mot un sens (|Li'il no tloit pas avoir ; rendez-lui sa signification véritable, car voilà son étymologic : il vous sera plus utile ainsi dans le discours, et vous ne passerez pas éternellement pour des ignorants et des gens qui prononcent les mots sans connaître leur valeur. «

Aussitôt chacun de crier « anathème » au corrupteur de la jeunesse, mettant en question les choses consacrées par les siècles. Vous avez beau protester de la pureté de vos intentions, de la réalité de vos prétentions ; vous avez beau invoquer le sens commun, fournir vos preuves. .. « Anathème! » Il y a deux siècles, on vous aurait brûlé, vous ou vos livres : aujourd'hui on ne brûle plus ni les personnes ni les livres; mais vous passez pour un homme dangereux ou tout au moins gênant, un esprit pointu et tracassier. Vous avez voulu rétablir la signification d'un mot corrompu : on dit que vous avez voulu changer la langue, la ramener vers la barbarie. Vous avez essayé de mettre le discours d'accord avec la logique : on dit que vous voulez faire parler les gens comme on parlait il y a six ou huit cents ans. Pourquoi ces luttes, cette passion, quand il suffirait de part et d'autre d'étudier la question une bonne fois pour la résoudre et se mettre d'accord? Mais chacun s. son siège fait dans le domaine des arts et de la science et n'y veut rien changer, quelles que soient les nouvelles idées ou les nouveaux renseignements qui surviennent. L'on fait cent pages de calculs pour prouver qu'on a raison, tandis qu'il n'en faudrait qu'une pour reconnaître qu'on a tort. Scaliger prétend que toutes les guerres sont nées faute de grammaire ; il peut avoir raison, et nous pourrions dire que tous les dissentiments, en fait d'art, sont nés faute de s'expliquer sur ce que l'on entend par I'art.

L'art est un instinct , un besoin de l'esprit qui emploie, pour se l'aire comprendre, diverses formes ; mais il n'y a que Faut, comme il n'y a que la raison, comme il n'y a que la sagesse, comme il n'y a que la PAssiox. L'art est une source unique qui se divise en plusieurs canaux : l'orateur, le poëte, le musicien, l'architecte, le statuaire et le peintre même ne cherchent que des expressions diverses d'un sentiment unique qui siège dans l'âme de tout homme bien doué. Cela est si vrai, que l'artiste, quel qu'il soit, poëte, musicien, architecte, sculpteur ou peintre, peut exprimer, dans le langage qui lui est propre, et faire pénétrer dans la foule, un sentiment d'une même nature, frapper sur une même corde de l'âme; car si les arts ont chacun leur langage, les impressions qu'ils font naître chez riionime sont limitées et se reproduisent toujours indépendamment du langage adopté. Les arts agissent sur les sens, et les sens font naître par des voies diverses une même série d'impressions. 1. 2

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