MONASTIQUE
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il s'était établi, entre l'eiiipire d'Orient et la Gaule méridionale et centrale, un eonimeree étendu ; des comptoirs vénitiens, qui alors étaient les courtiers de l'Europe, existaient à Limoges, correspondaient avec rOrient par les ports de la Méditei'ranée, et a\ec le iVord par les côtes de rOuesl. Ahn-s, pendant le \" et le w" siècle, les rapports avec Constantinople étaient incessants, et les arts d'Occident prolitaient de la iVéquence de ces rapports.
Voyons cependant au milieu de quelles populations et dans quelles circonstances les arts d'Orient venaient ainsi exercer une influence, (^uand les Goths, les Francs, les Bourguignons envahirent successivement le sol des Gaules, des bouches du Rhin aux bords de la Méditerranée et à l'Armorique, ils trouvèrent parl(jut l'art romain pratiqué par les populations indigènes. Après avoir dévasté les villes, les édifices, il fallut songer à se loger et bientôt à se défendre; les nouveaux conquérants ne firent autre chose que de réparer tant bien que mal ce qu'ils avaient saccagé, ou d'imiter les constructions restées debout. Sur le territoire occidental, la structure romaine ne fut donc jamais abandonnée. Ce n'étaient pas les conquérants qui bâtissaient : il fallait bien (ju'ils recourussent aux ouvriers du pays, et ceux-ci ne possédaient que les traditions romaines. Mais quand, après l'anarchie qui suivit l'invasion, il s'établit une sorte de gouvernement, le goût du luxe s'empara bientôt des nouveaux possesseurs du sol; il fallut décorer ces bâtisses grossières, derniers vestiges de l'architecture romaine; on eut donc recours aux artistes orientaux, et plus encore aux objets transportables, meubles, étoiles, ustensiles, bijoux, que l'on fit venir d'Orient. En conservant donc le mode romain occidental, les sculpteurs, les peintres, depuis Charlemagne , revêtirent les édifices de cette ornementation empruntée aux objets venus d'Orient. Tel galon de soie servit de modèle pour sculpter une frise ; tel collret, tel dyptiriue fournit les types des bas-reliefs décorant les tympans et les chapiteaux. Ainsi , l'architecture romaine revêtait, sur quelques points, une nouvelle enveloppe, tandis que sur d'autres elle cherchait à conserver les anciens débris occidentaux épars sur le sol. L'influence byzantine fut très-inégale dans les Gaules pendant le i\" et le V siècle. A Périgueux, par exemple, à la lin du \° siècle, on bâtissait une église byzantine par son plan et sa forme, romaine dans ses détails décoratifs; quelques années plus tard, sur la Loire, sur les bords de la Seine et de l'Oise, on élevait des monuments presque entièrement romains quant au plan et à la structure, tandis que leur ornementation était évidemment inspirée de l'Orient. L'époque pendant laquelle se fait le mélange des traditions romaines
'2{)li i;miu;tii;.\s si k i. vuciiiTKCiLiiJi.
avec les importatioii.s orientales, à doses dilTérciites, est ce (|u'on est convenu d'appeler en France Vcpoque romane. Or il n'y a pas plus d'unité dans le st\le roman des Alpes à l'Océan et de la Manche à la Méditerranée qu'il n'en existait entre les diverses provinces couvrant ce vaste territoire ; et quand il s'agit du style roman, il est bon de désigner si c'est le romande l'Ouest, si c'est celui du Rliône, de la Saône ou de la Marne, si c'est le roman normand, celui de l'Ile-de-France ou le roman du Poitou dont on veut parler. Cependant ces, styles divers ont un air de famille qui tient essentiellement au génie de l'Occident continental. Ailleurs ^, j'ai cru devoir nettement aborder cette question. J'ai dit, croyant que cela ne pouvait être contesté par personne, qu'il y a une architecture française du moyen âge. Il est clair qu'en disant architecture française du moyen âge, j'entendais architecture occidentale ou architecture des Gaules, puisque, pendant une grande partie du moyen âge, il n'y a pas à proprement parler une France. Ne supposant pas que cette opinion fût discutée, je n'avais pas pris mes précautions ; j'entendais les étrangers instruits , qui certes ne sont disposés ni li>s uns ni les autres à nous abandoimer ce qui ne nous appartiendrait pas , reconnaître et étudier une architecture française du moyen âge ; il ne m'était pas venu à l'esprit de mettre l'existence de cette architecture en doute. Je vois bien qu'aujourd'hui il faut reprendre cette question ; s'il s'agissait seulement de notre amour-propre national , l'art n'ayant pas de patrie, je n'insisterais pas; mais c'est qu'il y a là tout autre chose, à mon sens, qu'un sentiment de puérile vanité : il y a une question de vie ou de mort, de décadence ou de progrès pour l'art occidental. 11 ne s'agit pas de faire du chauvinisme en fait d'art, ou de mettre en batterie une machine de guerre destinée à battre en brèche les doctrines prétendues classiques adoptées ]iar l'Écoh- des beaux-arts; il s'agit de réhabiliter un art méconnu , sorti de notre génie occidental, façonné pour nous et par nous à la suite de longs elforts et de luttes qui, bien que pacifiques, sont assez glorieuses pour exciter notre admiration et notre sympathie. J'ai essayé, dans ces Entretiens, de faire ressortir les rapports qui ont existé de tout temps entre le génie des peuples que nous connaissons et leurs arts ; or j'entends par peuples ici (car il faut toujours éviter l(\s équivoques), non point des populations bornées par une délimitation politique, ou encore ces agglomérations d'honnnes (]ui n'ont entre eux ni rapports de race, ni communauté d'idées, mais bien ces associations soumises à une pensée dominante, mues par un même tempérament, dirai-je, parce
' VoyP7. le Diclioiiiinire rdisiiiint' île l'Arcliilccliirc franraisc.
si\iî;mi: i:\tiu:tii;\. -lor-i
([u'il y a, (Mih<^ Ifs niombres de rassociation , aiïiniu' do racos, rapports (io caractères. Li^s civilisations antiques et modernes s'établissent de deux manières très-dilïéronles ; cl cuniuie il faut toujours en venir à donner un nom aux choses dans l'ordre intellectuel comme dans Tordre physique, je dirai qu'il y a la civilisation s.!/OTpa</iK/»f' et la civilisât iun politique. J'appelle civilisation sympathique celle qui se développe au milieu d'une agglomération d'hommes de même race ou de races ayant entre elles certaines affinités. Ces civilisations-là, seules, possèdent des arts qui leur sont propres ; les Grecs nous fournissent le plus remarquable exemple de cette forme de civilisation. J'entends par civilisation politique celle qui s'obtient par l'influence prépondérante, soit par les armes, soit par l'adresse, soit par le commerce, d'un peuple (d'une poignée d' hommes quelquefois), sur de vastes territoires occupés par des races qui n'ont avec ces dominateurs, ni même entre elles, aucun rapport. Telle est la civilisation romaine antique. Les Romains forment un corps politique et administratif plutôt qu'une nation; on ne devrait pas dire le peuple romain; il n'y a pas de peuple romain (je ne ferai pas l'honneur de donner ce nom , sous l'empire du moins, à la plèbe qui remplissait les rues de Rome) ; il n'y a qu'une organisation romaine, un gouvernement romain. Aussi n'y a-t-il pas, à proprement parler, d'art à Rome : il n'y a qu'une organisation d'arts appartenant à de?' peuples étrangers, organisation très-parfaite, j'en conviens, mais ciui n'est pas et ne peut être l'expression du génie d'un peuple , et qui présente à chaque pas, ainsi que nous l'avons vu et le verrons, les contradictions les plus étranges. Il serait inutile, je crois, de pousser phis loin cet examen de la nature des civilisations et de leur influence sur l'ait ; mais, en regardant autour de nous en Europe, nous pouvons encore aujourd'hui, et plus que jamais, en constater l'importance. A travers les siècles, les invasions et les catastrophes politiques, nous voyons ces questions de races et de nationalités renaître aussi brûlantes, aussi vives que jamais; et nous qui, en Europe , formons la nation résumant le mieux l'idée d'une civilisation produite par l'unité des sentiments, par l'affinité de races fondues en une seule pensée, nous n'aurions pas un art à nous? ce travail d'unité ne se serait pas produit à l'extérieur par un signe visible?
Les Romains, qui avaient mis six cents ans à subjuguer les populations italiotes, deviennent les maîtres des Gaules en moins d'un demi-siècle. Ce fait nous prouve ([ue, mal;j;ré des dissemblances parfaitement constatées par César, il existait déjà depuis longtemps, entre les peuples gaulois, une certaine homogénéité. Jusqu'à la fin de l'empire, la domination romaine, dans les (iaules, n'est pas contestée, et certes le gouvei'nement I. -2:)
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romain ne lendait qu'à mettre de l'unité entre les provinces du territoire occidental. Des barbares, divers par leur langage et leurs mœurs, se précipitent sai' li's Gaules par plusieurs issues; ils s'y établissent, s'y disputent le sol, s'y battent, et, pendant plusieurs siècles, ne font autre chose que de tciiier de rompre l'unité qui pouvait exister entre les populations. Le système féodal , qui s'établit sous les successeurs de Charlemagne d'une manière h peu près régulière, semble fait pour diviser à jamais non-seulement les provinces, mais les domaines, et cependant, dès le xr siècle, nous a]iercevons un travail lent, mais persistant, des populations vers l'unité nationale. Ce travail ne s'arrête pas un seul jour. Les peuples occidentaux formant ce que les Romains appelaient les Gaules ont donc un génie iiarticulier, comme les Grecs ont eu le leur. Pourquoi donc, puisque seuls en Occident ils sont doués de ce génie vivace, génie qui indique une même origine , auraient-ils été les seuls à ne pas posséder un art qui leur fût propre? Comment expliquerait-on cette contradiction, si l'on tentait de l'expliquer? Mais on n'explique pas, on juge, et ceux qui les premiers reconnaissent ce qu'il y a de constant dans le travail des populations gauloises vers l'unité nationale, par une singulière inconséquence, nient que ces populatiois aient possédé un art propre. Ils font les plus grands clïorts pour que la pensée de l'existence d'un ai't français no pénètre pas dans la foule, pour la présenter comme le rè\e ingénieux de quelques esprits systématiques. C'est l'insistance à repousser cette idée qui doit nous mettre à même de connaître les causes principales d'une opposition si étrange. C'est cette insistance qui doit nous faire voir l'importance ([u'il y a pour nous à dépouiller la vérité de tous les voiles qui la peuvent encore masquer ; c'est la persistance à ne pas vouloir admettre une idée qui pi-ouve habituellement que l'idée est féconde. Mais les causes! les causes de cette opposition, où sont-elles? Elles sont, parmi les personnes qui ne sont pas artistes, dans l'horreur que la foule a conservée pour les institutions du moyen âge en France, comme si les arts étaient la conséciuence de ces institutions et n'étaient pas au contraire une des plus vives expressions des races indigènes cherchant à réagir contre un régime odieux; chez les artistes, dans un enseignement faux, irrationnel, incomplet, dans le dégoût pour les études qui, sortant de la routine, s'appuient sur la recherche incessante du vrai, sur la connaissance de notre génie et de nos instincts, sur le jugement plutôt que sur des formules; elles sont, car il faut bien li' dire, dans la nonchalance des esprits, habitués à ne plus recourir à kur faculté de raisonner, à croire que l'inspiration n'est que la fantaisie, tandis qu'au contraire
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l'inspiration n'est que le fruil (fun prytond calcul, (fuu lal)cur Iciil ot réfléchi.
Que les institutions du moyeu âge aient laissé dans le pays un triste souvenir, je ne le conteste pas, et elles étaient faites pour cela ; mais ces artistes qui se sont élevés chez nous, au sein même du moyen âge, ont été les premiers apôtres de l'aOranchissement des classes opprimées ; les premiers ils se sont élevés par le travail, par la science ; les premiers ils ont fait surgir l'activité moderne de la décadence antique et de la barbarie des premiers siècles chrétiens. Leurs ceuvres sont comme une visible protestation contre l'ignorance où on les maintenait. Il ne faut pas confondre le cri de l'opprimé avec le cri de l'oppresseur, sous le prétexte que dans la mêlée on ne peut les distinguer l'un de l'autre.
Sur ce coin de l'Eiu'ope occidentale qu'on appelle la France, je trouve donc, et là seulement, pendani le moyen âge, les éléments constitutifs d'un art, parce que ces éléments sont dans les esprits. Partout ailleurs en Europe, je vois des villes, des associations de marchands, des constitutions politiques plus ou moins complètes, des individualités Ijrillantos; je ne vois pas des pays qui tendent à se former en corps de nation, mus par un même sentiment vers l'unité intellectuelle, par une même foi eu l'avenir. Aussi est-ce en France particulièrement que l'idée chrétienne appliquée aux arts se développe avec le moins d'hésitation.
Mais qu'est-ce que l'idée chrétienne appliquée aux arts ?
Le christianisme, avec un nouveau culte, un dogme nouveau, jetait, il faut bien le reconnaître, au milieu du vieux monde latin, les germes du progrès incessant, de la lutte contre la matière, de l'affranchissement moral et matériel, de la solidai'ité, de l'égalité, de la révolte contre la force brutale. I^e rôle que les Grecs de l'antiquité avaient joué devant l'immobilité asiatique, ce rôle qui avait été interrompu par la puissance politique des Romains, les chrétiens occidentaux devaient le reprendre, et, comme chez les hommes les mêmes causes amènent des résultats analogues, les arts de l'Occident allaient, tout en partant de principes opposés à ceux de l'antiquité grecque, procéder comme eux, posséder un style propre appuyé sur la raison et l'examen, jeter un vif éclat, ne pas s'arrêter un instant, devenir initiateurs et périr promptement par l'abus même de l'application de ces principes. Mais, comme l'art grec aussi, cet art occidental du moyen âge, malgré son peu de durée, devenait une source inaltérable d'enseignements pour qui voudrait y puiser dans les siècles modernes. Nous sommes des Latins ! A force de l'avoir dit, on a fini par le croire. Parce que notre langue est dérivée du latin, parce que nos lois sont en partie copiées sur celles dès Romains, et parce que depuis trois
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cents ans iiuus iniilons Irès-uial des monuments romains, nous croyons être des Latins. E\amiiioiis. Les Romains n'étaient pas et ne se i)iquaicnl pas d'être artistes; ils ne pratiquaient pas les arts; tons leurs artistes étaient Grecs, ainsi que je l'ai fait assez ressortir, je crois; le Romain ne faisait (|uo construire, peu lui importait la forme dont il revêtait ses constructions. Dn moment que le Romain reconnaît une structure bonne, il ne cesse de la reproduire, jusqu'aux derniers temps du Bas-Empii-e. Le Romain ne discute pas les questions de principe en fait d'arl : il n'est jamais enthousiaste : c'est un peuple de politiques, de légistes et d'administrateurs ; il n'est ni commerçant, ni industi'iel. ni savant, ni philosophe; ccu.x parmi les Romains qui s'occupent de philosophie et de sciences vont tous puisci' à la source grecque; le Romain est peu soucieux d'éclairer le genre humain, de lui communiquer des idées et des principes; il se contente de le gouverner, et le prend tel (ju'il est ; il le police, mais ne le civilise pas. Qu'avons-nous fait en Occident depuis ({ue nous sommes sortis de la barbarie jusqu'au xvii" siècle? Juste le contraire : nous avons été de mauvais politiques, de tristes légistes, de pauvres administrateurs; non-seulement nous n'avons pas gouverné les autres, mais c'est à peine si nous avons su nous gouverner nous-mêmes. En revanche, dès le xir siècle, nous voyons les écoles s'ouvrir à Paris, et l'Europe y affluer; nous étudions les philosophes grecs. C'est à Paris, au xiir siècle, que commence le mouvement encyclopédique, mouvement (|ui s'est perpétué jnsf[u'à notre temps; c'est à Paris que les études tentent de percer les ti'nèbres des premiers temps du moyen âge. Nous discutons à propos de tout et sur tout; nous raisonnons, nous analysons, nous écrivons, nous fouillons sans repos. INous avons un arl issu des traditions romaines et des influences byzantines, l'art roman cultivé dans les cloîtres ; en quelques années, nous le laissons de côté, nous en prenons un nouveau, pratiqué exclusivement par les laïques, enfant de la géométrie et de l'observation de lois nouvelles, celles de l'équilibre des forces ; cet art ne s'arrête pas : il dépasse bientôt le l)ul. Les classes inférieures se coalisent, obtiennent des privilèges par la force ou l'adresse; nous devenons conmierçants, cultivateurs, industrieux. Nous couvrons une partie de l'Europe de nos produits, de nos écrits; comme les Romains, nous avons, il est vrai, l'esprit de conquête, mais nous n'avons jamais eu celui de les garder, parce que pour vi\re, il nous faut notre milieu, notre pays, nos habitudes, nos sympathies. Pour des Anglais, par exemple, l'Angleterre est partout où se trouvent des Anglais, et c'est ce (|ui l'ait leur forée; niais |)(iur nous la l'ranee n'es! (|u"en l'rance. Les Romains ne faisaient pas la guerre pour autre (iie;e (|ue pour
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asriiiœr ou iHcndre leiii' puissance matérielle, coloiiiser les pays barbares et.... s'enrichir. Ils prenaient aux peuples conquis, non-seulement leur argent ou leurs produits, des esclaves, mais les usages qu'ils croyaient bons; ils leur donnaient en échange une protection quelquefois illusoire, des formes de gouvernement et d'administration, des colons, des préfets, des routes, des ponts, des canaux, des éditices. Nous, au contraire, nous n'avons pris aux peuples chez qui nous avons passé ni leurs usages, ni leurs idées , mais nous leur avons souvent laissé les nôtres. En vérité, si nous sommes des Latins, par ([uel côté leur ressemblons-nous?
A dater du xr siècle, l'Europe occidentale réunit les ouvrages de l'antiquité, elle se les approprie, elle en fait la base de toute étude, ce qui ne l'empêche pas de produire un art neuf qui lui appartient et qui est fort éloigné des principes de l'art latin. On a longtemps prétendu que les croisades avaient exercé sur les arts de l'Occident une influence considérable. Les faits .sont en contradiction évidente avec cette opinion. La première croisade a lieu en 1096, la seconde en iilil; et c'est précisément pendant le xii* siècle que les arts de l'architecture et de la sculpture se transforment, non pour se rapprocher des arts de l'Orient, mais pour s'en éloigner. Ces questions, traitées généralement par des personnes étrangères à la pratique des arts, sont examinées d'une manière superficielle : on intervertit les dates, on ne voit des monuments que leui' apparence, on bâtit des systèmes; l'erreur se répète et finit par passer à l'état de vérité incontestée. 11 devient alors difficile de ramener l'opinion par l'examen des faits. C'est cependant ce que nous allons tenter de faire. Dans cette étude, nous devons voir autre chose qu'une question archéologique, et je n'essaye pas de masquer mon but au lecteur : je crois qu'il importe aux arts modernes de leur faire connaître leur origine et, par suite, leur véritable voie. Je crois que c'est là le seul moyen de les faire tendre à un développement fécond, libre, exempt d'entraves : sachons ce que nous sommes pour savoir ce que nous devons et pouvons faii-e. C'est une maxime cjui devrait être gravée dans l'esprit de tous les artistes.
Sitôt que l'art occidental se dégage de la barbarie, il manifeste des tendances opposées aux principes fondamentaux de l'art romain. Ce mouvement commence là oîi les arts furent pratiqués après la renaissance tentée par Charlemagne : il commence dans les cloîtres, et surtout au moment de la splendeur des clunisiens, au \i" siècle. A cette époque, ces moines occidentaux cherchent non-seulement des combinaisons nouvelles de plans, mais un système de construction établi sur des lois (|ue ne connaissaient pas ou n'admettaient pas les Romains. Ouant à la
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Statuaire et à la décoration peinte ou sculptée, on reconnaît parfaitement qu'ils vont les chercher dans les œuvres byzantines. Comme disposition de i)lans et comme conslruclion, les architectes occidentaux, à partir du x° siècle, veulent concilier deux principes opposés et entrent ainsi tout d'abord en lutte avec les lois posées par les Romains. Le plan romain indique parfaitement si rédifice est voûté ou s'il est couvert par une charpsnte. Si Tédifice e.st voûté , comme la plus grande partie des thermes de Caracalla, par exemple, le plan est concret : ce sont des masses qui s'enchevêtrent de façon à offrir des résistances aux poussées dans tous les sens, c'est un système de construction cellulaire. S'il n'est pas voûté , il se rapproche du plan grec et ne se compose que de murs longitudinaux et de points d'appui chargés verticalement, grêles par conséquent. Le plan grec est facile à tracer, n'exige ciuc peu de matériaux en œuvre , il est simple et économique ; le plan romain , au contraire, demande des combinaisons savantes, compliquées, il impose des dépenses considérables ù cause des masses prodigieuses de matériaux qu'il met en œuvre; il ne peut être exécuté (en se conformant au mode de construire des Romains) que rapidement, avec le concours d'un nombre très-considérable de charrois, de bras, et de matières premières amenées simultanément à pied d'anivre. Les moines ou seigneurs des x" et xi" siècles ne possédaient pas ces moyens puissants dont les Romains disposaient sur toute la surface de l'empire; ils renoncèrent donc aux plans romains et n adoptèrent que l'ordormance simple des plans des basiliques ou bâtiments non voûtés, comme ceux des Grecs. Cependant ils reconnurent bientôt, surtout dans les climats humides et changeants, l'utilité des voûtes. Les charpentes brûlaient ou se détérioraient rapidement : les architectes n'eurent bientôt d'autre souci que de les remplacer par des voûtes; mais ils ne voulaient pas abandonner pour cela l'ordoiuKuice simple des plans, soit pour les églises, soit pour les bâtiments civils. Voilà donc deux principes contraires mis tout d'abord en présence; les cfl'orls que l'art dit roman fit pour les concilier furent longs; je n'en retracerai pas ici l'histoire, faite dans un autre ouvrage '. 11 suffira d'en indiquer les trails principaux. D"aboid , plus forte épaisseur donnée aux murs longitudinaux pour résister a'i\ ]ioussées , moyen bientôt l'econnu comme insuffisant dans les grandes constructions, et dispendieux. Puis après, répartition des poussées sur certains points au moyen des voûtes d'arête, et renforcement de ces
' Voyez le Diclionnaire raisonné de i Arckil"clitrf [nniritisc, ilii \' ;tu wr siècles, ;iii\ articles AhciiiTr.cnnK ei constructiov.
SIXIEME KKTUlîTIEN.
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points par dos i)iles. Afin de no pas oml)arrasser les intérieurs , renvoi de toutes les poussées obliques sur des piles élevées librement à Textériour : ce qui équivalait à faire un édifice et à le soutenir au moyen de points d'appui indépendants pour ainsi dire de cet édifice même, comme If pourraient être des étais. Staliililé donnée à ces points d'appui indépendants des édifices plutôt par des charges puissantes que par une assiette occupant une large surface. Ces tentatives successives amènent des résultats fort éloignés du point de départ, mais qui ne se rapprochent ni des principes simples de l'art grec, ni de ceux do l'art romain, latin ou byzantin.
Un tracé expliquera les transformations que subit le plan de la basilique antique couverte par une charpente pour arriver à la basilique du xm' siècle couverte par des voûtes (fig. 6) . A est le plan d'une salle ou
basilique romaine, à trois nefs, couverte par des charpentes. Les architectes romans veulent remplacer les charpentes par des voûtes : ils donnent, B, plus d'épaisseur aux piles et aux murs. Ces précautions sont insufTisanies : les murs s'écartent, l'édifice s'écroule. On établit alors, C, au lieu de berceaux continus sur les nefs, des voûtes d'arcte, et au droit des poussées on projette extérieurement des contre-forts. Alors on s'aperçoit bientôt que les murs entre ces contre-forts sont inutiles, et on arrive au plan D. L'édifice n'occupe réellement ([ue l'espace compris entre LF. A l'extérieur, on élève donc les contre-forts G, sur lesquels viennent aboutir toutes les pressions obliques. Les murs longitudinaux
•2i'2 KMI'.F/IIK.NS Slli l.'AliCrilTKCTI Rr:.
IK du ])lan A se trouvent niiisi coiipps par Iroiirnns et retournés d'cquerre; même surface occupée en plan par les pleins, mais résistance puissante latérale permettant la construction des voûtes. Cola paraît bien simple; c'était cependant toute une révolution dans l'art de bâtir. C'était une rupture complète avec les méthodes antiques. 11 ne fallut pas moins de trois siècles pour que ce nouveau principe , dont les conséquences peuvent s'étendre à l'infini, fût définitivement adopté. Pendant que le système de la construction se modifiait ainsi ', la forme de l'art subissait des révolutions apparentes aux yeux les moins clairvoyants.
Les ordres d'architecture inventés par les Grecs étaient la structure même, c'est-à-dire cjue, dans leurs ordres, il n'y avait (|u"un iiiotic de structure ; donc la structure des édifices grecs et leur apparence étaient esseutiellcment um'es. On n'aurait pu dépouiller un monument grec de l'ordre qui en faisait la principale décoration, sans détruire le monument lui-même. Que l'on jette les yeux sur les monuments grecs qui sont restés debout, et l'on recoimaîtra facilement que les ordres doi'iquo ou ionique dont les architectes se sont servis constituent ces monuments. Les ordres grecs ne sont que la structu.re à laquelle on a donné la meilleure forme apparente en raison de sa fonction. Les Romains n'ont vu dans les ordres ciu'ils ont pris ;ni\ <lrecs (jiruni' dt'coralion pouvant être enlevée, supprimée, déplacée ou remplacée par autre chose, sans que la structure do l'édifice auquel celte décoration s'applique en soit altérée (il est clair que je n'entends pas parler ici des temples romains élevés conformément aux données grecques). Je crois avoir suffisamment fait ressortir ce côté de l'architectun- romaine. Cepentlant les Romains. dirigés par un esprit positif et pratique, reconnurent souvent que cette façon d'appliquer des ordres grecs devant leurs constructions fort dissemblables du mode de bâtir des Grecs choquait la raison. Aussi, dans un grand nombre d'édifices, comme les théâtres, les amphithéâtres. les palais, ils engagèrent les ordres dans la bâtisse même, c'est-à-dire qu'ils se servirent des colonnes comme de contre-forts pour doimer plus d'assiette aux parties portant charge en même temps qu'ils obtenaient ainsi une décoration extérieure ou inti'rieure. Il ne l'aiit pas ei'oire cependant (|ue les Romains aient trouvé les premiers cette application des ordres ; |i\s (irecs connaissaient les ordres engagés; ils (mi a\ aient
' Je ne crois pas luVrssaiie île iirélfiiilri' lungufiiienl ici sur les IraiisUjinialiuiis que suliit l'aride la conslruction en Occident du i\' an xni' siècles, ayant expliqué Thisloire de ces
ti'an>;fiirni;ili(ins dans le Uirlionimirc di l'ArchUrdiiri' fiwni'iihr. à l'arliide constuiction.
(li;;. 7)