I. Il
94 li.M'UETlliiNS SIU L'AUCUITECTLIKli.
principes; il ne s'occupe pas à délier le nœud gordien, il le coupe; il agit en face des arts comme Claudius Pulcher, au moment de !i\ rer une bataille navale, traitait les idées superstitieuses de ses soldats; les poulets sacrés, consultes, ne voulaient pas manger, c'était d'un mausais augure: « l'iiisqu'ils ne veulent pas manger, dit-il, qu'ils boivent. » Et il les fit jeter à la mer. Si l'art est une religion, une croyance vive, ardente pour l'arliste convaincu, il n'est qu'un préjugé gênant pour tous ceux qui ne sont pas artistes. .Supposez un corps d'architectes, sculpteurs et peintres, soumis à des principes inflexibles, au milieu d'un État qui n'a aucune conviction en fait d'art : ce sera un embarras de tous les instants. Les Romains, politiques, législateurs et administrateurs avant tout, ne pouvaient admettre dans leur société de pareilles entraves. Les artistes, chez eux, sont ou des esclaves ou des affranchis, ou tout au moins des citoyens tenus dans une obscurité systématique, lis feront plus volontiers, d'un joueur de flûte, un préfet, que d'im architecte ou d'un sculpteur. 11 est indifférent au Romain que l'architecte applique tel ordre, telle corniche ou telle moulure à son monument, Mais le jour où l'architecte voudra raisonner, mettre en avant certains principes, en vertu desquels il doit agir, au-dessus de la volonté du magistrat ; se refusera, par exemple, à donner trois étages à un édifice qui serait d'une meilleure proportion s'il n'en avait que deux , quelque autorité qu'il invoque, quelques bonnes raisons qu'il allègue d'ailleurs, le magistrat lui ordonnera d'abord d'obéir et ne s'amusera pas à discuter avec lui sur les principes de son art, car lui, Romain, n'admet d'autre autorité que celle de la raison d'État. Un trait bien connu fait connaître quelles étaient les idées des Romains en fait d'art. IMummius l'Achaïque, faisant transporter de Grèce à Rome des œuvres d'art d'une haute valeur, stipulait que si l'on gcàlait, dans le transport , un certain tableau de Zeuxis, les négligents ou les coupables seraient tenus d'en faire un autre. Nous ne savons trop comment les magistrats romains traitaient les artistes et quelle était la dose d'indépendance (ju'ils leur laissaient ; nous ne pouvons que conjecturer; mais nous savons quelles étaient les opinions manifestées par ces magistrats à l'égard de certaines sectes religieuses qui se trouvaient précisément dans la situation où se seraient placés des artistes professant des doctrines • inflexibles au milieu de la société romaine.
Nul gouvernement ne fut plus tolérant que le gouvernement romain ; il admit toutes les religions, à la condilion (|u' elles fussent tolérantes l'Iles-mémes; il ne proscrivit que la religion égyptienne, la religion juive, et la religion clirélieiuie. parce (ju'il supposait qu'elles étaient intolérantes toutes trois. Il les considéra toutes trois comme dangereuses dans l'État;
rnOlSIÎîME ENTRETIKX. 05
il ne fit pendant longtemps nulle distinction entre elles, parce que, à ses yeux, chez les Egyptiens, les juifs et les chrétiens, les prêtres formaient un corps à part, indépendant de l'antorilé civile, faisant une distinction entre le spirituel et le temporel, connne on a dit depuis. Les Romains ont persécuté le culte de Bacchus, par exemple, non comme culte religieux, mais comme contraire à l'ordre; comme aujourd'hui l'État admet la libellé des cultes, mais ne peut permettre à aucun de causer du scandale ou du désordre en public. A Rome, le prêtre, l'augure étaient des magistrats. « Dans notre ville, dit Cicéron ', les rois et les magistrats qui leur « ont succédé ont toujours eu un double caractère et ont gouverné l'État « sous les auspices de la religion. » Si le gouvernement romain professait ces doctrines quant à l'exercice des religions, à plus forte raison devait-il les professer dans les arts qui, à ses yeux, n'avaient qu'une importance beaucoup moindre. Nous n'entreprendrons pas ici de démontrer si le Romain, en se plaçant au seul point de vue de l'art, avait tort ou raison; si l'art pouvait se développer sous l'oppi'cssion du magistrat, ou s'il devait peu à peu tomber dans le mépris ; nous ne cherchons ici qu'à réunir des renseignements de nature à faire comprendre à nos lecteurs les dilïérences profondes qui séparent l'ail grec de l'art romain. Notre tâche n'est pas, d'ailleurs, de faire l'histoire politique des peuples, mais d'indiquer jusqu'cà quel point les arts , et ceux de l'architecture en partilier, reflètent les mœurs et les institutions des peuples chez lesquels ils se développent. Les Grecs étaient, en fait de religion, moins tolérants que les Romains, témoin la mort de Socrate, la persécution d'Alcibiade pour avoir outragé les Hermès d'Athènes, et encore les Péloponésicns, qui ne se rendirent à l'armée des Grecs que le lendemain de la bataille de Marathon, parce qu'ils avaient dû célébrer une fête religieuse ; leurs institutions civiles étaient bien loin d'avoir la force et la sagesse de celles des Romains : ils étaient brouillons, inquiets, mais cet état était merveilleusement propre au développement des arts. S'il nous fallait tirer des conséquences rigoureuses de tout ce que nous venons de dii'e, la conclusion serait triste, car elle ne tendrait à rien moins ([u'à démontrer que plus les institutions qui régissent les peuples sont sages, fortes, bien ordonnées, et moins les arts peuvent vivre de leur propre vie et laisser des œuvres parfaites. Nous ne pensons pas que personne ait jamais raisonné ainsi devant Louis XIV ; mais le sentiment de ce prince était paifaitement d'accord avec ses principes de monarque absolu, de chef
' Dt' Diviiialioni', lili. I, c. xl. Vnir la DissLrlulion sur lu Politique (les Himaiiif! ihiiia hi rdiçiion; Montesquieu.
96 ENTRETIENS SUR l'aRCRITECTURE.
(le ruiiité nationale, lorsqu'il ])i('t(M)dait coiivi-ir la l'Yanco de monuments romains : rarcliitectun! romaine était la seule (|ui put être en harmonie avec son système politique, et on eût ('té fort mal venu de prétendre soutenir devant lui que si une société veut avoir des arts, elle doit laisser une certaine liberté aux artistes sur les questions d'art. Disons-le tout de suite : lorsqu'il s'ajgit de l'homme, de ses sentiments divers, de ses relations, des produits nés de sa raison et de ses sentiments, les conclusions déduites d'après la logique absolue sont rarement justes. 11 faut faire la part des variations infinies des instincts de riiommc, des contradictions dont il est pétri, des traditions, de ses préjugés, de son tempérament. Mais cependant il est certaines lois de l'esprit des peuples qui traversent les siècles, qui se font jour malgré les révolutions, les religions diverses , et demeurent toujours les mêmes. Ces deux principes opposés du développement des arts, dont nous venons d'indiquer l'origine chez les Grecs et les Romains, sont et seront toujours en présence, et nous verrons comment, longtemps après, ils agissent sur l'architecture. Nous le demandons : n'est-il pas puérile, en face de l'histoire, de ces grands courants de l'esprit humain, de discuter sur la prééminence de telle ou telle école, de lancer des anathèmes sur une forme de l'art plutôt que sur une autre? En vérité, nous pensons qu'il y a mieux à faire.
Je ne saurais trop le répéter, il n'y a que l'Art : c'est celui (\\û est en harmonie avec les mœurs, les institutions et le génie des peuples ; s'il prend des formes différentes, c'est que ce génie, ces mœurs et ces institutions sont autres ; si, dans le cours du temps, il semble revenir au point d'oîi il est parti, c'est qu'un phénomène analogue se produit dans les institutions, les mœurs et le génie des populations. S'il s'égare et cherche sa voie de tous côtés, ne lui crions pas : « Voici la seule bonne, c'est celle que j'ai prise. » Gontcntons-nous de l'éclairer, d'apporter partout la lumière ; aidons-le par l'étude attentive, par l'analyse faite sérieusement et avec une entière bonne foi ; mais ne le poussons pas de droite ou de gauche, sous le prétexte de le conduire dans le vrai chemin. L'étude et l'amour de l'art, non pas d'un art, la recherche de ses principes vrais sont les seuls éléments auxquels les esprits sages doivent recourir quand l'art semble se perdre ou s'égarer.
Nous venons de parler du yénie des peuples ; mais qu'est-ce que le génie des peuples? Je désire ne rien laisser d'indécis dans l'esprit de mes lecteurs, éviter ces mots vagues qui prêtent aux équivoques; car il est nécessaire que nous nous entendions sur tous les points. Dans les sociétés constituées, il y a trois éléments distincts : l'élément que nous appelons le génie d'une nation, les mœurs qu'elle adopte, cl les institu-
THOISIÈME E>TRETIKN. 07
tions qu'elle s'imposo ou qui lui sont imposées. Les peuples de l'antiquitd qui nous sont connus, les (Irecs et les Romains, si différents entre eux, ont chacun leiu- st'nic propre en harmonie parfaite avec leurs mœurs et leurs institutions. Il n'en a pas toujours été ainsi depuis l'établissement du christianisme. L'eflVoyable désordre causé par les invasions des barbares sur le continent a laissé de profondes traces sensibles encore de nos jours, et qui ne s eflaceront de longtemps. De là, dans le moyen âge et les temps modernes, des contradictions monstrueuses entre le génie des populations, les institutions qui les régissent et les mœurs qu'elles adoptent. De là, une tendance incessante des peuples à suivre les inspirations de leur génie propre et les violences pour étoufler ces inspirations, en désaccord souvent avec les institutions auxquelles il leur a fallu se soumettre.
Cette courte digression est nécessaire pour expliquer ce que j'entends par le génie d'un peuple. Le génie d'un peuple n'est autre chose que le tour qu'il emploie pour exprimer ses besoins physiques et moraux. Le génie'du peuple grec le porte à mettre en évidence et k revêtir d'une forme rationnelle ce qu'il conçoit. Le génie du peuple romain le porte à soumettre toute chose à la raison publique, à ce que nous appelons le gouvernement. Le Grec place son génie au-dessus de ses institutions; le génie du peuple romain est de se soumettre aux institutions. MorUuri te salutant. Ce mot : « Ceux qui vont mourir te saluent, César ! » est l'expression la plus vraie du génie romain. Athènes a eu son Socrate; Rome ne pouvait l'avoir. Socrate est Athénien à Athènes, on l'écoute, il est dangereux, il sape les croyances en les discutant, on le fait mourir: il n'eût pas été Romain à Rome, n'eût pas été écouté, n'eût pas été dangereux. A Rome, ce sont les Gracques qui sont considérés comme dangereux. C'estplus encore Spurius Mœlius qui, dans un temps de famine, ayant distribué du blé gratis au peuple romain, fut tué par Servilius Ahala, comme recherchant par ces moyens une popularité funeste à l'État. Ce ne sont pas des philosophes, ce sont des réformateurs de la constitution sociale, ou ceux (jui se mettent en opposition avec la loi civile qui, à Rome, sont regardés comme dangereux. L'harmonie qui existe entre les arts de l'antiquité, le génie et les mœurs des peuples dont l'histoire nous est connue est si complète, ces arts reflètent si parfaitement le caractère des populations étroitement uni à leurs institutions, que l'étude de ces arts est la seule qui soit élémentaire, qui doive, tout d'abord, occuper la jeunesse, qui ne puisse être remplacée. Et s'il est permis de prendre des exemples autour de soi, nous dirons que tous ceux, parmi nous, qui ont poussé leurs études jusque dans le moyen
98 ECTRETIE\S SUR l' ARCHITECTURE.
âge et la renaissance du \\i' siècle, n'ont pu le faire avec quelque fruit qu a])rès avoir étudié l'anliquité païcmie. Nous regarderions comme un acheminement vers la barbarie Téludc exclusive des arts du moyen âge. Mais nous considérons comme étroit et iiisuflisant renseignement qui se borne à l'antiquité païenne, comme illogique, renseignement qui prétend passer sous silence certaines phases de l'histoire des arts, et qui voudrait nous faire sautei' du siècle des Césars au siècle de François 1", de Jules II, de Léon X et de Henri II. S'il est juste de considérer les arts chez les Grecs et les Romains comme étroitement liés aux institutions qui régissent ces peuples, s'il est raisonnable et fructueux de les étudier à ce point de vue, on tombe dans l'erreur si l'on veut établir ces rapports intimes entre les arts et les institutions du moyen âge. A cette époque de notre histoire, le génie des peuples est presque toujours en lutte avec les institutions qui les régissent. Les arts sont une des expressions les plus vives de cette lutte; par cela même, les méthodes, au lieu d'être simples comme chez les anciens, sont complexes, demandent à être fouillées, scrutées avec soin, exigent les lumières de la critique et de l'analyse. Est-ce à dire que cette étude soit superflue? Au contraire ; à notre sens, elle doit contribuer à développer l'esprit, lui donner la souplesse qui nous est si nécessaire aujourd'hui, au milieu de notre état social , compliqué , hérissé de contradictions sans cesse renaissantes , sorte de résumé des traditions du passé et des besoins physiques et moraux du moment, état social où tout est llotlaiit , indécis, remis sans cesse en question , où le génie des peuples cherche son expression définitive à travers les doutes, les systèmes, les révolutions, où les institutions tendent, non plus à opprimer ce génie, mais à se mettre d'accord avec lui après tant d'expériences.
Notre programme est donc tracé. S'il est étendu, ce n'est pas notre faute, c'est notre temps qui le veuf ainsi ; on ne lui reprochera pas du moins d'être étroit. Nous examinerons donc successivement la grande unité de principes des arts romains en ce qu'ils ont de romain, puis les éléments divers qui viennent détruire cette unité : l'influence de l'esprit issu du christianisme sur l'archilecturc; l'oidrc nouveau qui s'établit au milieu du chaos des premiers siècles du moyen âge, d'abord au sein des cloilres, puis, au xiT siècle, au milieu de la nation civile; les rapports et les dilTérences qui existent entre cet ordre nouveau et le génie des po})ulations, le progrès secret, persistant , indépendant des arts , à travers des systèmes politiques complètement opjiosés à ces progrès, l'abaissement qui est la conséquence de cet état permanent de luttes; car les arts du moyen âge forment une sorte de franc-maçonnerie qui,
TllOISIÈME ENTRETIEN. 99
comme toute organisation isolée, devient étroite et stérile. Nous suivrons lo fi;rand mouvement de la renaissance, ses étranges contradictions, ses cUbrls pour aboutir à un résultat opposé à celui cpi'il s'était promis. Puis les moyens de profiter aujourd'hui du labeur de tant de générations, l'application des principes qui les ont guidées.
En finissant cet Entretien, à tous ceux cjui nous disent aujourd'hui : « Prenez un art neuf qui soit de notre temps » , nous répondrons : « Faites d'abord que notre temps ne soit pas un composé des traditions de r;niti([uité, des influences de l'esprit du christianisme, des longues luttes du moyen âge entre le génie des populations et les restes de la conquête des barbares, des efforts tentés par le clergé et la royauté vers la domination absolue , des protestations incessantes des classes inférieures contre les tendances féodales ; protestations qui se répètent avec une ténacité rare dans un sens opposé à ces tendances par le hibeur journalier. Faites que nous oubliions la Réformation, cet amas énorme de savoir et de critique. Faites que nous ne soyons pas les fils de nos a'ieux. Faites que le siècle de doute n'existe pas, que toutes les traditions n'aient pas été sapées par ce doute, tous les systèmes renversés; trouvez, pour mettre le pied sur le sol de la vieille Europe, une place qui ne soit couverte par une ruine ; donnez-nous des institutions tout d'une pièce, des mœurs et des goûts qui ne se rattachent pas au passé, des sciences qui ne soient pas la conséquence des travaux de nos prédécesseurs. Faites, enfin, que nous puissions oublier tout ce qui s'est fait avant nous. Alors nous aurons un art neuf, et nous aurons fait ce qui ne s'est jamais vu ; car s'il est difficile à l'homme d'apprendre, il lui est bien plus difficile d'oublier. »
Sm l'Arcliitecture chez les Romains.
Les principes généraux de l'art de rarchitccture chez les Romains, indiqués sommairement dans mes précédents Entretiens, demandent à être développés, car, si simple que soit un style d'architecture, cet art est un composé d'éléments trop variés, de besoins trop divers, de nécessités trop impérieuses , pour que l'on puisse en donner un aperçu sans pénétrer fort avant dans les infinis détails qui composent sa forme apparente. J'ai dit que, chez les Grecs, la forme extéi-icui-e de l'architecture n'était que le résultat d'une construction raisonnée, de l'observation particulière des effets produits par la lumière et les ombres, et du sentiment des proportions.
Nous laisserons aujourd'hui rarchitccture grecque. Ses édifices si remarquables reviendront se présenter souvent dans le cours de cet enseignement, car c'est une source à laquelle, depuis plus de vingt siècles , tout travail humain vient puiser par des voies bien différentes. L'architecture grecque , dont nous ne connaissons malheureusement qu'un nombre très-restreint d'édifices , remplira pour nous le rôle qui lui convient aujourd'hui : elle sera le type le plus absolu et le plus parfait des principes sur lesquels j'aurai sans cesse l'occasion d'appeler I. 12
102 E^TRETIKAS SliH l/AKClIlTliCTinF,.
l'attention de mes lecteurs. L'architecture des Romains, ainsi que je l'ai expliqué précédemment, part d'un principe diamétralement opposé à, celui qui régit l'architecture des Grecs. Sa structure n'est qu'un moyen de satisfaire à un besoin ; elle n'est point , comme chez les Grecs, la construction faite art.
Chez les Grecs, la construction et l'art ne sont f[u'une seule et même chose, la forme et Fa structure sont intimement lices; chez les Romains, il y a la construction, il y a la forme dont se revêt cette construction, qui souvent est indépendante de celle-ci. Cependant les Romains empruntent beaucoup aux Grecs, ainsi que nous le verrons bientôt.
L'architecture des Grecs procède toujours par la réunion des lignes et surfaces verticales et horizontales. L'architecture des Romains ajoute à ces deux principes élémentaires l'arc, la voûte , la ligne courbe, la forme concave. Dès le temps de la république, elle emploie ce nouvel élément, qui bientôt devient le principe dominant et finit par soumettre les deux autres.
Mais, d'abord, je dois rendre compte des cmpi'unts que firent les Romains aux arts de l'architecture des Grecs, et des modifications que leur génie particulier fit subir à ces emprunts. Les Romains n'ont pas une architecture religieuse à eux ; en construisant leurs temples, ils prirent aux Grecs les dispositions générales et les ordres. Les Grecs avaient composé trois ordres, ou plutôt trois ordonnances d'arehiteclure, qui avaient chacune leur proportion et leur décoration propre : ce sont les ordres dorique, ionique et corinthien. De ces trois ordres, le plus riche, le plus élégant et probablement le moins ancien, est l'ordre corinthien. Mais les architectes grecs semblèrent donner, jusqu'au temps de Périclès, une préférence marquée aux ordres dorique et ionique ; leurs grands temples adoptèrent généralement l'ordre dorique I,'(irdrc corintliien, dont nous avons peu d'exemples avant l'époque de l'ci^ipire romain, paraît, chez les Grecs, n'avoir été appliqué qu'à des monuments de petite dimension, comme, par exemple, au petit édifice votif d'Athènes, de forme circulaire, connu sous le nom de Monument cliovagique de Lysicrale. Les Romains, dès la fin de la république, ciioisirent de préférence, jwur composer les portiques de leurs temples, l'ordre corinthien. Ces futurs maîtres du monde étaient comme tous les parvenus : la véritable expression de l'art, pour eux, résidait moins dans la pureté des formes que dans la richesse apparente. Le Romain était peu sensible^ au galbe délicat du chapiteau dorique grec; il devait pnMercr à celte suavité si bien calculée d'un contour l'abondance de la sculpture ; il était riche et voulait le paraître. L'ordre corinthien fut bientôt à Rome le seul aj)pliqué
(,>l AHUKMJS KINTUETIEN. lOo
aux édifices religieux, comme le plus majestueux, parce qu'il était le plus riche. Mais l'exiguïté de la plupart des temples grecs ne convenait guère au génie romain, qui, dès les premiers temps de l'empire, couvrait ses villes d'édifices immenses; il exagéra les dimensions données à l'ordre corinthien grec. L'architecte romain, éminemment constructeur, en empruntant les ordres aux Grecs, laisse percer son génie particulier. Les colonnes grecques sont le plus souvent formées de tambours de pierre ou de marbre , superposés avec un soin extrême ; car le Grec raisonnait assez juste pour comprendre qu'une colonne indique, par sa fonction, un monolithe. Si les moyens mécanicpes en usage chez lui ne permettaient pas d'extraire, de transpoi'ter et d'élever des blocs d'une dimension très-considérable, il sup|)léait à cette insuffisance par la recherche dans l'exécution -, d'ailleurs, lorsque les matières employées par lui étaient grossières, il les revêtissait, ainsi que nous l'avons dit, d'un stuc fin , coloré , qui donnait, s'il le jugeait nécessaire, à vm assemblage de pierres l'apparence d'un corps homogène. L'architecte romain donc taille sa colonne dans un seul bloc de pierre, de marbre ou de granit. Prenant l'ordre corinthien, dont le fût est proportionnellement plus grêle que celui de l'ordre dorique, et donnant à sa colonne des dimensions considérables, il était naturellement entraîné à faire de ce lut un monolithe. La colonne doric[ue grecque n'a pas de base, les colonnes ionique et corinthienne en possèdent ; mais ces bases n'ont pas de plinthe carrée : leurs tores circulaires reposent directement sur le sol. Le Grec n'eût certainement jamais imaginé de placer au pied d'une colonne un corps possédant des arêtes vives, embarrassant le passage et pouvant blesser les pieds des personnes qui entraient sous les portiques. Le Romain met bientôt une base à toutes les colonnes des ordres qu'il adopte; cette base possède une plinthe carrée. Il lui faut une cale sous sa colonne monolithe ; elle lui est indispensable pour asseoir ce bloc énorme. Cette cale, il la fait voir, il lui donne un empattement considérable. Il trouve l'ordre dorique grec trop simple , froid. Le soleil est moins brillant en Italie que dans l'Attiquc et la Sicile : il ajoute une moulure au tailloir de son chapiteau ; il remplace les fines gravures, les listels déliés de la gorge du chapiteau doricjue grec par une astragale saillante. Ces profils grecs si délicatement étudiés et tracés par le sentiment de l'artiste, ce toi"e du chapiteau dorique dont la courbe ne peut être géométriquement définie, il le remplace par'un tore don la courbe est donnée par un quart de cercle. Ses architectes n'ont pas le loisir de chercher la pureté d'un contour, ses tailleurs de pierre n'ont pas de temps n donner à ces raffinements : il est bien plus court de tracer un
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quart de cercle avec un compas que de chercher une courbe indescriptible. Dans l'ordre dorique grec, lorsqu'il se présente un retour d'équerre, l'architecte a le soin de placer un triglyphe à l'angle de la i'rise, de diminuer les doux cntrc-colonncmcnts voisins de cet angle. Le Romain veut de la symétrie absolue , pour lui c'est une loi. Tous les entrecolonnements deviennent égaux. Les triglyphes de l'ordre dorique sont placés sur l'axe des colonnes. Cette disposition laisse une demi-métope en retour d'équerre, c'est-à-dire un vide sous un angle ; la raison en est choquée, mais les lois de la symétrie sont observées, et le Romain prend souvent les lois de la symétrie pour le sentiment de l'art. Le Grec ne sait d'autres règles que celles de la raison ; mais la raison raisonne, discute, elle est insaisissable : cela ne peut convenir au Romain législateur. En proclamant la symétrie une des premières lois de l'art, il s'épargne de grands embarras, des incertitudes, car tout le monde comprend les lois de la symétrie et est apte à les appliquer. Mais , remarquons bien ceci : le Romain, qui applique ces lois aux formes de Tart, à l'enveloppe de ses monuments, s'en adVanchira avec hardiesse et raison, lorsqu'il s'agira de- satisluire à un besoin, comme dans les dispositions générales et de détail de ses monuments d'utilité publique. C'est là un des points saillants du caractère de l'architecture chez les Romains ; nous devons le signaler à l'attenfion de nos lecteurs.
Si j'ai parlé des ordres grecs importés chez les Romains et modifiés par eux, non en gens de goût, mais en gens riches désireux de le paraître , ce n'est pas que je prétende faire passer en revue ces ordres, leurs proportions plus ou moins absolues, et que je veuille répéter ce qui a été dit cent fois, ce que tous les jeunes architectes peuvent trouver partout et dans leur propre bibliothèque. Il nous est resté , du siècle d'Auguste, un seul auteur traitant de l'architecture : Yitruvc. Étant le seul , il ne peut manquer d'être le meilleur ; cela ne dit pas qu'il soit excellent, qu'il doive avoir force de loi, qu'il ne puisse commettre des erreurs et qu'il soit complet. Je ne suis pas assez exercé dans la connaissance de la langue du siècle d'Auguste pour assurer que la renaissance a mis la main au texti; de Vitruve, et qu'elle ait pu combler à sa façon certaines lacunes. Comme architecte, sinon comme latiniste, je serais tenté de le croire. Ce que cet auteur dit des proportions des ordres, entre autres choses, me pai'aît en désaccord complet avec ce que les monuments de son temps nous ont laissé. Vitruve donne aux ordres grecs des origines parfois étranges et qui font supposer que, pour lui du -moins, les raisons qui avaient guidé les architectes grecs étaient lettres closes. Cependant il est un passage de Miruvc, relatif à l'ordre dorique
yr ATiuiiii!; liiMiiiiriiiiV. 105
grec, qui est d'un grand intérêt et qui n'a certainement point ét('' arrangé par les latinistes de la renaissance , car ceux-ci ne connaissaient point ou connaissaient trop incomplètement les temples grecs pour avoir fait ces remarques. Ce passage est intéressant à ce point de vue qu'il nous indique que, du temps d'Auguste, un architecte romain donnait à certaines dispositions adoptées par les Grecs, et dont nous avons précédemment parlé , une raison toute romaine et nullement grecque : que déjà les lois de la symétrie paraissaient impérieuses. Voici la traduction de ce passage '^ :
« Plusieurs anciens architectes ont nié que l'ordre dorique fût propre « aux temples, sur ce qu'il présente des inconvénients et des embarras « pour la symétrie. Tarchéus et Pythseus l'ont nié, aussi bien qu'IIer- " mogènes ; car celui-ci, ayant à sa disposition un grand approvisionne- « ment de marbres pour bàlir un temple d'ordre dorique à. Bacchus, « changea ses projets et le lit d'ordre ionique. Ce n'est pas que l'aspect (( du dorique ne soit beau ou manque de majesté , mais parce que la « disposition des triglyphes et des intervalles entre eux est gênante « dans l'exécution. Car il est nécesmire que les triglyphes se rapportent 0 sur les milieux des colonnes et que les métopes cjui se réservent initrc u les triglyphes soient aussi hautes que larges ; cependant les triglyphes « que l'on place aux angles ne peuvent se trouver au milieu des colonnes. « Ainsi les métopes qui sont proches des triglyphes d'angle ne peuvent « être can'ées, mais oblongues, et portant chacune en largeur une « demi-largeur de triglyphes. Ceux qui veulent obtenir sur toute la frise « des métopes égales doivent nécessairement diminuer le dernier entre- ■c colonnement de l'angle d'une largeur égale à la moitié de la largeur « d'un triglyphe. Or, soit qu'on élargisse la métope, soit qu'on diminue « la largeur du dernier entre-coloimement, cela est défectueux. C'est « pour cette raison de symétrie que les anciens ont évité de se servir de « l'ordre dorique dans les éditices sacrés. »
Je ne pense pas que ce soit l'i le véritable motif qui ait fait préférer, dans certains cas, l'ordre ionique à l'ordre dorique chez les Grecs, mais bien plutôt le désir incessant de ce peuple de chercher de nouvelles combinaisons, de s'affranchir de la routine, d'introduire des progrès en toutes choses : ce besoin du mieux qui les conduisit bientôt à l'alfectation, et, par suite, à la décadence. Vitruve me semble se tromper lorsqu'il dit que ce fut pour rendre les métopes égales entre elles que les architectes grecs ont donné aux entre-colonnements voisins de l'angle , dans
' De liuliuicf clôrini. Lili. !V, liip. iii.
lOC) KAiaiiTIliNS SLK L AKCHITKCI l Uli.
l'ordre dorique, une largeur moindre qu'aux autres, car ils auraient ainsi sacrifié une disposition d'ensemble à un détail peu important, ce qui est contraire au bon sens. Les Grecs nous prouvent, si nous étudions leur architecture, qu'ils ne s'embarrassaient pas pour si peu. Quoi (ju'il en soit, ce passage de Vitruve met à nu des faces de l'esprit de l'architecte romain : il ain)e les formules, il veut les appli([uer à tout, m^'ine aux choses qui ne relèvent que du raisonnement et du sentiment de l'artiste. Mais du temps d'Auguste, et longtemps après encore , les Romains employaient, lorsqu'il s'agissait de la parure de leurs édifices, des artistes grecs, et ceux-ci faisaient bon marché des formules, lorsqu'elles ne s'accordaient ni avec leur raison, ni avec leur instinct; aussi n'est-il pas d'ordres romains qui reproduisent les formules données par Vitruve , mais encore qui soient identiques entre eux. Les proportions relatives des ordres se modifient, dans les édifices romains, en raison de la nature des matériaux, de la place de ces ordres, de la dimension des monuments, du nombre de colonnes, etc. 11 est dans les ordres romains une loi impérieuse : c'est celle de la symétrie, la seule qui tienne au tempérament de ce peuple, à sa nature de législateur. L'esprit du Romain exige cependant d'autres concessions. Nous avons vu comme la nature délicate, essentiellement artiste du peuple grec, l'avait porté, dans l'expression des formes de ?on architecture, à combiner certains effets, certaines nuances d'une excessive recherche , sans tomber dans l'abus et en conservant le style. Ce que j'ai dit des cannelures et des chapiteaux de l'ordre dorique a pu faire saisir tout ce qu'il y a de fin dans le sentiment des Grecs en matière d'art.
Les Grecs sont (je ne saurais trop le répéter) des artistes de goût, entourés de gens de goût; ils savent exprimer le vrai avec modération ; ils sont sûrs d'être compris, il n'est pas de barbares autour d'eux.
Le Romain, au contraire, insiste; il faut qu'il insiste pour se faire comprendre ; il agit et doit agir sur des esprits grossiers ; il veut être grand, colossal ; il veut frapper les yeux de la foule; il sent bien qu'il ne faut pas des arts délicats poiu" ces peuples divers, la plupart incultes, réunis sous sa main. 11 dédaigne la grâce nerveuse, qui est le propre de l'art grec: ce qu'il lui faut, c'est la richesse, la grandeur visible, et le Grec, devenu son ouvrier, perd bientôt le tact délicat qui caractérise sa nation, pour obéir à la vanité sublime de ses maîtres. Cependant, longtemps encore entre les mains de l'artiste grec le vêtement du monument romain se distingue par une exécution admirable. Si le Grec est obligé de le couvrir d'ornements, ceux-ci conservent quelque chose de leur grâce , de leur sobriété native. Ce n'est que peu à. peu (jue la profusion
se substitue à la pureté d'exécution. Mais je devrai m'étendre plus tard sur le système de décoration appliqué à l'arrliitecture romaine, sur la franchise et la beauté d'exécution de la sculpture des édifices, d'abord chez les Grecs, puis pendant les derniers temps de la république romaine et les premières années de l'empire. Nous nous occuperons, quant à présent, de la partie de l'architecture vraiment romaine, c'est-à-dire de la structure des monuments.
Les Romains adoptèrent très-anciennement deux modes de construclion distincts, mais qui cependant viennent se marier dans leurs bâtisses : la construction d'appareil et la construction en blocage et en brique. La construction d'appareil n'est employée pai' eux que comme un épais revêtement de pierres de grande dimension, posées à joints vifs sans mortier, réunies par des goujons et crampons de métal ou même de bois, derrière lequel sont jetées des masses de pierrailles noyées dans un excellent mortier. Les voûtes sont exécutées également, au moyen d'arcs principaux , en pierres appareillées ou en brique, maintenant des remplissages en béton. Ce système de construction impose aux architectes romains des plans qui leur appartiennent essentiellement. Ils se composent de piles, de masses épaisses, formant les points d'appui destinés h recevoir les retombées des voûtes. Dans ces constructions , il n'y a pas de murs à proprement parler, mais des points résistants, isolés, réunis par des clôtures relativement légères , puisqu'elles n'ont rien à porter. Il résulte de ce principe des dispositions de plans qui se prêtent merveilleusement aux distributions nécessaires dans de vastes édifices contenant un grand nombre de services diflerents, comme, par exemple, de grandes salles entourées de pièces plus petites, des agglomérations de chambres variées dans leur forme, leur surface et leur hauteur, des dégagements, des escaliers, etc. En eflet, supposons un programme qui exige la construction d'une salle principale entourée de chambres d'une dimension plus j^etite comme surface et comme élévation : Tarchitecte romain plante quatre piles maîtresses (figure J) ; sur ces quatre piles, il bandera quatre berceaux à la hauteur qu'il jugera devoir donner aux pièces accessoires; puis, continuant d'élever les piles sur les angles, il construira une voûte d'arête formée par l'intersection de deux cylindres. Il terminera sa bâtisse en élevant des murs minces extérieurs, et, s'il est besoin, d'autres murs intérieurs pour séparer les quatre salles annexes de la grande salle centrale. Sous la voûte d'arête, au-dessus des quatre berceaux, il pourra ouvrir des jours pour éclairer la salle principale. Mettant des toits en appentis sur les berceaux inférieurs et un comble avec quatre pignons et quatre noues sur la voûte d'arête, il obtiendra ainsi
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KMr.irni'NS sir, i. \r.c,iiiTi:criiU':
une coii.striictioii simple, inaltérable . et ne dcniandanl aucun enlrclien. Si peu soucieux que soit le Romain de la valeur de la main-d'œuvre, cependant il possède un esprit trop réglé, un sens trop droit, il est trop bon administrateur pour élever des constructions inutiles. Ses calculs de constructeur lui démontrent bientôt que les piles soutenant la voûte de la grande salle et les berceaux des quatre petites poui'raient conserver la même résistance en présentant un cube moindre ; il évidc les piles, ainsi que l'indique la figure 1. en réservant, sur deux des laces donnant
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dans les petites salles, des niches h j^lan circulaire, voûtées m cul-dcfour, au-dessous de la naissance des berceaux, il augmcntr ainsi la surface vide des quatre petites salles. Une construction de ce genre, qui n'esl à prupremcnl parler qu'une l)Aliss(> tie blocage avec i)arements de brique, ne comporte, à l'extéi'ieur non plus (|u'à l'inlériein-, aucune décoration résultant de li stnictun\ M;\\< le Pioniain e<t n)agnili(|ue : il
01 VrniKMK FATRETIEN. 1(1'.)
IIP lui snlTit pa? d'avoir risoiireiisemeiit satisfait i'i mi prno;ramme. il prrtend ciriicr sa construction ; il fera poser, par exemple, un porticiue de\ant l'une des faces du bâtiment. Ce portique a certainement un usage; mais c'est pour lui un hors-d' œuvre. Il appellera donc des artistes, fera extraire des colonnes monolithes, des blocs énormes, car ses moyens sont puissants, et quand il veut paraître riche, ce n'est pas à demi, ha structure du bâtiment que nous venons de tracer lui appartient, c'est son art à lui : il empruntera au Grec cette décoration hors d' œuvre.
11 ne s'agit plus cependant ici de la face antérieure d'un temple isolé dont la siliiouette se détache sur le ciel ; devant ces masses de briques, les délicatesses de Tordre dorique grec, ses contours si bien calculés en raison de la lumière et de l'air qui les entourent, ces frontons dont l'angle est très-obtus afin de n'écraser point, en apparence, l'ordonnance inférieure, toutes ces finesses d'un art qui se plaît dans la recherche des moindres détails, qui n'existe que pour lui-même, seraient perdues, ridicules. Nous ne savons si le Romain le sent , c'est probable ; mais certainement le Grec le comprend. 11 adoptera donc un ordre plus riche, mais dont les contours sont moins délicats que ceux de Tordre dorique grec. 11 prendra Tordre ionique, ou plutôt encore Tordre corinthien ; car ce dernier, malgré son élégance, i)résente des refouillements, des profils plus nombreux, des etfets heurtés, des oppositions vives qui le détacheront plus nettement sur la masse compacte de la structure du bâtiment. A l'intérieur, le Romain fera revêtir les voûtes de stuc fin, les divisant en compartiments, afin de faire voir leur grandeur. Ces stucs seront sculptés, mais en raison de la matière, c'est-à-dire qu'ils ne comporteront qu'une ornementation plate , propre à recevoir de la peinture et à lui laisser son effet. Il revêtira les murs, dans les parties inférieures, de plaques de marbre coloré, divisées par des moulures peu saillantes, car il ne veut pas détruire l'aspect d'unité qu'une salle éclairée par une lumière diffuse doit conserver. Autant il aimera que le vêtement extérieur de son édifice présente des saillies prononcées, portant des ombres larges en rapport avec la grandeur de la construction, autant il voudra que le vêtement intérieur conserve une apparence riche, mais calme et unie. Le Romain a donc son gofit à lui, cjui n'est pas à dédaigner, tant s'en faut. Le goût particulier au peuple romain, en fait d'art, mérite d'être apprécié, car il peut aujourcThui nous servir de guide ; voici pourquoi : nos institutions, nos lois , notre administration , notre façon de gouverner ont les plus grands rapports avec le gouvernement, l'administration, les lois et les institutions romaines ; notre langue est fille de la langue latine: notre constitution matérielle est romaine; mais notie
no ENTRETIENS SUR l'aRCFUTECTURE.
caractère, nos sentiments, la tournure de notre esprit en France se rapprochent singulièrement du tempérament des Athéniens. Nous possédons quelques-unes de leurs qualit/'s et presque tous leurs défauts; leur langue, qui nous est devenue si peu faniilière malheureusement, semble pénétrer dans la nôtre pour y ajouter le sel. Si nous pouvons faire un arrêté de police dans lequel il n'entre que des mots dont l'origine est romaine, nous ne pouvons discuter, entrer dans le domaine de l'intelligence, de la philosophie et de la science, exprimer des idées neuves, qu'en appelant à notre aide des mots dérivés du grec et en employant leur dialectique. Les deux éléments grec et romain étant en présence chez nous, il est intéressant d'observer en quoi consiste le goût chez les Romains et de le définir. Je l'ai dit bien des fois déjà, le Grec est poète, il est artiste; le Romain règle et gouverne, il possède le goût qui appartient à ce rôle. Ce goût est fondé sur une connaissance profonde des hommes et des qualités diverses qui distinguent chacun d'eux, il sait employer les gens aux choses à quoi ils sont propres ; il sait discipliner les facultés humaines et les faire concourir à un ensemble qu'il conçoit seul, il sait qu'il est la tête, il gouverne comme elle, sans jamais descendre dans les membres pour se substituer à eux. Son goût consiste à ne point abandonner un seul instant la place qu'il s'est faite dans le monde. C'est en se maintenant dans cette ligne que les Romains ont pu si longtemps rester les maîtres en toutes choses, malgré des symptômes visibles de décomposition. Ils ont été les maîtres en politique, en tolérant toutes les religions et ne discutant pas sur les dogmes; mais en réunissant dans la main de leurs magistrats les fonctions civiles et religieuses, en soumettant tout à la loi de l'État. Le jour où les empereurs devenus chrétiens se sont mis à soutenir des thèses dans les synodes, l'Empirca été perdu, le grand corps romain disloqué. Voici comment Constantin, qui commence la dernière période de décadence de l'empire romain, s'exprime encore dans l'édit qu'il rendit à Milan en 313, conjointement avec Lucinius son beau-frère : « Nous donnons à tout le monde la liberté de suivre telle « religion que chacun voudra, afin d'attirer la bénédiction du ciel sur « nous et sur tous nos sujets ; nous déclarons que nous avons donné aux « chrétiens la faculté libre et absolue d'observer leur religion, bien « entendu (|ue tous les autres auront la même liberté pour maintenir la « tranquillité de notre règne. ;> 11 est vrai qu'alors Constantin n'était pas encore chrétien. Les Romains ont été les maîtres dans les arts en suivant exactement la même voie, en imposant les formules données par la nécessité, en adoptant un système d'architecture conforme à leur état social; mais ne disputant pas sur ce à quoi l'artiste tient le plus, les (]('lnils de son art. l'iMucluppi^ dont il li> revêt.
QIATftlKMK KÎNTRETIEN. III
Ce qui caractérise les Romains cl la vraie grandeur, c'est le soin d'éviter l'exagération, écueil de la grandeur; ils sont grands mais simplement, sans efforts, sans recherche, ils ne sont jamais exagérés. Le goût romain est donc un tempérament entre des principes très-opposés, une volonté nette d'aller en avant, et d'exécuter ce qu'il regarde comme convenable et nécessaire en employant et faisant concourir ces principes vers un même but. Louis XIV, qui eut c^iielque chose de la grandeur romaine, essaya de se rapprocher de ces modèles, mais quelle différence ! Et combien nous paraissent misérables et fausses aujourd'hui, par exemple, les discussions d'art qui s'élevèrent jusque sur les marches du trône quand il s'agit de donner le Louvre à terminer au Bernin ou à Perrault 1 Le grand sens des Romains en fait d'art est donc pour nous un enseignement que nous ne saurions trop méditer.
Nous verrons comme cet exemple fut suivi ou méprisé dans le cours des temps historiques, et comme les arts se sont développés rapidement dans le premier cas, comme ils ont proniptement décliné dans le second.
Revenons à la structure de l'architecture romaine, au mode qu'elle adopte de préférence, le mode grec ne comportant que le support vertical et la plate-bande, ne pouvait que fournir des conceptions de plans très-peu variées. Que les intérieurs fussent couverts par des plates-bandes de pierre et des dalles, ou par des charpentes, ces moyens ne permettaient pas d'élever des salles vastes, les portées du bois employé horizontalement étant assez limitées, celles de la pierre, plus encore. Aussi les édifices grecs destinés à contenir un grand concours de peuple n'étaient-ils que des enceintes à ciel ouvert ; le climat de la Grèce se prétait à ces dispositions primitives, dont nous ne méconnaissons pas la grandeur, mais qui ne pouvaient convenir aux Romains, dont la domination s'étendit sous les empereurs de l'Italie juscjue dans la Germanie, les Gaules et la Bretagne. Or, le système de construction dont nous venons de donner un spécimen (figure 1), permettait de couvrir de vastes espaces, et de les couvrir d'une manière durable, avec des moyens simples et d'un emploi facile partout, car partout on trouve du caillou, de la terre à brique, de la pierre à chaux. A la rigueur, le mode architectonique romain pouvait se passer de pierres de taille. L'attention des architectes romains se porte tout d'abord sur la composition des plans, comme il convient à un peuple qui doit et veut imposer des programmes absolus, tenant à son état social et politique.
En effet, si nous jetons les yeux sur des édifices vraiment romains tels que les thermes, les palais, les villas, les grands établissements d'utilité publique, ce r[ui nous frappe tout d'abord, ce sont des dispo-