‹ Entretiens sur la grammaireChapitre 31 sur 52 · BE · texte numérisé non relu

BE

Ces syllepses ôtent à an une portion de son caractère indéfini, et ne lui en laisse que ce qu'il en Êtut pour donner à la phrase un sens un peu vague qui a du charme. En anglais

EKTBETIENS SUB LA OBAMMAIBE. 177

TOUS ne pourriez que dire : You akb prettt to-dat ; ou

SOME ONE LOOKS PRETTY TO-DA.Y ; ThE EMBARRASSHENT

THEY FEEL OU ONE FEELS AT BEIN6 ALONE, sans marquer rien de cette nuance d'indéfini que le pronom on exprime quand nous voalons.

Y a-t-il une différence entre an et Ton, monsieur? — Généralement les grammairiens ne reconnaissent entre les deux termes aucune diffêrence. L'euphonie seule décide, disent- Us, BÎl faut faire usage de on ou de Pan. Et ils s'étonnent que les écrivains commencent quelquefois leurs phrases par Ion, alors que l'euphonie ne le prescrit pas. Cependant, mesdames, vous remarquez l'artide le dans Pon. — Oui. — Or l'artide détermine, définit. C'est une contradiction du sens indéfini de on que l'article apporte dans son union avec on. Ne lui enlève-t-il pas une grande partie de son sens indéfini ? ron n'est-il pas plus déterminé que on f Ne devient-il pas presque synonyme de les hommes f II me semble qu'il doit en être ainsi, et je regrette que l'euphonie nous porte souvent à sacrifier l'exacte expression de notre pensée. Cependant, malgré ce trouble que cause la loi d'euphonie, nous reconnaissons ce sens plus déterminé de Ton dans bien des phrases écrites par les maîtres.

Comprenez-moi bien, mesdames, je dis que Von est presque synonyme de les hommes, qu'il peut se traduire par tous les hommes, ou au moins les hommes en général, et qu'il ne signifie pas comme on un nombre tout à fait indéterminé d'hommes, ou, comme il arrive, Pierre ou Paul, vous ou moi. Cest vous quand je dis: On est bien jolie; et c'est moi dans cette phrase ; On vous trouve bien jolie aujourd'hui ; si j'emploie Von dans ces deux cas, je m'exprime mal évidemment.

Vous savez que Pascal trouvait le moi haïssable, et que les écrivains de Port-Royal évitaient pour cette raison d'employer je et mot. Ils disaient On a reçu votre lettre, au lieu de : J'ai reçu. Z'on serait mauvais encore dans ce cas.

178 ENTEETIENS SUR lA GRAMMAIBB.

Voici donc des exemples où Von a bien cette signification de U$ hommes.

*' Oest d'an roi que Ton tient cette maxime, qne jamais on n'est grand qu'autant que Ton est juste." — Boileau.

C'est très-exact pour le premier Von, monsieur, mais le second ne signifie-t-il pas un homme, d'une manière très-indé* finie? — Je le veux bien, mademoiselle: dites que le poète Ta employé pour Teuphonie, ce qu'il faut regretter, et recoanaissez la signification rigoureuse du premier Von.

Je continue à citer.

^ L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère." — Ba.«

CIKR.

La Bochefoucauld a un très-grand nombre de maximes qu'il commence par on, quelques-unes seulement où il emploie Von. C'est qu'eu effet Von dénature le pronom indéfini on, et qu'il ne fiiut l'employer que rarement, pour signifier les hommes. L'auteur des maximes seiait encore plus cruel qu'il n'est, s'il parlait aussi sévèrement de notre pauvre humanité, en employant Von. Il l'emploie ici : " L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un dessein formé de trahir." Ne veut-il pas signifier que cela est vrai des hommes en général ?

Nous pourrions remplacer les hommes par Von dans cette maxime, et non pas par on : '^ Les hommes ne vivraient pas longtemps en société, s'ils n'étaient dupes les uns des autres.'* L'on ne vivrait, etc. Mais il dit : ^ On n'est jsunais si heureux ni si malheureux qu'on s'imagine. On s'est trompé lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement étaient deux choses différentes. On ne donne rien si libéralement que ses conseils. On n'aurait guère de plaisir, si on ne se flattait jamais." Dans toutes ces phrases l'indéfini de l'idée doit être marqué, et Von ne conviendrait guère.

ENTBETIENS SUB LA 6BAMMAIBE. V^9

Passons à nn second indéfini, mesdames, à quiconque.

H vient du latin quicumque, et signifie toute personne qui, qui que ce soit qui. Vous voyez que cette signification est bien indéfinie, moins cependant que celle de on, parce que quiconque est du singulier dans l'idée qu'il exprime, tandis que on n'a ni genre ni nombre. — Quiconque n'a pas de genre non plus ? — Nous le traitons comme un masculin, mais c'est vraiment un neutre. H en est de même de tous les indéfinis. Retenez-le. Ils sont indéfinis, parce qu'ils ne marquent pas la chose ou la personne qu'ils représentent avec précision, et ne nous disent pas s'il s'agît d'un masculin ou d'un féminin.

Gomme (m, quiconque ne se dit pas des choses. Qui» conque est toujours une personne. — N'est-il jamais traité comme un féminin ? — Si, mademoiselle, aussi bien que on. Alors il est moins inaéfini. C est quand le quiconque n'est plus absolument général, et ne signifie plus quiconque Centre tous les hommes et toutes les femmes^ mais quiconque d'entre les femmes seulement^ ou d'entre certaines femmes auxquelles je parle : Quiconque est coquette ne sait pas aimer. Quiconque sera attentive, mesdames, à mon explication, comprendra la nature de l'indéfini qui nous occupe.

N'est-il jamais pluriel? — Très-rarement; ne l'employez qu'au singulier, quoique Bossuet ait dit : '^ Quiconque n'est pas d'accord avec la règle, elle les repousse et les condamne." — Bossuet aurait pu dire le, — Je préférerais qu'il l'eût fait. Les indéfinis ont leur beauté : ne les dénaturons pas.

Une particularité de l'emploi de quiconque est qu'il ne faut pas mettre il dans la proposition principale de la phrase qui commence par quiconque. Dites comme Boileau, ^^ Quiconque est riche est tout ; sans sagesse il est sage," et non pas : Quiconque est riche il est tout* Cependant, mesdames, quand la phrase est longue n'hésitez pas à violer cette règle de grammaire, et employez il pour vous exprimer plus clairement. La clarté avant tout, avant les règles mêmes. Massîllon a

eu raison d'écrire ainsi : '^ Quiconque n^est pas sensiblo an plaisir si vrai, si touchant, si digne du cœur, de faire des heureux, il n*est pas grand ; il ne mérite pas même d'être homme."

// est non seulement admis par exception, mais est requis, quand le verbe de la proposition principale est au subjonctif:

^ Misérables humains, ceci s'adresse à tous.

Je n'entends résonner que des plaintes frivoles,

Quiconque en pareil cas, se croît haï des cieux

Qu'il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux.**

La Fontainb, z. 18.

Quiconque ne veut pas rester, qu'il s'en aille.

Les indéfinis sont nombreux, mesdames. H serait trop long de les étudier tous avec des détails complets. Ce n'est pas nécessûre du reste. L'essentiel est que vous les reconnaissiez, que vous en saisissiez le sens indéfini, et que vous ne fassiez point confusion des indéfinis qui ne sont qu'adjectif avec ceux qui sont pronoms. En vous parlant de an et de quiconque^ je vous ai appris comment vous devez raisonner sur les autres indéfinis.

Je vais vous les montrer dans la langue des maîtres. Ne manquez pas de saisir cette occasion d'orner en même temps votre esprit des profondes pensées qui suivent.

1. ^' On peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le cœur. Celui qui a le cœur n'a plus besoin de révélation ou de confiance ; tout lui est ouvert." — La. Brutàre, 202.

2. '^ Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent certains trûts dont ils n'ont pas compris le sens, et qu'ils altèrent encore par tout ce qu'ils j mettent du leur." — » Id. 121.

8. " CTiaque passion parle un dîfi^érent langage." — Boi- LEAU, Art Poétique, iii.

^ ^ Il n'y a point d'ouvrage si accompli qui ne fondît tout enUer au milieu de la critique, si son auteur voulait en croire les censeurs, qui ôtent chacun l'endroit qui leur plaît lo moins." — La Bruyère, 123.

5. ^' Chcuntn dit du bien de son cœur, et personne n'en ose dire de son esprit." — La. Bochefoucauld, Maxime 98.

6. ^ Dans le bonheur d'auirui je cherche mon bonheur." — Corneille, Cm, i. 6.

7. ^'Nous avons tatu assez de force pour supporter les maux d'au^rui." — La Rochefoucauld, Maxime 19.

8. ^ Notre défiance justifie la tromperie d'oWrui." — Id. Maxime 86.

9. ^ Les hommes sont si nécessairement fous que œ serait être fou par un autre tour de folie de ne pas être fou." — Pascal, 408.

10. ^ Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas ime autre règle pour juger de l'ouvrage ; il est bon et £ût de main d'ouvrier." — La Bruy^se, 126.

11. ^^11 faut chercher seulement à penser et à parler juste, Bans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments ; c'est une trop grande entreprise." — Id. 113.

12. ^ Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable, c'est qu'elle blesse la nôtre." — La Rochefoucauld, Maxime 179.

13. ''Tous les hommes se haïssent naturellement Vun Fautre" — Pascal, -411.

14. ** L'amour et l'amitié s'excluent Fun Vautre*' — La Brutâre, 200.

15. '^ Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient dupes les uns des autres** — La Rochefoucauld, Maxime 87.

16. ^ Les j9«r«onne< faibles ne peuvent être sincères."-— Id. Maxime 816.

17. ^ Quel dërëglement de jugement, par lequel il n'y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n'aime mieux son propre bien, et la durée de son bonheur et de sa vie, que celle de tout le reste du monde ! " — Pascal, 421.

18. ^ S*il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'êti*e td qu'on ne s'informe plus si vous en avez." — • La Brutèbe, 157.

19. ^ Nous gagnerions plus de nous laisser voir tels que nous sommes, que d'essayer de parsdtre ce que nous ne sommes pas." — La Rochefoucauld, Maxime 457.

20. ^'Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les seules occasions ; teU peuvent être loués de ce qu'ils ont fait, et tels de ce qu'ils auraient fût." — La Bruyère, 152.

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