La plupart emportés d'une fougue insensée
Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée."
BoiLEAU, Art poétique, 1.
Yoîlà de nombreux exemples, mesdames ; ils vous présen-*. tent des indéfinis. — Les présentent-ils tous ? — Non, il n'est guère possible de penser à tous les indéfinis. Je les ai réunis en plus grand nombre que les grammaires ne le font, et assurément ils suffisent pour vous faire reconnaître les autres, quand vous les rencontrerez. Mais il vous &ut comprendre que ce sont des indéfinis, et que les uns sont des pronoms et les autres des adjectifs.
Sur cette question, je suis en désaccord avec M. Littré et je tiens à m'en expliquer. H n'est pas permis de contredire une autorité aussi justement suivie et respectée, sans donner
les raisons. — Oîi est le désaccord, monsieur ? — H est principalement en ce &it que M. Littré nomme substantifs plus d'un des termes que je crois pronoms. Veuillez être attentives.
Je prends à l'illustre auteur du Dictionnaire lui-même la définition du substantif et celle du pronom. — Yous nous les avez données. — H importe de les mettre en regard l'une de l'autre et de les discuter.
Voici celle du substauti£ '^ Un mot qui marque une chose qui subsiste, comme le soleil, la lune, etc. ; ou qui est considérée comme subsistante ; par exemple, le courage, la beauté, etc."
H définit le pronom : ^ Mot qui désigne les êtres par l'idée d'une relation à l'acte de la parole, par opposition aux noms qui désignent les êtres par l'idée de leur nature."
Le substantif est donc une chose qui subsiste réellement ou que notre esprit considère comme subsistante. Si le courage ne subsiste pas réellement, il subsiste idéalement Nous en avons fait un être abstrait. H est abstrait, mais nous le traitons comme un être. Il a comme tout être ce que nous avons appelé compréhension et extension. Les substantifs ont tous une compréhension, c'est-à-dire, un ensemble de qualités qui les constituent, et une extension, c'est-à-dire, un certain nombre d'individus ou de choses auxquelles ils s'appliquent. — Vous nous avez dit que l'homme avait pour compréhension : vie, mouvement, raison, parole, et pour extension tous les individus de l'espèce homme. — Oui. — Mais où est la compréhension de courage? — Il y a du cœur, de la fermeté, dans le courage, et quelque chose qui nous empêche de succomber sous les coups de l'infortune, aussi bien que ce qui nous fait marcher sans peur contre l'envahisseur de notre foyer, ou de notre patrie. Tout cela est dans la compréhension de ce substantif. — Et l'extension? — Ce sont tous les courages, tous les individus, si je puis ainsi dire, de cette
espèce de chose appelée coarage, le courage qui supporte le malheur, le courage du martyr, le courage du soldat, etc. ^ Nous comprenons.
Eh bien ! les pronoms n'ont pas de compréhension ni d*ez-* tension par eux-mêmes, puisqu'ils ne désignent pas les êtres par ridée de leur nature, comme dit M. littré. En conséquence, TOUS ne pouvez me demander quelle est la compréhension d'un pronom, ni' quelle son extension; si vous le faites, j'aurai à vous poser au préalable une question. — Laquelle ? — Celle-ci : quel est le substantif que votre pronom représente ?
Résumons : dois-je poser cette question préalable, je n'ai à ùàre qu'à un pronom. Puis-je immédiatement vous donner la nature du terme, c'est-à-dire sa compréhension et son extension, c'est un substantif qui se présente à moi. Ainsi demandez-moi quelle est la compréhension de on, de chacun^ de plusieurs, de nous, de vous, de celui-ci, de celui4à, ne suisje pas réduit à vous répondre : dites-moi quels êtres votre on^ votre chacun représentent, afin que je puisse vous donner la compréhension de ces êtres ? — C'est vrai, monsieur, et ainsi nous reconnaîtrons les pronoms des substantif.
Voyons. M. Littré nomme substantif on, autrui, queU qi/un, personne, rien, quelque chose, 11 appelle la plupart un terme collectif. Il ne reconnaît guère quiconque pour un pronom, car il le définit : " Un pronom indéfini, ou plutôt un nom général de personne." Il considère Pun et Vautre, Vun ou Vautre, Vun Vautre, comme des expressions pronominales. Vous pouvez adopter cette dernière vue, mais pourquoi ne nommerions-nous pas simplement Vun et Vautre, etc., des pronoms ? Que ces pronoms soient exprimés en plusieurs mots, cela ne change rien à leur nature. En effet, l'anglais peut les traduire par un mot, both, synonyme de the oxe and
THE OTHER; EITHEB, SynOUymC de the ONE or THE
OTHEB. En conséquence, je regarde Vun et Vautre, Vun où
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Vautre, comme des pronoms indéfinis. NI Vttn ai Vmdre a la même nature. — Mtùa noue ne pouvons pas rendre en un mot Tun Fautre. Xoua disons the onb the other, ou bien EA.CH OTHER. — C'est vrai: aussi l'on peut considérer Tun Foutre comme un double pronom indéfini. 11 j a là deux ' pronoms.
Quant à ces termes que M. LittrS considère comme des substantifs, le moyen que je tous ai donné de distinguer le substantif du pronom doit tous persuader que ce sont des pronoms indéfinis. — Oui, monsieur ; car on ne peut donner la compréhension ni l'extension de on, atUrui, quelqu'un, etc., sans savoir au préalable ce qu'ils remplacent.
Veuillez, mesdames, examiner les pbrases que je vous ai données pour vous présenter les indéfinis, et interrogez-moi.
Dans les deux: premières pensées, je remarque quelqu'un. Cest un pronom indélînL Ce mot n'est jamais adjectif, n'est-ce pas? — Non, car il ne peut accompagner un nom. IL remplace toujours. Qui remplace-t-il ? — Je ne sais qui, c'est pour cela qu'il est indéfini. — Ne remplace-t-îl pas toujours une personne? — II me semble, monsiear, que ce pronom a deux significations, une signification absolue, comme dans la première pensée citée de La Bruyère ; c'est notre anglais BOMEBODT. Alors il remplace toujours une personne, jamiùs une chose, jamus même un animal. — Vous avez raison, mademoiselle. — Dans la seconde pensée, quttques-utu est employé reiatioement, je veux dire relativement à un substantif, les homme» qui ojU lu un ouvrage. Il signifie une portion, une petite portion. Dans ce sens il s'applique aux choses comme aux personnes : Quelques-uns de mes livres sont écrits en français, — Vous avez bien distingué les deux sens de quidqit'un. Ne remarquez- vous pas que quelqu'un absolu est plus indéfini que l'autre ? — Évidemment, monsieur, puisque quelqu'un employé relativement est seulement d'un indéfini limité. Il est limité aux choses on aux hommes dont
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nous parlons. Les quélques-un$ dont parle La Bmyère sont parmi ceux qui ont lu on ouvrage, etc. -^ Tandis que le quel» qu'un de la première pensëe est pris dans l'espèce entière des hommes ? — Om.
Quelqu'un absolu^ est>il des deux genres ? — Oui, madame.
— On ne remploie pas au féminin ? — Rarement : il aime quelqu'une. Vous voyez que dans ce cas ce pronom perd quelque chose de son indéfini, car il est limité à une moitié du genre humain. Quelqu'un est un homme ou une femme, mais quelqu'une ne peut être qu'une femme.
Chaque^ que nous avons dans un vers de Boîleau, n'est pas un pronom, puisqu'il accompagne un substantif chaque paS' iicn. Et comme aucune passion n'est déterminée, je vois que chaque est un adjectif indéfini. — Oui, madame.
Au contraire, chacun, qui a la même signification indéfinie que chaque, n'accompagne pas, mais remplace un substantif. Cest donc un pronom indéfini. — Vous avez raison. Ne remarquez-vous pas que chacun est employé dans deux sens différents? — Si; dans la maxime de La Rochefoucauld (5), chacun est entièrement indéfini, employé absolument, et signifie toute personne, qui que ce soit dans l'espèce humaine, homme ou femme. En ce sens se dit-il aussi des animaux ?
— Non, ni des animaux, ni des choses. Continuez, madame.
— Dans la pensée de La Bruyère (4), chacun a un sens moins large, moins indéfini ; il est limité aux censeurs, à ceux qui critiquent les livres. En ce sens il se dit des animaux et des choses, n'est-ce pas ? — Oui :
^ Les abeilles, dans un lieu donné, tel qu'une ruche ou le creux d'un vieux arbre, bâtissent chacune leur cellule."^